‹ La vie et les œuvres de Du BartasChapitre 22 sur 52 · LE GOUT ET LE STYLE DE DU BARTAS · texte numérisé non relu

LE GOUT ET LE STYLE DE DU BARTAS

Le goût chez du Bartas est moins pur que l'inspiration. — Il tombe tour à tour dans la trivialité et dans l’emphase, comme le lui reprochent déjà les critiques contemporains, et pèche encore bien souvent par la recherche et l'afféterie. — Enflure de du Bartas : elle ne se marque pas seulement par tel ou tel trait, mais aussi par le caractère général de ses conceptions et dans son œuvre tout entière : sa magnificence perpétuelle est à la longue accablante. — Malgré le ton emphatique du poète, son style ne sait pas se garder de la trivialité et de la bassesse : nombreux exemples de ces défauts. — Cependant on trouve chez lui les raffinements, les jeux d'esprit et toutes les subtilités ambitieuses que limitation italienne avait mis à la mode : comparaisons recherchées ; métaphores alambiquées, burlesques et prétentieuses ; antithèses artificielles, puériles ou redoublées à plaisir; équivoques de mots et figures bizarres. — Langage affété qu'il prête à la passion. — Outre les vices de sa langue, ce sont ces défauts, l'emphase, la trivialité et la recherche, qui ont empêché du Bartas d'occuper dans notre poésie la place où semblent l'appeler tant de belles et hautes qualités.

Si l'inspiration chez du Bartas est toujours pure, le goût du poète l’est malheureusement beaucoup moins. C’est en faisant allusion à lui que Ronsard écrivait :

Je n’aime point ces vers qui rampent sur la terre, Ni ces vers ampoulés dont le rude tonnerre S'envole outre les airs ; les uns font mal au cœur Des liseurs desgoustés, les autres leur font peur. Ni trop haut, ni trop bas, c’est le souverain style ; Tel fut celuy d'Homère et celuy de Virgile (1).

L'auteur des Semaines est, en effet, sujet à tomber tour à tour dans la trivialité et dans l’emphase. Il le sentait bien lui-même, et nous le voyons, dès le début de son principal poème, se mettre en garde contre ces deux excès.

Picqué d’un beau soucy, je veux qu'ore mon vers Divinement humain se guinde entre deux airs,

De peur qu’allant trop haut, la cire de ses ailes

Ne se fonde aux rayons des célestes chandelles,

Et que, trainant à terre, ou que, razant les eaux, Il ne charge les bouts de ses craintifs cerceaux (2).

() À la suite du sonne: Ils ont menty, Daurat, ete. Edit. Blanchemain, t. V. (2) fre Sem, ch. I.

Mais il ne réussit pas à trouver ce «style souverain, » ni trop haut, ni trop bas, que le poète de la Franciade recommande. Plusieurs écrivains du X VI siècle s'accordent à lui adresser les mêmes critiques que Ronsard. «Du Bartas, dit le cardinal du Perron (1), est impertinent en ses métaphores qui, pour la plupart, ne doivent se prendre que des choses universelles ou si communes qu'elles aient passé comme de l’espèce au genre; mais lui se servira de la plus sale et vilaine métaphore qu'on se puisse imaginer et descendra toujours du genre à l'espèce, qui est une chose fort vicieuse. » Du Perron, calviniste avant la conversion de Henri IV, auteur lui-même de petits vers galants, est, cela se comprend, peu porté à l’indulgence pour du Bartas, et il le juge toujours, nous en avons déjà eu des preuves, avec une sévérité excessive. Ici, il ne fait guère qu'énoncer le jugement général des contemporains sur l’auteur de la Semaine, suspect à tous de trivialité et de bassesse. Quant au défaut opposé, de Thou nous apprend que « certains juges trouvent le langage du poète trop figuré, ampoulé et rempli de gasconnades » (2); Colletet, que « son style passe parmi les intelligents pour un style enflé et bouffi (3) »; Scaliger, qu'il a tous les défauts de Lucain (4). Plus tard, enfin, le Père Rapin le blâme d’avoir voulu « faire consister l'essence de la poésie dans la grandeur et la magnificence des paroles (5). »

Enflure et bassesse, toutes les critiques adressées au goût du poète se rapportent à ces deux défauts, et l'accord de tant de juges différents suffirait, au besoin, pour en prouver la justesse; nous ajouterons encore que le grave auteur des Semaines pèche bien souvent par la recherche et l’afféterie. Tels sont, à ce qu’il semble, ses travers les plus choquants, ceux qui ont empêché jusqu'ici de rendre pleine justice à ses grandes qualités poétiques. Nous allons les reprendre un à un.

La pompe et l’'emphase de son style nous frappent avant tout. Dans une invocation à Dieu, il lui demande quelque part de traiter « matière si divine d’un style non humain (6) »; il semble que ce

(1) Perroniana, édit. de 1669, p. 30 et 31.

(2) Histoire, liv. XCIX.

(3) Vie de du Bartas.

(4) Scaliger, cité par Haag. Fr. prot.

(5) Réflexions générales sur la Poétique, XXX. (6) Judith, I.

vœu du poète ait été trop bien exaucé. Uranie est une Muse dangereuse, et ce n’est pas impunément qu'il la prend pour inspiratrice. Nous n’énumèrerons pas ici tous les passages de ses œuvres où l’on peut relever des traits emphatiques, soit qu'il nous représente

SE AIS DADERS ...... les bourgeois d'Amphitrite Trouvant pour se sauver la mer mesme petite (1) ;

soit qu’il nous montre Dieu créant

....... tant de poissons en formes si divers Qu'on voit comme plongé dans les eaux l’univers (2).

Cette emphase ne se marque point seulement par tel ou tel trait isolé ; on la sent dans l’œuvre tout entière; c’est, suivant l'expression de Pasquier (3), « je ne sais quelle sorte de vers et conceptions plus enflés que dans Ronsard. » L’élévation du poète ne se traduit pas toujours assez simplement. On sent, dans l'expression, quelque chose de guindé et de tendu : du Bartas est souvent pompeux où il suffirait d’être simple. Il ne se trouve vraiment à son aise que dans les parties de son œuvre où le sujet demande de la magnificence et de la solennité. On pourrait appliquer à ses vers ce que Stendhal disait en général des alexandrins français, qu'ils ressemblent à une paire de pincettes brillantes et dorées, mais droites et roides. Cette recherche constante du grand, ou plutôt cet instinct naturel de son génie, cette inspiration toute spontanée qui le porte toujours dans les régions les plus élevées de la poésie, lui a valu bien des pages réellement belles; mais beaucoup d’autres ne sont qu'emphatiques, et ses ouvrages, en général, pèchent par la monotonie d’un style trop constamment pompeux. La lecture en produit le même effet que celle de Lucain, auquel on l’a quelquefois comparé (4). Une magnificence continue est, à la longue, accablante. Que dire pour excuser cette enflure perpétuelle, sinon ce qu'il allègue lui-même? « La grandeur de mon sujet désire une diction magnifique, une phrase haut-levée, un vers qui marche d'un pas grave et plein de

(1) fre Sem... IT.

(2) Ibid, IV.

(3) Rech. de la Fr., loc. cit.

(4) Scaliger (passage déja cité). — Pasquier /Rech. de la Fr., liv. VII, ch, I

fol. 625). ÿ

majesté, non esrené, non lasche, ni efféminé et qui coule lascivement ainsi qu'un vaudeville où une chansonnette amoureuse. » « J'espère, poursuit-il en s'adressant au lecteur, recevoir de ta grâce quelque excuse, vu que les choses de si grand poids ne peuvent estre commencées et parfaites tout ensemble (1). » Dans des sujets alors tout nouveaux, le poète n’a pas exactement saisi la mesure. Il eût fallu un tact plus délicat, un goût plus sûr, et, ajoutons-le, üne langue poétique mieux fixée. Tel qu’il est, du Bartas mérite sans doute les critiques que lui a values une pompe souvent déplacée; mais on peut citer aussi de lui bien des passages où l'élévation du ton et du langage s’accordent sincèrement avec celle de la pensée. Si, comme la Pléiade, on fait table rase du moyen âge, il faut considérer la poésie française, à cette époque, comme étant encore bien près de son enfance: mais, née de l’érudition, elle ne saurait avoir la simplicité inconsciente des, âges naïfs; et, d’ailleurs, elle n’a pu encore atteindre à cette simplicité voulue et réfléchie qui suppose toujours une longue expérience. Toutefois, nous devons le reconnaître. du Bartas a su moins bien que Ronsard se préserver de l’enflure, et, aux défauts de son siècle, il en a ajouté d’autres qui tiennent à l’imperfection de son propre goût.

Quant à la trivialité, elle est d'autant plus sensible chez lui que son emphase habituelle la fait ressortir. Enflure et bassesse ont la même cause: comme nous l'avons dit, c'est la mesure qui manque au poète et, s’il va souvent trop haut, il lui arrive aussi bien souvent de descendre trop bas. « Son malheur, dit Sainte-Beuve, est qu'il gâte son élévation par des traits burlesques, des expressions déplacées et de mauvais goût dont il ne sentait pas le léger ridicule (2). » Nous laissons pour le moment de côté tant de locutions devenues triviales et qui, de son temps, s’emplovaient couramment dans le style le plus relevé. Du Bartas semble avoir peut-être une prédilection particulière pour ces expressions et ces vocables qui font tache aujourd’hui dans ses poèmes ; mais on ne saurait, sans injustice, lui adresser des reproches qui, comme nous le verrons, doivent être presque toujours renvoyés à la langue de son temps.

Il en est d’autres que l’auteur des Semaines ne peut éviter. On

(1) Préface des Semaines.

(2) Sainte-Beuve. Op. cil.

rencontre dans ses œuvres bien des trivialités qui lui sont imputables parce qu'elles ne tiennent plus aux mots, mais à la pensée. Ces traits burlesques sont, chez lui, assez fréquents ; nous en donnons quelques exemples :

Le créateur

Fait toucher à nos doigts, flairer à nos narines Gouster à nos palais ses vertus plus divines (1).

Dieu tient En une main le fleau, l’emplastre en l’autre main (2). L'esprit, « de soy mesme flateur, »

Leurs grate sa propre roigne (3).

Si l’univers se maintient en équilibre, c’est que

..... l'innocente Astrée Lie tout du mastic d’une amitié sacrée (4).

Enos, faisant un sacrifice à Dieu,

D'un encens vaporeux son nez sacré parfume (5). Après s'être montré à Abraham,

Le Seigneur disparaît d’une facon semblable

Que la poudre à canon qui prend feu sur la table (6).

Parmi les Philistins que Samson écrase sous les débris du temple,

L'un entre deux carreaux ayant le chef froissé Rend la cervelle ainsi qu'un fromage pressé Jette le petit lait (7).

Christ est la « colle » qui unit l’homme « au créateur du pôle. » — David dit à Salomon :

Avec de friands mets n'irrite point ta bouche, Le travail soit ta sausse (8).

(1) fre Sem, ch. I. (5) 2e Sem. — Artifices.

(2) ro Sem., ch. VII. (6

) 2e Sem. — Vocation.

(3) 2e Sem. — Furies. (7) 2e Sem. — Capilaines. (4) Jbid. (8) 2e Sem. — Magnificence.

Après la ruine de Jérusalem,

La maison du Seigneur est la maison des rats (1).

L'univers devient

Une vis à repos qui par certains degrés Fait monter nos esprits sur les planchers sacrez Du ciel porte brandons (2).

Nous pourrions citer un grand nombre d’autres exemples. Ceux-ci prouvent suffisamment la justesse des reproches que du Perron fait à du Bartas, quand il blâme ses trivialités. Quelles que soient les qualités de l’auteur des Semaines, il est, par ce côté, inférieur à bien des poètes contemporains qui avaient l'avantage de vivre et de composer leurs vers dans un milieu élégant et poli. Il le sent bien lorsqu'il se plaint de ne pouvoir « suivre que de loin ces excellents esprits qui n'ont d'autre but qu'honorer la France par l’immortel labeur de leurs plumes (3); » et lorsqu'il forme le projet d'aller faire un séjour à Paris pour corriger ses défauts. À cet égard, du Bartas fut, suivant le mot de Sainte-Beuve, le poète des provinces et des réfugiés. On sent qu'il n’a pas respiré cet air plus subtil de Paris et de la Cour dont on pourrait dire ce que J. du Bellay applique à celui de Rome:

Niiise Doucement ;l nous emble Ce qui est plus terrestre et lourd en nos esprits.

Cette atmosphère lui manqua toujours : voilà, en grande partie, la cause de sa trivialité comme de son enflure. Ce qu’il y a de surprenant, ainsi que le fait observer de Thou, c’est que « dans son pays et sans autre secours que celui de la nature, il ait composé d'aussi beaux ouvrages (4). » « Considérées en un gentilhomme champestre et d’une nation qui ne parle pas toujours bon françois, ses œuvres semblent plus dignes d’admiration que de louanges, et faut convenir que, s’il fust né aussi bien en France comme en Gascogne, et qu'il eust été nourri en la cour comme en sa maison, il eust surpassé tout

(1) 2e Sem. — Décadence.

(2) fre Sem., ch, I.

(3) Avertissement aux Semaines.

(4) Mémoires.

ee que l’art de bien dire a pu jamais enseigner, puisqu’avec tous ses défauts, étant seul et sans conversation de personne de laquelle il pust prendre avis, il a néanmoins atteint à la perfection des plus grands qui s’en soient meslés (1). » Il faut faire bien des réserves sur les éloges que renferme ce jugement; mais, si l’enflure et la trivialité ne restent pas moins de graves et choquants défauts dans les œuvres de notre poète, elles peuvent, en effet, s'expliquer par son isolement, au fond d’une province que, nous venons de le voir, on distingue encore de la France.

Cependant, rien ne serait plus faux que de se représenter l’auteur des Semaines comme ignorant absolument le bel usage et tout à fait étranger aux élégances de la mode contemporaine ; on trouve même chéz lui les raffinements de goût, les jeux d’esprit et les subtilités que nous rencontrons chez tous les poètes du temps, jusqu’à d’Aubigné, courtisan et académicien. Si grave qu'il soit, du Bartas donne souvent dans ces défauts : il y a en lui l’étoffe de ce qu’on devait appeler plus tard un alcôviste. Mais son ingéniosité n’est pas celle de Desportes, dont le goût est plus fin et plus délicat : il met beaucoup d'esprit dans ses comparaisons, ses alliances de mots, ses antithèses, ses figures de toutes sortes; malheureusement tout cela est laborieux et pédantesque. On dirait Corneille faisant des madrigaux pour l'hôtel de Rambouillet; encore le grand Corneille vivait-il au centre même du bel esprit: du Bartas, lui, tombe dans les exagérations où devaient, près d’un siècle après, se laisser aller les Précieuses de province, les seules que Molière, si on l’en croit, ait voulu jouer dans sa comédie.

On trouve souvent chez lui des traits d’esprit qui n'auraient pas été sans succès dans le fameux salon d’Arthénice. Le feu est appelé : « Alchimiste, soldat, forgeron, cuisinier, Chirurgien, fondeur, orfèvre, canonnier » (1° S., 2). Certain poisson voyageur « A le commerce franc par tous les deux Neptunes (I, 4). » Lorsque le poète Arion se met à chanter, les vents « changent tout soudain leurs bouches en oreilles (I, 5) ». Le Phénix « De soy-mesme se fait, par une mort prospère, Nourrice, nourrisson, hoir, fils, et mère et père » (I, 5). Echo est la « fille de l'air Qui ne veut ni ne peut langarde rien celer, Qui ne sçayt s'enquérir, ains seulement respondre,

(1) Adresse des imprimeurs au rot, éd, de 1611.

Et qui jamais en vain ne se laisse semondre (1). » Dans le chant des Artifices, on nous montre un pauvre logis « où nuit et jour le Nort, Le Sud, l'Est et l'Ouest sans huissier entre et sort. » Judith demande à Dieu que « les esprits » d'Holopherne « Dans les tours anelez de ses cheveux soient pris » (Jud. IV). A l'assaut d’une ville, « Chacun prend son eschelle, et, vaillamment dispos, Porte vers les remparts son chemin sur le dos » (II, Décad.).

Mais il n’y a encore là que des raflinements trop ingénieux. Dans d'autres passages, ce n’est pas seulement le goût littéraire qui manque à du Bartas, c'est aussi je ne sais quel tact moral dont il semble par instants tout à fait dépourvu. Citons, par exemple, ces vers du Schisme où nous voyons une mère, qui a mangé son fils dans une famine, terminer sa « plainte » au roi par cette péroraison trop burlesque pour être pathétique :

Que si tu n’as esgard à mes larmes non feinctes... 1 ve escoute.au moins la plainte De mon fils, qui, bruyant dans ces boyaux icy D'un murmure confus te remonstre cecy.

Les comparaisons recherchées se rencontrent en grand nombre. Au chant VI de la 1° Semaine, on peut citer la suivante :

Rue Nous fredonnons du Tout-puissant l'honneur : Nostre langue est l’archet, nostre esprit le sonneur,

Nos dens les nerfs batus, le creux de nos narines

Le creux de l'instrument d’où, etc.

Le passage de la Loy que nous donnons ci-après témoigne d’une subtilité que du Bartas a rarement poussée aussi loin. C’est une comparaison entre Jésus-Christ et la manne :

Ce grain est bien menu, mais plein d’alme substance ;

Christ est fort en effet et foible en apparence.

La mane est toute douce, et Christ n’est rien que miel ; Elle tombe d’en haut, Christ dévale du ciel, etc.

Il n’en faut pas davantage pour montrer jusqu'où peuvent aller le mauvais goût du poète et les raffinements du théologien; au reste,

(1) 2e Sem, — Eden,

Page 1