‹ La vie et les œuvres du Docteur L.A. BertillonChapitre 9 sur 51 · Voici la lettre à laquelle M. Letourneau fait allusion · texte numérisé non relu

Voici la lettre à laquelle M. Letourneau fait allusion

« Etre utile me paraît le plus beau but qu'on se puisse proposer.

« Dans ma modeste existence, je me suis efforcé de l’être durant ma vie; il m'a paru que le but serait mieux atteint si je pouvais l'être encore après elle en léguant mon corps à l’École d'anthropologie ;

« Par mon cerveau, dont mes travaux ont dénoncé le mode d'activité ;

.« Par les particularités anatomiques, en fonction de ma petite taille ;

« Par les causes peut-être peu connues de ma mort, qui, je crois, aura lieu par asphyxie par suite d’un développement assez rapide de Ja région gastrique qui me paraît destinée à m’étouffer, etc., etc.

« Quoi qu'il en soit, si la Société ou l’École (c’est tout un pour moi) juge que mon corps puisse être de quelque utilité, je la prie d’en accepter l'offre.

« Je prie mes enfants de lui en faire don, ainsi que d’un faible legs résultant d'une assurance sur l’État, payable à ma môf, que j'ai contractée à son profit, et dont on trouvera la trace et le titre dans mes papiers.

« Je prie mes enfants d’être les exécuteurs de ces vœux.

« Dicté le 24 avril 1889, à Montgeron, à une heure de la nuit, et me pensant sur le point d’étouffer. » | ti "inf |

Discours prononcé par M. Vimont.

« Messieurs,

« Après les paroles éloquentes que vous venez d'entendre, permettez à un vieil ami du docteur Bertillon, à un de ses anciens collaborateurs, d'âjouter encore quelques mots pour rappeler quelle communauté de sentiments nous avait réunis près de quarante ans, quels travaux j'ai eu l'honneur de partager avec lui. :

« Bertillon n’était pas seulement un homme de science ; l’étude mavait pas refroidi son cœur. Il était l’homme du devoir et aussi l’homme du dévouement.

« Dès ses jeunes années, 1l fut un des propagateurs les plus ardents de l'idée républicaine el au jour du péril, joignant l'action à la parole, il fut un des plus fermes soutiens de la République.

« Il était dans la rue le 24 Février ; il y était encore aux mauvais jours de 1848, portant, au péril de sa vie, les secours du médecin aux blessés de nos discordes civiles.

« En 1870, le 4 Septembre le retrouvait au premier rang de ceux qui, balayant les ruines de l'Empire, s’efforçaient de constituer le gouvernement de la Défense nationale.

« Ce gouvernement devait l'appeler quelques semaines plus tard à à la mairie du Ve arrondissement.

« Ceux qui ont conservé le souvenir de cette terrible époque savent quelle rude tâche fut la nôtre; au milieu de l'effondrement général, il fallait armer, nourrir, habiller, consoler toute une population affolée par la trahison, la famine et les rigueurs d’un implacable hiver.

« Le docteur Bertillon montra qu’il n’était pas au-dessous de cette tâche ; on s’en souvient encore dans le Ve arrondissement; on n’a point oublié avec quelle bonté, quelle douceur 1l savait accueillir tous les malheureux qui s’empressatent autour de lui; et lorsque le péril fut à son comble, lorsque les obus prussiens vinrent trouer la coupole du Panthéon, il n’hésita pas à faire appel aux souvenirs de 92 : la patrie en danger ! et sur la place même du Panthéon une estrade s'éleva, où étaient reçus comme autrefois les enrôlements volontaires.

« La réaction d'alors ne manqua pas de tourner en ridicule cette réminiscence des anciens jours. Glorieux plagiat cependant ! car plus d'un de ceux qui périrent à Buzenval et à Montretout s'étaient donné

le ridicule de signer là, en plein vent, l'engagement de mourir pour la patrie.

« Oui, messieurs, jene crains pas de le dire, le docteur Berullon était avant tout un bon patriote, un bon républicain; cette pensée a dominé toute sa vie, il a voulu qu’elle durât même après sa mort et pour cela il s'est appliqué à faire de ses enfants non seulement des hommes d'étude, des savants distingués comme lui-même, mais, avant tout, de bons citoyens, de fidèles serviteurs de la République.

« C’est pour mettre bien en évidence cette vertu de l'homme public que j'ai cru pouvoir vous retenir quelques instants de plus autour de ce cercueil.

« C'est pour honorer Berüllon comme il méritait de l'être que je vous demanderai de le saluer une dernière fois de ce cri national qu'il a poussé tant de fois lui-même : Vive la République!

« Adieu, Bertillon! »

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