INTRODUCTION
L'histoire des hommes qui se sont illustrés dans la carrière des Sciences est devenue, depuis plusieurs années, l'objet de recherches nombreuses et d'études approfondies; on s'efforce aujourd'hui de restaurer ces grandes figures que le temps avait à moitié effacées et d'en rétablir la véritable physionomie.
En général, les savants des siècles passés ne sont que très-imparfaitement connus. Sans doute leurs belles découvertes, monuments impérissables d'une puissante intelligence, subsisteront toujours; mais, à part quelques rares détails biographiques, on ignore souvent ce qui les touche de plus près. Ils nous apparaissent ordinairement comme des étrangers au milieu de leurs contemporains dont ils n'étaient pas compris; heureux ! quand ils n'ont pas expié dans la misère le glorieux privilège d'avoir eu du génie. Un jour viendra, longtemps après leur mort, où l'on s'apercevra enfin des services qu'ils ont rendus à l'esprit humain; on voudra faire revivre leur mémoire, mais il sera trop tard; l'histoire restera muette, et leur vie sera désormais recouverte d'un voile impénétrable.
Il ne faut pas que nos descendants puissent nous adresser le même reproche. C'est en effet un devoir pour chaque génération de ne pas laisser périr la mémoire de ses grands hommes et de transmettre fidèlement aux généra-
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lions suivant^, non-seulement le dépôt intact de leurs travaux, mais encore le souvenir de leurs actions et de leurs exemples.
Ce devoir, je viens le remplir à l'égard de l'un des savants les plus illustres de notre temps, à l'égard de l'un des hommes qui ont le plus honoré la science par l'élévation du génie et par les nobles qualités du caractère et du cœur. Le moment semble du reste favorable pour écrire la vie du Baron Augustin-Louis Cauchy. Dans quelques années les hommes de son époque auront disparu; il faudrait alors se contenter de souvenirs et de témoignages indirects, qui, sur certains points du moins, seraient insuffisants et peu précis. Aujourd'hui, au contraire, la tâche est facile : le monde savant est rempli de ses disciples; plusieurs de ses amis intimes, plusieurs des membres de sa famille, qui ont vécu avec lui, existent encore ; son histoire, écrite sous leurs veux et avec leur concours, devra présenter toutes les garanties désirables d'exactitude et de fidélité.
Une des principales difficultés du sujet consistait à faire la part, dans un même ouvrage, de ce qui pouvait intéresser à la fois toutes les classes de lecteurs, et de ce qui devait plus spécialement servir de guide aux études didactiques des hommes de science. Notre but, en effet, n'eût été qu'imparfaitement atteint si, à côté du récit vivant et animé qui est nécessaire pour faire connaître et apprécier l'auteur de tantd'œuvres empreintes du génie mathématique, nous n'avions pas présenté au moins un aperçu raisonné de ces œuvres elles-mêmes et
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mis aux maîns des lecteurs iDitiés aux secrets de la Géométrie, de la Mécanique» de l'Analyse, une sorte de clef destinée à leur ouvrir la source particulière qu'ils cherchent et qui leur échappait dans cette immensité de travaux. Tel sera l'objet spécial du second volume de cet ouvrage dont le plan, tout méthodique, sera expliqué dans une Introduction placée en tête de ce dernier volume, et qui s'adressera surtout aux savants.
Mais en ce qui touche les lecteurs même étrangers à l'étude de la science algébrique, n'avions-nous pas le devoir de chercher à leur donner, si la chose était possible, une idée simple, et cependant exacte, des découvertes scientifiques d'Augustin Cauchy?Ne serait-ce pas mutiler la vie d'un savant et en altérer, pour ainsi dire, le titre et le caractère, que de la séparer complètement des rudes et difficiles travaux qui ont été le fondement de sa gloire et qui assurent à son nom l'immortalité.^ Heureusement il y a, dans les Sciences mathématiques les plus hautes, comme dans la philosophie la plus abstraite, de ces grandes lignes qui se dessinent assez nettement pour que tous les yeux puissent les apercevoir, sans qu'il soit nécessaire d'entrer dans le détail des procédés techniques et de recourir à la langue des formules algébriques pour faire comprendre la nature et l'importance des questions résolues et des progrès réalisés. C'est ce que nous essayerons de faire dans quelques Chapitres de notre premier volume, afin de ne pas le laisser muet sur des points si importants. D'un autre côté, on n'aurait qu'une idée très-incomplète d'Augustin Cauchy, si l'on se bornait à l'énumération de
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ses titres scientifiques et à l'inventaire de ses découvertes. Il faut encore entrer dans le détail de ses pensées, de ses actions, et montrer l'homme lui-même, en reproduisant fidëleipent les traits principaux de sa vie. Ce sera Tobjet essentiel de ce premier volume. Trop souvent on rencontre chez les auteurs, dans une étude de ce genre, la tendance à substituer leurs propres idées à celles de Thomme dont ils s'occupent, et à présenter ainsi au lecteur un personnage de convention qu'ils font parler et agir suivant leurs vues personnelles. L'histoire devient alors une espèce de roman et n'offre plus d'autre intérêt que celui qui peut s'attacher à une œuvre de pure imagination. Afin de ne pas tomber dans ce défaut, nous ne craindrons pas d'exposer les faits avec les éclaircissements nécessaires pour en bien préciser le caractère; dans de nombreuses citations» nous laisserons à Cauchy lui-même le soin d'expliquer les principes de sa conduite et ses pensées intimes; enfin nous n'hésiterons pas, en plus d'une circonstance, à remplacer la forme d'un récit continu, par la forme plus simple qui convient^aux Mémoires et qui permet souvent de mieux apprécier les personnes et les choses.
Cette partie de ma tâche a été singulièrement facilitée par les renseignements et les documents de toute espèce que j'ai pu réunir. Outre les souvenirs intimes que j'ai recueillis dans de longs entretiens avec des parents et des amis d'Augustin Cauchy, j'ai consulté et étudié avec soin les papiers nombreux qu'il a laissés et qui ont été mis à ma disposition par la famille avec une libéralité dont je ne saurais me montrer trop reconnaissant. Ces docu-
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meDts comprenneDt en particulier sa correspondance depuis sa jeunesse et une foule de Notes manuscrites sur les sujets les plus divers.
Les lettres de Cauchy se rapportent à deux époques principales de sa vie où il se trouva éloigné de sa famille. Une première fois, de 1810 à i8i3, il quitta Paris pour aller à Cherbourg remplir les fonctions d'Ingénieur. Sa correspondance nous mettra au courant des travaux et des découvertes qui attirèrent dès lors sur le jeune Géomètre l'attention du monde savant. Elle nous fera assister en même temps aux débuts de cette vie si belle et si pure dont l'honneur ne s'est jamais démenti. Une seconde période d'absence se place entre i83o et i838. Après la chute des Bourbons, Cauchy quitta de nouveau Paris, et cette fois, ce futpour prendre la route de l'exil. Ses lettres nous permettront de le suivre successivement en Suisse, à Turin, et à Prague, où il fut appelé par Charles X pour faire l'éducation du jeune prince qui, banni de sa patrie, a changé son titre A^fils de France contre celui de comte deChambord.
En dehors de ces deux périodes, la correspondance du savant était rare et courte; il traitait ordinairement de vive voix les affaires où il était mêlé, et semblait regretter encore la faible part qu'il prélevait sur son temps pour le commerce épistolaire. Il a laissé au contraire un grand nombre de notes et d'exposés de toute sorte sur les questions qui l'intéressaient. Cauchy a été par excellence l'homme des bonnes œuvres; pour elles il ne marchandait ni son temps ni sa peine. Ses écrits permettront eu-
core de le suivre pas à pas dans celte noble carrière de la charité chrétienne k laquelle il a consacré la meilleure partie de son existence.
Ce côté si intéressant de la vie de Cauchy n'est pas suffisamment connu. On savait, à la vérité, que l'illustre Géomètre joignait a un talent de premier ordre une piété tendre et éclairée, mais quelques amis intimes avaient seuls pénétré toute Tétendue du bien qu'il a fait autour de lui; et cependant c'est peut-être à ce point de vue qu'il est surtout utile de raconter sa vie, car si ses travaux scientifiques sont le fondement de sa gloire devant les hommes, c'est surtout par l'excellence de ses vertus et de sa foi qu'il est grand devant Dieu, et s'il est donné à un petit nombre de le suivre dans ses savantes abstractions, chacun peut se proposer d'imiter les beaux exemples qu'il nous a laissés.
Montaigne a dit quelque part que le but principal des études historiques est de < pratiquer les grandes âmes des meilleurs siècles. » Et en effet, le spectacle d'une âme vraiment grande est fécond en précieux enseignements. On aime surtout à s'arrêter sur celles qui, à l'éclat de la vertu, joignent celui de l'intelligence et du génie. On comprendrait même difficilement une vertu supérieure qui en serait complètement dépourvue. Il nous répugne d'imaginer un grand cœur associé â un petit esprit; un tel contraste offenserait notre vue, et nous aimons à la reporter sur un modèle plus conforme à ridéal que nous avons conçu.
Il ne faudrait pas croire, du reste, que la réalisation de
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cet idéal soit aussi rare qu'on se plait quelquefois à le supposer. La plupart des savants illustres ont été en même temps des philosophes éminents et des hommes profondément religieux. Il suffira de citer comme exemples quelques-uns de ces génies supérieurs qui seront l'éternel honneur de l'esprit humain.
Apres un travail assidu et opiniâtre de vingt-deux années, Kepler achève enfin la découverte de ses lois immortelles. Le voilà donc en possession de ces vérités auxquelles il a consacré sa vie ; aussitôt son cœur et son âme se dilatent et s'élèvent vers l'auteur même de ces merveilles, et son enthousiasme éclate avec transport : t Grâces vous soient rendues, ô Maître des créatures, du bonheur que vous m'avez procuré. J'ai enfin terminé mon œuvre. J'y ai mis toutes les forces de mon âme. Autant qu'il a dépendu de ma faiblesse, j'ai tâché de manifester votre gloire aux yeux des hommes. Je me suis toujours efforcé de raisonner avec sagesse ; mais si quelque chose d'indigne de Vous m'est échappé, à moi qui ne suis qu'un ver de terre, né et nourri dans la fange du péché; si la beauté admirable de vos œuvres m'a enorgueilli; si j'ai cherché la gloire qui vient des hommes; éclairez-moi, ô mon Dieu! afin que je me corrige. Pendant que j'élabore une œuvre destinée à Vous glorifier, pardonnez-moi, Seigneur doux et miséricordieux, et accordez-moi que mon- travail soit profitable pour votre gloire et pour le salut des âmes (j). »
(i) Citation tirée du Livre de V Harmonique,
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Un tel langage, qui élait habituel dans la l)ouche de ce grand génie, est bien fait pour émouvoir profondément, et» en présence de sentiments aussi élevés, on ne sait lequel admirer davantage, ou du savant qui, par la puissance de son intelligence^ a su pénétrer les mystères de la nature, ou du chrétien dont la foi ardente s'élève hardiment, à travers les créatures, jusqu'à Dieu lui-même, pour lui rendre un solennel hommage.
Nous pourrions encore citer les noms de Descartes, de Leibnitz, de Fermât et surtout celui de Pascal, avec qui Cauchy présente, comme on le verra, plus d'un point de ressemblance. Nous nous contenterons de rappeler que l'illustre Newton était le plus religieux des hommes. Il possédait un sentiment si vif et si intime de la majesté de Dieu qu'il avait coutume de se découvrir avec respect quand il entendait prononcer son nom adorable. Il ne supportait pas qu'on parlât devant lui avec irrévérence des choses religieuses, et, l'astronome Halley s'étant permis un jour, en sa présence, quelques paroles impies. Newton le releva vivement en lui disant qu'il avait luimême médité sur toutes ces questions et qu'il savait à quoi s'en tenir.
A ces noms glorieux on pourrait, il est vrai, opposer les noms de quelques savants du siècle dernier ; mais chez les incrédules du xviii* siècle, l'impiété était un effet de leur éducation, du milieu dans lequel ils vivaient et de la corruption de leur époque, plutôt que le résultat d'une conviction réfléchie et raisonnée. Combien ont fini par abjurer plus ou moins leurs erreurs! Combien ont réalisé