Aimé Martin change l'o de étoit en a
J.-J. ROUSSEAU
qu'il fait de sa position, de ses fautes et de ses malheurs au commencement du troisième volume d'Emile est si touchant que je ne peux me refuser le plaisir de le transcrire.
5 « Il y a trente ans que dans une ville d'Italie un jeune homme expatrié se voyoit réduit a la dernière misère. Il etoit né calviniste; mais, par les suittes d'une étourderie, se trouvant fugitif en pays étranger, sans ressource, il changea de religion pour avoir du pain. Il y avoit dans
10 cette ville un hospice pour les prosélytes : il y fut admis. En l'instruisant sur la controverse, on lui donna des doutes qu'il n'avoit pas, et on lui aprit le mal qu'il ignoroit; il entendit des dogmes nouveaux, il vit des mœurs encore plus nouvelles ; il les vit, et faillit d'en être lavic-
15 time. Il voulut fuir, on l'enferma ; il se plaignit, on le punit de ses plaintes; a la merci de ses tirans, il se vit traitter en criminel, pour n'avoir pas voulu céder au crime. Que ceux [f. 4] qui savent combien la première épreuve de la violence et de l'injustice irrite un jeune
20 cœur sans expérience, se figurent l'état du sien : des larmes de rage couloient de ses yeux, l'indignation l'étouffoit ; il imploroit le ciel et les hommes, il se confioità tout le monde, et n'etoit écouté de personne. Il ne voyoit que de vils domestiques soumis a l'infâme qui
25 l'outrageoit, ou des complices du même crime qui se rallioient de sa résistance et l'exitoient a les imiter. Il etoit perdu sans un honnête eclesiastique qui vint à l'hospice pour quelque affaire, et qu'il trouva le moyen de consulter en secret. L'eclesiastique etoit pauvre et avoit besoin de
30 tout le monde. Mais l'opprimé avoit encore plus besoin de lui, et il n'hesitapas à favoriser son évasion, au risque
4 transcrire ici. Il y a
ANECDOTES DE SA VIE
de se faire un dangereux ennemi. Echapé au vice pour rentrer dans l'indigence, le jeune homme luttoit sans succès contre sa destinée ; un moment il se crut au dessus d'elle. A la première lueur de fortune ses maux et son pro-
5 tecteur furent oubliés ; il fut bientost puni de cette ingratitude. Touttes ses espérances s'évanouirent. Sa jeunesse avait beau le favoriser, ses idées romanesques gatoient tout. N'ayant ni assés de talent, ni assés d'adresse, pour se faire un chemin facile ; ne scachant être ni modéré ni
10 méchant, il prétendit à tant de choses, qu'il ne sut parvenir a rien. Retombé dans sa première détresse, sans pain, sans asile, prest à mourir de faim, il se ressouvint de son bienfaiteur. Il y retourne, il le trouve, il en est bien reçu. Sa vue rapelle a l'eclesiastique une bonne
1$ action qu'il avoitfaitte; un tel souvenir rejouit toujours l'ame. Cet homme etoit naturellement humain, compatissant. Il sentoit les peines d'autrui par les siennes, et le bien être n'avoit point endurci son cœur ; enfin les leçons de la sagesse et une vertu éclairée avoient affermi son bon
20 naturel. Il accueille le jeune homme, lui cherche un gite, l'y recommande ; il partage avec lui son nécessaire a peine suffisant pour d'eux. Il fait plus : il l'instruit, le console; il lui aprend l'art difficile de suporter patiement l'adversité. Gens a préjugés, est ce d'un prêtre, est ce en Italie,
25 que vous eussiés espéré tout cela !
Cet honnête eclesiastique etoit un pauvre vicaire savoyard qu'une avanture de jeunesse avait mis mal avec son eveque » Après un tableau des malheurs et des vertus de son protecteur, « Je me lasse, dit-il, de parler
^o en tierce personne, et c'est un soin fort superflu, car vous sentés bien, cher concitoyen, que ce malheureux