CHAPITRE PREMIER
Fortes creanlur fortibut et Lonis.
HoKACE, Carm., iv, 9.
Naissance d'Âugustin-Louis Cauchy. — Sa famille. — Influence do la famille sur la vie de Cauchy. — Education paternelle. — Notice sur M. Louis-François Cauchy. — Élévation et noblesse de son caractère. — Son mérite littéraire. — Son talent pour la poésie latine. — Ses
recherches sur les langues orientales.
Augustin-Louis Cauchy naquit à Paris, le 21 août 1 789, sur la paroisse Saint-Roch, où il fut baptisé le lendemain.
Nous allons d'abord faire connaître la famille au milieu de laquelle la Providence l'avait placé ; l'influence décisive qu'elle exerça sur toute sa carrière en rattache, par des liens intimes, l'histoire à notre sujet.
A l'époque même de la naissance de son fils Augustin, M. Louis-François Cauchy venait de voir se briser tout à coup, par l€s conséquences de la première crise révolutionnaire, sa carrière administrative commencée d'une L I
manière brillante et précoce. Né à Rouen en 1 760, M. Cauchy, après de fortes études classiques, avait débuté comine avocat au parlement de Normandie. Il n'avait encore que vingt-trois ans lorsque M. Thiroux de Crosnes, intendant de la haute Normandie, ayant remarqué le talent du jeune avocat dans une cause où il se trouvait intéressé, lui fit offrir de l'attacher comme secrétaire général k son intendance. M. Cauchy accepta et, deux ans après, il suivit à Paris la personne et la fortune de M. de Crosnes, appelé en 1785 à la charge difficile et importante de lieutenant de police, qui comprenait alors une partie considérable des attributions de l'édilité parisienne. L'administration de M. de Crosnes fut marquée par de grandes mesures qui, en assainissant l'ancien Paris, préparèrent la voie aux embellissements modernes de la capitale; on lui doit notamment d'avoir, par une entreprise hardie, fait disparaître du sol actuel des Halles l'ancien cimetière des Innocents. M. Cauchy fut associé à ces mesures et continua ses fonctions de secrétaire général près de M. de Crosnes, jusqu'au jour où, par la prise de la Bastille (i4juillet 1789), la Révolution française commença de rompre violemment tous les anciens ressorts de l'administration et de l'État. Dès le lendemain, les attributions du lieutenant de police furent absorbées dans celles du nouveau maire de Paris. C'eût été peut-être, pour un esprit plus ambitieux que M. Cauchy, le moment de prendre sa place dans le mouvement qui entraînait alors vers les affaires publiques tant de jeunes et ardentes capacités. Ses amitiés et ses talents pouvaient lui faciliter l'accès de nos grandes assemblées électives, mais il ne se laissa pas séduire par cette pensée. Vivement blessé dans ses- affections par la chute de son noble protecteur qui était devenu son ami, et mesurant toutes les conséquences d'une responsabilité politique
dans des années de révolution , il se réfugia pour quelque temps, comme dans une retraite, dans les modestes fonctions de chef des bureaux des hospices et ateliers de bienfaisance. On le retrouve, à la renaissance de l'ordre social, attaché à la Commission de l'agriculture et des arts, puis à la tête des mêmes bureaux, lors de la première formation du Ministère de l'Intérieur. Ce fut là qu'à l'époque du Consulat^ plusieurs de ses anciens amis, qui avaient couru la carrière périlleuse des honneurs et qui avaient élé compris dans la première liste du Sénat, vinrent le chercher pour lui offrir la place de secrétaire général de ce grand corps; les règlements laissaient alors cette fonction au choix de l'assemblée. M. Cauchy y fut nommé par scrutin, le i" janvier 1800. Il se trouva, pour son service, sous les ordres immédiats de M. de Laplace, promu dans ce même temps au titre de comte et à la dignité de chancelier du Sénat conservateur. A partir de 1814, M. Cauchy père a continué près de la Pairie, avec le titre de garde des registres et archives, des fonctions analogues à celles qu'il remplissait près du Sénat; la rédaction des procès-verbaux, confiée à ses soins, prit alors, par l'éclat des discussions politiques, un intérêt tout nouveau. M. Cauchy joignait à ce titre celui de garde des archives des ordres de Saint-Michel et du Saint-Esprit. Entouré de considération et d'estime, il a poursuivi jusqu'en 1848 sa carrière si bien remplie de travaux distingués et de bonnes œuvres.
En 1 787, il avait contracté mariage avec une personne aussi remarquable par ses qualités charmantes que par ses vertus. M"® Marie-^!adeleine Desestre. De cette union, dont la constance et le bonheur se sont prolongés plus d'un demi-siècle, sont issus quatre fils et deux filles. L'une de ces dernières, Thérèse, est morte en bas âge;
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Tautre fille, Adèle, mariée à son cousin, M. G. de Neubourg, conseiller référendaire à la Cour des comptes, a vécu jusqu'en i863.
Le plus jeune des fils, Amédée, a été enlevé à vingtcinq ans (le 1*'' octobre i83i), au moment où il achevait ses cours de droit. Les trois autres, Augustin, Alexandre, Eugène, se sont retrouvés, avec leurs familles, au pied du lit de mort de leur vénérable père pour recevoir sa dernière bénédiction et ses adieux.
Alexandre, né en 1792, fut, comme nous le dirons bientôt, le compagnon d'études et l'émule de son frère aîné. Il montra lui-même, de bonne heure, des dispositions naturelles pour les sciences mathématiques; mais, pendant que son frère Augustin s'y livrait tout entier, Alexandre se distingua dans l'étude du droit, et, à vingtcinq ans, les portes de la magistrature s'ouvrirent pour lui dans les conditions les plus favorables. Les Cours royales avaient alorsle droit de présentation pour la nomination de leurs conseillers-auditeurs. C'était un noviciat ambitionné par tout ce qu'il y avait déjeunes gens de mérite, aspirant à cette noble carrière. Les de Ravignan, les de Broé, et tant d'autres, y ont développé d'abord leurs beaux talents. Alexandre Cauchy, nommé conseiller-aljiditeur à la Cour royale de Paris, s'y fit bientôt remarquer par la netteté de son esprit, la rectitude de son jugement, la gravité de sa jeunesse. Devenu conseiller à la même Cour en 1824» il y développa, dans la présidence des assises, d'éminentes qualités qui le conduisirent à être nommé président de chambre à la Cour royale en 1847, ^^ conseiller à la Cour de cassation deux ans après. C'est dans cette position élevée que la mort est venue le frapper, le 3o mars 1857. Peu de magistrats ont laissé des regrets plus vifs et plus mêlés d'affection et d'estime.
Eugène Cauchy, né en 1802, fut aussi admis de bonne heure, en qualité de garde des registres adjoint de la Pairie, à partager les fonctions de son père, auquel il succéda dans sa charge en i83i. Il participait en même temps aux travaux du Conseil d'État, d'abord comme auditeur, puis comme maître des requêtes. Il a continué ces doubles fonctions jusqu'à la suppression de la Pairie en février 1848. A partir de cette époque, sa vie a été consacrée tout entière à l'étude du droit public, dans lequel il s'était déjà fait connaître par divers ouvrages, notamment par son livre des Précédents de la Cour des Pairs f publié en 1839, et destiné à devenir comme le manuel de cette baute juridiction. Il avait aussi publié, en 1847, V Histoire du duel considéré au point de vue de la législation et des mœurs, et ce livre avait été couronné par l'Académie française; mais une question plus vaste et d'un intérêt plus actuel devait lui fournir bientôt le sujet de son principal ouvrage. En i854, l'Académie des Sciences morales et politiques avait mis au concours V Histoire du droit international maritime, dans ses rapports avec les progrès de la civilisation chez les différents peuples. L'ouvrage composé sur ce programme par M. Eugène Gauchy a obtenu, en 1862, le prix proposé, et a valu à son auteur d'être élu, bientôt après. Membre de cette même Académie, dans la section de Législation, Droit public et Jurisprudence.
Augustin Caucby était l'ainé de cette famille, dont il devait être en même temps le modèle et l'honneur. Les sciences furent son partage. C'est en effet à sonder les plus difficiles problèmes des Mathématiques et de la Physique que se sont exercées principalement les puissantes facultés de son intelligence et qu'il a conquis une gloire impérissable. Il était naturellement doué , sous ce rap-
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port, d'une aptitude et d'un génie qui n'ont été accordés qu'à un petit nombre d'hommes dans la suite des siècles. De plus, le ciel lui avait départi avec libéralité les dons de l'âme et du cœur. Simple et modeste, il avait voué a la science un culte pur et désintéressé; invariablement attaché à l'idée du devoir, il défendit avec constance les grands principes de la justice et de l'honneur. Sa vie n'offre pas de ces regrettables faiblesses qui déparent souvent celle des hommes les plus illustres; chez lui, le caractère fut toujours à la hauteur de la science, et le cœur au niveau du génie. Que dire enfin de son ardeur pour le bien, de son zèle infatigable pour les bonnes œuvres, de sa vive et tendre piété? Jamais peut-être la science n'avait apparu avec un éclat si pur, avec une grâce si aimable, avec un caractère aussi profondément.chrétien. . Tel est l'homme éminent dont je me propose de raconter la vie et les travaux.
Ses commencements sont peu connus, ils méritent cependant qu'on s'y arrête avec intérêt. Le plus souvent les grands hommes ne se forment pas tout seuls; quelle que soit l'élévation de leur intelligence, la puissance native de leur génie, ils ont besoin, a l'origine, de direction, d'appui, de conseil; pour tout dire en un mot, il leur faut un maître. Sans ce maître, les dispositions les plus heureuses sont exposées à demeurer stériles, ou à ne produire que des fruits incomplets et sans valeur. L'histoire rappelle avec honneur les noms des hommes qui se sont ainsi appliqués a former d'illustres élèves et à développer chez eux les rares facultés dont le ciel les avait doués ; une partie de la gloire des disciples se reflète, ajuste titre, sur la mémoire de leurs précepteurs.
C'est ainsi, par exemple, que Kepler a illustré son maître Mœstlinus. Rien de plus obscur que ses premières
années. Qui aurait pu, en effet, pressentir dans un jeune homme inconnu et délaissé, d'abord valet d'auberge, puis laboureur, le législateur futur de l'Astronoinie? Mais à Tubingue, Kepler rencontre le professeur Mœstlinus qui • devine son génie et l'accepte pour son disciple, ou plutôt l'adopte comme un fils. Plus tard il l'aidera dans ses premiers essais, il se chargera de publier et de faire imprimer ses livres. Si Kepler rencontre des obstacles, s'il éprouve des rebuts, c'est Mœstlinus qui le soutient et le console. Aussi rien n'égale la reconnaissance de l'astronome pour son maître, et le nom chéri de Mœstlinus reparait sans cesse sous sa plume lorsque, dans un style plein d*enthousiasme, il haconte ses grandes découvertes.
L'exemple de Pascal a encore ici une application plus directe, car il fut élevé dans la maison paternelle et n'eut jamais d'autre maître que son père. Resté veuf de bonne heure, ce dernier avait pris le parti de renoncer aux fonctions publiques pour se consacrer à l'éducation de son fils unique qui, des l'enfance, annonçait des dispositions extraordinaires. Il lui enseigna d'abord les éléments de la grammaire et des langues et, quoiqu'il fût lui-même très-instruit, il ne dédaignait pas de descendre aux moindres détails pour se mettre mieux à la portée du jeune écolier. Afin de développer son intelligence avec plus de méthode et de profit, il lui avait interdit toute étude scientifique avant que ses études littéraires fussent complètement terminées. Mais, dès l'âge de douze ans, le génie mathématique de Pascal prenait l'essor d'une manière inattendue, et l'élève, s'initiant tout seul au travail qu'on jugeait prématuré pour son âge, inventait pour son propre compte la Géométrie avec des barres et des ronds. Le père, stupéfait en présence d'un tel résultat, ne résista pas davantage et se contenta , dès lors ,
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de guider dans la carrière des sciences les premiers pas de soiï fils. On peut lire dans la Vie de Pascal^ par M™* Périer, sa sœur, les touchants détails de cette éducation paternelle qui devait donner à la France un géomètre éminenty un philosophe profond et un illustre écrivain.
Le père de Cauchy fut aussi le premier et, pendant longtemps, le seul professeur de son fils. C'est en effet au sein de la famille, près du foyer domestique, que le jeune Augustin passa le temps de sa première éducation; c'est là qu'il étudia les éléments des langues et des sciences; c'est là surtout qu'il reçut ces précieuses leçons de vertu et de piété qui devaient produire plus tard des fruits si abondants. On peut dire de lui, comme de Pascal, qu'il fut vraiment l'ouvrage de son père. En comparant les éducations des deux savants, on y trouvera une foule de points de ressemblance; aussi, pour bien comprendre l'influence que les soins paternels exercèrent sur la vie d'Augustin Cauchy, il est, ce nous semble, nécessaire de faire connaissance plus complète avec le père, avec le maître.
M. Cauchy avait reçu lui-même une éducation remarquable. Élève de l'ancienne Université de Paris, il s'était distingué par de brillantes études et avait remporté, à l'âge de dix-sept ans, le prix d'honneur du concours général. C'est assez dire combien étaient développés chez lui les dons de l'esprit et le goût des lettres qui firent toujours une des principales occupations de sa vie. il excellait surtout dans la poésie latine; on conserve de lui plusieurs , odes dans lesquelles il 3e montre le rival heureux de Santeuil pour l'élégance du vers et la noblesse de la pensée. Les sujets qu'il traitait avaient ordinairement rapport ' aux grands événements au milieu desquels il vivait. Tan-
il retrace, avec un cœur triste et ému, les malheurs on temps, tantôt il célèbre avec enthousiasme les ts faits du Consulat et de l'Empire. On cite en parti- 3r Télégie sur la violation des tombes royales de Saintis, Tode sur le rétablissement du culte catholique, le yrambe sur la bataille d'Âusterlitz, et encore un it où il se plaint de l'abandon dans lequel on laisse, los jours, les Muses latines. Il ne sera pas sans intérêt apporter au moins un passage de ces belles poésies, dernières strophes de l'ode sur le rétablissement du e ne feront pas seulement connaître le talent du e; elles serviront en même temps a caractériser les [es qualités de l'homme et du chrétien :
Ergo receptis fulget honoribus Divina sedes; exilio excilus, Prodit sacerdos^ ara noto, Sicca diu, imbuitur vapore.
Cœleste ab al lis uudique personat Yerbum cathedris, indocilis régi • Discit juventus et parentes,
Et patriam, et coluisse leges.
Quin et malignâ suppositas manu Aris in ipsis dissidii faces Pax aima restinxit, fidesque Una manet, domus una, Chrisli.
iËterna, salve, Relligio; tuos Sol vidit ortus, quâ nituit die; Sol nullus occasum videbit, iËthereo nisi qui cadentes Stellas videbit fornice, qui polum Nu lare fessis sentie t axibus, Ruptoque nexu cuncta priscum In chaos aspicietrevolvi.
es poésies latines de M. Cauchy lui valurent les suf- ;es des juges les plus compétents, t Les chants harlieux de votre muse latine, lui écrivait l'académicien
lO LA. VIE D AUGUSTIN CAUCHY.
Âignan» font un peu honte au silence de nos muses françaises. Vous nous rendez les Santeuil, les Commines, les Cofiin; qui nous rendra les Rousseau? » On conserve une lettre de Bernardin de Saint-Pierre où le célèbre littérateur, après avoir remercié M. Cauchy de services rendus à un de ses parents malheureux, le félicitait sur le mérite de ses productions, c Je ne me rappelle pas, lui disait-il, avoir lu, depuis Santeuil, des strophes mieux assemblées et des vers latins plus harmonieux. » Le cardinal Caprara» en même temps qu'il envoyait au Saint-Père l'ode sur le rétablissement du culte, écrivait aussi à l'auteur pour le complimenter du succès avec lequel il employait sa plume à célébrer les triomphes de l'Église. Voici enfin une cha^ mante lettre de Fontanes, le premier grand maître de l'Université, qui montre combien le talent et le caractère du poète lui valaient de nobles sympathies :
« Quand Auguste revient, il est juste de revoir Horace. 11 chantait comme vous le rétablissement des autels, des mœurs et des lois, après les guerres civiles. Vous avez retrouvé sa lyre, et, plus heureux que lui, vous n'avez pas à dire de vous-même :
Parcus Deorum cultor et infrequens, etc.
> Je vous remercie des beaux vers que vous m'avez envoyés. Je souhaite bien que votre exemple fasse renaître le goût de cette belle langue.
» Puisque vous êtes le successeur d'Horace, permettez que je finisse à la manière de son temps :
» Vale et me ama.
» FOKTANES. »
Les littératures classiques n'avaient pas été le seul objet des occupations de M. Cauchy; il s'était aussi
idonné, vers la fin de sa vie, à l'étude de l'hébreu et des lociens idiomes de l'Orient; il avait même réalisé à ce lujet des recherches importantes et vraiment originales. $0Q âge avancé ne lui a pas permis de mettre sous une X)rme définitive le résultat de ses patientes recherches ; 3e soin était réservé à son fils Eugène qui , après avoir complété les études de son père par des études personnelles, publiera bientôt, nous l'espérons, le résultat commun de leurs travaux. Déjà de son vivant, Augustin avait donné à cette œuvre l'aide de sa haute intelligence; on verra plus loin un résumé de ses propres recherches sur ce sujet.
On comprend assez, par ce qui précède, combien M. Cauehy était admirablement préparé pour remplir la tâche si délicate et si douce qui, par nécessité, par devoir, par amour paternel, allait occuper les loisirs que la Révolution venait de lui faire.
la LA VIE d' AUGUSTIN CA.UCHY.