OBSÈQUES
DT
Le samedi 3 mars 1883, à quatre heures du soir, ont eu lieu, au cimetière de Neuilly (Seine), les obsèques purement civiles de M. le D' Bertillon, chef des travaux de statistique municipale de la ville de Paris.
Les cordons du poêle étaient tenus par MM. Desmoulins, Vergniaud, Levasseur et Vimont.
Le deuil était conduit par les trois fils du défunt et par son beaufrère, M. Gustave Hubbard, secrétaire général de la questure de la Chambre des députés.
Quatre cents personnes à peu près composaient l'assistance où figuraient un grand nombre de sommités du monde scientifique et médical. |
Plusieurs discours ont été prononcés : au nom du Conseil municipal de Paris, par M. Desmoulins, Vice-Président du Conseil; au nom de Administration, par M. Vergniaud, Secrétaire général de la Préfecture de la Seine; au nom de la Commission de statistique municipale et au nom de la Société de statistique, par M. Levasseur, membre de JInstitut; au nom de la Société d'anthropologie, par M. le D" Dally et par M. le D' Letourneau ; enfin, par M. Vimont, ancien collégue de M. le D' Bertillon à la municipalité du V° arrondissement pendant le siège.
Discours prononcé par M. Desmoulins.
« Messieurs,
« La science contemporaine perd, dans le D" Bertillon, l’un de ses serviteurs les plus éclairés et les plus dévoués.
« Sa famille, ses amis, ses collaborateurs dans tous les ordres de la connaissance, viennent ici manifester la douleur que leur cause
cetle perte. Le Conseil municipal de Paris s’associe vivement à leur,
deuil, et je viens ici rendre, en son nom, au savant créateur du service de la Statistique municipale, le témoignage de notre reconnaissance à tous, pour les services éminents et inappréciables qu'il a rendus à la science, à l'humanité, à la cité.
« On ne saurait, en effet, messieurs, donner trop de valeur à l'œuvre du D' Bertillon. Laplace a écrit: « Les lois qui régissent les « mouvements de la population, l’ordre des naissances et la morta- « lité dans les différents pays constituent un des problèmes les plus « élevés offerts aux méditations des économistes et des philosophes. » «Cette science si précieuse n’a jamais été encouragée par les dominateurs du monde. Ni les aristocraties, ni les empires n'aiment la lumière. Le fondateur réel de l’économie sociale, l’illustre Jérémie Bentham, le savait bien, lui qui, né en Angleterre, dut écrire en France et en français ses mémoires sur ces lois mêmes de la population dont parlait Laplace.
« Depuis Rentham, il a fallu des éclaircies de liberté pour que cette
science toute nouvelle pût naître et grandir.
« Nous nous rappelons le temps où l'excellent docteur Achille Guillard imprimait pour la première fois une direction absolument humanilaire à la science aride et arbitraire qu’on avait jusque-là désignée par le nom de statistique.
« Grâce aux eflorts persévérants de cet homme de bien, la statistique révéla les maux de la société et mit ainsi sur la trace des remèdes à y apporter. Cette science des groupes humains, il lui donna le nom significatif de démographie.
« Disciple, ami et bientôt gendre d'Achille Guillard, le D' Berullon ‘avait reçu de celui-ci l'héritage de cette science qu’il a placée dans une lumière si vive et si bienfaisante. Il fut ainsi l’émule du savant Villermé, qui avait étudié le mouvement de la population dans les ateliers, les manufactures, les prisons, et signalé les terribles résultats qu’a-
LÉ DT de 1e
vaient, pour l'enfance, l'ignorance et le travail hâtif et forcé. Bertillon fit plus ; il remonta aux sources mêmes de la vie, nous découvrant « la mortalité extraordinaire des petits Parisiens masquée en partie « par leur envoi en nourrice dans les départements voisins. Grâce à « lui, la statistique put avertir l'Administration de l'apparition, de la « marche et de la route suivies par les épidémies et l’éclairer sur la « nature des moyens à employer pour les limiter ou les détruire (1). » © Î appartenait à la République, il appartenait à une municipalité élue de provoquer, de favoriser tout au moins le progrès d'une science aussi éminemment ulile. En moins de quatre années, le bureau de la Statistique municipale, créé par Bertillon, a rendu à l’hygiène publique des services signalés. Organisé, dès à présent, d'une manière définitive, ce bureau servira à rassembler les matériaux d'une véritable science sociale.
« Adieu, cher et bon docteur Bertillon! Comme si ce n'était pas assez d’avoir voué votre vie entière au service de la science, vous avez voulu lui livrer votre propre corps, et, à l'exemple de votre éminent devancier Jérémie Bentham, vous avez décidé par votre testament que vos restes appartiendraient à vos collaborateurs survivants.
« Pour tous ces services rendus aux contemporains et à la postérité, le Conseil municipal de Paris vous apporte ici par ma voix le témoignage de son admiration et de sa gratitude. » ,
Discours prononcé par M. Vergniaud.
« Messieurs,
« La Préfecture de la Seine s’honore d’avoir compté le D" Bertillon au nombre de ses collaborateurs : c'est en son nom que je viens rendre un dernier hommage au savant laborieux et modeste dont nous déplorons la perte.
« Républicain convaincu, M. Bertillon avait une première fois, à l'heure du danger, prêté son concours à la ville de Paris et la municipalité du V° arrondissement a conservé le souvenir de son passage à la mairie pendant le siège de 1870.
« Son attachement à nos institutions, sa connaissance approfondie des méthodes statistiques et des sciences médicales, sa légitime notoriété acquise par des travaux qui lui avaient valu, à plusieurs reprises,
4, Rapport présenté par M, Lamouroux en 1877, |
les éloges de l'Académie de médecine et de l'Institut, le désignérent au choix de M. Herold, lorsque l'Administration, désireuse de contribuer aux progrès des éludes sociales et économiques, réorganisa sur des bases scientifiques le service de la stalistique parisienne, conformément au vœu. du Conseil municipal. |
« C'était le couronnement et la juste récompense d'une vie tout entière consacrée au travail!
« L'auteur de tant de découvertes importantes dans le domaine d'une science dont 1l fut le persévérant et habile vulgarisateur put ainsi continuer, avec de nouvelles et puissantes ressources, l’œuvre qu'il avait commencée en 1858, par la remarquable publication sur la mortalité des enfants nouveau-nés. Le D' Bertillon appliqua avant tout les recherches de la Statistique municipale à l’étude physiologique de la population de la capitale. Il sut également mettre en lumière les informations que les documents antérieurs avaient laissées dans l'ombre, faire perdre aux chiffres leur aridité et donner aux nombres leur valeur et leur signification.
« Les recherches entreprises, les résultats obtenus, les progrès réalisés en moins de trois années attestent le mérite du savant quia si bien compris l'influence salutaire que doit exercer la statistique sur l'hygiène publique et rendent plus vifs encore les regrets que nous: inspire sa mort prématurée.
« Nous avons, au moins, la consolation de penser que tant de travaux incessants et opiniâtres ne seront pas perdus pour l'avenir. Le service de Ja statistique municipale continuera à s'inspirer. de la pensée maîtresse de son fondateur. En faisant jouir la population souffrante de Paris du bienfait de ses recherches, il saura, j'en suis sûr, entourer de nouveaux titres d'honneur la mémoire du docteur Bertillon qui laissera parmi ses collègues, aussi bien que dans l’histoire de la science démographique, un impérissable souvenir ! »
Discours prononcé par M. Levasseur (de l'Institut).
« Messieurs,
« La mort du docteur Bertillon est un deuil pour la démograple. Il l'a aimée avec passion, il l’a servie avec une fidélité qui ne s’est jamais démentie, il a donné aux longues et patientes recherches et aux calculs arides qu’elle exige la plus grande et la meilleure part de sa vie jusqu’au jour où les forces du corps ont trahi son ardeur ; il a com-
OBSÈQUES DÜ DOCTEUR L.-A. BERTILLON 51 battu pour elle et si parfois il s’est montré vif dans la lutte, c’est qu il souffrait de la voir méconnue ou injustement attaquée ; il lui a en quelque sorte servi de parrain en adoptant comme un héritage de famille le mot de « démographie » que son beau-pêre avait appliqué à l'étude statistique de la population, et il a eu le bonheur d'obtenir pour ce mot le droit de cité dans la classification des sciences. Tous ceux qui sont eux-mêmes versés dans cette étude savent ce qu’elle a gagné grâce aux travaux de l'homme que nous venons de perdre, et ils mesurent leurs regrets à l'étendue des services dont la science lui est redevable.
. « La science démographique n’est pas au nombre de celles qui peuvent aspirer à la popularité; elle est trop austère pour jamais plaire à la foule. D'autre part, elle est trop nouvelle pour avoir, même dans le monde de la pensée, une nombreuse clientèle; son chantier n’est. pas assez pourvu de bons matériaux statistiques pour que l'édifice. qu'elle travaille à élever soit encore complet et également solide dans toutes ses parties. Mais elle a conscience du rang qu’elle doit occuper entre les sciences sociales et de l’importance qu'il y a à connaître les mouvements de la vie humaine Rour; régler l'hygiène et l’administration des peuples.
« Le docteur Bertillon avait eu de bonne heure le sentiment de cette. importance. [l était convaineu que la démographie, en calculant et en comparant les éléments de la vitalité des populations, pouvait seule montrer à fond le secret de la vie et de la mort, et, dès l’année 1859, il avait appliqué cette méthode d'investigation en écrivant sa thèse sur les Éléments de l'hygiène dans leur rapport avec la durée de la vie. ]1 avait alors trouvé sa voie.
«Mais c’est une voie dans laquelle on n'avance qu'avec lenteur quand on ne veut pas s’y aventurer au hasard. Les débuts du docteur ont été pénibles. Cependant, en 1858, il eut déjà le mérite d'aturér l'attention sur la mortalité considérable des petits enfants dans les départements où Paris envoie des nouveau-nés, et la satisfaction de voir cette question reprise par plusieurs de ses confrères, discutée par la presse, portée devant l’Académie des sciences morales et politiques : ce n'est que bien plus tard, toutelois, que, grâce aux efforts de philanthropes éclairés, il a vu le pouvoir législatif et l'administration mettre à profit les avertissements de la démographie pour tenter de combattre ce fléau. En 1866, dans un mémoire savamment composé qu'il lut au congrès médical de Bordeaux et que reproduisit le Journal de la Sociélé de statistique, il posa les bases de la table de survie qu'à la
demande de Quételet il a complétée six ans plus tard, et qui a été insérée par l'illustre statisticien belge dans la publication internationale consacrée aux tables de mortalité. De ce côté encore, il a eu l'honneur de frayer la route, et sa triple table de survie, calculée sur la mortatalité de 1840 à 1859, est encore aujourd’hui le seul document de ce genre qui existe pour l’ensemble de la population française. Vers la même époque, il publia sur la moyenne en statistique une étude qui était écrite de main de maitre.
« Ce n'est pas le lieu, messieurs, de rappeler chacun des nombreux travaux par lesquels le D' Bertillon a poursuivi son œuvre. Le monde savant a fini par reconnaître le mérite de celui qui lui apportait ainsi la lumière des faits et l'analyse précise des nombres. La Démographie figurée de la France, dont les diagrammes et les cartes rendaient les résultats sensibles à l'œil et les rapports: faciles à saisir, lui valut plusieurs récompenses, bien méritées assurément, et commença vers 4872 à faire sortir son nom du cercle étroit dans lequel sa réputation était jusque-là circonscrite. La Démographie figurée ne restera cependant pas l’œuvre capitale de Bertillon. C’est le grand Dictionnaire encyclopédique des sciences médicales qui en conserve le dépôt. Une large place y avait été faite à la démographie, et, depuis 1872, Bertillon y a inséré une série d'articles, Mortalité, Mort-nés, Mariage, Natalité, France, etc., dont l’ensemble constitue l’étude la plus complète, la plus analytique et la plus précise qui ait été faite jusqu'ici : de la démographie française. On peut discuter la justesse de certaines opinions qu'y soutient l'auteur ; on ne peut pas contester la solidité et la variété des recherches, l'originalité et le mérite du travail. Si l’on y ajoute quelques morceaux publiés dans d’autres recueils, comme sa Table de survie, et comme l’Introduction placée en tête du seul annuaire statistique de la ville de Paris dont il lui ait été donné de diriger la publication, on aura une idée des labeurs considérables qu'a dépensés l’auteur et le sentiment de l’importance des services que ces labeurs ont rendus à la démographie.
« C’est au nom de ceux qui cullivent cette science, au nom de la Société de statistique de Paris dont 1l a été le président, et qui m'a chargé de la représenter dans cette cérémonie, que je viens rendre, sur celle tombe, hommage à la mémoire du docteur Bertillon. Je puis ajouter, sans avoir reçu de mandat à cet égard, que les étrangers aussi bien que les Français du congrès de démographie dont il a été, en 4878, l’instigateur et le président, s'associent aux éloges et aux regrets que nous lui donnons ici : car ils avaient apprécié ses travaux,
et son nom, peu connu en France pendant longtemps, jouissait maintenant d’une légitime renommée auprès des statisticiens des pays étrangers.
«ll re croyait pas sa tâche achevée et il regardait comme un devoir de travailler à l'avancement de cette « science des peuples », comme il la nommait, en ajoutant qu’il croyait « servir par là sa patrie et sa profession ». La maladie, puis la mort, l'ont arrêté en route avant l'âge. Mais quel savant, messieurs, peut se flatter d’avoir terminé sa tâche à la fin de sa carrière, quelle qu'en soit l’étendue? À mesure que nous nous avançons dans la poursuite de la vérité, le champ des recherches s'étend devant nous et le terme recule : le domaine de la science est infini et notre vie est bornée. -La journée de l’homme sur la terre est courte. À chaque existence il suffit d'avoir fait quelque chose d’utile, et c’est déjà beaucoup que de laisser quelque part après soi une trace lumineuse, que pourront suivre avec confiance les travailleurs de la génération suivante. Berüllon laisse une trace de ce genre, et, déjà, les disciples qu'il a eu le bonheur de trouver jusque dans sa famille marchent à sa suite. Il n'a pas perdu sa journée.»
Discours prononcé par M. Dally.
« C’est au nom de la Société d'anthropologie dont Bertillon fut l’un des fondateurs et l’un des présidents, et au nom de l’École d’anthropologie qui le réclame comme lun de ses professeurs et fondateurs, que je viens rendre ici un solennel hommage à notre cher collègue.
« D’autres ont loué comme il convenait le savant, l'infaugable chercheur, le penseur original et profond; on vous a dit ses convictions actives, sa ténacité et cet ensemble de solides qualités à l'aide desquelles il s’est élevé si haut dans l'estime des hommes, quoique mal armé pour les combats bruyants de la tribune et de la chaire. Pour moi, je veux ici parler de l’homme. Je veux dire combien il était parmi nous de bon conseil, combien sa courtoisie était grande, combien sa méthode était sûre et son esprit positif. Il fut notre président en 1873, et il resta assidu à nos séances jusqu'au jour où, frappé par cette cruelle maladie qu’il a supportée avec une résignation stoïque, il fut définitivement enlevé à son enseignement et à nos réunions.
4 Sa place est restée vide parmi nous, car notre éminent ami ne s’est pas borné à creuser un sillon profond dans le champ encore presque inexploré de la démographie ; il avait enrichi l'anthropologie de nom-
breux travaux sur l’ethnologie, sur la craniologie, sur l’acclimatement, sur le transformisme, et par-dessus tout il avait tracé dans son lumineux mémoire sur la Méthode en anthropologie des règles que nous relisons encore avec profit.
« Son enseignement à l'École d'anthropologie, pendant cinq années, inaugura l'enseignement de la démographie, et je n'ai pas à insister ni sur les difficultés d’une telle création ni sur le caractère positif et le nombre des documents nouveaux que Berüllon produisit à cette | occasion. Depuis lors un grand nombre de chaires de démographie se sont fondées en Europe, et il reste à notre collègue l'honneur d'avoir été là comme ailleurs un puissant initiateur.
«Mais ce n’est pas ici le lieu de m’étendre sur ce point. On a parlé de Guillard, son beau-père, le fondateur de la démographie, le chef de cette noble famille que vous voyez désolée autour de cette tombe. Qu'au nom de cet homme de savoir et de cœur il me soit permis de joindre celui de notre jeune collègue, son fils Léon Guillard, frappé à Buzenval dans la fleur de sa jeunesse d’une balle prussienne qui lenleva à l'affection de Broca et de nous tous; chacun sait ici quels services notre premier agent rendit à la Société d'anthropologie, alors dans sa période d'organisation. Ceux qui virent alors Bertillon et furent témoins de sa douleur ont compris ce que ce cœur déjà déchiré par de cruelles souffrances pouvait contenir de tendresse et marquer de dé-
vouement quand il fallut, le soir de ce lugubre jour, chercher parmi
les morts le cadavre de Léon Guillard. Léon Guillard, Bertillon et Gustave Hubbard, ces noms me rappellent un souvenir que je veux fixer ici : au sein même du siège, et entre deux combats, ils avaient fondé une ligue patriotique à laquelle j’eus l'honneur d’être associé, dont les travaux n’ont pas été inutiles pour le relèvement de la patrie. Mais je m'arrête, ce n’est pas le lieu de parler plus amplement ; il faut se recueillir devant cette tombe; J'ai associé dans une même pensée les noms de Broca qui, lui aussi, fut un si puissant initiateur, de Guillard et de Bertillon,; cela suffit pour ceux qui se souviennent. Adieu, Bertillon! adieu, mon ami! Tu fus à la peine, certes, mais aujourd'hui tu es à l'honneur, et tes fils perteront ton nom à la postérité. » |
Discours prononcé par M. Letourneau. ,
« Messieurs, il y a quelques années, un petit groupe d'hommes, tous dévoués de longue date au progrès scientifique et social, s’unirent
dans une généreuse pensée. Depuis longtemps leur esprit était affranchi de tout servage religieux et métaphysique. Tous ils savaient que, dans ses qualités et dans ses défauts, dans toute sa vie mentale, chacun de nous obéit fatalement à son organisation. Aucun d’eux n’ignorait quel immense intérêt 1l y aurait à pouvoir scientifiquement déterminer la corrélation existant nécessairement entre les caractères dits psychiques et les traits physiques, dont les premiers sont l’expression. Mais pour cela il est indispensable de scruter, d'étudier minutieusement les centres nerveux d'hommes dont on a bien connu l’activité mentale. Or l’autopsie, qui autrefois, sous le règne de Louis XIV par exemple, était un honneur réservé aux grands, est devenue, pour la plupart de nos contemporains, un épouvantail. Pour la remettre en honneur, il fallait aller à l'encontre de nos mœurs et dans une certaine mesure de nos lois. Nos chercheurs n’hésitèrent pas et il va sans dire que l’ami auquel nous rendons en ce moment un dernier hommage était parmi eux. Pour lui comme pour eux, braver les préjugés en vue d’un intérêt supérieur était une habitude, se dévouer à la science et au progrès social était un besoin. Payant d'exemple et s’engageant mutuellement à léguer leur corps à la science, ils fondèrent une Sociélé d'autopsie, dont le titre a quelque temps égayé certains de nos faisenrs d’esprit, mais à laquelle les natures d'élite se rallient et se rallieront de plus en plus. En dehors même de tout sentiment affectueux, une telle société a le devoir de tracer au moins à grands traits le portrait moral de ceux de ses membres que lui ravit la mort : c'est ce que Jj'essaierai de faire pour le noble ami que nous venons de perdre.
€ On peut dire d'A. Bertillon ce que le plus grand des poëtes a dit d'un de ses héros, résumant en un mot tous les éloges : c'était un homme. Chez lui, et cela est trop rare, la personnalité était homogène ; le caractère et l'intelligence avaient une même trempe et cette trempe était forte ; elle se manifestait dans la vie privée, dans la vie publique, dans ses travaux scientifiques, par un amour du vrai poussé jusqu’au scrupule, par un sentiment du devoir, qui ne transigeait pas.
« Comme il arrive pour la plupart des hommes fortement doués, le caractère de notre ami s’accusa dès l'enfance. À. Bertillon naquit avec des instincts scientifiques. Il avait des instincts de naturaliste avant de savoir lire et il s’y livrait non seulement sans y être encouragé, mais en dépit même du milieu familial, ainsi que plus tard il étudia la médecine malgré l'opposition paternelle. Bien souvent il m'a raconté avec quelle ivresse il lut pour la première fois un vieil exemplaire des Etudes de
la nalure, de Bernardin de Saint-Pierre, trouvé dans un coin de la maison paternelle. De pareilles vocations ne se laissent pas refréner. D'autres vous diront ou vous ont dit ce que celle-ci a produit. Je nai ici à parler des œuvres du savant qu’au point de vue du caractère de l’homme. Tous les travaux d'A. Bertillon, si nombreux et si divers, sont marqués d'un trait commun : la conscience, l'exactitude, la scrupuleuse probité scientifique. Tel petit article, insignifiant en apparence, lui a coûté des semaines de recherches, de minutieuses observalions.
« Longtemps notre ami chercha sa voie, abordant tour à tour plusieurs branches de l'histoire naturelle, notamment la botanique, qu’il a enrichie d'importantes monographies. Ce fut le coup d'Etat de 1851 qui fit de Berüllon un démographe. Lui et son beau-père, A. Guillard, qui, tous deux, eurent l'honneur d'être emprisonnés durant ces tristes jours, furent navrés de l'événement. Comme tant d'autres, ils avaient rêvé de liberté, de justice, de rénovation sociale, et ils assistaient à un des plus grands attentats de l’histoire et il leur fallait subir la néfaste période qui suivit. Le coup était rude. Bertillon et À. Guillard, qui fut alors son'‘initiateur, se tournérent vers les sciences sociales. L'évolution des sociétés était-elle ou non soumise à des lois? Quelles étaient ces lois? Mais la sociologie, si peu avancée encore, n'était même pas ébauchée alors et peu à peu nos deux chercheurs, effrayés de l'immensité de la tâche, se cantonnèrent dans la statistique, à laquelle A. Guillard donna le nom plus compréhensif de « démographie ».
« Ma mission n’est pas d'analyser ni même d’énumérer ici les nombreux travaux démographiques qui ont si glorieusement rempli la seconde moitié de la carrière de notre ami. Je me contenterai d'en signaler le caractère. A. Bertillon était né naturaliste; il le resta même en démographie. Jusqu alors la statistique avait été presque toujours traitée comme une science en quelque sorte abstraite, métaphysique. Gomme le fait encore aujourd’hui l’économie politique, la statistique oubliait trop souvent que, derrière les chiffres, il y a des êtres humains. Bertillon appliqua à la démographie la méthode des sciences naturelles : les chiffres bruts furent minutieusement analysés et on leur arracha des révélations sur la vie intime, la psychologie des sociétés.
= «Mais la démographie n'est qu'une branche de l'anthropologie ; aussi Bertillon fut-1l, avec Broca, un des fondateurs de la Société d’anthropologie et, pendant vingt ans, nous l'avons vu y prendre une part
brillante à toutes les discussions, y apporter d'importants mémoires de philosophie scientifique, se ranger toujours du côté des doctrines de progrès, défendre le-transformisme dès qu'il apparut dans le monde scien'ifique, combattre la théorie métaphysique du règne humain, etc. Toujours il produisait soit des arguments de fait, soit des vues personnelles, originales, jamais apprises. Insister sur ce côté de Pactivité scientifique de notre ami serait sortir de mon domaine. J'y rentrerai en parlant avec quelques détails du caractère d'A. Bertillon.
« Tous ceux qu'il a aimés et qui l’ont aimé savent quel fonds de “bonté, de tendresse même il cachait sous une apparence de froideur qui n’était en réalité que de l'éloignement pour toute affectation. Étranger à tout sentiment de vanité, d'envie, il était en amitié la sûreté même, l’homme sur lequel on pouvait hardiment s’appuyer dans les moments critiques. — Dans la vie publique, nul n’a eu à un plus haut degré le courage de ses convictions. Plus d’un de mes auditeurs l'a vu, en 1866, sanglotant et tout brisé par la douleur, affirmer hautement sur la tombe de sa chère femme ce qu'on pourrait appeler sa foi de libre-penseur. À ce moment, il fallait quelque courage pour agir ainsi, et notre ami porta longtemps la peine de sa vaillance. Car, dans les sociétés moralement malades, on pratique d'ordinaire ce que les naturalistes appellent la sélection régressive. Alors les qualités les plus nobles, les plus utiles au corps social tout entier, non seulement ne sont pas prisées, mais même deviennent des causes de défaveur.
« Or, en 1866, nous étions fort malades, si gravement qu'aujourd'hui encore nous sommes mal guéris. Longtemps l’acte si simple, si courageux de notre ami lui fut imputé par beaucoup comme une irrémissible faute. Pour cela, telle société savante refusa de l’admettre dans son sein ; pour cela, el poste auquel lui donnaient droit ses hautes aptitudes et ses connaissances spéciales lui fut longtemps refusé. A l'étranger, sa renommée était grande; en Belgique, en Italie, on s'inspirait de ses méthodes pour organiser la statistique. En France, on le tenait soigneusement à l'écart. Flagrante injustice, dont, en 1878, lors de l'Exposition universelle, plus d’un savant étranger ne pouvait assez s'étonner. D’autre part, la noblesse même du caractère de notre ami le tenait loin des sollicitations, des intrigues; et, sur la voie du succès, des honneurs, qui toujours devraient être réservés au seul mérite, 1l avait été facilement devancé par des rivaux que n’alourdissait pas le poids des qualités nobles, et que n’entravaient pas les gênants scrupules,
« Qu'un tel homme ait adhéré, dès sa fondation, à notre Société d’autopsie, rien de plus naturel. Mais cette adhésion fut pour lui un acte des plus sérieux, auquel il songea jusqu'aux derniers jours de sa vie. La longue maladie qui l'a emporté était semée d’effroyables crises, dont chacune lui semblait devoir être la dernière. Une nuit, durant une de ces heures cruelles, dans un de ces moments d’angoisse physique où la plupart des hommes cessent presque de penser, il trouvait la force de renouveler par écrit son adhésion à la Société d'autopsie dans quelques lignes touchantes, qui commencent par ces mots : « Etre ulile me paraît le but le plus beau qu'on se puisse proposer », et qui finissent par ceux-ci : « À une heure de la nuit et me croyant sur le point d’étouffer ».
« Acte héroïque, couronnant dignement une noble vie et réfutant sans réplique les lieux communs usés, qui prétendent relier indissolublement les sentiments élevés à certaines croyances religieuses ou métaphysiques. Pas plus que ceux de ses amis dont je suis 1ci l’interprête, Bertillon ne se faisait la moindre illusion au sujet de l’au-delà. Pour lui, comme pour eux, la seule survivance possible était celle qui résulte des actes et des œuvres. Comme nous, il savait que le seul moyen de ne pas mourir tout entier, c'est de semer aux quatre vents tout ce que l’on peut avoir de feu dans le cœur et de lumière dans Pesprit.
« Messieurs, j'ai fini ma tache, si triste et où pourtant s’est mêlée quelque douceur. Il ne me reste plus, au nom de mes amis et au mien, qu’à dire un suprême adieu à l'ami à côté duquel nous avons marché ét lutté dans la vie et que nous imiterons dans la mort (1). »