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entendre le roi lui-même faire l’éloge du poète dans une lettre adressée à Henri de Navarre (1): « Monsieur mon frère, écrit-il, je n’ay voulu laissé passer l’occasion du partement du sieur du Bartas sans par la présente vous tesmoigner le grand contentement que j'ay recu .par sa compagnie ce temps passé et combien son absence me seroit desplaisante sy autrement se pourroit faire. Vous avez certes grande occasion de louer Dieu, et vous estime très-heureux d’avoir le service et conseil d’un si rare et si vertueux personnage... » (2). La date que cette lettre assigne au départ du poëte-ambassadeur ne s’accorde pas avec celle que donne Hamilton dans sa missive du 30 août, où ce départ est annoncé pour le jour même. Mais nous avons entendu Jacques VI exprimer lui-même le désir qu’il avait de conserver « un si rare personnage » auprès de lui, et cela plusieurs semaines après le jour indiqué d’abord par Hamilton comme celui de son départ : il faut done conclure que du Bartas retarda son retour en France et accorda à Jacques un mois de plus. Ce dernier, comme on le voit par sa lettre à Henri de Navarre, avait méme fait son possible pour se l’attacher définitivement; mais, malgré toute ia sympathie que du Bartas avait pour lui, le poète n’abandonna point sa chère Gascogne et la cause du Béarnais. « Quelques civilités et quelques promesses qui lui fussent faites par ce prince (Jacques VI), du Bartas ne put jamais ce résoudre de satisfaire à son désir, de peur qu’il ne lui fust un jour reproché d’avoir préféré le service d’un prince estranger au service de Henri de Bourbon, son maistre, qui l’aimoit à cause des lettres et des armes dont il faisoit profession, et d’avoir abandonné ses intérêts en un temps où les nouveaux triomphes de ce prince victorieux sollicitoient tous les poètes de France de chanter à l’envy ses louanges, légitime devoir dont du Bartas s’acquitta très dignement pour sa propre gloire et pour l'honneur de sa patrie » (3).
- Revenu d'Écosse vers la fin de l’année 1587, du Bartas passa dans la maladie et au milieu de tribulations domestiques les trois années qui lui restaient encore à vivre. Il avait déjà eu bien des ennuis,
(1) Notes à la vie de du Bartas, par T. de Larroque. Cette lettre a élé insérée par le grand juge d'armes de la noblesse de France, d'Hozier, dans une généalogie manuscrite de la famille de Meulh.
(2) De Falkland, ce 26 septembre 1587.
(3) Éloge de Sainte-Marthe.
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bien des épreuves de toutes sortes; ses dernières œuvres nous en offrent maintes traces. C’est ainsi que, dans la seconde Semaine, décrivant les fléaux de l'humanité, il ne peut s'empêcher d’apostropher la fièvre dont il souffrait cruellement depuis plusieurs années :
Je te doy bien congnoistre, ô mastine traistresse, T’ayant dedans mon cœur quatre ans eu pour hostesse ; Si que je porte encor de tes plus grands efforts
Les marques dedans l’âme et les traces au corps.
Car outre que desjà tu m'as succé, cruelle,
Et des veines le sang et des os la moelle,
Je sens de mon esprit esteinte la vertu.
L’enthousiasme tiède et le fil rabatu,
Et ma mémoire encor cy-devant telle quelle
Semble, à juste douleur, à l’onde dans laquelle
Un trait est aussi tost effacé que tracé...
Et c’est pourquoy, maugré mon plus soigneux estude, Mes vers sont devenus fiévreux par habitude,
Vers tantost animez d’une divine ardeur,
Et tantost frissonnans d’une indocte froideur (1).
Dans un autre passage, il se plaint d’avoir vu glacer, non plus son enthousiasme, mais sa verve poétique.
Si vous ne coulez plus ainsi que de coutume
Et sans peine et sans art, Ô saincts vers, de ma plume. Accusez de ce temps l’ingrate cruauté,
Le soin de mes enfants et ma foible santé,
Accusez la douleur de mes pertes nouvelles,
Accusez mes procès, accusez mes tutelles (2).
Dans sou chant sur la victoire d'Ivry, il déplore que les Muses, « chiches de leurs douceurs, laissent son âme à sec. » Par tous ces passages, auxquels nous pourrions en ajouter d’autres, on voit combien les dernières années de son existence furent assombries ; mais il ne nous est pas possible de déterminer au juste quels furent ces soucis dont notre poète se plaint. Il faut nous en tenir à ce qu'il
(1) Deuxième Semaine, Kuries.
(2) Deuxième Semaine, Arche.
dit, quitte à rester dans le vague. Si nous pouvons supposer qu'il fait allusion à la mort de sa femme (1), et peut-être à celle de son frère, Alexandre de Saluste, lorsqu'il se plaint de ses « pertes nouvelles, » — nous n'avons aucun renseignement sur les tutelles et les procès qu'il allègue. Quant à « l'ingrate cruauté du temps, » il faut certainement voir dans ces mots l'expression de la douleur patriotique et chrétienne que lui causent les guerres civiles, dont les fureurs n’ont jamais été plus ardentes.
Du Bartas trouvait d’ailleurs quelque consolation dans ses travaux, toujours troublés, comme il s’en plaint, jamais interrompus. Ce qu’il demande à Dieu (la religion fut de tout temps associée par lui à la poésie), c’est de pouvoir terminer sans faiblir l’œuvre à laquelle il s'est consacré. --
SAS à . Que je sois tel qu’un fleuve qui, naissant,
D'un stérile rocher goutte à goutte descend ;
Mais tant plus vers Thétis il fuit loin de sa source,
Il augmente ses flots, prend force dans sa course,
Fait rage de choquer, de bruire, d’écumer,
Et dédaigne orgueilleux la grandeur de la mer (2). ,
On ne saurait dire que la prière du poète ait été exaucée. Il se trouve pourtant encore de beaux passages dans les chants de sa seonde Semaine qu’il composa les derniers, et il y a bien de l'éclat et du mouvement dans le Cantique d’lvry, qui fut, comme on l’a dit, son chant du cygne (3).
Prit-il part à la bataille qu'il chante avec un si fier enthousiasme ? C'est ce que rien ne prouve : les missions diplomatiques de notre poète sont plus connues que ses campagnes. Nous avons vu qu'il joua un rôle actif dans les dernières guerres civiles, tout en les maudissant, et qu'il sut être en même temps fidèle huguenot et bon Français. G. Colletet nous apprend qu’il servait, vers la fin de sa vie, sous la conduite du maréchal de Matignon. Celui-ci, ajoute-t-il, « l’aimait pour la bonté de son esprit et pour ses inclinations généreuses. Ce fut dans ce changement de fortune et de vie qu'après avoir
(1) En admettant, comme Goujet, qu’il lui ait survécu. (2) Deuxième Semaine, Arche.
(3) Sainte-Beuve, Poésie au XVIe siècle, art. sur du Bartas.
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rendu des preuves insignes de valeur et de courage, il mourut à la
fleur de son âge, dans sa terre natale véritablement, mais au milieu
du bruit des trompettes » (1). Quant à la question de savoir si du
Bartas prit part à la bataille d'Ivry, elle est diversement résolue par
les critiques qui s’en sont occupés. Ceux qui l’y font assister allèguent
les détails précis qu'on trouve dans son Cantique; et, en effet,
« Palma Cayet le cite comme une autorité pour donner à Henri IV
et à son armée leur vraie couleur, et, en son histoire de la Confédération suisse, M. Vulliemin s'appuie sur son récit pour établir la
belle conduite des régiments helvétiques dans le combat » (2). Mais,
malgré l'exactitude avec laquelle du Bartas décrit cette bataille, il
est permis, toute preuve faisant défaut, de penser qu'il n'y assista
pas (3). Rien n’empèche, en effet, qu’il ait recueilli de la bouche d’un
combattant les détails circonstanciés qu'il donne; et, quant à l’en-
thousiasme qui règne dans le poème, il s'explique assez par l’ardent
dévouement du poète à Henri IV et à sa cause. Nous avons une
lettre de lui où éclate sa vive joie de la victoire; mais, pas plus que
dans le Cantique, on n’y trouve la moindre allusion à un rôle per-
sonnel. Les poètes, même les plus modestes, aiment assez cependant
à rappeler avec la plume ce qu'ils ont fait avec l'épée ; et, dans l’épi-
taphe qu’il composa pour son propre tombeau, si Eschyle néglige
toute une part de sa gloire, ce n’est pas celle qu’il avait conquise dans les plaines de Marathon. — Au reste, quelques mots de la lettre résolvent la question : nous la citons tout entière; elle peut, d’ail- Jeurs, servir de préface au Cantique d’Ivry.
« Sire,
» Je vous envoye un discours sur la victoire obtenue par Votre Magesté à [vri. Un present différé perd {direz-vous peut estre) beaucoup de sa grace. Sire, ayes esgard non au jour qu'il vous a esté présenté, ains au temps qu'il a esté fait. Je l’ay fait parmy les feus, parmy les armes, et, qui plus est, parmy le bruit des ruines de mes maisons, voire si tost qu'a peine ma main a pu suivre la promptitude
(1) Colletet, op. cit. (2) Sainte-Beuve, op. cit.
(3) C’est l'opinion de M. T. de Larroque dans ses Notes sur la vie de du Bartas, par Colletet (Rev. de Gascogne, t. VIT, 1866).
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de mon alaigresse. Maïs pourquoy me peiné-je en vain d'entrer en excuses? Le peu d'artifice qui s’y trouve le vérifie assez. Je serai satisfait de ma peine moyennant que V. M. y remarque quelque estincelle de la joye que j'ay conceue pour l’heureus succez de vos affaires.
» Vostre tres humble et tres obeissant sujet
| » Du Barras.
» En mars 1590 » (1).
Après cette lettre, le doute n’est plus possible. Non seulement du Bartas y reste muet sur la part qu'il aurait prise à la victoire, mais certaines indications qu'il y donne ne permettent de lui en attribuer aucune. En s’excusant d'offrir au roi « un présent différé, » il le prie d’avoir égard aux circonstances dans lesquelles le poème a été fait : 1l l’a composé, dit-il, « parmy le bruit des ruines de ses maisons »; c’est une preuve assez concluante qu’il était fort loin du théâtre de la guerre; et cependant, quelle que soit la date de la lettre, dont le jour ne nous est pas indiqué, elle n’a pu être adressée à Henri IV que fort peu de temps après la bataille (2). D'ailleurs, ce que le poète dit de sa prompte allégresse indique suffisamment qu'il était, en écrivant son Cantique, sous l'impression toute récente et toute vive de la victoire. La nouvelle, sans nul doute, venait de lui en être apportée au Bartas même.
C’est quelques mois après que le poète mourut. Sainte-Marthe (3) le fait vivre jusqu'en 1591, de Thou jusqu’au mois de juillet 1590. « Comme il servait actuellement, dit ce dernier, à la tête d’une cornette de cavalerie, les chaleurs, les fatigues de la guerre, et en outre quelques blessures qui n’avaient pas été bien pansées, l’enlevèrent à la fleur de l’âge, au mois de juillet, âgé de 46 ans » (4). Il eut du moins le bonheur de mourir dans sa terre natale, comme nous l’apprennent Sainte-Marthe et G. Colletet, mais, dit celui-ci, « loin de la douceur et de la tranquillité des Muses » (5).
Telle fut la carrière de du Bartas. Ce qui frappe le plus vivement
(1) Collection des missions étrangères, t, 215. Bibl. nationale. (2) La bataille d’Ivry est du 14 mars.
(3) Éloges.
(4) Iist., liv. X, ch. IX, an 1590,
(5) Op. cit,
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dans cette existence si bien remplie, c’est la dignité de l’homme, le profond sentiment qu’il a de tous ses devoirs, l'harmonie intime que l'on remarque entre sa vie et ses œuvres. La franchise du poète est entière, et ce n’est pas peu de savoir, en lisant ses vers, que, s'ils manquent souvent de simplicité, ils sont du moins toujours sincères : un accent de conviction ardente anime toute son œuvre. L'homme vaut sans doute plus que le poète: mais le poète, sans compter son incontestable talent, emprunte aux vertus de l'homme une nouvelle valeur.