‹ La vie et les travaux de WolowskiChapitre 1 sur 3 · RUE DES POITEVINS · texte numérisé non relu

RUE DES POITEVINS

Mesdames et Messieurs,

J'ai éprouvé, il y a cinq ans, une grande émotion lorsque j'ai dû prendre la parole à la place du professeur qui, pendant trente-deux ans, a occupé cette chaire,et dont fa science, les convictions profondes, la parole communicative, donnaient à ses leçons un si puissant attrait. J'éprouve aujourd'hui une émotion non moins profonde et plus pénible. Woloswski n'est plus; ses amis l'ont conduit, il y a trois mois , à sa dernière demeure. Lorsque nous nous trouvons réunis, pour la première fois depuis sa mort, près de la chaire qui a été le principal centre de son activité scientifique, nous devons, vous et moi, un hommage à sa mémoire, et je me propose de consacrer cet entretien au souvenir de la vie et des travaux de Wolo^rski. Mais ce n'est pas sans un sentiment douloureux que l'on parle de l'ami qu'on vient de perdre, et j'ai la crainte de rester au-dessous de l'impression que je voudrais vous laisser, en essayant de vous raconter en si peu de temps une existence si laborieuse et si- remplie.

Sous la Restauration, un ministre, dont le nom reste dans l'histoire pour désigner la période la plus libérale du gouvernement de Louis XYIII, le comte, depuis duc Decazes, avait fondé, au Conservatoire des Arts et Métiers, « un enseignement public et gratuit pour l'application des sciences aux arts industriels. » Il pensait avec raison que, dans un temps où la science transformait et fécondait l'industrie, ii importait d'en répandre les notions élémentaires ailleurs que dans les collèges, et que, surtout dans une ville oii se pressait une si nombreuse et si active population d'ouvriers, d'artisans, de manufacturiers, il y avait un intérêt national à en montrer d'une manière précisâtes applications mul-

tiples, et à inUier les.pnô^ucteurs à la fois aux lois physiques qui ;>égl^seutîa!:iiîaSLi(èçQ**ée'Jéur travail et aux lois économiques qui pfesiàent au travail lui-même. Aussi, au musée et à la petite école qui constituaient jusque-là le Conservatoire, avait-il ajouté trois cours publics, un pour la mécanique, un pour la chimie, un pour réconomie industrielle.

Charles Dupin, Clément Desormes, Jean-Baptiste Say avaient été les premiers professeurs de cette Sorbonne de l'Industrie, dans laquerte tant de générations de jeunes gens sont venues successivement puiser les éléments de leurs connaissances scientiques ou compléter leur instruction professionnelle, et qui a été, depuis plus de cinquante ans, la source première de tant de forces productives et de tant d'inventions. L'expérience n'avait pas tardé à démontrer Futilité d'un enseignement plus développé; la physique avait eu une chaire que Pouillet occupa dès la fin de la Restauration, et quelques cours annexes d'agriculture avaient été inaugurés en 1836.

Sous le règne de Louis-Philippe, Martin (du Nord), ministre des travaux publics, de l'agriculture et du commerce, réunit une Commission pour étudier la question et conclut, en décembre 1838, à la réorganisation de l'École préparatoire des Arts-et-Métiers et à l'augmentation des cours de l'École d'application des sciences qui devaient être portés à dix. Son successeur, Cunin-Gridaine, qui était un des principaux manufacturiers d'une de nos grandes cités industrielles, exécuta ce que Martin (du Nord) et la Commission avaient projeté; il créa cinq chaires nouvelles, puis une sixième par une ordonnance subséquente. Une des cinq chaires était consacrée à la législation industrielle. Le Ministre voulait que les auditeurs du Conservatoire pussent connaître non-seulement les sciences appliquées et l'économie industrielle, mais la législation qui régit le travail, les principes sur lesquels elle repose et les améliorations qu'elle peut recevoir : il regardait cet enseignement comme un complément nécessaire de leur instruction professionnelle, et il pensait que les législateurs euxmêmes pourraient y trouver d'utiles indications.

Un homme se trouvait désigné, par la nature particulière de ses travaux, pour occuper une pareille chaire : c'était Wolowski. Mais, en 1839, Wolowski était un jeune homme de vingt-neuf, ans. Pour une mission délicate qui exigeait la maturité de l'es-

prit et la modération du bon sens, Tâge était un obstacle. La considération du talent l'emporta, et le jeune professeur commença, au mois de novembre 1839, le cours de législation industrielle, dont il allait être le fondateur.

Les premières étapes de la vie sont d'ordinaire les plus difficiles à franchir. La jeunesse s'en plaint; quelquefois Tamertume de ses plaintes naîl d'un sentiment d'envie contre ceux qui occupent quelque rang dans la société et la conduit à un désespoir qui paralyse ses forces. Si elle savait quels labeurs, quelles déceptions moriientanées, et même quelles privations cachent les débuts de la plupart de ceux qui sont dits les fils de leurs œuvres, elle comprendrait mieux que le succès peut être une récompense légitime, et elle puiserait peut-être dans cette connaissance une énergie plus persévérante pour soutenir elle-même la lutte.

Combien ces étapes n'ont-elles pas dû être rudes pour un jeune homme né sur une terre étrangère, ruiné par une révolution, proscrit dans son pays, isolé dans le nôtre? Telle était cependant la siluation de Wolowski lorsqu'il se fixa en France, et la rapidité de son succès ne s'explique que par de remarquables facultés et par un travail opiniâtre sans lequel les facultés naturelles restent d'ordinaire stériles. A ce titre, Messieurs, sa vie peut vous être racontée comme un exemple et comme une leçon.

Louis-Françoîs-Michel-Raymond Wolowski était né à Varsovie, le 31 août 1810. L'ancien royaume de Pologne, qui avait été pendant plusieurs siècles Tavant-garde de la civilisation chrétienne dans l'orient, n'existait plus; mais les victoires de l'Empire avaient fait revivre, par les traités de Tilsitt et de Vienne, une partie de la nationalité polonaise sous le nom de grand-duché de Varsovie. Depuis la campagne de 1806 jusqu'à la retraite de Russie, la politique française dirigea les destinées de cette contrée, et quoique les espérances des Polonais n'eussent été qu'incomplètement réalisées par Napoléon et que les revers de l'année 181^ eussent anéanti le grand-duché, les idées français^es conservèrent de cha-

leureuses sympathies sur les bords de la Visiule. L'enfant grandit, entouré de ces sentiments, dans une famille dont le patriotisme ne séparait pas l'amour de la France de celui de la Pologne, et dont le chef, François Wolowski, était un jurisconsulte éminent, également versé dans la législation des deux pays.

Le père, qui voulait donner h son fils une forte instruction classique, pensa qu*il ne la trouverait nulle part plus complète et plus conforme à ses projets d'avenir qu'à Paris, et, dès Tâge de douze ans, Louis fut placé dans l'institution Gasc, qui suivait les cours du collège Henri lY. Ce collège, dirigé par M. de Wailly, jouissait d'une grande réputation : le duc dOrléans y avait envoyé ses enfants, convaincu que le meilleur moyen de former l'esprit de jeunes princes, dans notre société moderne, était de les faire participer à l'éducation commune. "Wolowski se plaisait, plus tard, à rappeler qu'il avait été le condisciple de l'aîné. Il aimait aussi à parler de ses travaux et de ses succès d'écolier, du concours général où il avait été envoyé chaque année et des prix qu'il y avait remportés. Il racontait à ce propos un fait qui avait laissé une vive impression dans son esprit. Quelques jours avant la composition, il rêva qu'il était déjà dans la salle et qu'on donnait pour sujet les Croisades. Le lendemain, notre collégien étudiait avec ardeur la question, une de celles^ en effet, qui avaient le plus de chances d'être données; le hasard voulut qu'elle le fut, et Wolowski eut le prix. Il fut dans toutes ses classes un brillant élève : aussi n'est-il pas étonnant qu'il ait toujours conservé de ses maîtres un souvenir affectueux. Je l'ai vu, quarante ans plus tard , faire fréquemment l'éloge de son ancien professeur d'histoire, auquel il songeait à préparer une candidature à l'Académie; le maître, quiTignorait sans doute, est mort sans avoir pu profiter de cette disposition favorable; mais l'ancien disciple avait apporté dans la poursuite, de cette affaire l'ardeur qu'il mettait toujours à rendre un service.

A dix-huit ans, il terminait ses études classiques et il rentrait en Pologne pour suivre les cours de droit et prendre ses grades à l'Université de Varsovie. Il trouvait la situation bien changée, la cérémonie du couronnement et la convocation de la diète différées depuis quatre ans par l'empereur Nicolas, la jeunesse ardente dans l'opposition , et je laisse à penser quel rôle il dut prendre au milieu de ses nouveaux condisciples, arrivant de

Paris, et tout plein du souflBe libéral qui animait alors TUniversité de France, et qui, de la chaire des Guizot, des Cousin , des Villemain, passait jusque dans les collèges.

Le con(re-coup de notre révolution de juillet 1830, qui se fit sentir dans la plupart des États remaniés par les traités de 1815, ébranla profondément la Pologne. Elle crut le moment venu de rompre le pacte qui la liait au souverain de la Russie, son ancienne ennemie, et qu'elle accusait celle-ci d'avoir violé. Une insurrection , déjà méditée depuis plusieurs années par les membres de l'association pour l'indépendance nationale, qui appartenaient pour la plupart à la noblesse territoriale, à la bourgeoisie des villes et à la jeunesse des écoles, fut résolue. La police faisait de fréquentes arrestations, surtout parmi les étudiants de l'Université. Wolowski, que son éducation française rendait suspect de libéralisme, fut enfermé dans la prison des Carmes oii il resta plus d'un mois et d'où il pouvait être tiré à chaque instant par une sentence de mort. Le désir de sauver les prisonniers fit éclater brusquement la révolution i L'histoire a raconté le reste : le manifeste proclamant la déchéance de Nicolas, les premiers* succès de l'armée polonaise à Grochow, à Ostrolenka, puis la marche de Paskiewitch par la rive gauche de la Vistule.

Wolowski, arraché par deux fois des mains de ses geôliers qui l'avaient un moment ressaisi, avait aussitôt pris les armes, comme la plupart des étudiants de l'Université. Il avait deux frères, plus jeunes que lui, qui tous deux suivirent son exemple. Lui-même, nommé bientôt capitaine d'état-major, fut, à cause de ses études de droit, rappelé à Varsovie, où il exerça quelque temps les fonctions de vice-maître des requêtes au conseil d'État, et d'où il partit^ avec le titre de premier secrétaire de légation, pour accompagner le général Kniaziewicz et le comte Plater, délégués par: le gouvernement provisoire de Polognp auprès du gouvernement français.

Après le premier élan de l'enthousiasme patriotique, les esprits sages avaient compris^ que la Pologne était incapable de lutter seule contre son formidable adversaire, et qu'après s'en être fait un ennemi irréconciliable par le vote de la déchéance, elle n'avait d'espérancedesalut que dans l'intervention de TEurope. C'était naturellement vers la France que se tournèrent tout d'abord ses prières comme ses sympathies. Mais la France, dont le roi sen-

lait tout le prix de la paix au début d'un règne , ne pouvait songer à entreprendre une guerre aussi lointaine, en laissant derrière nous l'Angleterre neutre et mécontente, et en faisant franchir à nos flottes la Baltique ou à nos armées rAUemagne malgré la Prusse ouvertement hostile et malgré PAutricbe plus hésitante, mais intéressée, comme sa voisine, au maintien du partage. Après avoir héroïquement lutté pendant dix mois, la Pologne, abandonnée à elle-même, succomba.

La France put du moins donner asile aux proscrits; elle le fît avec enthousiasme. Les Polonais, qui avaient à déplorer la perte de leur patrie, et presque tous celle d'une fortune personnelle, trouvèrent au milieu de nous un accueil chaleureux qui adoucit la rigueur de leur sort. Ils eurent cependant de rudes épreuves à traverser : Texilé en a toujours. Mais ceux qui surent appliquer leur intelligence et qui ne craignirent pas lé travail se firent une place honorable dans la société française; plusieurs même y ont prospéré. Aucun ne s'est élevé aussi haut que Wolowski dans l'estime et dans les dignités de la nouvelle patrie.

Ce n'est pas que ses débuts aient été moins pénibles que ceux de ses concitoyens.il se trouvait à Paris, à vingt et un ans, seul, proscrit, condamné à mort par contumace, sans argent, n'ayant plus à compter que sur lui-même. Son père, qui avait été un des membres les plus influents de la diète polonaise, parvenait non sans peine à se dérober à l'ennemi ; plus tard, sa mère venait les rejoindre avec ses trois autres enfants, et la famille se trouvait de nouveau réunie à Paris; mais il fallut plusieurs années avant de recouvrer quelques débris de la fortune perdue,

Louis se mit immédiatement à l'œuvre. A force de travail, il parvint à franchir on moins de deux ans les degrés de l'École de droit et à passer son examen de licence. Il lui avait fallu une dispense, mais non une favejiir; ses examinateurs lui donnèrent toutes boules blanches, et l'un d'eux, M. Bravard, le rencontrant dans la cour, le complimenta en lui disant : « Si je vous ai poussé plus que je n'aurais dû, monsieur, c'est qu'en vous entendant je croyais que vous passiez votre doctorat. » A la même époque, il entra comme seoréiaire dans le cabinet de M* Dalloz, qui était un des plus renommés parmi les avocats au conseil d'État. Il y resta peu d'années, parce que le genre de travail convenait mal à son ardente activité; mais il sut s'y faire apprécier

par son chef, qui devint son protecteur, et y nouer des amitié» qui l'ont suivi pendant toute sa carrière.

C*est là quMl conçut le plan de sa revue de législation. Sous la Restauration, ia Thémis avait pendant onze ans initié les Français aux travaux juridiques de TAllemagnesur le droit romain; elle avait cessé de paraître en 1830. Il y avait une place à prendre, et Fœlix, qui venait de fonder la Revue du droit français et étranger^ ne la tenait pas tout entière. Quatre jeunes avocats du même âge associèrent leurs efforts pour l'occuper : Wolowski, Pont, Sacaze, Rodière. Ils étaient sans fortune, sans nom, sans autorité; Wolowski, qui les dirigeait, avait alors vingt-quatre ans, et ils tentaient une «euvre difficile même pour des hommes jouissant de la réputation, celle de faire réussir un recueil périodique traitant exclusivement de questions sérieuses et spéciales. Mais ils avaient foi dans l'avenir; Wolowski, qui avait conservé depuis le collège un goût particulier pour l'histoire, et qui avait sur ses compagnons l'avantage d'avoir vécu dans différents pays et de parler plusieurs langues, était surtout convaincu que le domaine du droit pouvait être agrandi et la législation française améliorée par Tétude comparative des législations étrangères.

« Histoire et philosophie du droit, écrivait-il dix ans après, législation comparée, discussion des questions les plus importantes du droit actuel en matière civile, commerciale, criminelle et administrative, examen critique des projets de loi présentés aux chambres, de la doctrine des auteurs et de la jurisprudence des arrêts, analyse des travaux de droit publiés à Tétranger, et compte-rendu des séances de l'Académie des sciences morales et politiques, tel est le cadre de cette publication, n Elle le remplit dès les premières années, et la Revue de législation et de jutnsprudence conquit bientôt un rang si honorable que les jurisconsultes les plus autorisés, comme les jeunes savants qui devaient un jour faire autorité dans la science, vinrent à elle, et qu'elle compta au nombre de ses collaborateurs Troplong, Ch. Giraud, Faustin-Hélie , Ortolan, Éd. Laboulaye, Dufour, Champion* nière.

Un bon juge dans ces matières, Laferrière, a caractérisé ainsi, l'œuvre : « La Revue de législation de M. Wolowski a ouvert à la philosophie, à Thistoire du droit français, au droit administratif»

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à réconomie politique dans ses rapports avec les institutions civiles et administratives, une voie large et féconde. »

Elle a marché avec le même succès d'estime dans cette voie pendant plus de dix-huit ans, jusqu'en 1853, époque où elle s'est fondue avec un autre recueil beaucoup plus récent, la Jtevue critique j pour devenir la Revue critique de législation et de jurisprudence, et, pendant ces dix-huit ans, Wolowski n'a pas cessé de la diriger et de fournir une large part à la collaboration des quarante-six volumes qui forment la collection.

Le premier numéro parut au mois d'octobre 1834. Wolowski venait d'être naturalisé français. Il avait épousé, Tann^ précédente. Mademoiselle Laure Guérin, sa cousine, et il était père. Fonder une famille à cet âge et sans ressources pouvait paraître de la témérité; mais Wolowski avait besoin d'affections, et il se sentait assez d'énergie pour suffire à la tâche. Il avait une vigueur de santé, une puissance de travail, une facilité de plume qui étonnaient ses amis. Après avoir donné sa journée aux affaires, il était toujours prêt à consacrer sa soirée aux relations du monde, sans que la fatigue pût l'arrêter ni même l'atteindre. Il réservait une partie de ses nuits au travail ; même lorsqu'il rentrait tard, il reprenait encore la plume et demeurait de longues heures à son bureau. Cependant, il restait régulièrement chez lui chaque fois qu'un numéro de la Revue était sur le point de paraître. Ce soir là, les jeunes rédacteurs se réunissaient dans son petit appartement de la rue des Beaux-Arts, et, comme ils n'étaient pas assez riches pour payer un commis, ils mettaient eux-mêmes les bandes et les adresses. Chacun s'y prêtait gaîment, et sa jeune femme, qui les aidait, ajoutait par sa grâce au charme de la réunion. Dans la suite, tous se sont certainement rappelés plus d'une fois, comme aimait à le faire Wolowski, ces soirées intimes où la jeunesse et Tespérance rendaient la pauvreté légère.

La réputation vint avant la richesse. Encouragé par le succès, Wolowski voulut être propriétaire d'un journal quotidien; il créa le Journal général des tribunaux, dont il fut pendant près d'un an le directeur, et qu'il eût continué on le réunissant avec le Droit, si un malentendu, au moment de l'adjudication, en 1837, n'eût fait passer entre les mains d'un autre une propriété qui commençait à fructifier dans les siennes. C'est là que Léon Faucher, qui, plus âgé que lui de sept ans, s'était déjà fait un

nom distingué dans la presse, et qui était sur le point de devenir son beau-frère par son mariage avec Mademoiselle Alexandra Wolowska,iit paraître ses premières étuiles sur les prisons. Wolowski rentra alors au Siècle^ où, pendant plus de dix ans, il fut chargé du compte rendu des Chambres : ingrate besogne, qui exigeait une assiduité constante aux séances, et qui coûtait plus de peine qu^elle ne rapportait de renommée au rédacteur anonyme. Mais la, comme dans les autres étapes de sa carrière, il sut du moins se faire des amis; le rédacteur en chef du journal, député de la Vendée, M. Chambolle , compte au nombre de ceux qui lui sont restés le plus fidèlement dévoués jusqu'au dernier jour.

Lorsque la longue crise occasionnée par la révolution de 1830 eut passé, on avait vu, comme plus tard, après la crise de 1848, se manifester un rapide essor des affaires et une fièvre de spéculation ; les entreprises, bonnes ou ùiauvaises, étaient nées en foule, et les mauvaises avaient amené des fraudes et des déceptions. On sentit TinsufiSsance de nos lois sur Tassociation. Wolowski , qui, dans la Revue, traitait particulièrement les questions de législation industriels et commerciale, se fit l'interprète de ce sentiment. Son article sur les sociétés par actions, dans lequel il indiquait, suivant son habitude , non-seulement le mal, mais le remède, fil impression parmi les jurisconsultes et devint bientôt un <les titres à la chaire que le ministère allait lui confier, à la recommandation de M. Dalloz, et presque vCréer pour lui. C'était en 4838. L'année suivante, à la suite d'une lecture qu'il fut admis à faire devant l'Académie des sciences morales et politiques, et dans laquelle il s'appliquait, comme d'ordinaire, à montrer que les vrais fondements de la législation industrielle reposent sur les principes de l'économie politique, il fut surpris et très-flatté de recevoir une invitation àdiner du ministre des finances, qu'il ne connaissait pas. « J'ai entendu votre lecture, lui dit celui-ci dans son salon; vous êtes dans une bonne voie, monsieur; la science économique que vous comprenez et (|ue vous cultivez est une science nouvelle et mal connue; elle peut beaucoup pour l'amélioration de nos lois et pour le progrès de l'intelligence commerciale en France; il faut continuer à vous y appliquer.» Ce ministre était M. Hippolyte Passy, membre depuis 1838 et aujourd'hui doyen de la section d'économie politique à l'Académie, qui, alors comme toujours, se montrait bienveillant pour la jeunesse

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et sympathique pour les idées généreuses. Il devinait peut-être déjà dans ce talent naissant un futur confrère à Tlnstitut; mais il ne se doutait certes pas qu un jour il aurait à porter le deuil de ce même jeune homme, devenu le beau-père de son neveu et Tun de ses meilleurs amis.

L'enseignement du Conservatoire ouvrit un champ plus large à Tactivité de Wolowski, sans en changer la direction. Dans sa chaire comme dans sa Revue, il resta ce qu'il a toujours été, économiste et légiste, s'appliquant à verser sur le droit industriel et commercial la lumière de l'économie politique, et insistant d'autant plus sur cette dernière science qu'il sentait davantage la nécessité d'asseoir dans l'esprit de ses auditeurs les notions fondamentales. Il comprenait l'importance de ce principe pédagogique qu'avant tout il importe d'ouvrir des intelligences et de les diriger de manière à former un jugement droit : les détails se comprennent et les conséquences s'enchaînent ensuite sans effort.

« La législation industrielle, disait-il dans sa leçon d'ouverture de l'année 1843, est destinée à formuler en dispositions pratiques l^s enseignements de cette science qui apprend comment se forment, se distribuent et se consomment les richesses. C'est elle qui est appelée à régulariser le libre exercice des facultés productives au moyen d'institutions variées, qui sont le complément obligé de l'affranchissement du travail. » Dans la même leçon, il traçait le programme à remplir pour que cet affranchissement, qui est un des caractères principaux de notre société moderne, portât ses fruits. « La mission actuelle de la France, c'est l'amélioration du sort des classes laborieuses des villes et campagnes, par la diffusion de la propriété, la liberté de l'industrie, aidée du puissant levier de l'association, par l'instruction et par cette moralité qui naît de l'esprit de prévoyance et de la sécurité de l'avenir. » l^a mission que lui-même s'était donnée^ et qu'il accomplissait par son enseignement comme par ses écrits, c'était précisément de travailler à cette amélioration, à cette diffusion, à cette liberté, à cette instruction, à cette moralité, d'étudier,

eu vue du progrès de notre législation, ces institutions variées qui devaient être, selon lui, le complément obligé de Taffranchisseraent, et surtout, Messieurs, de vous élever jusqu'à Tintelligence du mécanisme général de la production des richesses dans les sociétés humaines, afin de vous faire comprendre les avantages du régime sous lequel vous vivez. Ce régime peut se définir par deux mots : science et liberté, c'est-à-dire savoir et pouvoir; c'est que grâce à lui les forces productives de la France, je dois ajouter pour être juste celles du monde civilisé tout entier, ont pris, depuis trois quarts de siècle, de si merveilleux accroissements.

A côté de Wolowski, dans la chaire qu'avait occupée jusqu^en 1832 J.-B. Say, Blanqui enseignait l'économie politique; il répandait à peu près lés mêmes doctrines et charmait son auditoire en s'attachant surtout à poursuivre de sa verve spirituelle et mordante les adversaires de la liberté des échanges. Les deux professeurs se rencontrèrent plus d'une fois sur le même terrain. Mort en janvier i854, Blanqui n'eut pas de successeur immédiat^; on n'était pas bien persuadé alors qu'il y eût réellement une science économique, et l'on paraissait plus préoccupé de ne pas laisser substituer dans une chaire publique les allures de la polémique à la sérénité de l'enseignement que de répandre dans le peuple des notions exactes sur le travail et sur la richesse. Le sentiment se modifia, lorsqu'en 1860 le régime économique de la France eut été modifié, et, en 1864, le gouvernement rétablit officiellement, au Conservatoire des Arls-et-Métiers, l'enseignement de l'économie politique en le confiant au professeur qui n'avait jamais cessé d'en propager la doctrine. La chaire reçut le titre qu'elle porte aujourd'hui : Économie politique et législation industrielle, et Wolowski se sentit plus libre de suivre le plan qu'il s'était tracé dès le premier jour et autorisé à donner un plus ample développement à la partie théorique de ses leçons.

Il ne recherchait pas les grands effets oratoires. Il se plaisait dans le genre familier et il y excellait. Il avait la parole facile, toujours abondante, entraînante même lorsqu'il s'attachait à une démonstration, et que les faits, les arguments, les anecdotes

1. Blanqui est mort en janvier 1854; depuis deux ans il était malade et il avait songé à se faire remplacer, d'abord par M. Âudiganne, ensuite par M. J.Garnier qui devait aussi iiire son cours h l'École supérieure de commerce.

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propres à éclairer son sujel^se pressaient en foule dans sa pensée. Il ne craignait pas les digressions qottod elles apportaient un enseignement. Il lui est arrivé plus d*une fek de commencer une leçon tout plein de la question qu'il allait traiter» avec ses notes préparées devant lui; en parlant, un point particulier lui semblait-il obscur et cependant digne d'être mis en lumiërey il le développait^ Téclairait dans tous les sens, et le développeiueol était tel que ce point devenait la leçon entière.

Il ne s'est jamais abaissé à flatter les passions de la multitude, parce qu'il était un de ceux qui ont une assez bonne opinion du peuple pour le croire capable de s'amender par Tinstruction ; il voulait élever son auditoire jusqu'à lui, c'est-à-dire jusqu'à la conception des doctrines qu'il professait, et pour cela il ne lui ménageait pas les vérités, quelque dures qu'elles fussent. L'auditoire écoutait avec docilité et lui était attaché, parce que sous la sévérité du langage perçait toujours la bonté du cœur; il sentait que le maître, sympathique aux souffrances des classes laborieuses, n'avertissait que pour améliorer.

Wolowski parlait comme il écrivait. Il y a des auteurs qui composent lentement, remaniant et raturant à plusieurs reprises, soucieux de satisfaire les délicats par une forme châtiée ; ils produisent peu, et leur réserve timide dégénère quelquefois en stérilité. Il y en a d'autres chez lesquels les idées abondent et qui les lancent en quelque sorte au combat à mesure qu'elles se forment; ils veulent forcer l'opinion par le nombre et par les charges réitérées de leurs arguments, et ils s'occupent moins de mériter la palme de l'élégance que d'assurer le triomphe de leur opinion; ils dépensent plus de labeur pour étudier ou rassembler les faits et les raisonnements que pour les parer; leur style a cependant ses qualités propres qui sont l'élan et le mouvement. Wolowski appartenait à la seconde catégorie. Homme d'action, il se proposait toujours un but pratique; quand il faisait un article, il songeait le plus souvent à une réforme ou à une institution nouvelle à préparer; une leçon, il avait en vue quelque travers à redresser ou quelque préjugé à déraciner. ,

Pendant trenle-deux ans, Wolowski s'est donné avec cette infatigable ardeur à son enseignement du Conservatoire. Les générations d'auditeurs qui vous ont devancés sur ces bancs l'ont vu toujours à son poste, pendant les mauvais comme pen-

dant les bons jours, rarement arrêté par la fatigue ou par ta maladie. Il n'interrompit son cours qu'une seule fois, lorsque un mandat popokire Tappela à d'autres devoirs. Pendant les jours néfastes de la Commune, en 1871, Tordre de suspendre les leçons avditéfé donné; Wolowski, qui l'ignorait, vint et trouva la porte fermée. Quelques auditeurs avaient fait comme lui : «J'étais venu pour faire mon devoir; vous étiez venus pour m'entendre, Messieurs, je vous en remercie. »

En 1848, il fit aussi son devoir, non pas seulement en se présentant, mais en luitant énergiquement contre le débordement d'idées fausses qui effrayait alors la France. Les erreurs sociales sont de tous les temps; ce sont des filles de l'ignorance que les préjugés de naissance, de condition ou de fortune nourrissent dans les rangs supérieurs comme dans les rangs inférieurs de la société, et que parfois des passions haineuses exaspèrent. L'instruction, qu'elle vienne de l'expérience de la vie ou des leçons de la science, a seule la vertu de les détruire. Mais celle-ci ne peut exercer son action qu'avec lenteur; c'est en quelque sorte goutte à goutte qu'elle pénètre dans les intelligences préalablement ouvertes, et il faut du temps pour que la conviction en se produisant dissipe l'erreur. Le temps avait manqué. Les erreurs qui consistent à croire que l'État a le devoir et le pouvoir de fournir à tous les producteurs, de quelque ordre qu'ils soient, du capital, du travail et un salaire, et de faire disparaître la misère en supprimant la concurrence, s'étaient propagées longtemps dans l'ombre comme une sorte de foi mystérieuse; elles faisaient tc^t à coup irruption au grand jour et prétendaient s'imposer à l'administration de la France dont elles menaçaient de bouleverser l'état social et de tarir la richesse.

Pour se mettre en travers du torrent, il fallait un certain courage, celui que donne à l'honnête homme une conviction fortement arrêtée par l'étude et la conscience d'un devoir à accomplir. Wolowski eut ce courage. Non content de résister dans sa chaire, où son poste de professeur lui commandait de le faire, il se rendit à la « Commission de gouvernement pour les travailleurs» instituée au Luxembourg où ces idées erronées régnaient souverainement, et où se préparaient des plans de réformes impraticables , fondés sur ce prétendu principe « que l'État, comme tuteur de la société entière, doit à tous ceux qui la composent des instruments

de travail. » « Les hommes qui sont parmi vous ne sont responsables que de leur propre famille, avait dit le président en inaugurant les travaux de cette commission. Nous, nous avons accepté la responsabilité de régler le bonheur de toutes les familles de France. Voilà une grande et difficile tâche. » Wolowski , dans la séance du 20 mars 1848 S s'appliqua à montrer que c'était une tâche non-seulement difficile, mais chimérique, et .une entreprise dangereuse. « La grande Révolution de 17^9 nous adonné la liberté industrielle, dit-il; améliorons-la, complétons-la; la supprimer n*est pas le moyen de corriger ses abus, jb Si les esprits prévenus de la Commission ne goûtèrent pas tous ses arguments, le peuple de Paris, du moins, lui donna raison en le nommant par plus de' 132,000 voix député à la Constituante.

Il n'avait pas, d'ailleurs, été le seul économiste à s'honorer par une telle conduite. Blanqui dans sa chaire avait montré la même fermeté de doctrine et de langage; dans la presse, Frédéric Bastial, Michel Chevalier, Léon Faucher, Louis Reybaud, A. Clément, Cherbuliez, et d'autres écrivains plus jeunes, tels que Joseph Garnier, Molinari, du Puynode, avaient soutenu les droits du bon sens. Le bon sens a triomphé, et l'industrie n'a repris son essor que Ibrsque les intérêts privés ont été rassurés par le respect de la liberté. « Le droit au travail émane d'une idée fausse, disait peu de mois après Wolowski dans une célèbre discussion de TAssemblée Constituante; l'homme ne recherche pas le travail qui est la peine, mais le produit qui en est la récompense. Ce que la République doit développer, ce sont les rfm/s du travail, qui assureront une bonne répartition d'une production plus abondante. »

La liberté n'est pas en effet l'indifférence et Tabstention de l'État. Elle consiste dans un système d'institutions qui protège le libre jeu des forces individuelles et qui en favorise, autant que possible, la formation et le développement. Nul n'était plus désireux que Wolowski de compléter et de perfectionner ce système; aussi les qu'estions relatives à la condition des ouvriers ont-elles été au nombre de celles qui l'ont toujours le plus attiré. Le tableau du paupérisme dans les Flandres à la suite de la transformation de

1, Le Moniteur du 24 mars reproduit exactement l'opinion de M. Wolowslîi. Voir les articles de M. Léon Faucher dans \d Revue des Deux-Mondes du 1^' et du 15 août 1848 (Note de l'histoire des classes ouvrières en France depuis 1789, par M. E. Levasseur, t. II, p. 222 ).

rindustrie linière est le morceau qu'il a voulu placer en tête de son premier volume. Une des leçons d'ouverture auxquelles il attachait le plus de prix- a été consacrée à l'organisation du travail, non pas à une organisation factice qui absorberait dans le monopole de l'État les forces vives de la nation, mais à une organisation par l'association volontaire et par l'ouverture de voies plus larges à la liberté; améliorer le travail offert, c'est-à-dire instruire les producteurs et leur procurer par la science des outils plus perfectionnés^ augmenter le travail demandé, c'est-àdire accroître le capital avec lequel on produit et multiplier les débouchés à l'aide desquels on écoule les produits, telle était la devise de cette leçon de 1844^ dont les vues sagement réformatrices répondaient d'avance aux erreurs de l'organisation du travail, prônée en 4848. Ses études sur le travail des enfants dans les manufactures, son concours empressé en vue d'organiser deâ conférences populaires sur l'économie politique à l'Association polytechnique, à l'asile de Vincenues, son zèle pour la protection des apprentis, son râle dans les expositions universelles révèlent la même préoccupation constante. Étant naturellement bon, c'était à ceux que le sort a le moins favorisés qu'il s'intéressait le plus vivement.

Il prit à l'Assemblée constituante et à l'Assemblée législative la même attitude, repoussant la limitation légale de la journée à douze heures et le droit au travail, obtenant la création d'une Commission d'enquête sur la situation des ouvriers, déposant une proposition pour régler le travail des enfants et des femmes dans les manufactures, demandant, avec H. Valette, une atténuation à la loi des coalitions, s'inspirant toujours du double principe de la liberté pour tous et>de la protection pour les faibles.

Fils dévoué de la Pologne, il était à la tribune au 15 mai 1848, plaidant la cause de sa première patrie lorsque l'émeute envahit l'Assemblée, et il fut au nombre de ceux qui protestèrent le plus hautement contre cette violation du droit. Il appartenait au parti républicain modéré et jusqu'au dernier jour il soutiift la République par ses votes. Le matin du deux décembre, instruit du coup d'État, il sortit en compagnie de plusieurs de ses collègues, pour se rendre à l'Assemblée et aviser aux moyens de résistance. Un cordon de troupes entourait le palais. Il fut impossible de forcer le passage. Wolowski , jetant sa carte de député par dessus la

haie de baïonnettes : « Elle entrera du moins, » s'écria-l-il, et il se retira, géoiissant de son impuissance, et déterminé à ne prendre aucune part à la vie politique sous un régime dont il réprouvait Torigine. 11 est demeuré, en effet, étranger à la politique jusqu'à l'époque où la France s'est donné de nouveau un gouvernement républicain et où les électeurs de Paris, après les désastres de la Ck)mmune, en juillet 4874, lui ont, pour la troisième ibis, conféré, par i 44,000 voix, le mandat de député.

L'intervalle n'a pas été perdu. Wokmski rentrait dans sa chaire du Conservatoire, où l'avait momentanément remplacé son ami et collaborateur, M. Pont. S'il s'abstenait désormais de la politique proprement dite, il était trop actif et trop désireux de faire triompher les principes qu'il avait toujours professés pour rester indifférent aux questions économiques. Il demeura sur la brèche, enseignant, écrivant, agissant quand il était opportun de le faire, se multipliant et se dépensant dans son âge mûr, comme il avait fait dans sa jeunesse. Cette période de sa vie n'a pas été une des moins actives, et peut éire considérée à juste titre comme l'épanouissement de son talent.

Ses écrits, pendant ces dix-neuf ans, attestent une fécondité merveilleuse, et pourtant les productions de sa plume n'expliquent qu'une partie d'une vie si active. Il était assidu aux réunions des sociétés savantes dont il faisait partie, à la Société d'économie politique, plus tard à la Société centrale d'agriculture, à l'Institut, à la Société de statistique, au Conseil supérieur du commerce , toujours prêt lorsqu'il fallait prendre la parole. Il était un des membres les plus anciens et les plus autorisés du Congrès de statistique, dont il a suivi régulièrement les sessions jusqu'à celle de la Haye, en 4869. Il a été membre du jury dans toutes les expositions qui se sont succédé depuis 4849. Il était docteur en droit de la Faculté de Heidelgerg et docteur en économie de la Faculté de Tubingen.

Il ne se passait guère d'année sans que quelque fonction, le. besoin de s'instruire ou une raison de sauté ne lui Ht entre*

prendre un voyage. Le plaisir de goûter lè repos et de jouir à loisir des beautés de la nature ou de Tart n'était pas son mobile; il n'a jamais été ce qu'on appelle un touriste. Il voyagaitpour étudier les institutions et les bommes et pour s'entretenir avec des savants : c'était encore une manière de travail. Aussi était-il connu de presque tous les économistes et statisticiens de l'Europe; il entretenait avec eux une correspondance qui n*était pas une des moindres affaires de sa laborieuse existence, et il se tenait au courant de leurs travaux. Beaucoup d'entre eux l'avaient vu dans leur pays, avaient été ses hôtes à Paris, et il était aimé de la plupart de ceux qui le connaissaient. Dans une excellente notice qu'il a consacrée à la mémoire de son ancien camarade', M. Laboulaye raconte à ce sujet une anecdote caractéristique. <c Je me souviens, dit-il, qu'un jour, revenant de Naples à Marseille, je rencontrai sur Je bateau un Anglais qui parlait admirablement notre langue. Comme il me disait qu'à Paris il connaissait beaucoup de monde : Eh bien I lui répondis-je en riant, causons de notre ami Wolowski. J'avais frappé juste; l'étranger était M. Reeve, le traducteur de Toçqueville, Fintime ami de Wolowski. »

C'est presqu'au commencement de cette période qu'il est entré à l'Institut. Il avait songé à s'y présenter déjà sous le règne de Louis-Philippe; Rossi, un des maîtres de la science économique, l'en avait détourné. c^Les hommes d'un talent comme le vôtre, lui avait^il dit, ne doivent pas courir au-devant des honneurs ; ils attendent, et il vient un jour oii les honneurs leur arrivent natu-* relleoàent. » Wolov^ski avait attendu, et le plus grand honneur qui puisse couronner en Francela carrière du savantlui arriva en 1855, lorsque l'Académie des sciences moraleset politiques eut adonner un successeur à son collègue au Conservatoire, Blanqui, mort l'année précédente.

Il avait presque terminé alors la traduction des Principes d'économie politique de Roscher à laquelle il avait ajouté une introduction et de nombreuses notes et qui reste le principal monument de sa doctrine économique; il ne la publia qu'en 1857 parce qu'il voulut la remanier d'après la seconde édition allemande, qui était sous presse. L'ouvrage s'inspire de la méthode historique que Wolowski préconisait pour l'étude de l'économie politique comme

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