‹ La vie et les travaux d'André-Marie AmpèreChapitre 11 sur 37 · CLASSIFICATION DES SCIENCES · texte numérisé non relu

CLASSIFICATION DES SCIENCES

« Et celui qui s'intéresse aux progrès des sciences^ ajoute Ampère, et qui, sans former le projet insensé de les connaître toutes à fond, voudrait cependant avoir de chacune une idée suffisante pour comprendre le but qu'elle se propose, les fondements sur lesquels elle s'appuie, le degré de perfection auquel elle est arrivée, les grandes questions qui restent à résoudre, et pouvoir, ensuite, avec toutes ces notions préliminaires se faire une juste idée des travaux actuels des savants dans chaque partie, des grandes découvertes qui ont illustré notre siècle, de celles qu'elles préparent, etc. ; c'est dans le cours ou dans l'ouvrage dont je parle que cet ami des sciences trouveraità satisfaire son noble désir.

« Il pourrait ensuite et sans études spéciales s'intéresser également aux discussions qui partagent les diverses écoles en histoire naturelle, en médecine, en philosophie, en littérature, en politique, etc. ; comprendre et apprécier jusqu'à un certain point ce qu'il entend dans une séance académique, ce qu'il Ut dans un journal ou dans un compte rendu des travaux d'une société savante; et lorsqu'il aurait le bonheur de se trouver avec ces hommes qui ont jeté un si grand éclat dans les sciences, retirer plus de fruit de leurs conversations instructives et profondes.

(c Enfin, les membres eux-mêmes de ces sociétés, quelquefois étrangers aux travaux de leurs confrères, se plairaient peut-être à trouver, dans Touvrage dont je parle, tout ce qui leur serait nécessaire pour écouter avec plus d'intérêt les savantes communications des

2r)2 ANDRÉ-MARIE AMPERE

membres, soit d'une même Classe, soit surtout d'une k Classe différente. »

■ Dans la classification d'Ampère, toutes les connais-

r sances humaines sont rapporte'es à deux types prin-

I cipaux : le monde matériel et la pensée-, de là un

premier partage des sciences en deux Règnes : les

sciences cosmologiques et les sciences noologiques.

Les sciences cosmologiques se partagent ensuite en quatre sous-rèj;nes '.PremièrQment^ les sciences cosmo- I logiques qui n'empruntent à l'observation que des

I notions de grandeurs ou des mesures; secondement,

les sciences cosmologiques qui ont pour objet les propriétés inorganiques des corps dans le globe terrestre; troisièmement, les sciences cosmologiques relatives aux êtres vivants, végétaux et animaux; quatrièmement, les sciences cosmologiques relatives, soit aux agents ou à toutes les circonstances tant internes qu'externes qui conservent, altèrent, rétablissent ou détruisent, dans les animaux, l'ordre normal des phénomènes vitaux, soit aux altérations dont ils sont susceptibles.

Les sciences noologiques se partagent elles-mêmes en quatre sous-règnes correspondants: Premièrement, les sciences qui ont pour objet l'étude des facuhés intellectuelles et morales de l'homme; deuxièmement, les sciences relatives aux moyens par lesquels l'homme agit sur l'intelligence ou la volonté des autres hommes; troisièmement, les sciences qui ont pour objet l'étude des sociétés humaines et toutes les circonstances de leur existence passée ou présente;

CLASSIFICATION DES SCIENCES 2y3

quatrièmement, les sciences relatives aux moyens par lesquels les nations pourvoient à leurs besoins, à leur défense, et tout ce qui peut contribuer à bur conservation et à leur prospérité'.

L'ensemble des sciences se trouve donc partagé en deux règnes, et ceux-ci en quatre sous-règnes. Chacun des sous-règnes se subdivise en huit embranchements formant seize sous-embranchements auxquels correspondent trente-deux sciences du premier ordre. Ces trente-deux sciences du premier ordre se décomposent en soixante-quatre sciences du second ordre, et celles-ci enfin conduisent à cent vingt-huit sciences du troisième ordre.

Ainsi, par exemple, la géométrie figure dans le tableau général comme une science du premier ordre, appartenant au premier règne, embranchement des sciences mathématiques, sous-embranchement des sciences mathématiques proprement dites; elle su subdivise ensuite en deux sciences du second ordre : la géométrie élémentaire et la théorie des formes; enfin la géométrie élémentaire se décompose en deux sciences du troisième ordre : la géométrie synthétique et la géométrie analytique; la théorie des formes se décompose également en deux autres sciences du troisième ordre : la théorie des lignes et des surfaces, et la géométrie moléculaire.

Après avoir résumé les traits principaux d'un système de classification des sciences auquel Ampère attachait une si grande importance, et qui a été Tobjet de ses préoccupations pendant de longues années, il

294 ANDRÉ-MARIE AMPERE

ne sera pas sans intérêt d'en retracer en quelques mots l'histoire. D'après la correspondance de Tauteur, on voit que la réalisation de ce système était déjà très avancée dès i8i5; et comme d'un autre côté la publication définitive date de i834, il en résulte que l'élaboration dura au moins une vingtaine d'années.

A la date du 28 mars 1817, Ampère écrit à son ami Roux, de Genève (i) : « Vous me dites que vous ne me demandez pas où j'en suis, mais où en est M. de Biran, parce que mon tableau n'est pas parvenu à sa perfection et que M. de Biran doit s'être arrêté à quelque chose désormais invariable : c'est précisément le contraire. Je vais d'abord vous prouver que mon tableau est à jamais achevé par la copie jointe à cette lettre ; vous vous assurerez qu'il ne peut plus y avoir rien à changer, en le parcourant non seulement par lignes horizontales, ce qui donne l'ordre chronologique de nos connaissances, divisé en deux époques, dont Tune dure jusqu'à ce que l'on apprenne à parler, et Tautre jusqu'à la fin de la vie, mais encore en comparant les termes qui occupent des places correspondantes dans chaque système, en sorte que vous verrez comment on passe d'une combinaison du premier (système subjectif) à celle qui lui correspond dans le dernier (système rationnel) par les combinaisons correspondantes des deux systèmes intermédiaires.

« Regardez et jugez; dites-moi ensuite si vous persistez dans l'opinion où vous étiez, en 181 5, qu'il n'y a point d'harmonie. )>

(i) Correspondance et Souvenirs, 1. 1, p. 116.

CLASSinCATION DES SCIENCES 11^5

Toutefois, malgré l'importance qu'Ampère attache à sa classification, elle est loin de constituer le terme de son système philosophique; on pourrait plutôt dire qu'elle n'en est qu'une simple application. Aussi il s'empresse d'ajouter :

« Ce tableau n'est rien en comparaison de la thdorie qui démontre la réalité objective, en la rendant à la fois indépendante de la sensibilité et de l'hypothèse sceptique des formes ou lois subjectives de Kant et des Ecossais qui ne sont, les unes comme les autres, que des idées innées sous une nouvelle dénomination. »

Puis vient un exposé de ses idées personnelles et de ses discussions avec M. de Biran, et aussi avec M. Cousin dont la réputation commençait à s'établir, et qui était déjà professeur de philosophie à la Facuhé de Paris. « Nous nous réunissons, ajoute-t-il, tous trois chez lui (M. de Biran) les lundis, après dîner, pour discuter sur ces matières-là ; tantôt il penche du côté de M. Cousin, tantôt du mien. Cependant il est évident que, sur ce point-là, c'est moi qui ai raison.

« N'est-ce pas, mon cher ami, que c'est l'objectif qui produit primitivement le subjectif, et non pas des formes subjectives, idées qui nous font croire sans raison à un objectif qui pourrait bien n'exister pas ? »

L'accent animé de cette interpellation finale montre bien comment Ampère était tout de feu pour ses spéculations métaphysiques. Elles le suivaient partout^ même dans ses tournées d'inspection, même en

296 ANDRÉ-MARIE AMPERB

voyage. « Je reçois ici (Amiens), écrit-il à Brcdin (i),ta lettre des 2 et 3 août, n° 63. Mon temps a été rempli par des examens, des choses relatives à TUniversité, et, puisqu'il faut Tavouer , par la psychologie. M. Rendu, auquel j'ai communiqué mes idées à ce sujet, sur la grande route, en chaise de poste, m'a décidé à en imprimer une partie dans une des villes que je traversais. Mais j'étais si tourmenté d'en arriver là avant que mon tableau ne fût complet, que je tremblais d'imprimer quelque erreur. Une minute pouvait en décider; toujours détourné, où trouver cette minute? Enfin la chose est faite; j'ai eu les exemplaires au moment de quitter Douai, en voici un. Il ne faut pas oublier que tout mot écrit en lettres italiques désigne l'enchaînement des combinaisons dont le mot se trouve au-dessus, écrit en caractères romains. Figure-toi ce que c'était que de changer encore des termes sur l'épreuve dans un moment si décisif, faisant choisir M. Rendu, et n'admettant cependant le nouveau terme que si je le trouvais préférable à celui qu'il devait remplacer. »

Pendant les années 1819 et 1820, Ampère se fit charger d'un cours de philosophie à la Faculté des lettres de Paris, afin d'avoir l'occasion d'exposer en public ses idées sur la classification des connaissances humaines ; il se proposait même dès lors de donner à ses spéculations philosophiques un développement considérable, lorsque la découverte d'Œrsted,

(i; Correspondance et Souvenirs, t. I, p. 121. Année 1817.

CLASSinCATION DES SCIENCES 297

relative à Faction des courants électriques sur les aimants, vint brusquement et, Ton peut ajouter, très heureusement changer le cours de ses idées et de ses travaux. A partir de ce moment, en effet, et pendant plusieurs années, il se livre sans interruption aux savantes recherches scientifiques qui devaient être le fondement principal de sa gloire.

Nommé, en 1824, professeur de physique générale au Collège de France, Ampère est ramené naturellement à ses anciennes études, par la nécessité où il se trouve de montrer les rapports qui existaient entre la science spéciale dont il avait à s'occuper et les sciences voisines. Les rapprochements pleins d'intérêt que cette étude lui avait suggérés étaient pour lui un puissant motif d'étendre ses investigations aux autres sciences, et c'est précisément de la sorte qu'il avait été conduit à concevoir le plan du grand ouvrage d'ensemble dont VEssai sur la Philosophie des sciences est simplement le résumé, ou plutôt le programme sommaire. Ce sera là du reste l'objet principal de ses méditations et de ses recherches pendant les dernières années de sa vie. On peut en suivre le développement successif dans l'introduction de VEssai. Les dates elles-mêmes sont fixées avec une précision toujours croissante, qui témoigne, une fois de plus, de la haute imponance que l'auteur attachait à ce genre de travail. Ainsi, par exemple, il nous apprend que c'est seulement pendant le printemps de l'année i83i qu'il parvint à établir méthodiquement les divisions constamment dichotomiques de chaque règne en deujj

2g8 ANDRÉ-MARIE AMPERE

sous-règnes, de chaque sous-règne en deux embranchements, et de chaque embranchement en deux sousembranchements, contenant chacun deux sciences du premier ordre. Cependant le classement des sciences noologiques présentait encore des difiScultésdont il ne triompha complètement que dans le courant du mois d'août i832, par des considérations nouvelles qui permettaient de déterminer, en quelque sorte apriori^ les divisions et subdivisions si péniblement obtenues.

Enfin Fauteur ajoute : « Plus d'un an après, et lorsque l'impression de la première partie de cet ouvrage était presque achevée, des considérations toutes différentes de celles que je viens d'exposer me conduisirent, le 12 décembre i833, à retrouver, pour la troisième fois, les mêmes divisions et subdivisions de l'ensemble des vérités dont se composent nos sciences et nos arts, telles que je les avais d'abord établies, et qu'ensuite, au moyen des points de vue dont je viens de parler, je les avais obtenues de nouveau, précisément dans le même ordre... Cet accord est, selon moi, la preuve la plus convaincante que ces divisions sont fondées sur la nature même de notre esprit et de nos connaissances. »

Restait encore une question importante et pleine de difficultés, la question de la nomenclature qui est une partie essentielle de toute classification. « Il ne me suffisait pas, dit Ampère à ce sujet, d'avoir défini et classé toutes les sciences, de voir les conséquences de mon travail confirmées par la découverte des deux moyens de les reproduire dont je viens de

CLASSIFICATION DES SClENCHS 299

parler ; il fallait trouver les noms les plus convenables pour désigner les divers groupes de vérités dont se composent nos connaissances. Une classification ne peut exister sans nomenclature, sansqu'^ni^ langue bienfaite^ comme dit Condillac, nous donne le moyen de la fixer dans notre mémoire, et de nous en servir pour communiquer à nos semblables, et la classification elle-même, et les idées qu'elle nous suggère. Il est aussi impossible de se passer d'une telle nomenclature, lorsqu'il s'agit des sciences, qu'il le serait, par exemple, au naturaliste de classer les végétaux et les animaux sans qu'il imposât des noms, non seulement aux diverses espèces, mais encore aux genres, aux familles, aux classes, etc., de tous les êtres vivants. »

Ampère avoue que cette partie de son travail lui présenta de nombreuses difficultés qui exercèrent longtemps sa sagacité et sa patience, et dont il n'obtint une solution satisfaisante qu'après cinq ans de réflexions. Il entre à ce sujet dans de longues explications qui constituent comme une sorte de traité de lexicographie.

Toute la classification d'Ampère est résumée dans un tableau synoptique qui termine Touvrage et où se trouvent enumérées, dans leur ordre logique, les cent vingt-huit sciences auxquelles il ramène toutes les connaissances humaines. Ce tableau est lui-même accompagné d'un poème didactique composé d'environ deux cents vers latins, au sujet duquel Tauteur s'exprime en ces termes :

« Indépendemment de ces " signes (qu'il vient de

3 00 ANDRÉ-MARIE AMPERE

définir), j'ai ajouté à mon tableau des vers latins par lesquels, conformément à un vieil usage trop abandonné peut-être aujourd'hui, j'ai cherché à exprimer, et à graver ainsi plus facilement dans la mémoire, les objets auxquels se rapportent les vérités comprises dans chacune des divisions, de ma classification. » Il explique ensuite Tusage de ce qu'il appelle son carmen mnemonicum^ et établit la correspondance des vers avec les sciences auxquelles ils se rapportent.

Pour donner une idée de cette composition, non seulement au point de vue de la classification, mais aussi au point de vue du mérite littéraire nous allons reproduire le fragment intitulé : Prolegomena^ qui a pour objet d'exposer la subdivision des huit embranchements, chacun en quatre sciences du premier ordre. Les embranchements sont désignés par des lettres, les sousembranchements par des chiffres romains, et les sciences du premier ordre par des chiffres arabes :

Page 1