LES EMPRUNTS DE LA BRUYÈRE A SOREL
dans les Caractères, de mème que les exemples précédents sont résumés dans la pensée: « Jeunesse du prince, source des belles fortunes. » Celle-là onl’expliquerait difficilement, comme les réflexions sur la dévotion, par l’analogie des situations : Louis XIV dans sa jeunesse n'avait rien à donner et ne pouvait faire de belles fortunes. Il est très vraisemblable que La Bruyère a lu le Chemin de la Fortune de Sorel, et qu'il l’a lu avec profit.
Le livre de la Prudence, qui fait suite au Chemin dela Fortune, offre, à première vue, des analogies plus frappantes encore avec les Caractères. Le plan, la suite et les titres des chapitres sont presque identiques. Sorel commence par décrireles Biens du corps, la Santé! et la Beauté.etleurrattache un chapitre sur la Mode ; il continue par les Biens de Fortune, avec des chapitres particuliers sur la Noblesse, la Société et la Conversation, le Mariage. les Sciences utiles ou inutiles ; il finit par la Religion. Ces ressemblances ne sont qu’extérieures, hâtons-nous de le dire, mais Sorel à bien des pages curieuses, celle-ci par exemple, où il compare à grands traits la noblesseorgueilleuse qui seruine, etla bourgeoisie qui travaille, monte, s'élève. Cette vision, rare au XVIIe siècle, Sorel l’a exprimée avec moins d'éclat, mais non pas avec moins de force que La Bruyère: «On voit, dit-il, selon notre manière de vivre, d’où viennent les grands officiers et les médiocres, et que pourvu que le président soit fils d’un conseiller, le conseiller d’un avocat ou d’un honnête bourgeois ou officier, rien n'empêche que ceux dont les ancêtres n’ont point été estimés nobles, ne se trouvent entin élevés aux suprèmes dignités de la justice et des
(1) Sorel imite ici un petit traité de son ami Guy Palin, le Médecin charitable, Paris, Pépingué, 1656, in-8”,
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finances par leur mérite ou par leur bonne fortune... I y a même à remarquer que les enfants de ces gens-là, et quelquefois des moindres ayant pris l’épée, achètent des terres nobles et deviennent comtes et marquis. Ils ont du commandement aux armées... sont faits ducs et pairs et gouverneurs de grandes places selon les services qu’ils ont rendus au roi ; ils forment donc de nouvelles souches de noblesse, et par un retour merveilleux, ils se voient au rang de ceux qui ont méprisé leurs ancêtres et eux pareillement. Voilà à quoi profite cette naissance qu'on tient ignoble et roturière, laquelle après quelques degrés, vous élève même à la noblesseet vous fait aspirer à toute sorte d'honneurs !. »
Si ce rapprochementcurieux,maisunique,nepermet pas de dire que la Bruyère a lu la Prudence, de même qu’il nous à paru qu’il avait lu le Chemin de la Fortune, on reconnaîtra que Sorel savait toujours voir et réfléchir, qu’il a conservé des étincelles de talent jusque dans les plus mauvais et les plus oubliés de ses ouvrages, et que le « Bourgeois de Paris » est resté jusqu’au bout fidèle aux idées de sa jeunesse.
Il n'avait plus longtemps à écrire ni à vivre. Les hommes de sa génération disparaissaient les uns après les autres, et les petitesréunions de Guy Patin s’éclaircissaient de plus en plus; elles furent encore attristées, sur la fin de l’année 1667, par une série de mesures de rigueur qui sont restées inexpliquées. Le fils cadet de Guy Patin, sa joie et son orgueil, fut obligé de fuir précipitammentà l'étranger, et se vit condamné aux galères par contumace. La policeenvahit son logis et bouleversa sa bibliothèque, où elle ne put
(1) La Prudence, p. 104 à 106. — Les Caractères, Chap. IX, p. 160. « Pendant que les grands négligent de rien connaître... »