LES DERNIÈRES ANNÉES DE SOREL
saisir que quelques « livres de six sous!, » des vieilleries et des traités historiques contre les droits du Roi, que le jeune écrivain avait probablement empruntés à Sorel. Le motif véritable de ces risueurs, on l’ignore encore, puisque Guy Patin et Sorel ne l'ont pas spécifié, et que l’érudit Charles Patin, a demandé, « à imiter Timanthe, le peintre du sacrifice d'Iphigénie ?, en jetant un voile sur sa douleur. » Quoique l’exilé eût retrouvé une belle situation en Italie, son père etSorel le regrettèrent toujours ; avec lui leur belle humeur était partie.
Les infirmités accablérent les dernières années de Guy Patin; il mourut en 1672, et son vieil amilui survécut moins
(1) Ces livres, l’'Anatomie de la Messe de du Moulin, le Bouclier d'Etat, l'Histoire amoureuse des Gaules, ete., sont énumérés dans une lettre de Guy Patin à Falconet, datée du 7 mars 1668, Edit. Réveillé-Parise, tome III, p. 673. — It. dans les Mémoires de Lefèvre d’Ormesson, à la date du 14 Nov. 1667. — Bayle avance à la légère que Charles Patin « envoyé en Hollande par un grand prince, avec ordre d'acheter et de brûler tous les exemplaires d'un pamphlet contre Madame, les Amours du Palais Royal, en fit entrer quelques-uns dans le royaume. » On voit bien que Bayle n’a cité les Amours du Palais Royal qu'à cause de l'Histoire amoureuse des Gaules mentionnée plus haut. Comment Colbert aurail-il donné une mission pareille à Charles Patin, que deux ans auparavant il avait menacé de la Bastille, à la suite d'une polémique avec le Journal des Savants ? Comment Louis XIV aurait-il pardonné à ce même Charles Patin, qui dit expressément dans son trailé latin intitulé Lyceum Patavinum, p. 91, qu'en 1681 le roi le voulait recevoir en erâce et qu’il serait retourné à Paris, si on ne lui eût offert à Padoue la première chaire de chirurgie? Il n’ajoute pas, ce qui augmente encore les difficultés, qu’il demanda la recommandation de Colbert, pour ‘obtenir cette chaire. Sa lettre au ministre, (Lettres de Colbert, éd. P. Clément, tome V, p. 566), ne fait aucune allusion au passé. — Conclusion : Guy Patin accuse Colbert d’avoir tout fait le mal, on n'en sait pas plus.
(2) Lyceum Patavinum, p. 91: « Timanthum imitari liceat. » Cette érudition nous explique le nom porté par un personnage du Wisanthrope, Acte I; scène: À
Timante encor, Madame, est un bon caractère, C’est de la tête aux pieds un homime tout mystère.
de deux anst. La mort de Sorel passa coplètement inaperçue; aucun journal français ou étranger ne la mentionne. Seul,un de ses contemporains, un homme qui avait, comme lui, beaucoup écrit, et à qui il sera beaucoup pardonné, parce qu’il nous à laissé de belles gravures et des mémoires charmants, le bon abbé de Marolles lui rima ce quatrain ? :7 Charles Sorel, nommé Science universelle, Vous nous avez quittés trop tôt pour notre bien, Modeste, vertueux, d’un si doux entretien, Philosophe, orateur, historien fidèle.
Trop tôt est peut-être exagéré, mais Sorel méritait mieux que cette épitaphe aussi plate que touchante.
(1) Dictionnaire de Jal : « Le vendredi 9" Mars 1674 fut inhumé en l'Eglise M. Sorel, conseiller du roi et premier historiographe de France, décédé avant-hier à l’âge de 72 ans, pris rue des Bourdonnois. (Saint-Germain l'Auxcrrois).
(2) Portraits en quatrains de l'abbé de Marolles, p. 27 et 40.
Nous avons essayé de faire connaître Sorel, l’homme et l'écrivain ; nous avons dit ses qualités et aussi ses faiblesses, les défauts de son caractère et ceux de son esprit. S'il est un art de composer sa vie et ses livres, de discerner de bonne heure son vrai talent et d’en tirer le meilleur parti possible, cet art a manqué à Sorel, qui n’a rencontré qu'une fois le succès et qui a vieilli au milieu de l'indifférence du publie. Avec son mépris du style, avec la hardiesse de ses idées plus abondantes que précises, aveclenombre, et lalongueur, et la variété de ses ouvrages, il représente un homme du seizième ou du dix-huitième siècle plutôt que du dix-septième ; il est venu trop tard ou trop tôt, pour sa réputation, sinon pour notre curiosité. Cette curiosité même, il la fatigue, et son intempérance de savoir lasse ; il le sentait lui-même, car il a demandé quelque part grâce « pour la diversité de son œuvre. » Toutefois, avant de juger trop sévèrement un auteur qui nous a conduits d’Agnès Sorel aux Précieuses ridicules, il convientdese rappeler que, parmi tous ses livres médiocres, il n’y en a aucun qui soit complètement inutile, aucun qui ne vous livre un rapprochement, un fait, une date, un détail de mœurs ou de langue intéressant: aucun qui bien ou mal ne nous apprenne quelque chose.
Si l’écrivain n’est pas de ceux qu'on lit pour eux-mêmes et qu’on « prend sans dot, » il a pourtant son mérite et son originalité. Ce bourgeois narquois était un observateur; ce romancier exact aurait pu faire un bon historien dans un siècle qui n’a guère connu que des narrateurs ou des érudits. On peut regretter que Sorel, après avoir écrit ses romans, n'ait pu se livrer en toute sécurité aux études historiques, et qu’il ait rencontré dès ses premiers pas les mêmes obstacles, qui devaient encore, un siècle plus tard, urrèter. Fréret. Mais, tandis que celui-ci, instruit par l'expérience, appliquait ses rares facultés à la chronologie des temps les plus reculés, et se résignait de bonne prâce, au sortir de la Bastille, à étudier « les Babyloniens et les Mésopotamiens,» Sorel, incapable d’une pareille souplesse, et méprisant toutes les antiquités, sauf celles de son pays, céda à une mobilité qui n’était que trop dans son humeur, et dispersa, gaspilla plutôt de tous les côtés, un réel talent.
Ainsi s’est écoulée cette vie, plus occupée que bien remplie. Puisque l'historien n’a tracé qu’un programme qu'il ne lui à pas été donné d'exécuter, il faut le juger sur ses œuvres de jeunesse, sur ses romans, Où il a peint avec fidélité les mœurs de son temps. où il a présenté des scènes et des personnages vrais à des lecteurs épris de sentiments faux et romanesques, où il a commencé contre les précieux cette guerre, que d’autres, armés d’un bon sens irrésistible, devaient mener plus tard à bonne fin. Dans le genre même qu'il préférait, Sorel n’a pu donner toute sa mesure ; il s'est fatigué de lutter contre les préjugés de son temps, et n'a écrit ses romans comiques qu’à de longs intervalles. Ce fait nous explique qu’il ait fait si peu de progrès, et qu'il ait conservé jusqu’à la fin
les défauts qu'il avait montrés dans ses premières œuvres. Il est souvent grossier, pour ne pas dire plus ; il écrit vite et mal, il ne fait, la plupart du temps, qu'indiquer les situations comiques, ou bien il les gâte par des développements interminables : en un mot, il n’a pas laissé un livre, mais seulement des bouffonneries. Mais ces bouffonneries ne sont pas à mépriser: ces romans comiques qui semblent sortis de la farce, et c’est leur faiblesse, sont entrés quelquefois dans la haute comédie, et c’est leur honneur. Si le public n’a pas tardé à oublier Sorel, Molière ne l’a jamais oublié ; ne l’oublions pas non plus.
Il est singulier que de tous les ennemis de Molière, si attentifs à signaler chez lui les moindres imitations, il n'y en ait qu’un, du moins à notre connaissance, pour nous avoir parlé,et une fois seulement, de Sorel: « Croiriezvous, écrivait De Visé, que la scène où Sganarelle dit qu’il devait jeter le chapeau et crotter le manteau de celui qu'il croit le galant de sa femme, füt tout entière dans le Francion!?» Très probablement, De Visé n’a jamais pris la peine de vérifier ce rapprochement insignifiant, de - même qu’en lisant le Berger eætravagant, il s’est arrêté à la huitième page: s’il avait réellement lu les romans de Sorel, il se serait empressé de signaler les emprunts que nous avons relevés.
(1) De Visé, Zélinde. Scène VII. — Le même De Visé, dans la préface déjà citée de sa Mère Coquette, accuse Quinault de lui avoir dérobé son sujet, et conclut en disant : « Pour ce qui est de quelques autres pensées, où nous nous sommes rencontrés qui ne regardent point la Mère Coquette, je crois être obligé de dire qu’elles sont dans le Berger extravagant et en d'autres livres et que je les ferai voir s'il en est besoin. » En réalité, Quinault n'a rien emprunté au Berger extravagant, et De Visé n'y a pris qu'un trait insignifiant, à la huitième page.
Que tous ces emprunts aient échappé aux contemporains, il importe peu, puisqu'ils existent, puisqu'ils confirment ce que l’on savait d’ailleurs sur Molière, non le plus original, mais le plus personnel des grands écrivains de son temps, qui n'a rien en propre que son génie; puisqu'ils nous aident à mieux gouter, par comparaison, les comédies les plus connues, et nous montrent tout ce qu'il y a de calculs, de réflexions, et de souvenirs, dans ce qui parait le naturel. la gaité et la simplicité mêmes. Il sera toujours intéressant de chercher les sources de cette verve intarissable, d'expliquer raisonnablement la fécondité ininterrompue de ce talent, qui a suffi, pendant des années, aux exigences les plus diverses, au milieu d’une vie active et tourmentée par mille soucis. La critique littéraire ne peut qu'y gagner et aussi la justice. Quand on à bien montré toute la différence qui sépare l'invention de l'originalité, quand on a suffisamment admiré la force comique quis'estemparéedes œuvresles plus inégales pour les transformer et leur donner le mouvement et la vie, il convient de faire la part des devanciers inconnus du grand poète. C’est parce que Sorel a été un de ces devanciers, le plus utile et le plus oublié, que nous l'avons étudié avec patience. Celui qui, vingt ans d'avance, a résumé les théories de la Critique de l'Ecole desfemmes et de l’'Zmpromptu de Versailles. celui qui a touché à presque tous les sujets repris plus tard par Molière, et qui lui à fourni des mots, des situations. des scènes, non pas une ou deux fois et par hasard, mais sans interruption, pour presque toutes ses pièces, pour les Précieuses ridicules, pour Sganarelle, pour l'Ecole des Maris, pour les Fächeux, pour le Remerciment au Roi, pour le Mariage forcé. pour le Tartufle, pour l'Amour
médecin, pour l’Avare, pourle Bourgeois gentilhomme, pour Monsieur de Pourceaugnac, et même pour le Misanthrope, pour les Femmes savantes. et pour le Malade imaginaire, celui-là n’était pas un auteur méprisable, et n’est point, aujourd'hui même, une simple curiosité littéraire. Que ceux qui aiment Molière se rappellent quelquefois Sorel, c'est tout ce que nous demandons pour le vieil écrivain gaulois.
No I.