‹ La vie et les ouvrages de Jean-Jacques Rousseau;Chapitre 46 sur 58 · Il manque là des mots que l'on ne peut suppléer · texte numérisé non relu

Il manque là des mots que l'on ne peut suppléer

2. F. 160. — Ce morceau n'était pas destiné par B. de Saint-Pierre au parallèle entre Voltaire et Rousseau, mais au chapitre sur les ouvrages de Jean- Jacques, car on trouve en tête de ce passage cette note de Bernardin :

« Ouvrages^ caractère de son génie « le commencement de ce ch. par l'hist. de son Tasse, comparaison sur Virgile » (f. 161).

SES OUVRAGES

duit ; le génie de Thome est passif ; il est vrai que ceux qui ont imaginé les arts etoient des homes de génie : Neuton, Homère, Virgile, Fenelon.

Le caractère du génie est de surprendre, d'étonner, en 5 mettant au jour des raports nouveaux ; son caractère est de plaire a tous les tems et les lieux, parce que la nature est toujours la même.

L'esprit, au contraire, n'apercevant que les ridicules des homes ou leurs usages privés fait rire, n'est propre 10 qu'a un lieu. Les plaisanteries d'un siècle ne sont plus celles d'un autre. Voila pourquoi nous n'entendons plus sans de longs comentaires les bons mots et saillies des Martials, des Plaute, Terence, tandis que les sentences des philosophes, leurs maximes, sont de tous les tems et 1$ de tous les lieux.

Plus la société se déprave, plus les gens d'esprit sont comuns, tandis que le génie [est] plus rare, parce que [il] se forme au milieu des peuples simples.

Le génie se plait dans la solitude, dans la contemplât. 20 de ses loix éternelles. Ainsi Scipion, le i^^ Africain, ainsi les législateurs qui ont réglé les nations, ainsi Homère, ainsi les grands peintres...

Homère dans les isles de l'Archipel...

On en a vu aussi comme Virgile ; mais ce fut dans les 25 prairies de Mantoue et les solitudes de Bayes ; Horace à Tibur ; Rousseau a Montmorenci : il s'etoit fait une solitude au 4e, rue Platrière.

La capitale et les sociétés forme[nt] les gens d'esprit,^ la solitude les homes de génie.

30 Les homes de génie se sont formés dans les provinces, loin des académies...

Il n'y a pas eu un seul home de génie qui ait été athée [f. léB].

J.-J. ROUSSEAU

Suite du génie.

Personne n'a eu corne lui celui de l'observation. Il y a des objets dont il n'a pas examiné l'influence. Il a bien vu ceux des spectacles sur un peuple qui a des S mœurs...

S'il avoit traité des vices de l'éducation parmi nous, et qu'il eut été au collège, il eut vu de nos seules institutions naitre tous les vices de la société.

D'abord, des prix donés aux beaux discours ; aucun 10 aux bones actions ; le babil, la vanité. Il l'a dit.

De ce qu'on est mis en pension loin (?) de ses parens [naît] l'indifererence absolue pour sa famille qu'on oublie ; et de la de grands maux, puisque de l'amour de la famille nait l'amour de la patrie, et que pour aimer la France il 15 faut aimer ses parens, ensuite sa nation.

De ce qu'on offre pour objet les grands homes de Grèce et de Rome, une parfaite indifférence pour les nôtres : autre raison de ne jamais se soucier de la patrie.

De l'envie de l'emporter nait une soif d'ambition, qui, 20 dans le monde, tourne en haine, calomnie, envie de détruire, enfin en ambition passive, surtout lors qu'on se voit dans le monde sans que rien puisse servir a la fortune.

Dans de jeunes ames douces (?) l'usage de fouetter, 2$ introduit par les Grecs du Bas Empire, avilit les courages, ies aigrit, rend les écoliers fourbes, hypocrites, mechans ; enfin de ce que l'éducation des collèges, ensuitte celle des affaires ou il faut de l'argent, et puis celle que done les femmes, il resuite une inconstance incroyable de ces 30 3 éducations, [telle] que si on ajoute le mal que les livres et les opinions en tout genre y aportent, la tete d'un francois est come une mer battue de tous les vents de

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l'horison. Cependant le cœur, ne pouvant rien aimer, se repère, se guise (?), heureux si, se tournant vers Dieu, il abandone les homes, et si [pratiquant] a son tour la haine et ses souterains, il ne se done pour plaisir de faire le 5 tourment des autres, corne il[s] on[t] fait le sien, en passant sa vie a calomnier, médire, suplanter, tromper [f. i68].

U Emile, Sur Dieu,

10 [Voici] une des opinions les plus blâmables : il ne veut pas qu'on parle de Dieu a Emile avant l'âge de quinze ans, tout au plus. Il trouve que la raison humaine doit avoir toute sa force pour saisir une si vaste idée... D'abord qu'est ce que la raison ? « Tout le monde a raison » dit

15 La Rochefoucaut ; mais cela se peut-il faire? Tout le monde fait la guerre : les puissances, les villes, les corps, les familles^ et nous même intérieurement ; ce qui a fait produire cet autre axiaume a Hobbes — que l'état naturel de l'home est la guerre ; et il faut avouer que l'expe-

20 rience est pour lui. Rousseau a admirablement démontré que nos émulations de collège, nos opinions, sont la cause des procès, duels, querelles, qui arivent dans toute l'Europe...

Quel est donc le point qui peut reunir les homes ? 25 Quelle est donc cette raison qui cause tant de troubles, d'erreur au dedans et au dehors ? Les animaux, dit on, n'en ont point : ils vivent en paix.

Raison signifie raport ou convenance ; dans ce sens les animaux ont de la raison, car ils ont le sentiment de ce 30 qui leur convient ; quand a la raison des enfans, ils

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sentent aussi ce qui leur est convenable ; mais la raison humaine est le sentiment de toutes les autres relations : c'est un don divin accordé a lui seul, surabondament a ses besoins ; jamais un animal ne s'est ocupé du mouve- 5 ment des astres, ni de la culture des plantes, mais sa raison est parfaitte pour ses besoins...

L'home par sa raison n'est qu'un être plus universel^ qui joint, si vous voules, toutes les convenances des animaux. Ce qui le caractérise, et lui est propre, est le

10 sentiment de la divinité ; sans quoi il serait le plus intolérant de tous les êtres, il seroit le tyran de la nature, il n'auroit aucune espèce de moralité.

Si le sentiment de la divinité ne venoit que de généraliser nos idées, tout l'univers seroit dans l'athéisme ; j'ai

15 vu des homes de toutes les nations, des nègres de touttes les castes, des plus brutes, des CafFres : je n'en ai pas vu un seul qui ne crut [à] un être suprême.

La divinité a deux marques : le plaisir et la douleur ; ce sentiment se mêle a toutes les passions : dans l'amour

20 on divinise l'objet ; on veut l'aimer éternellement ; on voudroit le faire adorer de l'univers. Dans la douleur [on lève] les mains au ciel, les yeux au ciel ; « O mon dieu ! » est le cri involontaire de tous les peuples. L'home la fait entrer dans ses plaisirs, dans ses douleurs. Un enfant est

25 donc susceptible de concevoir la divinité des qu'il est susceptible de plaisir ; et, si la vue du soleil, de la nature, exalte l'ame du philosophe, je ne vois pas pourquoi l'odeur, la saveur, la couleur d'un fruit ne lui donne[rait pas] l'idée d'un être bienfaisant qui remplit tout de sa

30 puissance, des qu'il sent qu'il ne peut être l'ouvrage d'aucun home.

R. est forcé de lui repeter souvent ces mots : « La nécessité le veut ainsi » ; il me semble que « Dieu le veut »

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seroil plus vrai. — Il sera antropomorphite. — Le grand malheur, qu'il se fasse Dieu semblable a un home ! Croyés vous que le Dieu de Neuton etoit le même que celui d'un de nos paysans ? On peut le lui peindre sans cesse come 5 le plus aimable des êtres ; dites lui que le bonheur de la divinité est de rendre les homes heureux ; que ceux qui lui veulent ressembler doivent faire comme lui.

Des cerises, des pomes, et de la crème, peuvent lui faire un traité de théologie aussi complet et aussi tou-

10 chant que le spectacle du Jupiter de Phidias aux yeux de la Grèce, et que l'ensemble de la nature a Newton. Je me souviens, qu'a l'âge de , étant encore au foureau, une image de St Paul hermite [tomba sous mes yeux] ; fatigué de mes maîtres d'école, je résolus de m'en aller,.

1$ bien assuré qu'un corbeau viendroit m'aporter ma pitance ; je fis ma prière, je pris le pain de mon déjeuner, et, en allant a Tecole, des que je fus au bout de la rue, je gagnai la porte de la ville, de la dans un bois, ou je me trouvai le plus heureux des êtres ; tout ce qui me fachoit etoit

20 de n'avoir pas mes frères et ma mere. Ne trouvant ni grotte ni caverne (qui, par parenthèse, quoi qu'en dise ceux qui logent les i^^s homes, sont fort rares par toute terre), je vécus de bayes de houx, de mures de ronces que j'aimois beaucoup... Mais le corbeau ne venoit pas ;

25 la nuit approchoit : des gens de la campagne m'ayant vu furent avertir [mes parents] ; on vint me rechercher : ma mere me dona d'autres màitres.

C'etoit l'âge ou j'etois pur. Je me souviens d'une Notre Dame des Neiges... ; et j'avoue que ce sentiment, d'avoir

30 trouvé des fruits, m'a inspiré souvent une confiance incroyable. Ce sentiment fait l'ame de toute société, de toutte famille, de tout home ; il doit être le but de toutte philosophie, le centre de toute vertu, de tout plaisir, de

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toute espérance, la consolation de toutte peine ; et, tandis que les raisons de chaque sexe, de chaque peuple, de chaque corps, de chaque âge, arme tous les homes les uns contre les autres, celle la seule les reunit.

5 Tout ce qu'on en peut craindre c'est que des fourbes ne tirent a leur superstition lucrative ce sentiment, et qu'ensuite l'esprit [devenant] plus éclairé, la raison ne s'indigne et ne renonce a la fois a toute religion et a toute divinité. Mais pour les gouvernements c'est l'affaire des

lo lois, et pour l'enfant celle du pere...

Combien [ce sentiment] rendra-t-il faciles les premiers actes de vertu ! Combien de malheureux soulagés ! Allés, par le seul amour de l'ordre ou de la nécessité, consoler des malheureux ! — « Que m'importe, diront-ils, un

1$ ordre qui m'écrase ? »

Les enfants sont donc très capables de sentir et d'aimer Dieu ; mais [pour] le mal, ils ne sont pas en âge de voir que les maux de la nature sont nécessaires a nos plaisirs ; qu'il n'y a pas même un mal venant de la nature qui ne

20 soit un bien, dans le sens qu'il empêche un plus grand mal ; qu'il n'y a que les homes dont les maux sont réels et les biens fort douteux.

Je ne voudrois pas qu'on leur parle du diable. Je desaprouve les formes horibles ou on le représente. J'ai vu

25 un enfant très efrayé de celui de St Marguerite. C'est leur ouvrir un chemin a la peur, aux sorciers. Mais j'en conclus que puisqu'ils peuvent avoir tant de sentiment d'un être malfaisant, a proportion plus d'un bienfaisant. Ils ne sont pas dans l'âge de concevoir que les maux [sont]

30 nécessaires aux plaisirs, et que les adversités sont le sel de la table des homes ; mais l'Ecriture nous assurant que son empire a cessé a l'arivée de J. C, je suis etoné [de voir] des théologiens qui le représentent agissant, prenant

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forme humaine ; au dire des popes et prêtres grecs, a qui cette opinion raporte beaucoup, il est répandu dans toutes les isles de la Grèce, mais il est banni de tous les pays protestants. Aujourd'hui il ne paroît plus en France parce 5 que nos philosophes et nos parlements y veillent [f. 150].

Emile y profession de foi du vicaire savoyard.

Le 5^ livre est ce qui a fait le plus crier de cet ouvrage. Le comencement de ce livre est mot a mot son histoire. Sur les preuves de la religion, c'est ici ou il se fourvoyé,

10 car il ne se trompe plus a sa manière en descendant des principes aux conséquences — mais en remontant, ne trouvant plus d'échellon, ne voyant plus que des témoignages d'homes pour atteindre a J. C, et convaincu de leur mauvaise foi, de leur facilite a être trompés, il est

15 sur le point de ne point croire du tout. « Que d'homes, dit il, entre Dieu et moi ! » — due d'homes intéressés a ma crédulité ! auroit il pu ajouter, car si Pascal a dit r « Je crois aux témoins qui se font égorger », on pouroit dire : — Je me méfie de ceux qui s'enrichisent. — Cet

20 argument a ete vivement poussé par St Bernard et par plusieurs pères de l'Eglise, dans des siècles ou sa richesse n'etoit pas comparable. Mais c'est l'affaire du gouvernement d'empêcher que le prétexte [du] bien des pauvres ne fournisse ^ au luxe du clergé, et d'obliger ceux qui

25 prêchent l'Evangile de le suivre : sans quoi la France aura le sort de l'Italie, de la Grèce, et de la Pologne, ou l'avidité des prêtres s'est emparée de tout le temporel.

Quand a la religion, il en désire des preuves surnaturelles, et il n'en voit pas ; mais la dispersion des Juifs,

30 et le déluge sont 2 preuves bien fortes du Nouveau et de

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