Le parapluie de Bernardin
/.- /. Rousseau. 6
J.-J. ROUSSEAU
Sur quoi nous observerons ce que nous entendons par caractère et naturel.
Dans la nature, il n'y a point de différence, et ces 2 mots sont sinonimes. Il y a donc un caractère naturel
$ et un factice....
Les caractères naturels, qui ne sont pas des passions, sont d'être triste ou gay, aimant la société, ou la solitude, l'exercice ou le repos, la liberté ou [la dépendance]. Il n'y a point de caractère naturel qui ne soit bon et très bon ;
lo c'est de cette variété que donne la nature que se forme cette variété admirable d'états, d'inclinations, si nécessaires aux besoins de la société et a son harmonie ; et un grand défaut de nos moralistes et de nos éducations et du monde est de vouloir les reformer, et faire des êtres
1$ homogènes : come le caractère naturel reste toujours, on fait des hypocrites, ou des homes sans caractère, très comuns.
Tous les caractères s'allient avec la vertu, et lui douent quelque chose de piquant : la gayete de Socrate, la dou- 2o ceur et la sensibilité de Fenelon, la causticité et la brusquerie des 2 Gâtons, l'austérité et la morosité d'Epictete, le cinisme de Diogene, la modestie de , la dou-
ceur ; vouloir les détruire, c'est vouloir qu'il n'y ait
qu'une seule fleur : j'aime la mélancolie de l'anémone, 25 j'aime le brillant de la rose. On se fait donc un caractère qu'on assortit avec le naturel, qui se combattent sans cesse.
R. etoit, de son naturel, hardi, sensible, jusqu'à pleurer au récit d'un malheur.
Il etoit caustique, et brusque ; méfiant, parce qu'il avoit 30 été souvent trompé ; caustique, mais reparant tout de suitte.
Il aimoit la solitude : « Je reviens toujours content de mes promenades solitaires ; je n'ai manqué a persone et
CARACTÈRE SOCIAL
personne ne m'a manqué. On a beau faire dans le monde : on sort presque toujours mécontent de soi ou des autres. »
La méfiance n'etoit qu'extérieure, car, des qu'il s'ouvroit une fois, il etoit libre, confiant ; mais il se repentoit 5 quelque fois de s'être confié.
Quand le naturel se trouve d'accord avec l'état que nous remplissons, c'est alors qu'on voit de grands homes, car l'ame prend son vol, suit son inclination naturelle et travaille au bonheur du genre humain ; quand au contraire
10 [le naturel est en désaccord avec l'état], on voit de grands scélérats. Voila pourquoi, sous les grands rois qui ouvrent et débouchent toutes les carieres, chacun se met a sa place ; après les guerres civiles, dans les beaux jours d'une republique ; par ce que les mouvements mettent les corps
15 qui nagent a leur hauteur spécifique.
Suposés Fenelon né ailleurs qu'au pied des autels, faites
en un Ce qui a contribué a rendre M. R. si célèbre,
c'est qu'il etoit dans le genre de vie qui lui convenoit : « Si j'avois, me disoit il en copiant de la musique, 100 mille
20 livres de rente, je ne vivrois pas autrement. Il n'y a point d'emploi qui n'ait ses charges. Il faut une occupation : la mienne m'ocupe sans me fatiguer. Je ne desirerois de l'opulance qu'un portier. »
Je peux dire même que ses maux y ont contribué comme
25 ils entrent dans la composition du bonheur. Il a fait come un passager sur la mer qui, mal a son aise, enuyé de la fatigue et des vivres, vient a examiner la manœuvre, le pilote, la construction... Sur ce que je lui disois que si j'avois été riche j'aurois été voluptueux, il me dit : « Et
30 moi aussi. La vertu dépend des circonstances. » Il confirma ce que j'avois deja senti, que le résultat de tous les arrangements de l'auteur de la nature est de nécessiter l'home a la vertu, come a l'état le plus heureux. Il aimoit
J.-J. ROUSSEAU
son état, et il me disoit : « J'etois né pour vivre ainsi » [f. 165].
Sur la solitude.
5 Un écrivain a mis : « Le méchant vit seul. » Mais que feroit il dans la solitude ? îvlalheureux qui ne conoit pas ses douceurs secrettes..! Malheureux qui n'est pas sensible a cette harmonie divine, a la majesté des forests, a la beauté et gayeté des prairies, au murmure des arbres, a la paix,
10 au repos ! Certes les passions féroces y sont calmées, la vengeance, le chagrin, la douleur ; on y voit recourir les pauvres animaux blessés : la biche, percée d'une flèche, s'enfonce dans les forets. Les passions naturelles y prennent des forces. Oh ! Come un amant y trouve de charme !
1$ Come le sage y spécule d'un amour bien plus sublime ! Oh ! Que d'augustes, profondes vérités y ont été trouvés ! Que [faisjoient donc dans la solitude ce[ux] que la terre a veneré, Scipion a Linternum, Numa d'abord amoureux d'Egerie, Lycurgue qui y disparoit, nos Fenelon,
20 Turenne, Catinat ?
N'est ce pas là ou l'home de génie va puisèr ses méditations sublimes ?
Mais les Catilina répandus dans tous les cercles, les destructeurs de réputation, les chercheurs d'anecdotte,
25 ceux qui creusent et vive[nt] de cadavres, voyés come ils sont dans tous les antichambres, a toutes les portes [f. 135].
Il etoit exilé des sociétés qui ne sont pour la plupart que des académies de médisance ou d'obscénité, et ou il faut être le flatteur et le complice des mauvaises meurs,
30 des qu'on se résout d'en être le témoin.
CARACTÈRE SOCIAL
Il avoit donc réduit son sisteme de bonheur a la santé, et a la bone conscience, et a la liberté, qui sont le bonheur des infortunés, et sans lequel les riches n'ont aucune félicité.
5 Toute les fois donc qu'on l'attendoit venir, et qu'on n'attentoit point sur sa liberté, il etoit très gay, très aimable, très ingénieux, bon, varié, et c'est ce que j'ai éprouvé après m'etre brouillé plusieurs fois avec lui [f. 137].
10 Sur son humeur.
Il convenoit qu'il en avoit.
Ctnes sur la patience, voyant corne l'éducation nous jette sans cesse en dehors, corne, touts petits, « faites vite ceci, allons, paresseux! », corne si le tems devoit nous man-
1$ quer, nous précipitons une partie du tems et ne scavons que faire de l'autre ; de la il arrive qu'avec cette impulsion nous venons a être si chagrins d'autrui.... ; de la de toutes les vertus la plus nécessaire, de tous les jours, la plus grande, celle dont on fait le moins de cas,
20 et méprisée presque come un vice, [la patience], par la faute d'abord de notre éducation, puis par celle d'autrui, nous manque à chaque pas...
Socrate, par un don admirable, prenoit tout en riant ; et, a mon gre, c'est ce que j'ai trouvé de la
25 philosophie de Socrate de plus admirable. Mais voyés come il etoit remparé et fortifié : un oracle fameux l'avoit proclamé le plus sage des homes. Manquoit-il ? C'etoit a qui lui offriroit ; il avoit dans ses disciples des riches, des beaux esprits ; si mortifié d'un cote, consolé de
30 l'autre. M'^ Rousseau n'a jamais voulu être chef de parti. D'ailleurs Socrate sembloit ne vouloir rien que détruire ;
mais celui-ci vouloit bâtir. Figurés vous donc un torrent formé de plusieurs torents, des mœurs des opinions qui se corompent ; un home qui dans le lit de ce torrent, seul veut élever une digue ; le bruit affreux, les $ arbres entrainés ; un seul, combattant, avec les forces de la raison, les estimes usurpées, les mauvaises meurs, la dureté des riches, les superstitions ; il me semble voir Achille combattant contre le Xante, le Simois, et toutes les eaux de la Troade [f. 135].
o IV
15 II y a vraiment une fierté convenable, et nécessaire a l'home de bien, sans laquelle il deviendroit le flatteur des méchans. Et plust a Dieu que le dernier du peuple en fut pénétré... : regarder tous les homes [comme] égaux, sans y mètre autre différence que celle de la vertu.
20 C'est l'orgueilleux qui veut se mètre au dessus des autres ; l'home libre repousse les chaines.
Il traitoit d'égal avec tout le monde, non seulement ceux au dessus de lui, mais au dessous ; sans exception ; et, dans la dialectique et les pensées ou il avoit tant de
25 supériorité, on pouvoit être de son avis ou n'en pas être, et il revenoit au votre.
Le serpent dans le tableau du déluge. Je lui dis : « Ce n'est pas le serpent qui est l'objet principal ; c'est l'en-
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tant : ce pere qui le dresse emailloté de sa petite cote rouge ; il s'aide de ses pieds. La mere qui le prend. Deux profonds sentiments, pénibles et touchans, l'un de l'inocence qui périt avec les crimes de l'univers, l'autre de 5 l'amour maternel et de sa force, ocupé au milieu de la destruction universelle. » — « Oh ! vous avés bien raison ; c'est l'enfant qui est l'objet principal » [f. 107].
On l'a acusé d'être orgueilleux, parce qu'il refusoit des diners de gens de lettres... Il etoit fier, mais traitoit ega-
10 lement avec tous les homes, ne trouvant de différence que la vertu ; il disoit que la modestie etoit une fausse vertu ; qu'au fonds on scavoit bien s'estimer ce qu'on valoit. Il etoit réellement modeste.
Il se plaignoit de son esprit : ce Le plus petit argument
15 suffit pour me renverser; je n'ai d'esprit qu'une demie heure après les autres. Je sais ce qu'il falloit repondre quand il en est plus temps. » Et toutefois [il avait] le jugement exquis [f. 105].
On l'a taxé d'orgueil... parce qu'il repoussoit la main
20 qui vouloit lui mettre un joug, par ce qu'il refusoit les diners, parce qu'il n'adoptoit pas vos opinions, vos heures de visitte, vos distinctions si humiliantes de diners d'artiste, de gens de lettres et de qualité ; parce qu'il secouoit les chaînes. Mais l'orgueilleux est celui qui
25 cherche a subjuguer, sous quelque nom que ce soit. L'at-on vu vouloir faire prédominer son opinion ? L'a-t-on vu calomnier ceux qui etoient d'un autre avis que le sien ?
Ce sont ceux qui veulent qu'on ployé sous la conside- 30 ration du rang, de la fortune, du crédit, de leur bone table, qui sont des orgueilleux ; il se contentoit de les repousser. Mais lui, a-t-il jamais forcé qui que ce soit de céder a sa réputation, au respect du a son âge, a ses
talents, a ses malheurs ? Il reconduisoit qui que ce fut jusque sur son escalier.
Mais on doit des égards a la naissance aux rangs dans les processions et les cérémonies d'apareil... Il n'etoit 5 point obligé de s'y trouver... Mais il respectoit le centre de l'autorité : dans le tems que j'ai vu des homes, conblés des bienfaits du roi, le déchirer, lui vantoit son jugement, sa bonté naturelle. Qui a ete plus soumis aux lois ? A-t-il fait des assemblées, parlé contre la religion, lo l'état ? Il s'etoit fait des lois bien plus sévères : celles de la conscience [f. 102].
Caractère de R, et le Caract. national.
Si donc on supose le caractère sensible, franc, généreux d'un enfant bien élevé, jetté, sans fortune, sans
15 patron, traité cruellement par des moines, son ame a du s'indigner contre les vices de son siècle ; il a du se trouver dans l'alternative de devenir ou un scélérat ou un grand home, car c'est la société qui fait les méchants come les mauvais traitemens rendent les chiens enragés.
20 On peut dire que c'est la nature seule qui, en lui faisant voir un autre ordre de choses et le ramenant a son auteur, a été le seul contrepoids...
Voila donc comme son siècle a influé sur son caractère. Nous verons come il a influé sur le sien par ses ouvrages ;
25 de telle manière que son siècle ne l'a point rendu pire, et lui l'a rendu meilleur, et que par ses retours la providence l'a mis par ses malheurs même dans la position la plus convenable a son génie, en lui donnant la liberté, et de se livrer a son talent, en augmentant son courage
30 de la haine même et des persécutions de ses adversaires. Ainsi le feu s'éteint par le vent et les pluyes ; mais celui
CARACTÈRE SOCIAL
que la nature alluma sur les bords des eaux purifie les mers : en vain les vents les flots lavent battent son pied ; les orages, les pluyes, les flots ne font qu'ajouter a son activité : il embrase, liquéfie les pierres, decom- 5 pose les imondices de l'océan, purifiant les mers, Tair, et trouve de nouvelles 'pâtures dans ce qui devroit l'éteindre.
La terre tremble, les cités imprudentes chancellent sur leur fondement ; l'home croit que le tems de la dissolu- 10 tion arrive, mais il reprend la fécondité par sa chaleur, et sa flame qui s'eleve jusqu'aux cieux purifie les airs
PLAN DU CARACTÈRE NATUREL
I gay. II humain. III compatissant. IV sensible. V franc. VI amical et confiant. VII religieux. VIII simple
Son cœur.
Jamais il ne disoit du mal de ses enemis ; son inimitié
lo etoit moins a craindre que l'amitié des autres Jamais il
ne medisoit, pas même de Volt. [f. io6].
Si un domestique alloit chés lui, lui se levoit [f. 105] . Il aimoit a voir une grande foule de peuple rassemblé, non pas seulement parce qu'il cherchoit la solitude dans 1$ la foule, mais parce que ce concours de tout âge, de sexe, d'états, lui inspiroit quelque chose de populaire. Il m'a donné rendés vous sur le trotoir entre l'arc de triomphe et la porte st Martin ; il alloit volontiers au château de la Muette les jours de fete [f. 109].
20 Mr. J. J. me disoit un jour : « Je me trouvois a une fete de paroisse avec des gens de Paris. On fut, après diner, se promener dans le village, ou il y avoit une foire. La compagnie s'amusoit a jetter des sous marqués a des polis-
CARACTÈRE NATUREL
sons qui se battoient pour les avoir. Moi^ suivant ma coutume, je m'isolai, et m'en fus tout seul. Je vis une petite fille qui crioit atuetete pour vendre des pomes. — « Combien voules vous me vendre tout votre inven- $ taire ?» — Elle conta un moment : « 6 sous, M^ » — « Je les acheté, a condition que vous les distribuerez vous même a ces petits savoyards que voila la bas. » Je rendis bien des gens contents avec mes huit sous. D'abord la petite fille, fort aise d'avoir vendu tout son inventaire, 10 et de distribuer ; les savoyards, d'être régalés : l'idée d'aumone otée du bienfait ^
Sur son cœur.
Il ne rencontroit point un pauvre qu'il ne lui dona l'aumône. 11 aidoit une vieille tente de 80 années : 1$ « Elle m'a élevé orphelin. » Elle disoit : « Nos ministres disent qu'il n'a point de religion. »
Je lui citai un jour la fable du rosignol il se mita
pleurer : « Quelle série d'idées ! »
Il pleuroit, lorsqu'il racontoit ou entendoit raconter 20 quelques traits de sensibilité.
Il etoit modeste : c< Pourquoi n'avés vous pas fondé une colonie ? » — « Je me suis rendu justice; je n'etois propre a aucun emploi. »
Il n'etoit point médisant ; ses traits sur de V. : « Il 25 ne m'a jamais trompé, dit il, en me faisant croire qu'il m'aimoit : son i^^ mouvement est d'être bon, la reflexion le rend méchant. »
Il vouloit écrire la vie de Medicis, come d'un grand
I des savoyards qui
I. Ms. XCVII, f. 143 ; au bas, Aimé Martin a écrit : hon pour les mélanges.
J.-J. ROUSSEAU
citoyen; celle du g^^ prussien, le M^^ Kheit, frère de Milord M^i, gouverneur de Neufchatel, un des homes qu'il a le plus estimés et aimés. Elle est faite en deux mots : probus vixit, fortis obiit.
5 Point de haine. Ses malheurs et sa sensibilité lui donnoient pour la solitude un gout qu'il sacrifioit rarement a persone : « Quand je reviens de mes promenades solitaires, je suis content : persone ne m'a offensé, ni moi persone. Car quelque soin qu'on prenne il est bien diffi-
lo cile d'être content de soi ou des autres. »
Il avoit des nuages, mais, après une brusquerie, s'il vous rencontroit, il venoit a vous : « Il faut prendre l'amitié avec ses charges ; j'ai mes défauts. » — « Mais que ne le dites vous, quand vous voulés être seul ?» — « L'humeur
1$ me domine : je ne suis plus le même. »
Il entroit dans les questions sur votre santé, vos affaires [f. 114].
Sa fortune,
20 II avoit fait un receuil de graines qu'il a donés a M"^ Boin, jardinier du Jardin du Roi, qu'il estimoit beaucoup ; il me dit : « Si j'avois cru que cela vous fit plaisir, je vous les aurais donés. »
Il avoit fait des herbiers q[u'i]l a donés ausi. — « Pour-
2$ quoi n'en avoir pas tiré des ressources ?» — « C'etoit d'abord mon intention ; mais je mets tant de tems a les aranger que je les aurois fait payer plus qu'ils ne vallent si j'...avois fait payer le tems que j'ai mis a les aranger » [f. 108].