‹ La vie et les œuvres de Du BartasChapitre 23 sur 52 · SHOT · texte numérisé non relu

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les rapprochements se poursuivent encore pendant toute la longueur d'une page; et, le thème une fois ahordé, du Bartas ne nous fait grâce d'aucun détail.

Les métaphores alambiquées se trouvent en abondance : l’harmonie de l'univers est « un bal mesuré des astres » (I, 1). Arion appelle le dauphin qui le porte « cheval sans bride, nef sans timon ». (I, 5). Les oreilles se nomment « portières de l'esprit » (I, 6); l’estomac « cuisinier parfait » (I, 6). David est « Des cœurs passionnés la carte anatomique, Un chaud fusil de zèle » (IT, Décad). Le cheval blessé

d’une ancre pourprée Escrit désespéré son malheur sur la prée (IT, Voc.).

Bien souvent une métaphore qui, dans son premier terme, n’a rien de choquant, se continue par un second terme, en accord peut-être avec le précédent, mais auquel la tigure emprunte un caractère tantôt burlesque, tantôt prétentieux. C’est ainsi que du Bartas dit en parlant de l’âme :

. le flambeau de nos esprits accorts Luit... à travers la lanterne du corps (I, 6).

Le diable ressemble à un capitaine qui, assiégeant une ville, De l’aune de son œil mesure la muraille (IT, Imp.). Jérémie est un

. orgue animé du vent Qui part du ni gosier du Dieu toujours vivant (II, Déc.).

Dans la Lépanthe, Satan attise le feu de la discorde, que Le général esteint de l’eau de son bon sens.

Un grand nombre d’antithèses sont tout artificielles et ne consistent que dans les mots : les serpents

Voire mesme en mourant monstrent vive leur rage (I, l). La seiche, répandant sa liqueur au moment d’être prise,

Par l’aide du flot noir évite l'onde noire (I, 5). Salomon à beau chercher le sommeil :

Le dormir ne fait point dormir ses douces peines (II, Magnif.).

Dieu, demandant à Abraham de sacrifier son fils, . désire inhumain une humaine victime (II, Pères).

D'autres sont à la fois prétentieuses et puériles, comme quand le poète dit de Coré :

Son corps est escarté (écartelé) des rocs précipitez ; Il entre avecque bruit au règne du silence (IT, Loy).

Plusieurs enfin sont retournées dans tous les sens et redoublées

comme à plaisir. [Il faut, dit Abraham au moment d’immoler Isaac,

Que, pour suivre la foy, je transgresse la foy,

Que pour estre bon fils de mon Dieu, las ! je soy

Mauvais père d’Isaac, et qu’Isaac pour me plaire,

Pour, dy-je, estre mon fils, ne soit ni fils ni père (11, Pères).

Le mauvais goût du poète se trahit plus souvent encore par des équivoques, des jeux de mots, des consonnances recherchées, dont il abuse pour en tirer des effets d'ordinaire bien puérils. Il y a dans ces artifices comme un ressouvenir de l’ancienne poésie française à la fin du XV° siècle et au début du XVI. Les exemples que nous donnons ci-dessous font songer aux poètes de ce temps : ce sont Molinet, Meschinot, le bon Crestin au vers équivoqué, Marot luimême, qui, dans sa première jeunesse, ne dédaïgna pas ces jeux de la rime, ces rencontres de sons analogues, ces rapprochements de mots à double sens où se complaisaient ses devanciers.

Quelquefois du Bartas emploie dans la même phrase soit deux termes analogues, soit le même terme répété, avec un sens qui varie d’un vers à l’autre, et qui passe tantôt du propre au figuré, tantôt du figuré au propre. Nous en donnons ci-dessous plusieurs exemples :

. Le nocher, durant sa dangereuse course Se laisse plus guider par le gain que par l’ourse (I, 4).

Les médecins

< vident par leur longueur Plus tost nos coffres d’or que nos corps de langueur (IT, Eden).

Racontant l'incendie de Sodome, le poète s'écrie en parlant des habitants de la ville :

Feu, tu punis le feu qui brutal les tourmente (IT, Voc.). Dans la Judith, quand les Hébreux pleurent, dévorés par la soif, le ciel

. Joindroit volontiers ses larmes à leurs larmes (TI).

Jésus est le Verbe par excellence,

Parole qu’on ne peut exprimer par parole (Triomphe, 3). Devant les Turcs, on voit

Bude et Rhode trembler or’ plus qu’un tremble tremble (Ib. 1). Citons encore les traits suivants :

; . Mais voi comme la mer

Me jette en mille mers où je crains d’abismer,

Voi comme son desbord me. desborde en parole (I, 3).

. . Quel sera celui qui fera que j'escrive Avec honneur l'honneur dont notre ayeul se prive ? (II, Imp.).

Ses propos hors propos de sa bouche eschapez (IT, Arche). Son cu reprend cœur (II, Voc.).

Isaac, cœur de mon cœur et de ma vie (Ibid.).

. L'esprit qu’en esprit tout bon esprit adore (IT, Pères).

Dieu donra libéral en prononcant ses loix Esprit à leur esprit par l'Esprit de sa voix (Jud. 2).

Du Bartas semble rechercher tout particulièrement les figures bizarres analogues aux suivantes : Dieu a fait le monde « d'un labeur sans labeur ». Les oiseaux sont guidés « d’un art sans art » ‘ 7). L'esprit tient « un lieu sans lieu » (II, Imp.). « D'une peur sans peur » (I, 7). Travailler « après le prix sans prix » (1,7). Les exemples de ce genre pourraient être aisément multipliés.

La ressemblance tout extérieure de mots dont le sens est différent lui fournit encore des effets dont il abuse. Ce sont :

Bouche, boucher. Toy qui peux des vents les plus rebelles Et les bouches boucher et déplumer les ailes (T, 4). Leur bouche se boucha (Jud. 3).

Voler (furari, volare). — « Voleurs volans » en parlant des oiseaux de proie (I. 6).

Fu, filer. — La torpille, prise à l’hameçon, lance un venin : . dont la force subtile Court au long de ce fil, et du fil avant file Tout au long du baston (I, 5).

Sang, sens. — (La mort a mille fois) Et de sang et de sens privé vostre ennemi (II, Kur.).

Voguer, Vaguer. — . . . . font en mille parts Et vaguer et voguer les peuples fils de Mars (Il, Colies).

Peur, pleur. — Il pestrit sous ses pieds et les peurs et les pleurs (II, Troph.).

Accord, aëcort. — Ils accordent, accorts, leurs passages... (II, Magnif.).

Repas. repos. — Le peuple ne prend point ni repas ni repos . Le chef qui perdoit et repas et repos (Ibid. 5). . Me faisoit perdre et repos et repas (Uranie).

Juge, jugement. -- Juges sans jugement (Jud. 3). Accabler, cable. — Est accablé d’un cable (Triomphe, I).

Heurs, pleurs. — Si vous êtes battus, vos heurs deviendront pleurs (Lép.).

Démentir, menton. — Sa doctrine, sa foy, son esprit, son bon sens, Desmentent son menton et surannent ses ans (II, Pères).

Saint, sain. — Pain non moins saint que sain (manne). (II, Loy.). Adoré, doré. — Dans des coches non moins adorez que dorez (IT, Cap.).

A côté de belles alliances, comme par exemple lorsque le poète nous décrit la « mort féconde » du Phénix (1'° Sem. V), ou nous montre le larron qui, après avoir volé une riche bourse,

Craintivement hardi la cache sous sa cape (IT, Imp.),

il y en a d’autres où l’on nesaurait voir qu’un jeu enfantin. C’estainsi qu'il appelle la médecine un art toujours chancelant, une « connaissance inconnue » (II, Fur.) qu’il nomme « heureux malheur » (Jud. 5)

l'obscurité de la vie privée, qu'il traite de « sçavante ignorance » (Jud. 3) le procédé du peintre grec qui couvrit la face d’Agamemnon dans le tableau du sacrifice d’'Iphigénie.

Ajoutons encore à tous ces exemples de mauvais goût les épitaphes composées par du Bartas pour Bernard de Supersanetis, avocat au parlement de Toulouse, décédé la veille de la Toussaint (158).

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