La note, dont il est question plus haut
J.-J. ROUSSEAU
l'offense, élevés vous au dessus de Toffenseur ; a quoi serviroit donc la vertu ? [f. 163].
On lui a doné a juste titre celui d'home de génie. On a debatu long tems les nuances entre l'esprit et le génie, 5 dont les différences se sentent.
Mais, considérant que l'home a tout reçu, il me semble que l'homme d'esprit est celui qui observe le mieux les bienséances, époques, convenances, ridicules de la société ; que l'home de génie au contraire [est] celui qui 10 observe mieux les raports, loix, convenances, harmonies de la nature ; ainsi Homère, Virgile.
L'home d'esprit n'apartient qu'a son siècle ; l'home de génie a toutes les nations et a tous les tems. Voila pourquoi La Fontaine est, a mon avis, un home de génie, et 15 que Molière, a qui on le compare, n'est dans la pluspart de ses ouvrages qu'un home d'esprit.
L'home de génie observant sans cesse la nature, on le voit pénétré de la divinité et des preuves et manifestations propres [de son existence] ; car, s'occupant de la nature, 20 il est une suitte qu'il s'ocupe et soit frapé de sonautheur ; ainsi Pascal, Bossuet, Fenelon, Homère, Virgile, Corneille, Neuton ; vous voyés briller la divinité sous ses diverses formes ; ils ont eu plaisir a en parler. De la les vertus qui [en] sont la suite : simplicité, desin- 2$ teressement, franchise, mœurs pures.
L'home d'esprit, occupé de celles de la société, dont le mal est la baze ; a la fin [ils] en sont entachés : inconséquence, ruse, et bien des vices.
Enfin les gens d'esprit sont... formés par les grandes 30 capitales, et en bon nombre ; les homes de génie par la solitude, quoiqu'on ait voulu dire a la louange de Paris ; Homère s'etoit formé dans les iles de l'Archipel ; Virgile avoit fait ses Eclogues (si chères au Romain qu'après
SES OUVRAGES
les pièces on en recitoit une) dans les solitudes et campagnes de Mantoue ; Corneille [travaillait] dans une petite maison...
L'home d'esprit croit voir dans la nature le desordre 5 qu'il voit parmi les homes ; l'home de génie cherche a mètre parmi eux l'ordre qu'il voit dans la nature.
Quand a Vol., l'home d'esprit a fait tort a l'home de génie ; et cela [est] si vrai que par un trait plaisant[il] gâte les morceaux les plus touchans de son histoire [f. 159].
10 M. de V. a 2 cas semblables : quand il dit du pape : « Les François lui baisent les pieds et lui lient les mains », cette pensée est d'un home d'esprit. Mais Tacite ou R. en eussent fait une pensée de génie, et sublime, seulement en renversant la constr[uction] de la phrase : — Les Fran-
1$ cois lui lient les mains, mais il[s] lui baise[nt] les pieds. — De lier les mains come a un souverain inquiet, entreprenant, c'est ce que chaque nation cherche a faire a ses voisins ; mais il lui baise les pieds ! quel empire ! C'est bien d'une autre conséquence ; c'est donc le roi des rois.
20 II en est de même lorsqu'il raconte et détruit d'un mot une des positions le plus inquiétantes de son hist. de p. 1. g. ; c'est lors que le Knés Chovanskoi, après avoir contribué a l'élévation de la p^^se Sophie, vouloit partager le gouvernement, et que Sophie ne vouloit point de par-
25 tage ; ce Knès souleva une partie des Strelits et du peuple au nom de Dieu. Chovanskoi, dit-il, ne pretendoit pas moins que l'empire, et, pour n'avoir désormais rien a craindre, il résolut de massacrer et les 2 czars et Sophie et les autres princesses et tout ce qui etoit attaché a la famille cza-
30 rienne. Les Czars et les princesses furent obligés de se retirer au monastère de la Trinité, a 12 lieues de Moscou : c'etoit a la fois un couvent, un palais, et une forteresse, comme Mont Cassin, Corhie, Fulde, Kempten, et imt d'autres
/.- /. Rousseau. IQ
ches ks chrétiens du rite latin.., ce monastère de la Trinité apartient aux moines baziliens ; il est entouré de larges fossés et de remparts de briques garnis d'une artillerie nombreuse. Les moines possédaient 4 lieues de pays a la 5 ronde. La famille czarienne y etoit en sécurité, plus encore par h force que par la sainteté du lieu ^
D'abord les 2 reflexions, l'une sur les moines du rit latin l'autre sur la richesse des baziliens de la Trinité, sont justes ; mais elles détournent l'esprit de l'objet principal ;
10 mais le dernier, cet équivoque de respectable « par la force que [par] la sainteté du lieu » fait rire, et ote l'inquiétude qu'inspire la situation de la famille czarienne.
Mais, si on renverse la fraze, quelle pensée ! — plus respectable par la sainteté du lieu que par sa force, —
15 car la sainteté [est] plus grande, plus sublime, plus imposante aux homes que la force.
Cette pensée [est] même plus convenable a la vérité historique, au caractère du peuple et du tems dont il parloit, et explique l'événement qui le suivit.
20 N'etoit ce pas un lieu a peindre come très vénérable a des mutins que celui qui renfermoit la famille fugitive et malheureuse des enfans de leur souverain, le patriarche, honoré des presens et des dons des peuples ? Ce n'est pas ainsi que Tacite eut parlé du Capitole.
25 Les Strelits ne vinrent point en faire le siège, eux qui osèrent ensuitte attaquer les troupes disciplinés de Shein et Gordon. En vain dit il : une artillerie nombreuse. Il devoit y en avoir très peu, s'il y en avoit, car Pierre n'avoit point alors apelé les arts. D'ailleurs, les mêmes
30 strelits avoient envahi le Kremelin, lors qu'ils avoient
I. F. 161. — Cf. Voltaire, Histoire de V empire de Russie sous Pierre le Grand, i" partie, ch. v.
SES OUVRAGES
mis Sophie sur le trône et ses frères ; et le Kremelin que j'ai vu devoit avoir du canon.
Ils etoient fort superstitieux. Il avoue que le patriarche apaisa un peu les Strelits : trois mille sept cens des leurs 5 suivis de leurs femes et de leurs enfans se mirent une corde au cou, et marchèrent en cet état au couvent de la Trinité que trois jours auparavant ils vouloient réduire en cendre ; ces malheureux se rendirent devant le monastère portant 2 a deux un billot et une hache. Ils se pros- 10 ternerent a terre et attendirent leur suplice : on leur pardonna...
Ce ne fut donc point la force, mais la sainteté, les sentiments naturels, la pitié, le respect d'une famille souveraine. On leur pardona, ce qui ne fut pas arivé si on
15 les eut réduit par force : car, dans le combat, on en fit périr des milliers.
Quel effet et quelle cohérence eut été ajoutée a ce morceau en le rendant dans l'esprit et la vérité de Thîstoire et l'esprit de la nation ?
20 Mais si l'esprit fait faire des fautes a Vol. contre le génie, lorsqu'il remonte d'une conséquence a un principe, le génie en fait souvent faire a R. lorsqu'il descend d'un principe a ses conséquences.
[Prenons par exemple] la comédie, qui n'est que l'apli-
25 cation d'un caractère a divers effets, ainsi le Narcisse ou Vamxnt de lui même. En gênerai il n'eut jamais pu faire une bone comédie. Il se trompe lorsqu'il dit qu'il n'y a pas d'amour de préférence, car les animaux en ont ; et il en convient lai même lorsqu'il fait dans sa Letre sur les
30 Spectacles ^.. ; et je vois dans le même lieu un charmant tableau des amours du pigeon ; et [il] dit sur la pudeur