Journal des Débats da 11 octobre
20 LA VIE ET LES TRAVAUX DE WOLOWSKl.
pour celle du droit. Cette méthode n'est pas la plus facile à pratiquer : elle exige une grande érudition , une étude minutieuse des faits présents et passés, les recherches de la statistique* la connaissance des conditions particulières dans lesquelles se développe la civilisation de chaque peuple, et elle ne conduit pas k des conclusions aussi simples et aussi absolues que la méthode philosophique ou abstraite. Mais elle donne une idée élevée et juste de ia science de la richesse; car elle fait comprendre la diversité des institutions économiques sous lesquelles ont vécu les peuples, tout en démêlant sous cette diversité les lois générales de la production et de la consommation; elle montre les sociétés dans leur développement et marque la voie du progrès. Celui qui n'apercevrait dans l'histoire économique qu'une succession de faits sans lien et sans loi et celui qui croirait que les mêmes règles inflexibles peuvent expliquer tous les temps et tous les pays, s'égareraient l'un et l'autre.
Les sciences morales, qui étudient l'homme dans ses rapports sociaux, ne doivent pas oublier que, s'il y a des lois générales et immuables qui s'imposent à son activité comme à sa pensée, la liberté et les conditions de climat et de sol, les traditions, les circonstances et les caractères constituent le milieu dans lequel se meut cette liberté et modifient sans cesse dans le détail l'application des lois. Parmi ces lois d'ailleurs, il y en a une dont il ne faut pas méconnaître Tinfluence et qui modifie le milieu même, c'est celle du progrès, je ne parle pas d'un progrès fatal et inconscient, qui emporterait d'un commun élan toutes les fractions de l'humanité, mais du progrès chez les nations dont Tintelligence se développe et dont la moralité se soutient, et qui suppose, quand ces qualités viennent à manquer, la possibilité de la décadence.
Cette tendance portait Wolowski, comme le plupart de ceux qui envisagent ainsi la science économique, à s'occuper des hommes plus encore que des choses, des forces productives plus que des produits. Elle l'inclinait aussi vers l'histoire économique; delà,sa leçon d'ouverture sur l'histoire de la législation industrielle avant Colbert; de là, ses premières lectures à l'Institut, après son élection, sur Henri IV économiste , sur l'administration de Colbert ; de là, les plans de plusieurs ouvrages qu'il a ébauchés sans avoir jamais eu le temps d'y mettre la dernière main, tels que VHis^
LA VIE ET LES TRAVAU^ DE WOLOWSKI. 2i
ioire de la législation industrielle en France^ V Histoire des relations commerciales de la France avec r Angleterre.
Parmi les nombreuses questions économiques auxquelles a touché Wolowski dans Tintervalle des deux périodes politiques de sa carrière, il y en a quatre auxquelles il s'est consacré avec un zèle tout particulier, le crédit foncier, la monnaie,- les banques et la liberté commerciale.
Dans sa jeunesse, il avait vu en Pologne et en Allemagne fonctionner le crédit foncier, et il avait été frappé de l'avantage que les propriétaires en liraient. Songeant à en faire profiter la France, il avait constamment réclamé la réforme de notre régime hypothécaire, la suppression des obscurités que l'hypothèque légale laisse planer sur la propriété et des lenteurs de la saisie du gage. L'établissement d'une banque territoriale pouvant, d'une part, prêter avec sécurité à un taux d'intérêt modéré, combiné avec le remboursement par annuité, et d'autre part, emprunter ellemême dans des conditions avantageuses, grâce à la solidité du gage et à la puissance de son propre capital. « Ce qu'il faut obtenir pour la propriété foncière, écrivait-il en 1844, c'est qu'à l'aide du gage qu'elle présente, elle puisse trouver des capitaux à bon marché, à des conditions qui permettent de les employer utilement à l'amélioration du sol, » et il proposait la création d'obligations foncières que l'État aurait émises. Député, il avait déposé à TAssemblée, en juin 4848, une proposition dans ce sens; la question avait été agitée, mais non résolue. Un décret du 28 février 4852 la trancha en posant le principe de l'autorisation de « Sociétés de Crédit foncier ayant pour objet de fournir aux propriétaires d'immeubles qui voudront emprunter sur hypothèques, la possibilité de se libérer au moyeiT d'annuités à long terme, » en n'autorisant que le prêt sur première hypothèque et en simplifiant, au profit dç ces sociétés et à l'égard de leurs débiteurs arriérés, le séquestre, l'expropriation et la vente*. La première banque qui se forma sous le bénéfice de ce décret fut la Banque foncière de Paris, autorisée le 28 mars 4852 et transformée par décret du 40 décembre de la même année en crédit foncier de France. Wolowski en fut le créateur et le directeur. Les premiers qui fournirent le capital étaient pour la plupart des amis qu'il avait recrutés lui-même pour cette œuvre, et qui avaient confiance à la fois dans l'idée et dans l'homme, Drouvn de Lhuys,
Léon Faucher, le comte Xavier Branicki, Emile Péreire, Hi{^. Passy, Léonce de Lavergne, Dailly et autres. Des difficultés légales ou administratives entravaient le développement de Tinstitution, dont le privilège d'émettre des obligations foncières était borné dans le principe au ressort de la Cour d'appel de Paris; Wolowski comprit qu'elle ne prendrait son essor que le jour où, conformément à Tesprit de son plan primitif, un même établissement étendrait son action sur toute la France. Or, il était du nombre de ceux qui, ayant toujours soutenu la République, condamnaient le coup d'État, et son beau-frère, Léon Faucher, avait profondément blessé les partisans de l'Empire par l'éclat de son refus^ lorsqu'il avait été, après le 2 décembre, inscrit à son insu sur la liste de la Commission consultative. Pour faire nommer un gouverneur dont la puissance allait être comparable à celle du gouverneur de la Banque de France, il fallait présenter au chef de l'État un nom plus agréable que le sien. Il le savait, et, comme il n'était pas homme à hésiter entre le triomphe d'une idée qu'il croyait juste et l'intérêt de sa fortune personnelle, il déposa de son propre mouvement le privilège dont il était investi, quitta Tbôtel du Crédit foncier qu'il habitait, et alla lui-même à Rouen pour décider le receveur général à accepter sa place. Il gagna sa cause; un décret du 6 juillet 1854 constitua définitivement le Crédit foncier de France, et, après avoir été le père de l'idée et le fondateur de l'établissement, Wolowski consentit à prendre place au second rang comme membre du Conseil d'administration, pour continuer à suivre, d'aussi près qu'il lui était possible, les travaux et les progrès d'une institution qui lui était chère et dont il serait injuste de méconnaître les grands services.
Elle en a rendu peut être plus encore à la propriété urbaine qu'à la propriété rurale, et c^le a largement aidé au développement des constructions dans les villes; mais en réalité, à prendre l'ensemble des résultats de vingt années, elle a bien mérité de l'une et de l'autre en leur fournissant un crédit qu'elles obtenaient plus difficilement auparavant. En rendant un dernier hommage à Wolowski sur sa tombe, le secrétaire général de la Société centrale d'agriculture, M. Barrai, exprimait en ces termes le sentiment des propriétaires- cultivateurs : « La Société centrale d'agriculture, en appelant dans son sein, il y a quinze ans, M. Woloswki, qui était surtout un économiste pur, avait voulu
reconnaître hautement deux grands services qu'il avait rendus à ia cause du progrès agricole en France. Wolowski avait créé le Crédit foncier : par les efforts les plus persévérants, par une lutte de plusieurs années contre les préjugés, il avait voulu venir en aide à Tagriculture par une bonne organisation du crédit, en apportant une première pierre à Pédifice de l'avenir, — ce sont ses propres expressions — et il y avait réussi*. »
Depuis i 848, il se produisait sur les marchés du monde une révolution dans les prix et dans le rapport des deux métaux précieux. L'or, extrait des placers et des mines de la Californie et de TAustralie, affluart en Europe par centaines de millions chaque année, et une partie de l'argent qui avait jusque-là formé le fonds principal de notre circulation monétaire s'écoulait vers l'Asie; c'était une conséquence de notre système monétaire qui admettait sur le pied d'égalité les deux métaux avec le rapport invariable d'un poids d'or pour quinze poids et demi d'argent. Les pays étrangers, où l'on achetait l'or, à cause de l'abondance et de la facilité de la production, avec moins de quinze fois et demi son poids d'argent* avaient intérêt à importer ce premier métal en France. Aussi la monnaie d'or s'était*elle presque entièrement substituée à la monnaie d'argent, et le prix des choses s'élevait à mesure que le franc perdait de sa valeur. La plupart des économistes français étaient d'avis qu'il fallait remédier à ces changements dont était continuellement menacée la circulation et à l'avilissement de la monnaie qui en était la conséquence par l'adoption d'un seul métal pour étalon monétaire, c'est-à-dire pour régulateur des prix, et la majorité demandait qu'on choisit de préférence l'or; M. de Parieu était un des partisans les plus déterminés de ce der« nier système.
Wolowski avait une opinion différente. Il pensait qu'il n'y avait pas trop de monnaie dans le monde pour suffire aux besoins de la circulation, et qu'en bannir ou du. moins en réduire la moitié à un rôle secondaire n'était pas d'une sage politique; que, s'il y avait un inconvénient dans l'amoindrissement de valeur de la monnaie, il yen aurait un bien autrement grave dans l'exagération de valeur qui suivrait l'adoption d'un seul métal, et qui favoriserait les créanciers au détriment des débiteurs; qu'en
1. Voir le discours de M. Barrai dans le Journal des Economistes^ ja9 de septembre t876.
réalité, dans un système comme celui de la France el dans l'ensemble du commerce du monde, ces deux métaux sont solidaires, qu'ils se soutiennent réciproquement, atténuant par leur masse l'effet des variations sujbites que la découverte de mines d'or ou d'argent pourrait occasionner à un moment donné , et que la monnaie est non la valeur particulière de l'un ou de l'autre métal, mais la résultante de la valeur combinée des deux. Il défendait cette théorie avec plus d'ardeur encore et d*énergie qu'il n'eu mettait d'ordinaire dans les discussions économiques; il la produisait dans les enquêtes, dans les réunions de sociétés savantes ; il l'exposait longuement dans plusieurs livres; il la portait même jusque dans les conversations intimes, et il voyait avec déplaisir qu'on ne se rendit pas à ses raisons. « Nous avons, me disait- il un jour, les mêmes idées sur la plupart des grandes questions de l'économie politique; mais c'est un chagrin pour moi que vous ne partagiez pas mes vues sur la monnaie. » Toutefois, la contradiction l'animait sans le décourager; il reprenait ses études sur la question, et la creusait dans tous les sens. Quelle que soit la réforme qui s'accomplisse à cet égard dans la législation française, les travaux dé Wolowski sur ce sujet auront du moins servi la science économique en répandant une lumière nouvelle sur la nature et le rôle d^la monnaie.
C'est pendant qu'il s'occupait de ces questions qu'il mit la main sur le Traictée de la première invention des monnoies^ composé sous le règne de Charles V par Nicole Oresme , évêque de Lisieux et conseiller du roi. Il publia ce curieux monument du bon sens économique, inspiré par Aristote au quatorzième siècle, et il y joignit un autre document du même genre non moins curieux , le Traité de la monnaie de Copernic* Wolowski profitait de la circonstance pour rappeler au public une des gloires de la Pologne, celle du savant de Kœnisgberg, qui aie premier démontré le vrai système du monde. C'était en 1864: à cette époque le même sentiment de patriotisme, qui n'excluait pas chez lui Timpartialité du jugement scientifique, lui faisait écrire ses articles et son livre sur les finances de la Hussie.
La question des banques a préoccupé pendant quelques années l'opinion publique presque aussi vivement que celle de la monnaie. Convient-il de regarder l'émission des billets de banque comme un acte ordinaire de commerce et de laisser cette industrie
libre comme celle de l'escompte et comme la création de simples effets de commerce? Vaul-il mieux, au contraire, avoir une banque unique, investie du monopole par PËtat et surveillée par lui, qui assure aux billets de banque une circulation plus facile dans toute l'étendue de TÉtat? Les deux systèmes ont leurs partisans. Wolowski était ouvertement décidé pour le maintien du second en France; je crois qu'il avait raison. Il y a des pays qui prospèrent sous le régime de la pluralité comme sous celui de l'unité. Ce n'est pas là une question que Ton puisse trancher d'une manière absolue; mais l'expérience indique que la circulation de la richesse dans une grande nation ne saurait être suffisamment garantie par la liberté entière d'émission, et qu'avec une ou plusieurs banques, il y a toujours une loi qui fixe des règles et qui impose des conditions à la création des billets. La question pratique qui, se posait en France derrière les débats théoriques n'était pas non plus celle de la liberté indéfinie. On songeait à la fondation d'un second établissement qui, une fois autorisé et jouissant de sa part de monopole, n'aurait pas été ensuite plus favorable à la formation d'un troisième concurrent que la Banque de France ne l'était à la fori)iation du iëcoud. Wolowski distinguait avec raison la lettre de change et le billet de banque qui, malgré certains caractères communs, ont un rôle si différent dans la circulation. Pour les banques d'escompie, de dépôt, de spéculation, il réclamait une pleine franchise; c'était une industrie qui, comme les autres, devait être libre; pour la monnaie fiduciaire, il voulait la garantie de TËtat; l'émission du billet de banque constituait à ses yeux un acte d'autorité publique dont le gouvernement devait demeurer en grande partie respon* sable. Il prouvait sans peine que les deux faits, extension des affaires par la liberté des banques et sécurité de la circulation fiduciaire par le monopole, se concilient parfaitement, que le progrès ne c(msiste pas à avoir plus de billets de banque en circulation, mais à posséder un crédit très-varié et très-développé, appuyé sur une bonne monnaie métallique.
La question de la liberté commerciale a eu la plus large place dans ses préoccupations ; elle l'a passionné autant que celle de la monnaie et elle Ta accompagné, pour ainsi dire, pendant toute sa carrière. Elle a été, en effet, la grande affaire de l'école des économistes français depuis plus de vingt ajfis, et elle a. eu une
telle importance que beaucoup de gens étaient volontiers dis*^ posés à confondre l'économie politique, qui est une science embrassant l'étude de tous les phénomènes relatifs à la production de la richesse, avec la liberté des échanges, qui en est une des applications. La France avait, depuis le premier Empire et surtout depuis la Restauration, un tarif de douanes qui, en vue de pro^ léger quelques grandes industries nationales, imposait des droits considérables à TimpOrtalionetgénait le commerce extérieur, tout en maintenant sur le marché intérieur les articles protégés à un prix trop élevé. Les économistes, au nom de .la liberté du travail et de l'intérêt des consommateurs, ont livré de nombreuses batailles pour faire changer cette législation, et Wolowski a toujours été dans les premiers rangs parmi les combattants. Il avait fait une de ses premières campagnes en écrivant ses articles sur Tunidn douanière entre la France et la Belgique, un moment espérée en 4843. Lorsqu'en 1846 l'Association pour la libertédes échanges se fonda sous la présidence du duc d'Harcourt, avec le concours d*Horace Say, Renouard, Dunoyer, Anisson Duperron, et ouvrit des séances publiques dans la salle Montesquieu, Wolowski fut au nombre des orateurs et se rencontra dans une pensée com^ mune avec Blanqui, Léon Faucher, Michel Chevalier, Bastiat, Ch. Coquelin, Ortolan et ses autres amis de la Société d'économie politique. Il s'associa, dans TAssemblée législative, à la proposition Sainte-Beuve, relative à la révision de notre système douanier, et, dix ans plus tard, fidèle à ses principes, il applaudit lorsque le traité de 4860 avec l'Angleterre réalisa en partie ce qu'il avait toujours considéré comme un acte de justice et comme une source de prospérité. Aussi remontait-il sur la brèche dès qu'il voyait que les résultats acquis étaient attaqués ou que les avantages en étaient contestés. C'est ce qu'il fit en 4868 et en 4872. Chaque fois, il s'appliquait à montrer que le système des tarifs modérés et simplement fiscaux est non-seulement plus facile et plus équitable, mais que, grâce à ce système et à l'amélioration des voies de communication qui est un autre genre de facilité donné au commerce, les relations extérieures s'accroissent. Comme il aimait à ramener les questions économiques à l'influence exercée sur la condition ouvrière, il formulait ainsi une de ses principales conclusions: a Des renseignements statistiques exacts ont permis de constater le nombre des ouvriers employés dans chaque bran^
liA VIB ET J*BS TRAVAUX DE WOLOWSKI. 27
che de travail et de faire ressortir combien peu doivent conserver t rillusiou d'être protégés par des tarifs élevés, tandis que tous sont directement intéressés au progrès de la liberté commerciale. Ce sont les ouvriers qui payent le plus cher les frais de la guerre industrielle provoquée par le régime protecteur; ce sont les ouvriers qui ont surtout à gagner quand les éléments naturels / de U production se fortifient et quand les échanges deviennent ) plus faciles. » (
On ne connaîtrait pas Thomme si l'on regardait seulement les productions de son intelligence, quelque féconde qu'elle fût. Il valait par le cœur non moins que par Tesprit. Il était sensible et bon. Refuser était pour lui un chagrin, et il éprouvait presque autant de plaisir à rendre un service que l'obligé à le recevoir. Ce n'est pas qu'il fît bruit de ses bienfaits; le plus souvent il en gardait seul le secret» soit discrétion pour celui qui en était l'objet, soit habitude de faire le bien comme un acte ordinaire de la vie. Combien de ses concitoyens n'a-t-il pas aidés de sa bourse ou de son influence? Que d'établissements de bienfaisance n'a-t-il pas patronnés? Que d'enfants lui doivent leur éducation? Il était un des bienfaiteurs et un des soutiens de l'École polonaise. Les Alsaciens-Lorrains , auxquels, compatissant pour des exilés , il avait fait un don de 10,000 fr. et pour lesquels il s'était employé avec ardeur durant ses dernières années, sont venus déposer sur son cercueil une couronne qui était, après tant d'autres remercimenU qu'ils a reçus durant sa vie et qui ont été retrouvés dans sa correspondance, un dernier témoignage de reconnaissance rendu à son esprit de charité. La veuve de Jules Duval, dont la mort prématurée a été aussi une grande perte pour la science, m'exprimait tout dernièrement le regret de ne pouvoir offrir à M. Wolowski un volume dans lequel elle avait rassemblé plusieurs écrits de son mari. « Il a été toujours si bon pour, lui, disait-elle; il était un des fondateurs et un des soutiens de TÉconomisie français. » Wolowski m'avait souvent parlé du talent de J. Duval; il ne m'avait jamais laissé soupçonner qu'il fût son bienfaiteur.
La bonté de Wolowski avait en effet ce caractère particulier et remarquable qu'elle était exempte de jalousie; ce n'était pas seulement le malheur qu'il accueillait, c'était aussi le mérite. Il était porté à voir dans les gens en renom les qualités qui les avaient fait distinguer plutôt que les faiblesses, qui sont le lot commun de l'humanité; aussi les jugeait-il d'ordinaire avec indulgence, et en cela il était plus près de la vérité que ceux qui ont l'esprit disposé à rapetisser tout ce qui est grand : « Il n'y a pas de héros pour son valet de chambre n, a-t-on dit spirituellement; mais les travers de la vie intime n'empêchent pas l'histoire de consacrer les noms des Richelieu et des Condé comme ceux de grands ministres ou de grands capitaines..
Le même sentiment lui inspirait de la sympathie pour la jeunesse studieuse; il se rappelait les années de sa propre jeunesse et il savait par expérience combien les premiers degrés sont difficiles à franchir. Aussi tendait-il volontiers la main aux débutants; il aidait de ses conseils et de ses encouragements ceux danslesquels il croyait apercevoir quelque avenir; il applaudissait à leurs succès et il était le premier à les prôner. Nous-même, lorsque étant sans appui, nous faisions nos débuts dans la carrière des lettres, nous avons éprouvé cette l>ieuveillance qui ne s'est jamais démentie, et, depuis ce temps, lié avec lui d'une amitié intime, nous avons toujours conservé le souvenir reconnaissant de son premier accueil.
Il avait conquis une grande situation, qu'il devait à son talent, à son travail et à son affabilité. Il était honoré et aimé. L'Assemblée Pavait, au commencement de l'année 1876, élu sénateur inamovible, et cette dignité paraissait devoir être le couronnement de sa carrière politique, comme Tlnstitut avait été, vingt ans auparavant, le couronnement de sa carrière scientifique. Il devait les suffrages de ses collègues moins à des discours prononcés à la tribune où il s'était abstenu de paraître souvent qu'à son attitude au centre gauche où il avait soutenu la République avec la même conviction qu'en 1 848 et avec cette modération ferme et conciliante qui exerce à la fin sur les assemblées une action plus efficace que l'art oratoire. Quoique sa santé fût déjà ébranlée, son ardeur n'était pas attiédie; il se montrait dans les nombreuses commissions dont il fit partie ce qu'il avait été vingt-sept ans plus tôt à la Constituante, avec une science plus étendue et plus d'expérience
îSî.»- , '•"«MM*»
des difficultés du. gouvernement. Deux fois, il a été nommé rapporteur du budget, et de ses rapports» qui sont ses dernières œuvres, il a su faire des monuments qui resteront dans les archives de notre histoire financière. Il avait été président de TAcadémie des sciences morales et politiques ; il venait de l'être de la Société centrale d'agriculture et de la Société de statistique dont il était un des fondateurs; il était vice-président , de la Société des économistes.
Ce n'était pas un de ces savants qui s'enferment exclusivement, au milieu de leurs livres. Nous avons dit que sa nature expansive lui faisait rechercher la société. Il avait de la fortune et il en jouissait. Il aimait le monde , et il éprouvait un véritable bonheur à bien recevoir ses hôtes et à être reçu lui-même cordialement. Une profonde douleur, avait, il est vrai, longtemps attristé son foyer; il avait perdu sa fille aînée à Page de douze ans, et, vingt ans plus tard, il ne pouvait encore parler de cette perte sans que les larmes lui vinssent aux yeux. Mais sa seconde fille. Tunique enfant qui lui restât et qu'il chérissait, était mariée sans s'être séparée de lui; son gendre, M. Louis Passy, bienveillant comme le beau -père et aimé comme lui, occupait une haute situation dans la politique. Un petit-fils était né et était devenu le centre des affections de la famille; il grandissait en faisant la joie de la maison. Il semblait que Wolowski, entouré des siens et se voyant renaître dans sa postérité, allait pouvoir désormais goûter un peu de repos et jouir pendant de longues années d'un bonheur mérité.
Il n'en devait pas être ainsi. La mort ravit tout à coup l'enfant» Le deuil s'appesantit de nouveau et plus lourdement que jamai» sur la famille. Il pesa d'un tel poids sur le grand-père, qui ressentait aussi vivement les douleurs que les affections, que celui-ci ne s'en est pas relevé. Sa santé, minée depuis plusieurs années par une lente consomption, s'affaissa soudainement. Une maladie aiguë faillit remporter; quand il se releva, il n'était plus que l'ombre de lui-même. Ses amis le conjuraient de cesser tout travail. C'était lui demander plus qu'il ne pouvait donner; il préféra, comme il le disait lui-même, mourir debout, et il usa jusqu'à la fin dans le travail ses dernières forces, ne s'imaginant pas que la nature, après avoir été à cet égard si généreuse envers lui, fût devenue si avare.
Il lui fallut cependant céder & la nécessité, quitter le Sénat, et se laisser transporter à Gisors, chez son gendre. Son dernier séjour dans cette campagne, qu'il s'était pris à aimer, ne fut qu'une longue et cruelle agonie. Plusieurs fois, sa femme, sa illeel sa sœur qui veillaient à son chevet, crurent sa demi^ iNBff» venue; sa robuste constitution résistait et prolongeait ses souffraneas sans donner Tespoir de le sauver. Sa foi religieuse avait toutoorsélé sineère et profonde, et il supporta en chrétien ces dernières épreovea de la vie. La mort y mit enfin un terme le i5 août 1875^ A la fin du xoèam mc4s, il aurait achevé sa soixante» sixième année.
Quand on consulte la liste de ses travaux , sa carrière semble longue et trè&-remplie. Quand on compte ses années, elle paraît trop courte; car il était d'âge à rendre longtemps encore des services à son pays.
Je me suis écarté aujourd'hui, Messieurs, du sujet et delà forme ordinaires de nos leçons poui^ vous tracer une histoire abrégée de ce qu'il a pensé et de ce qu'il a fait. J'ai accompli un devoir. Les professeurs du Conservatoire des Arts et Métiers et leur vénérable directeur, dont la nomination à la chaire de mécanique industrielle date du même jour que celle de Wolowski, viennent de rendre ici, par ma voix, un dernier hommage au professeur qui, pendant un tiers de siècle, a servi cette institution par son ensei-^ gnement et qui l'a honorée au dehors par l'éclat de sa renommée; je me suis fait leur interprète, comme je me fais le vôtre en payant la dette de reconnaissance que vos devanciers dans cet auditoire doivent au ma!f3*e qui a consacré la meilleure part de son temps à les imtruire.
Vous n'entendrez plus sa voix et ses conseils; mais vous vous souviendrez que ce fut un homme éminent à la fois par le cœur et par l'intelligence, qui a su, malgré les rigueurs de la fortune, s'élever au plus haut rang dans l'estime des hommes et dans les dignités sociales à force de travail, de probité et de talent. Sa personne et sa pensée ont une fois encore rempli, ce soir, cette salle pour vous laisser un dernier enseignement : l'exemple de sa vie.
£. Levasseur*
'*-Jkt-^