‹ La vie et les travaux d'André-Marie AmpèreChapitre 20 sur 37 · PREUVES TIREES DES ECRITS DES CHRETIENS · texte numérisé non relu

PREUVES TIREES DES ECRITS DES CHRETIENS

Tous les genres de preuves se réunissent en faveur du christianisme. Le métaphysicien n'aurait besoin, pour voir la vérité, que d'examiner la manière dont cette divine religion explique à la fois la grandeur et la bassesse de l'homme, et l'idée qu'elle nous donne des rapports de Dieu avec ses créatures, et des vues de la Providence.

Pourquoi l'homme pourrait-il embrasser tous les siècles dans sa pensée, s'il était borné à une existence de quelques années ? Pourquoi, s'il est né pour de plus hautes destinées, ses penchants le courbent-ils presque partout, et à toutes les époques, sous le joug honteux des passions les plus viles ? Peut-on méconnaître, dans cette funeste dépravation, que le philosophe ne peut contempler san^ rougir, en quelque sorte, d'être homme, les plaies profondément ulcérées

qu'a faites à la liberté et à la conscience de cet être créé avec des facultés si sublimes, la chute malheureuse dont la révélation nous a dévoilé le mystère? Telle était la démonstration qui plaisait à Pascal. Il sentait que, sans ce que le christianisme nous apprend de ce que l'homme doit être, et de l'événement qui l'a dégradé, on ne saurait concevoir comment la même intelligence, la même volonté, qui animaient Newton et Vincent de Paul, se pervertissent au point de donner naissance à ces monstres de cruauté ou de dépravation qui, mille fois au-dessous des plus vils animaux, ont été l'horreur de leurs semblables, ou la honte de l'humanité.

Un autre genre de preuves frappera rhomme en qui le sentiment du beau moral' n'a point été émoussé par l'égoïsme et les vices dont la société l'a entoure'. Il dira : un homme aurait-il conçu cette morale ? Si elle n'était descendue du ciel, de qui serait-elle l'ouvrage ? « Ah I si la vie et la mort de Socrate sont d'un sage, la vie et la mort de Jésus-Christ ont été celles d'un Dieu. » Telles sont les raisons, sans doute, que l'âme de Fénelon aimait à méditer. Telles sont les preuves qui auraient fait tomber Rousseau aux pieds d'un prêtre pour lui dévoiler des actions qu'il a follement étalées aux yeux de ses concitoyens, si son orgueil avait pu siipponer la pensée qu'un homme sur la terre pût l'égaler en venu. Le philosophe qui, ' éclairé du flambeau de l'expérience, sera descendu (dans les replis du cœur humain, qui aura analysé les ressorts qui agissent sur lui, et qui aura étudié les

effets de ces passions terribles qui exercent si souvent sur lui Tempire le plus absolu, sera encore plus frappé de la manière dont le christianisme s'est établi, et dont il se maintient sous nos yeux, malgré tous les efforts de ces passions conjurées contre lui. Il ne voudra pour preuves du christianisme que ses merveilleux effets sur les moeurs des Romains, sous les premiers empereurs, changées en celles des anachorètes de la Thébaïde ; les filles romaines, élevées dans le luxe et tous les raffinements de Tart de plaire, courant au martyre ; ces philosophes, si fiers des systèmes par lesquels ils prétendaient tout expliquer, ployant leur raison sous le joug des mystères; tous les hommes renonçant à tout ce qui flattait leur sens et leur orgueil; renonçant, ce qui n'est peut-être pas moins difficile, aux préjugés les plus profondément enracinés; le Grec brisant ses poétiques idoles, et le Juif embrassant, comme un frère, un gentil, un incirconcis I

Mais parmi ces preuves, les seules qui puissent être appréciées par tous les hommes, et que leur smiplicité met à la portée des hommes les moins instruits, en même temps qu'elles feront l'éternel désespoir de ces savants infortunés qui cherchent dans leurs vaines connaissances des armes contre le Seigneur et contre son Christ, ce sont les preuves de fait.

Les guérisons miraculeuses, la résurrection de Lazare, celle de THomme-Dieu lui-même, saint Paul converti par la voix du Ciel suspendant le cours ordinaire de la nature, et de nouveaux miracles attestant partout la vérité de la mission des apôtres: voilà des

faits, sur lesquels il suffit de consulter Taccord unanime de tous les témoignages de Thistoire.

J*ai rassemblé, dans la seconde partie de cet essai, quelques-uns des passages d^ auteurs juifs et païens, où ces ennemis du Christianisme attestent eux-mêmes les faits qui en démontrent la divinité.

Je vais examiner la force des témoignages des auteurs qui lui ont rendu un double hommage, et qui, non contents d*en raconter les triomphes, en ont reconnu la vérité et professé la doctrine. Il semble d'abord que l'intérêt qu'ils devaient prendre aux progrès de la religion qu'ils avaient embrassée diminue la confiance que devraient inspirer des témoins oculaires, mais une considération bien simple détruit cette objection. La plupart n'étaient pas nés chrétiens, et ils n'ont changé qu'à la vue de ces mêmes faits, examinés alors avec les préjugés de leur première éducation, et la prévention alors générale contre le Christianisme. Entrons d'ailleurs dans le détail des circonstances où se trouvaient les premiers écrivains des faits qui en ont suivi immédiatement la naissance, et voyons s'il leur a été possible d'en imposer, et si même il était possible qu'ils en eussent envie.

Les hommes ne se portent à tromper que quand ils y sont poussés par un intérêt quelconque. Ceux qui, comme Mahomet et tous les hérésiarques, après avoir vu que les miracles de Moïse avaient éternisé ses lois, et que ceux de Jésus-Christ et des apôtres avaient converti l'univers , ces hommes, dis-je, espérant des honneurs et des richesses, s'ils acquéraient

des partisans, pouvaient être portés à feindre des miracles. Uhistorien d'Apollonius, pour s'opposer au triomphe des chrétiens, pouvait en attribuer à cet extravagant, trente ans après sa mort; mais quel motif pouvait porter les chrétiens à mentir? ku lieu des honneurs et des richesses qui devaient être le prix des mensonges de leurs adversaires, les leurs, si les témoignages qu'ils rendaient à Jésus-Christ avaient été contraires à la vérité, ne pouvaient les conduire qu'aux plus affreux supplices, et à des supplices accompagnés de tous les genres de moqueries et d'opprobres. Mais, dira-t-on, ils espéraient des biens éternels. — Des biens éternels pour prix du mensonge I quelle démence, lorsqu'on voit la pureté de la morale de ces hommes qui regardaient au contraire le mensonge comme digne d'être puni par des ifilammes éternelles I S'ils mentaient, ils se privaient, d'après cette doctrine même, à laquelle ils sacrifiaient leur vie, de ces biens de l'immortalité, les seuls qu'ils ambitionnassent, comme le prouvent toutes leurs actions. En sorte qu'on ne peut sortir de ce dilemme : s'ils désiraient des biens, des honneurs temporels, s'ils fuyaient les douleurs de ce monde, ils devaient renoncer à leur foi ; s'ils cherchaient les biens éternels, s'ils craignaient l'enfer, ils ont dit la vérité. Quelle différence entre les apôtres qui ne pouvaient rien espérer en ce monde, et tes imposteurs qui voyaient des trônes et des empires, s'ils parvenaient à tromper les peuples I . On objectera que toutes les sectes ont eu des martyrs ; mais, parmi ces martyrs, pourra-t-on citer,

hors du christianisme, un seul témoin oculaire d'événements surnaturels à l'égard desquels on puisse en imposer aux hommes. On n'a pas assez remarqué cette différence. Tout homme qui meurt pour une opinion, la croit. Si celui qui meurt parce qu'on lui a dit que Mahomet est un prophète, prouve qu'en effet on le lui a dit, l'apôire qui mourait, en attestant qu'il avait vu Jésus-Christ ressuscité, prouve qu'il Tavait vu, car on ne peut pas croire un fait, comme 1 ayant vu, sans lavoir vu en effet.

Les apôtres n'ont pu vouloir tromper le monde, parce qu'ils ne pouvaient rien espérer d'heureux pour eux, ni en ce monde ni en l'autre, de leur mauvaise foi, et qu'elle les exposait au contraire, et en ce monde et en l'autre, d'après leur propre croyance, à des tourments aussi effrayants qu'inévitables; mais, en supposant qu'ils eussent pu en avoir la volonté, auraient-ils pu réussir à nous tromper? C'est ce qui me reste à examiner.

Les quatre Evangiles ont été écrits par des hommes qui ne se sont point communiqué leurs récits, comme le prouvent les différences de quelques circonstances qu'on y remarque, et que l'Esprit-Saint, qui les inspirait, a permises sans doute pour être une preuve irréfragable de non-connivence des auteurs sacrés. Chacun racontait les faits dont il se souvenait, et y joignait les circonstances dont il avait conservé la mémoire. Comment tous les faits vraiment importants, et la plupart des circonstances accessoires se retrouveraient-ils dans ces récits divers, si chacun y avait

inséré des histoires composées à plaisir? Si le fait de la vie de Jésus-Christ était vrai, et les miracles ajoutés par les écrivains, on trouverait plus d'accord sur les faits vrais que sur ceux qu'on y aurait joints, ou, si ceux-ci y avaient été ajoutés après coup et à dessein, on y retrouverait un parfait accord qui les distinguerait des autres faits. Au lieu dci cela, il y a h même ressemblance des faits principaux, la même diversité dans les petites circonstances; il y a, à cet égard, une entière parité dans tout ce que rapportent les évangélistes; et, s'il est prouvé que Jésus-Christ a existé, il Test qu'il a ressuscité Lazare, qu'il s'est ressuscité lui-mê;Tie, et que ses apôtres ont étonné l'uni-, vers par d'inexplicables merveilles.

Il est naturel que nous croyions avant d'avoir examiné les preuves de notre religion, parce que nos pères nous l'ont inculquée; mais ceux que les apôtres ont convertis n'avaient pas été élevés dans le Christianisme; il fallait, pour les rendre chrétiens, faire violence à tous leurs préjugés; et, lorsqu'on ne leur offrait qu'un entier renoncement à eux-mêmes et à tout ce que les hommes appellent bonheur, et qu'ils ne voyaient qu'une mort infâme et cruelle pour prix de leurs vertus, ils n'auraient pu être séduits par des mensonges dénués de fondement, car le peuple n'est crédule que pour les idées qui se rattachent aux opinions de son enfance.

L'existence des chrétiens actuels prouve que des hommes ont commencé à être chrétiens; l'histoire ne nous permet pas de douter que c'était dans le temps

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des plus violentes persécutions. Interrogeons cette même histoire, pour savoir quels motifs les ont déterminés; car les récits de ceux qui ont été témoins, et même auteurs de ce changement, peuvent seuls nous en apprendre les motifs. Ils nous diront : tant de milliers d'hommes se sont convertis à la viie de tel miracle, tant à la résurrection de Lazare, tant lorsque saint Pierre guérit le boiteux assis à la belle porte du temple, etc. La vérité de ces récits n'est-elle pas prouvée par le fait même que ces hommes sont devenus chrétiens à cette époque, sans qu'aucun autre motif pût les y porter?

Les païens mêmes n'attribuent-ils pas les conversions opérées par saint Paul à ce qu'il était, disaientils, le plus habile des magiciens? Ils savaient, et par l'expérience qui venait de s'offrir à leurs yeux, et par la connaissance qu'ils avaient du cœur humain, que, sans miracles, il n'y aurait point eu de conversions. On doit regarder les faits contenus dans les Evangiles comme des faits racontés par plusieurs auteurs, témoins oculaires qui ne pouvaient avoir aucun intérêt à tromper, et tout à craindre, pour la vie dont ils jouissaient et pour celle qu'ils espéraient, s'ils ne disaient pas la vérité; par des auteurs qui, ne s'étant point communiqué leurs écrits, ne pourraient s'accorder comme ils le font, sur tous les faits principaux, s'ils avaient inventé les faits qu'ils racontent; enfin par des écrivains dont le témoignage, réunissant toutes les conditions possibles de crédibilité, ne peut être révoqué en doute sans détruire en

même temps la certitude de tous les faits historiques.

Mais c'est alors que se présente une objection : les récits des Evangélistes étaient conformes à la vérité, mais ils ont pu être altérés.

Ceux qui avancent une pareille supposition ne font pas attention que, lors même qu'elle serait admissible, elle n'infirmerait que quelques panies du récit des écrivains sacrés, et qu'on n'en pourrait rien conclure contre la vérité des miracles, ni rien, par conséquent, contre la divinité de Jésus-Christ. En effet, si les miracles étaient racontés dans quelques passages isolés, on pourrait supposer que ces passages ont été intercalés. Mais quiconque a lu l'Evangile sait que tout l'ensemble de l'histoire de Jésus-Christ est un tissu de merveilles; et, comme l'a observé un écrivain célèbre, on ne peut effacer les miracles de l'Evangile-f sans détruire ce livre divin. Il faudrait donc supposer que, malgré l'uniformité de style, de ce style où tout le monde reconnaît la simplicité de langage de la plus pure vérité qui ait parlé aux hommes, que, malgré Tenchaînement des faits qui rend presque toute intercalation impossible, il n'y a pas une page où l'on n'ait ajoute un fait controuvé, pas un verset, pour ainsi dire* qui n'ait été altéré, car, dans les passages où Ton ne raconte aucun événement surnaturel, on fait allusion à ceux où l'on en rapporte. Qu'on demande aux partisans de cette inconcevable supposition si cette altération s'est faite à la fois, et sur tous les manuscrits en même temps, ce qui est évidemment absurde, ou si

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elle s'est faite successivement, et alors les changements n'ont-ils pas dû exister dans certains manuscrits, et non dans les autres? Les difTcrences n'ontelles pas dû se transmettre par des copies? Car apparemment, les chrétiens dispersés dans le monde alors connu n'allaient pas copier un exemplaire unique et conservé par ceux à qui on attribuait ces changements. Alors comment se fait-il que tous les manuscrits conservés dans tant de divers pays, différant de langage, et même d'opinions, puisque plusieurs ont fait secte à part depuis des époques très éloignées, comment se fait-il que tous ces manuscrits présentent une identité au moins égale à celle des manuscrits des auteurs profanes que le temps a le plus respectés? Et quelle différence à l'égard du nombre! Quelques exemplaires seulement de Virgile et d'Homère ont échappé au cours des années, et les exemplaires des livres du Nouveau-Testament, traduits en toutes les langues, ont été conservés en grand nombre chez les chrétiens de toutes les sectes et de tous les pays. Eh bien! des savants, que leurs vastes connaissances ont immortalisés, ont passé pour ainsi dire leur vie à chercher et à récueillir des variantes de l'Ecriture sainte; elles ont été imprimées d'après des exemplaires de toutes les langues connues, et l'on remarque avec étonnement qu'elles tombent presque toutes sur des mots transposés, 'ou remplacés par des synonymes, et qu'aucune ne change le sens.

Cette uniformité presque miraculeuse entre des sectes qui s'anathématisent réciproquement, entre les

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habitants des trois parties de Tancien continent, est une suite naturelle du profond respect que tous les âges ont eu pour ces livres divins. Et quelle preuve plus grande de Timpossibilité qu'ils aient été altères, que ce respect mênia? Ferait-on des changements dans un livre à la conservation duquel on sacrifie sa vie avec joie? Laisserait-on faire ces changements, sans s'en apercevoir dans un livre dont la lecture est l'occupation de tous les jours, Tunique consolation dans les horreurs des plus terribles persécutions, et le soutien des vertus les plus héroïques?

Oh! pour tous ceux qui cherchent la vérité pour la connaître, et non pour la combattre, il est aussi absurde d'imaginer que le Nouveau Testament a été altéré, que de dire que ceux qui Tont écrit ont pu mentir, ou être mal instruits à l'égard des merveilles qui s'étaient opérées sous leurs yeux. On ne peut s'empêcher de conclure, avec cet auteur dont l'orgueilleuse raison a sans cesse égaré les sentiments, que les faits de Socrate, dont personne ne doute, ne sont pas si bien attestés que ceux de Jésus-Christ. Et, parmi ces derniers, l'ordre de l'univers changé, les morts ressuscitants, les incurables guéris, une éclipse de soleil dans le temps de la pleine lune, ne sont, ni les moins prouvés, ni les moins remarquables. Et quelle manière plus convenable d'apprendre la volonté de Dieu? Comment ne reconnaîtrait-on pas le Créateur de la nature dans Celui à qui elle obéit ?'« DigitusDei est hic. »

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