‹ La vie et les œuvres de Du BartasChapitre 47 sur 52 · JA · texte numérisé non relu

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est animé par un mouvement puissant, soutenu par la noblesse et la grandeur de la pensée, la période se déroule bien souvent chez lui avec une ampleur magistrale. Pour donner au moins un exemple, nous citerons, parmi tant d’autres, le morceau suivant :

Qui void donq quelquefois comme un lingot avare, Vaineu du chaud Vulcain, ses richesses sépare, Comme d’un pas tardif l’or avec l’or s’enfuit, L'argent cerche l'argent, le cuyvre s’entresuit,

Et ce tout, composé de pièces inesgales,

Se divise en ruisseaux orangez, blanes et pasles, I comprend qu’aussi tost que la bouche de Dieu S'ouvre pour assigner à chaque corps son lieu,

Le feu contre le feu, l’eau contre l’eau se serre, L'air se va joindre à l’air et la terre à la terre (1).

Dans la Judith ou les Semaines, nous trouverions aisément maints discours qui, d'un bout à l’autre, se développent avec harmonie et largeur. Le poète n’est point géné par la difficulté d'exprimer une pensée d’ample compréhension; ïl sait conduire sa période de manière à en dégager tous les membres sans embarras ; c’est même dans ces morceaux étendus et soutenus qu’il se trouve le plus à l'aise : une tirade satirique, comme nous en rencontrons si souvent dans ses œuvres, un mouvement oratoire, une comparaison longuement poursuivie, lui permettent de laisser libre essor à un souffle assez puissant pour ne jamais le trahir. Si inférieur qu’il soit à quelques-uns de ses contemporains dans tout ce qui regarde le métier de poète, l’auteur des Semaines a assez de génie pour se passer quelquefois de l’art. L’inspiration chez lui est si vive qu’en se développant à l'aise, elle trouve d’instinct la loi du mouvement rythmique auquel elle se confie : le fond emporte la forme.

Ce qu'il y a de plus défectueux peut-être dans la versification de notre poète (2), ce sont les rimes. Nous remarquons d'abord que l'Uranie et le Triomphe de la Foy ne se conforment pas à la règle

(1) fre Semaine, ch. I.

(2) Nous ne parlons que pour mémoire des e muets ne s'élidant pas à la fin d'un mot quand le mot suivant commence par une consonne, et comptant dans le vers pour une syllabe. Quant aux hiatus, ils n’ont pas encore été proscriis.

ue

de l’entrecroisement ; on rencontre même dans la Judith des exemples, bien rares d’ailleurs, de quatre rimes féminines qui se suivent :

Arrachant de ses yeux mainte larme hypocrite, Desgoise de tels mots sa volonté maudite.

La parole me faut, mes poils d'horreur se dressent... (Jud. 1) (1).

Sans doute, il he faut voir là qu’une inadvertance ; quant aux deux premiers poèmes, ils sont écrits en strophes de quatre vers, disposées de telle façon que les deux vers masculins, qui se suivent, sont enfermés entre deux vers féminins : par suite, le vers féminin qui termine une strophe est invariablement suivi du vers féminin qui commence l’autre.

Au reste, nous devons ici le rappeler, l’entrelacement régulier des rimes masculines et féminines venait à peine d’être adopté comme une loi (2). On n’en trouve aucune trace dans la traduction du 4° et du 6° livre de l’'Enéide et dans l’Olive de J. du Bellay. Quelques poètes, bien avant du Bartas, avaient sans doute donné l'exemple de cet ordre uniforme; mais c'était uniquement par instinct, par je ne sais quel délicat sentiment de l'harmonie qui resta longtemps sans se traduire en règles précises. « Le premier qui y mit la main, dit Pasquier, ce fut Ronsard; et il fut religieusement observé depuis par du Bellay, Baïf, Belleau, et spécialement par Des Portes, du Bartas, Pibrac (3) ». Si du Bartas est cité ici, c’est que notre poète, quoiqu'il eût méconnu la règle de l'alternance dans deux petits poèmes et quelquefois même dans la Judith, resta toujours fidèle dans ses deux grandes œuvres à ce que l’on appelait alors « l’ordonnance de Ronsard ».

C'est par un autre endroit que du Bartas vit attaquer ses rimes. Il nous l’apprend lui-même. « Les autres disent, écrit-il, que j'ay des rimes licencieuses et offensant les oreilles vraiment francçoises ; j'avoue bien qu’elles ne sont pas riches... (4) ». Sans doute, Ronsard et son école tout entière n'avaient pas laissé de porter quelque

(1) De même, au chant IT, nous trouvons de suite les quatre rimes suivantes: redresse, oppresse, heure, pleure.

(2) L’Avant-Entrée de Henri IT, composée par Ronsard en 1549, renferme souvent quatre, six, huit vers féminins de suite.

(3) Rech. de la Fr., fol. 627.

(4) Préface aux deux Sem.

atteinte à la rime, que les poètes antérieurs, Villon et Marot par exemple, avaient traitée avec plus de scrupules. Mais, si du Bartas, quand il prenait à cet égard les libertés dont il s’accuse lui-même, suivait la plupart du temps l'exemple de ses devanciers et de ses maitres, nous verrons pourtant qu'il en abuse quelquefois, et que ses rimes se ressentent aussi trop souvent de ce qu'il appelle luimême son naturel ramage : elles ne sont pas toujours « vraiment françaises ».

On trouve chez lui un grand nombre d’adjectifs ou d’adverbes qui riment deux à deux : ces licences, à la vérité, ne sont pas rigoureusement interdites ; elles peuvent même être quelquefois nécessaires ; mais du moins le poète doit en faire un usage plus discret.

Les rimes de terminaisons verbales sont aussi beaucoup trop nombreuses. Voici celles que nous avons relevées dans les deux cents premiers vers de la Création : lise-instruise, exerça-devança, vivoyent-suivoyent, abusé-refusé, esblouit-esvanouit, empescheresplucher, darde-regarde, entendre-aprendre, esleut-voulut, mouler-aller. En parcourant le poème entier, on pourrait citer de nombreux exemples empruntés à presque toutes les désinences des verbes :

Indicatif présent : meslange-range (Lép.), attise-aiguise (Lép.), redisent-éternisent (Jud.), croissons-renaissons (1, 6), baloyentondoyent (II, Ed.), appelons-dissimulons (IL, Fur.), ramènesrassérènes (II, Art.), etc.

Indicatif imparfait : attiroyent-demeuroyent (Jud.), présentoitestoit (II, Imp.), œilladoit-espandoit (If, Fur.), poussoyent-baissoyent (II, Art.), tenions-prenions (I, 7), etc.

Indicatif passé défini : arresta-conquesta (Tri.), prolongea-désassiégea (Tri.), vesquit-naquit (Fur.), esleut-voulut (I, 1), redoublatrembla (IT, Fur.), etc.

Indicatif futur : rendra-respondra (IX, Imp.), briseront-piqueront (II, Imp.), coulera-voutera (IT, Imp.), seras-publieras (IT, Arche), etc.

Conditionnel: descocheroit-tonneroit (1, 4), reviendroit-reschauferoit (Jud. 1), serviroit-desgouteroit (IT, Voc.), etc.

Subjonctif présent : embrasse-efface (Tri.), orgueillisse-esclaircisse (IL, Ed.), meure-demeure (IL, Fur.), esjouisse-relentisse (IT, Fur.), etc.

Subjonctif imparfait : revoltast-goutast (I, 6), etc.

Infinitif: {owrmenter-édenter (Tri.), floter-apprester (Lép.), descendre-défendre (Jud.), reluire-eslire (IT, Magn.), obscurcirnotrcir (I, 4), etc. h

Participe présent: courant-adorant (II, Magn.), brandissantgauchissant (IL, Cap.), forlignant-dédaignant (X1, Cap.), nageantforgeant (IT, Ed.), etc.

Participe passé: représentees-surmontees (Tri.), cassé-laissé (Jud.), vestu-batu (II, Magn.), embesongnees-cognees (IT, Cap.), esmoulue-velue (I, 1), serrees-aterrees (IT, Cap.), ete.

Très souvent, un mot rime avec lui-même par l’adjonction d’un préfixe. Ex. : ordre-desordre (I, 1). mettre-permettre (I, 2), montent-surmontent (1, 2), poison-contrepoison (I, 3), garderobesrobes (I, 3), courbe-recourbe (T, 4), hautecontre-bassecontre (I, 5), amphitheatres-theatres (I, 6), joint-desjoint (Jud.), mesle-peslemesle (II, Ed.), quelle-laquelle (IX, Fur.), forme-transforme (II, Art.), temps-passelemps (11, Arche), alentour-tour (II. Déc.), débate-babate (IX, Troph.), attiltre-tiltre (IT, Troph.), Périgée- Apogée (IT, Col.), Mijour-jour (II, Col.), gendarmes-armes (IT, Col.), Ostrogots-Visigots (II, Ci), etc.

Il se rencontre enfin beaucoup de rimes formées d’un substantif et du verbe qui en dérive. Ex. : mesure-mesure (I, 1), force-force (I, 3), demeure-demeure (I, 4), peine-peine (I, 5), triomphetriomphe (Tri.), forme-forme (I, 2), etc.

Nous avons considéré jusqu'ici la rime au point de vue des règles fondées sur l'exigence de l’esprit, en vertu desquelles le mot rimant ne doit pas se laisser prévoir d'avance, mais au contraire éveiller la surprise. Passons maintenant à celles qui ont pour but la satisfaction de l'oreille.

On trouve chez du Bartas une foule de vers dans lesquels l’articulation qui précède la tonique finale n’est pas la même aux deux termes correspondants. Quelque fréquents que soient les exemples de ces rimes insuffisantes dans Racine et dans tous nos classiques, il ne faut pas moins les relever chez notre poète, qui en abuse sans aucun scrupule. Nous en avons compté quatre-vingt-huit dans les deux cents premiers vers de la Création.

Du Bartas enfreint souvent la règle d'après laquelle deux mots dont l'articulation finale est la même, ne sauraient rimer l’un avec

l’autre, si la consonne se prononce seulement dans l’un des deux : Ex.: tu fis-fils (I,5), fiers-volontiers (I, 6), cognus-Vénus (Il, Voc.), Mars-arts (II, Bab.), but-salut (1, 1), helas-bras (Jud. 5), ete. ; beaucoup des rimes de cette sorte sont formées par un infinitif en er qui répond à un mot dont l’r final est muet. Sans alléguer ici le grand nombre de celles qu’on peut trouver dans nos écrivains classiques, nous remarquerons que du Bartas s’est d'ordinaire conformé à l'usage de son temps. Parmi les mots dans lesquels l'articulation finale ne se prononce pas actuellement, il en est plusieurs où elle avait, au temps du poète, toute sa valeur; les infinitifs en er, par exemple, articulaient l’r : Lefèvre donne comme d'excellentes rimes celles de ramer et mer, marcher et chair, etc. (1); elles furent usitées jusqu’au X VIIT siècle, quoique la prononciation les eût rendues défectueuses dès le XVII°, et nous pourrions en citer quelques exemples jusque dans nos poètes contemporains. Au contraire, certaines articulations finales que nous faisons sonner aujourd’hui restaient anciennement muettes ; ce cas est même plus fréquent encure que le dernier : il en est ainsi de l’s dans le mot fils, du d dans le mot David, du { dans le mot but, etc. Les rimes que nous avons relevées plus haut se retrouvent toutes chez les poètes contemporains : Ronsard accouple teste et admoneste, infect et faict, brusque et perruque, etc. (2). — Celles qui suivent peuvent s'expliquer de la même façon : vit-David (IT, Déc.), prophète-infecte (IT, Imp.), nets-nez (II, Arche), parts-arcs (Ibid.), diètes-suspectes (IT, Bab.), après-Grecs (Ibid.), dextre-terrestre (IT, Magn.), etc.

Des mots où l'articulation finale se compose de deux ! mouillés riment avec d’autres dans lesquels un ou deux / conservent actuellement la prononciation normale de cette lettre. Ex.: fertile et gentille (IT, Ed.), distille et mille (IT, Schis.), subtiles et anguilles (IT, Impost.), immobile et scintille (IT, Artif.), etc. Pour beaucoup de ces rimes, le poète suit encore l’usage contemporain : le mot gentille, par exemple, s’écrivait d'ordinaire gentile, suivant l’étymo-

11) « L’r, dit Théodore de Bèze, n’est jamais muette : soit au commencement, soit à la fin des syllabes, elle conserve toujours la prononciation naturelle. »

(2) Dans certains mots, la consonne, que nous prononçons aujourd’hui, ne figure même pas. Velours, par exemple, s'écrit veloux et rime avec dessous et genoux (I, Déc.).

logie, et se prononçait de même ; dans d’autre cas, nous avons affaire à des gasconismes (1).

Nous trouvons enfin certaines rimes de consonnes absolument défectueuses, comme triple et paisible (IT, Troph.), double et couple (IT, Col.), engendrent et espandent (I, 6), ombre et profonde (IX, Art.), découple et redouble (IT, Ed.), siècles et règles (II, Col.}. Disons seulement qu’elles sont fort rares et qu’on en rencontre d’analogues chez les poètes contemporains (2).

C'est dans les rimes de voyelles que se trahissent surtout les provincialismes de du Bartas.

Des mots à voyelle brève ou fermée riment avec d'autres à voyelle longue ou ouverte :

A. — Face-grâce (I, 6), flames-femmes (IT, Voc.), gaste-flatte (II, Déc.), infäme-dame (Ibid.), tares-rares (IT, Déc.), combattreidolätre (IX, Schis.), céble-effroyable (Jonas), ete.

Ai. — Travaille-bataille (IT, Impost.), escailles-travailles (IT, Bab.), etc.

E. — Croisez-decez (II, Voc.), à peu près-sacrez (I, 6), neznets (IT, Arche), progrez-degrez (Jud.Il), lettre-maistre, diaprésprès (IT, Magn.), agassez-procez (II, Déc.), etc.

I. — Isles-dificiles (IT, Magn.), cime-abime (IX, Ed.), isles-villes (Ibid.), abisme-crime (11, Troph.), etc.

O. — Faniosmes-hommes (IT, Schis.), vole-pôle (I, 6), pôleboussole (I, 2), etc. |

Ou. — Voute-escoute (II, Artif.), gouste-degoutte (II, Sch.), etc. ;

U. — Saquebute-flûte (I, Magn.), crédule-brusle (Jud. 4), ete.

Parmi ces rimes, la plupart, sans doute, se retrouvent chez les contemporains de notre poète (3); mais, en général, il faut y voir des gasconismes. « Audry reproche aux Gascons de dire succez pour succès, et Dumas remarque qu’ils ont le malheur de confondre presque toujours l’è ouvert avec l’é fermé : ils disent un proces, les Anglés, més, jamés (4) ». De même pour les autres voyelles.

(1) Aujourd’hui encore, distille, anguille, etc., se prononcent dans le Midi comme s’il n’y avait qu'un L.

(2) Ronsard, par exemple, fait rimer ventre et cancre /Hymines, II, 6j.

(3) Et même, très souvent, chez les poètes classiques du X VII siècle ; Racine fait rimer infâme et femme, taches et lâches, Antigone et trône, etc.

(4) Thurot. De la prononc. francaise, tome I, p. 58.

Aujourd'hui encore, dans le Midi de la France, la prononciation ne fait pas de différence entre les longues et les brèves.

Dans certains mots, la bivocale ai rime avec la voyelle 4. Ex : campagnes-baignes (IT, Colis), baigne-Espagne (Ibid.), montagnes-campaignes (II, Artif.), baigne-campaigne (IX, Cap.), etc. C'est un changement de la prononciation qui a rendu ces rimes défectueuses ; au XV[° siècle, elle hésite entre le son a et le son at: « Beaucoup, dit Bèze, prononcent bagner (1). » Ronsard, comme du Bartas, accouple montagnes et dédaignes, accompagne et baigne, etc.

Très souvent la bivocale eu rime avec la voyelle w. Ex : se müequeue (Jud. 2), murs-mœurs (Jud. 1), asseure-heure (T, 1), peu à peu-corrompu (II, Ed.), moqueur-obscur (Ibid.), treuve-Vésuve (II, Colis), bossus-paresseux (I, 3), menteur-futur (I, 1), touffu-feu (II, Magn.), demeure-emmure (1, 2), esmeute-cheute (1, 2), feux-touffus (1, 15), s’asseure-meure (verbe) (I, 6), ceuxconceus (II, Déc.), seur-douceur (Jud. 1), cuve-fleuve (Ibid.), murs-ruineurs (Jud. 2), bleues-nues (Ibid.), ete. Ce sont là des rimes gasconnes. « Bèze reproche aux Gascons et à leurs poètes de prononcer eu les mots seur, meur, les mots en eure comme blesseure, et les participes en eu comme eu, peu, eic., de faire rimer heur et dur, engraveure et figure, etc. » De la Touche dit qu’ « ils prononcent ordinairement eu pour w et u pour eu ; ainsi ils prononcent peur comme pur et pur comme peur. » De même Dumas : « Les Gascons confondent très souvent le son pur de la voyelle « avec celui de la voyelle eu. Ces messieurs disent fort souvent le temps feuteur, deu fu, du nus, pour le temps futur, du feu, deus nœuds, ete. (2). » — D'ailleurs, les rimes de ce genre se rencontrent très fréquemment chez tous les poètes du XVI® siècle, quoique moins nombreuses que chez du Bartas : dans Ronsard peu et repeu (repu), peu (pu) et feu, etc.; dans Belleau meur (mûr) et peur, etc.; dans Régnier jeu et eu, etc. La Fontaine lui-même accouple émeute avec dispute, et Voltaire Eure avec nature.

Soleil et œil riment l’un avec l'autre (I, 1). Ces deux mots avaient le même son, et la rime est admise comme très légitime par le dic-

(1) Thurot. De la prononc. française, tome I, p. 330. (2) Ibid, p. 445.

tionnaire de Lefèvre. Tabourot met ensemble les mots en etl comme sommeil et ceux en weil et en euil. Suivant du Gardin « eil, eul, ueil, contreryment : soleil, ayeul, orgueil (1). »

Quant à la bivocale ot, la prononciation du XVI siècle autorise les rimes analogues aux suivantes : devoit-voit (I, 1), s’entendroitendroit (I, 3), froid-croistroit (I, 5), haye-ploye (IL, Loy), ete. La rime de croissentavec paissent est, à la vérité, blämée par Lefèvre, mais il reconnaît qu’on l’emploie communément. Ronsard apparie les mots voix et pouvois, voil et pleuvoit, carquoîs et sentois, ete. — C'est de la même façon qu'il faut expliquer les rimes ailes et estoulles, estoilles et arondelles (TI, 5), etc. : Ronsard fait rimer miroir (mirouer) avec jouer (Hymnes, IT, 5). Cette prononciation s’est conservée très longtemps; encore en 1790, de Waiïlly enseigne qu’ « oise prononce comme oé de moelle. »

Empoigne rime fort bien avec besongne (IT, Pères) : les deux finales ongne et oîgne ne formaient en effet dans notre ancienne langue qu’une seule désinence. Mérae de nos jours, certaines personnes prononcent empoigne comme s’il n’y avait pas d’2.

On le voit par tout ce qui précède, du Bartas ne mérite qu’assez rarement les critiques de ses détracteurs, celles-là même qu’il accepte comme fondées; et cependant, c’est surtout dans les rimes de notre poète que se trahit son origine; né en pleine Gascogne et y ayant passé sa vie, il a la prononciation du terroir : son tort est d’habiter les bords du Sarrampion et non ceux de la Seine.

Il ne faut point d'ailleurs l’accuser de négligence ou de dédain : la preuve de l'importance qu'il attachait à la rime, c'est que nous le voyons bien souvent changer l'orthographe de l’un des deux mots rimants pour satisfaire l'œil aussi bien que l'oreille. Ex : nourrisseglisse (T, 2), ailleurs : nourrice (I, 3), œil-chevreil (L, 7), ailleurs : chevreul (I, 4), rez-fez (II, Colis), ailleurs : rats (I, 1), parollesmolles (I, 3), ailleurs : paroles (I, 6), génice-sacrifice (IL, Jud.), ailleurs : genisse (IT, Déc.), halene-arene (Jud. L), ailleurs : haleine (Jud. 2), etc.

Au reste, comme nous l'avons vu, du Bartas suit en général

(1) Thurot, p. 464 et 465.

l'usage de son temps, même pour les rimes qui nous paraissent aujourd’hui le plus vicieuses. I] peut justement le rappeler en manière d’excuse, après l’aveu de ses « imperfections. » Ces rimes qu'on lui reproche, écrit-il (1), « les plus renommez entre les nostres en ont usé. » D'ailleurs, ainsi qu'il l'allègue encore lui-même, « en un si grand ouvrage quelque chose doit estre permise. » C’est ce dernier motif d’indulgence que fait aussi valoir un Avis au lecteur dans l’édition de 1611. « Les duretés de quelques rithmes, que du Bartas eust aisément adoucies s’il eust séjourné encore quelque temps au monde peuvent aussi peu nuire aux beautés de son Uranie qu'une petite verrue à un visage excellent. »

(1) Préface aux Semaines.

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