‹ La vie et les œuvres de Du BartasChapitre 5 sur 52 · AE EE · texte numérisé non relu

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Bacon, à qui elle est adressée, le brouillon d’une petite apologie, «tant je m'assure, écrit-il, que vous couvrirez mes fautes et imperfections »:; et il ajoute: « Vous avez droit de vie et de mort sur les enfants de mon esprit ». C'est ainsi que du Bartas essayait de suppléer à son isolement; et, si nous avions conservé sa correspondance, nous le verrions sans doute demander des conseils à d’autres amis, aux de Thou, aux du Plessis-Mornai, aux Pibrac. Mais le séjour à Paris qu’il avait projeté lui aurait été autrement profitable. En ne consultant que ses goûts, il n’eût jamais songé à quitter la Gascogne ; puissé-je, dit-il lui-même.

Puissé-je, Ô Tout-Puissant, inconnu des grands rois, Mes solitaires ans achever par les bois | Mon estang soit ma mer...

… Mon cher Bartas mon Louvre, et ma cour mes valets (1)!

C'est le soin de sa renommée qui l’attirait à Paris malgré son aversion pour les cours et les courtisans, c’est le vif sentiment qu'il avait des imperfections de son goût et de son langage. Au reste, les troubles civils l'empêéchèrent toujours de réaliser son dessein. Fervent huguenot, ami du roi de Navarre, le poète, malgré son désir de s’adonner tout entier à l'étude et à la poésie, ne manqua point à ses devoirs envers Dieu et son prince. Nous savons déjà qu’il prit part’aux guerres religieuses. Mais le futur Henri IV trouva aussi en lui un habile négociateur, et l’employa bien des fois à des missions de confiance. Le brave capitaine, le poète enthousiaste et exubérant était, semble-t-il, doublé d’un diplomate ; c'était du moins l'opinion de son maitre, qui se connaissait en hommes. Par une lettre du roi de Navarre à la date de janvier 1580 (2), nous voyons qu'il est député « devers M. de Montmorency pour le prier de choisir quelque gentilhomme catholique et l'envoyer au sieur de Terride pour par ensemble pourvoir à ce qui sera nécessaire. » Il s'agit ici des désordres « advenus en la sénéchaussée de Lauragois, et des maux qui s'y commettaient journellement, tant par ceux de la religion que par les catholiques. » Mais du Bartas n’était encore là qu’un

(1) fre Semaine, ch. III.

(2) Lettres missives de Henri IV. Berger de Xivrey, tome I, p. 266.

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courrier de confiance : il ne tarda pas à être chargé de négociations d’une tout autre importance (1).

Dès 1586, le roi de Navarre avait assez apprécié ses talents diplomatiques pour lui confier des missions considérables et délicates ; sa renommée d'habile politique fut bientôt solidement établie; à en croire Colletet, « la Cour le considérait comme un grand homme d'État » (2). Sainte-Beuve suppose qu'il aurait été au nombre des envoyés que le roi de Navarre dépécha en Allemagne dans le courant de l’année 1586, pour hâter la marche de secours promis et pour dissiper les bruits de trève qu'on avait fait courir (3). Mais nous n'avons trouvé aucune trace de cette ambassade.

Pour ses missions en Angleterre et en Écosse, les documents ne manquent pas. Il-y a cependant quelques points obscurs. Nous savons que du Bartas s’y trouvait en 1587, et, d'autre part, suivant l'historien de Thou, il venait de rentrer en France lorsqu'il mourut, en 1590. On doit donc admettre qu'il fit plusieurs voyages dans la Grande-Bretagne. Déjà, en 1583, la présence dans ce pays d’un envoyé du roi de Navarre était signalée à un des ministres d’Élisabeth ; du Bartas y était certainement en 1587, comme nous venons de le dire ; enfin, si nous en croyons de Thou, nous devons penser qu’il y retourna vers 1589 ; c’est même le seul moyen d'expliquer comment plusieurs témoignages, entre autres celui de l’exact Goujet, le font aller jusqu’en Danemark. En effet, si du Bartas était en Écosse vers la fin de l’année 1589, il dut peut-être joindre le roi Jacques VI, parti à la rencontre de sa jeune femme Anne, que des vents contraires retenaient sur la côte de Norwège. Mais on ne peut rien affirmer à ce sujet (4).

(1) Dans l’Inventaire des archives des Basses-Pyrénées (par M. Paul Raymond), nous trouvons quelques renseignements sur les rapports de du Bartas avec le roi de Navarre. Nous y voyons qu’en 1570, il acheta la justice de Monfort; qu’en 1580, il obtint du futur Henri IV une pension de 400 livres; qu'en 1583, il toucha ses gages comme gentilhomme servant; qu’en 1584, le roi de Navarre honora de sa visite la maison du poète; qu’en 15%5, il reçut diverses sommes pour sa pension et pour levées de troupes ; qu’en 1587, des frais de voyage lui furent soldés à deux reprises et notamment 150 éeus pour sa mission en Angleterre; qu’en 1588, les trésoriers du roi eurent à lui payer le montant de sa pension et une indemnité pour divers voyages ; enfin, qu’en 1589, il reçut 100 écus comme gentilhomme de la chambre. Il prenait ce titre depuis le 1er janvier 1585, où il l'avait reçu de Henri de Navarre, alors à Sainte-Foy. {Znvent. somm. des arch. des B.-P., série B, I, p. 200 à 300.)

(2) G. Colletet, op. cit.

(8) Tableau de la poésie au XVIe siècle, art, sur du Bartas.

(4) Haag, France prolest.

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Dans son grand voyage, celui sur lequel nous avons des renseignements certains et détaillés, du Bartas, accompagné par Henri de Sponde, qui lui servait sans doute de secrétaire, débarqua à Londres en mai 1587, et il resta en Angleterre jusqu’à la fin de juin. Nous voyons, dans une missive de l'ambassadeur Courcelle (1), qu'une des charges du poète était « de faire tous bons offices pour la royne d'Angleterre ». On sait d’ailleurs qu'il eut des relations personuelles avec Élisabeth ; c’est ce que nous montre la lettre adressée par lui en 158., au frère du chancelier Bacon, et dont nous avons déjà eu l’occasion de citer un passage. « Fondé sur l'opinion de vostre départ, j'avois prié M. de Nort, ministre de la Rochelle, de faire tenir à Messieurs vostre frère et de Cydné une lettre que j’eseris à la Reyne (2). Toutesfoys, adverty que vous faites arrest encore pour quelques jours à Bourdeaulx, j'ay pensé que par vostre moyen mes lettres seroit (sic) plus fidellement rendues. »

Mais la grande affaire du négociateur était en Écosse. Il y débarqua à la fin de juin. « L'occasion principale de sa venue, écrit l’ambassadeur de France à la Cour de Londres, M. de l’Aubespine-Chäteauneuf, est pour le faire passer en Écosse vers le roy qui jà par plusieurs foys l’avoit demandé au roy de Navarre, pour estre ledit roy d’'Ecosse si amoureux des œuvres dudit Bartas, qu'il en a tourné la plus grande part en vers escossois et a dit souvent que, s’il avoit ledit du Bartas près de soy, il s’estimeroit le plus heureux prince du monde » (3). Quelle était la mission dont Henri de Navarre avait chargé son envoyé? D’après un passage, d’ailleurs assez peu net, de Palma Cayet (4), du Bartas eut à s'occuper des négociations relatives au mariage de Jacques avec la sœur du Béarnais. D’autres documents, cités plus bas, établissent d’ailleurs, sans contestation possible, cet objet de la mission confiée au poète. Mais il y avait encore autre chose. L’ambassadeur de Courcelle, chargé par Henri III de savoir ce qu'il fallait penser des différents rapports qu'on lui avait faits à ce sujet, répond que l'agent du roi de Navarre était présent

(1) Fr. Michel, Les Écossais en France et les Français en Écosse. La lettre est du 16 août 1587.

(2) Élisabeth.

(3) Lettre écrite de Londres le 14 mai 1587 par l'ambassadeur de l’Aubespine- Chasteauneuf; citée par Fr. Michel, op. cit.

(4) Chronol. novenn., an 1598.

à l'audience de Jacques VI et qu'ils ont eu l’air de ne pas se connaître ; que du Bartas doit, avant tout, négocier le mariage du roi d'Écosse avec la sœur du Béarnais ; qu'il est aussi chargé de gagner la reine d'Angleterre, mais « non toutesfoys, ajoute-t-il, sans avoir recherché secours par deca, s’il l’eust pu obtenir, en faveur du roi de Navarre, ayant promis au laird de Wymes, avant son partement, qu'il seroit plus commode et méneroit à moindres frais cinq cens sauvages de ce royaulme qui pourront de beaucoup plus servir au roy de Navarre que ceux qu’il menoit avec lui » (1). Nous savons, par la fin de cette lettre, que du Bartas échoua dans ce second objet de sa mission.

Les Mémoires de James Melvil nous donnent des détails intéressants sur les négotiâtions du poète en Écosse. La princesse de Danemark avait été proposée en mariage à Jacques VI; une première ambassade envoyée d'Écosse fut séduite par l'accueil et par la beauté d'Anne; le roi en députa bientôt une seconde, mais il ne lui donna que des instructions très défectueuses relativement au mariage, ceux qui avaient du crédit auprès de Jacques VI ne souhaitant point d'alliance avec le Danemark. « À peine ces ambassadeurs furent-ils embarqués, raconte James Melvil (2), que M. du Bartas arriva à notre Cour, ayant appris que Sa Majesté avait de l'estime pour ses beaux ouvrages de poésie. [1 ne voulait pas avouer qu'il eût un ordre secret de proposer au roi le mariage de la princesse de Navarre, mais il dit seulement que le secrétaire du roi de Navarre, voyant qu'il voulait faire le voyage, l'avait prié d’en parler comme de son propre mouvement. Les bonnes qualités de M. du Bartas le firent bientôt considérer du roi, et il se mit si bien dans son esprit que, si les ambassadeurs avaient encore été dans le pays, on ne les aurait pas laissés partir pour cette fois-là. Néanmoins, le chancelier assurait M. du Bartas, à ce qu’il m'a dit lui-même, que le mariage avec la princesse de Danemark ne se ferait pas. Il le pouvait bien assurer, puisque nos ambassadeurs avaient un pouvoir si limité... Ils s'en retournèrent donc sans succès... Pendant qu'ils étaient en Danemark, M. du Bartas vint chez moi et me pria de ne pas refuser une commission que Sa Majesté avait résolu de me donner, qui était

(1) Lettre du 16 août 1587; citée par Fr. Michel, op. cit. (2) Mémoires, t. II, p. 246; édit. de Lyon, 1694, chez Jean Bruyset.

celle d'aller auprès du roi de Navarre et d'y voir la princesse, sa sœur... »

La mission (1) de du Bartas lui fut facilitée par l'accueil qu'il reçut du roi d'Écosse. « Cet auguste prince, dit Sainte-Marthe, ce prodige de toute force de doctrine et d’érudition, qualité qui n’est pas ordinaire en la personne des souverains, ne reçut pas seulement avec honneur notre du Bartas, il lui rendit encore tant de témoignages d’une sincère affection, que l’on ne saurait autrement souhaiter davantage, jusque-là même qu’il fit tout ce qu’il put à force de présents pour le retenir après son employ et pour l’obliger de demeurer auprès de sa personne » (2). Nous trouvons des détails plus précis dans une lettre de Hamilton, ambassadeur d'Écosse en Angleterre (3). « Du Bartas, écrit-il, doit prendre aujourd'hui congé de Sa Majesté et retourner à la Rochelle par le navire qui est à Dumbarton. Il a été très honorablement traité par Son Altesse depuis son arrivée ; car, non contente de le défrayer pendant son séjour et d'envoyer exprès un des meilleurs navires de ce pays pour le transporter sûrement, Sa Majesté l’a fait hier chevalier, lui donnant en même temps une chaîne d’or de mille couronnes au soleil, et à chaque personne de sa suite elle à fait présent d’une somme d’argent avec une tablette d’or représentant le portrait de Sa Majesté, sans compter nombre de haquenées et d’autres cadeaux de quelques-uns des nobles et des courtisans. » Dans une lettre, déjà citée en partie, de l'ambassadeur Courcelle, nous trouvons le passage suivant . « L'on m'a dit, Sire, que ledit du Bartas est pour s’en retourner incontinent après l’arrivée des ambassadeurs qui sont allés en Danemark... et qu'il se doit embarquer ès côtes d’West dans un navire que le roi a commandé être équipé pour lui, qui le doit rendre à terre à Bourdeaulx ou en quelque lieu des environs. Ce roi se remet audit du Bartas de dire de bouche au roi de Navarre son intention sur ce qu'il a traité, sans lui en rien demander par écrit. »

On voit par tous ces documents quels furent les objets de la mission que du Bartas remplit en Écosse, comment il s’acquitta de ces négociations et en quelle estime 1l fut tenu par Jacques VI, I faut

(1) Voir pour plus de détails Chambers (Domestic Annals of Scotland, t. I, p. 173- 15), et Calderwood (The history of the kirk of Scotland, t. IV, p. 638-640).

(2) Sainte-Marthe, Éloge de du Bartas.

(3) Datée du 30 août 1587.

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