‹ La vie et les œuvres de Du BartasChapitre 8 sur 52 · CHAPITRE III LA SCIENCE, LA RELIGION, LA POLITIQUE DE DU BARTAS · texte numérisé non relu

CHAPITRE III LA SCIENCE, LA RELIGION, LA POLITIQUE DE DU BARTAS

Les deux Semaines sont un véritable manuel de la science universelle. — L'érudition du poète n’est d’ailleurs que compilation sans critique : par respect pour l'antiquité, il répète les plus étranges fables que lui fournissent les écrivains anciens ; par respect pour la religion, il est hostile à certaines découvertes de la science. — La raison est, à ses yeux, l’esclave de la foi : sa science est bornée de tous côtés par la théologie. — I1 est le représentant de l’orthodoxie tradition nelle, et l’on trouve dans ses œuvres une exposition et une apologie complète de la religion chrétienne. — L'esprit du calvinisme s’y marque par leur caractère général et même par quelques passages où sa foi huguenote s'affirme hautement contre la foi catholique ; mais il n’a aucun trait du sectaire, et il évite toute espèce

de provocation. — Contraste entre d’Aubigné et du Bartas. — L'’ardeur des passions religieuses au xvie siècle fait ressortir sa modération toute chrétienne. — I1 porte le même esprit dans les discussions politiques. — Il admet toutes les

formes de gouvernement, suivant le caractère des peuples auxquels chacune d'elles s'applique. — L'idéal qu’il rève pour la France est une monarchie sage et libérale, contrôlée d’ailleurs et tempérée par des assemblées régulières : c’est le régime même dont il avait sous les yeux les heureux effets dans le Béarn et la Navarre. — Ecole politique à laquelle il se rattache. — Haute idée qu'ilse fait des devoirs de la royauté. — Sa haine pour la tyrannie.— On voulut faire de sa Judith une justification de l'assassinat politique. — La théorie du tyrannicide au xvie siècle : les traditions grecques et romaines, et les exemples bibliques. — Du Bartas, comme Coligny, tient pour légitime le régicide inspiré de Dieu; mais il n’a pas voulu, dans sa Judith, provoquer le poignard des assassins. — Son idéal politique ne se réalise qu'après sa mort : il aurait pu être le poète ordinaire de Henri IV en même temps que notre poète national, sous le règne de ce prince. — Patriotisme de du Bartas : ses vœux pour la paix, pour l'union de tous les partis, pour la grandeur et la prospérité de la France.

Si l'inspiration poétique de du Bartas est surtout puisée dans la méditation des livres saints, sa philosophie et sa science ne sont pas moins chrétiennes. À cet égard, nulle originalité en lui : philosophe ou savant, il est toujours l’apologiste d’une foi orthodoxe où le sentiment personnel se trahit, non par des vues particulières, mais seulement par le ton et l'accent d’une conviction profonde.

Savant, du Bartas embrasse, comme il a déjà été dit, toutes les connaissances de son temps. La gloire que ses ouvrages lui acquirent peut même s'expliquer en partie par l'intérêt alors tout nouveau qui s’attachait à tant de phénomènes dont il donne la description, à beaucoup des théories scientifiques qu'il discute ou établit dans ses

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poèmes. Les deux Semaines, outre leur mérite poétique, sont regardées comme un véritable manuel de la science universelle : on publia en Angleterre, dans les premières années du XVII siècle, une traduction du poète sous le titre suivant : À learned Summary upon the famous Poem of William of Salust, lord of Bartas, wherein are discovered all the excellent secrets in metaphisical, phisical, moral and historical Knowledge ; le tout, est-il dit, pour rafraîchir la mémoire des savants et pour aider à abréger les études des jeunes gentilshommes (1).

Sur certaines questions (2), telles que la formation des rivières (3) et les marées (4), du Bartas semble être en avant de son temps. Mais, en général, il ne fait que propager les théories reçues et officielles. Il défend, comme Jean Bodin, l'astrologie, et traite d’insensés ceux qui nient l'influence des astres (5). Il admet les quatre éléments qui, dit-il,

Ne sont pas composez, mais d’iceux toute chose Qui tombe sous nos sens plus ou moins se compose (6).

Non seulement il adopte toutes les erreurs de l’antiquité qui avaient cours de son temps, mais encore il recueille les contes les plus absurdes de Pline l’ancien, de Plutarque ou de ses autres guides scientifiques, et semble les regarder comme des articles de foi. Il parle d’une eau qui « esteint le brandon allumé et le rallume esteint » (7); de certains arbustes

Qui leur feuille féconde animent dans les eaux (8);

il eroit qu'un « vieil fragment de barque se change en des canards » (9) ; il raconte gravement que, si la scolopendre avale l'hameçon,

(1) Sainte-Beuve, Tableau de la poésie au XVIe siècle. (2) V. Haag, France protest., art. Saluste.

(3) Première Semaine, ch. 111.

(4) Ibid.

(5) Première Semaine, ch. IV.

(6) Première Semaine, ch. II.

(7) Première Semaine, ch. HI.

(8) Zbid., ch. VI.

(9) Zbid., ibid.

Aussi tost dessous l’eau Avec tous ses boyaux dehors elle le tire, Puis, franche de danger, tout bellement retire Ses glissans intestins, et fait que dans son flanc Un d’eux ne change point d'office ni de rang (1).

De même, lorsqu'une femme enceinte touche la racine du « pain de pourceau, » elle avorte sur la place (2). Le daim, en mangeant du « dictame indois, » ne se guérit pas seulement de la blessure qu'il a reçue, mais il « rejette » encore le trait sur celui qui l’en a percé (3). Dans sa « Semaine contre le sieur du Bartas, » Christophe de Gamon avait beau jeu pour critiquer la erédulité et les erreurs du poète. [1 lui remontre savamment et pédantesquement que les comètes « ne présagent rien, » et réfute en plus de deux cents vers ce qu’il appelle la « bourde du phénix. » Il y avait certes mieux à faire; mais, après tout, du Bartas est de son temps; cette fidélité aux traditions, même les plus fausses et les moins dignes de confiance, il la partage avec les meilleurs esprits du XVI siècle. L’érudition contemporaine n’est guère, en général, comme la sienne propre, que compilation sans critique.

Nous avons vu le poète répéter avec candeur, par respect pour l'antiquité, les fables les plus étranges qu’il trouvait chez les auteurs anciens ; par respect pour les dogmes chrétiens, il est hostile à certaines découvertes de la science, qu’il juge en contradiction avec la cosmogonie biblique. Il repousse le système de Copernic, qui n'avait pas encore été admis par l’Église, et en maltraite les partisans dans des vers d’une véhémente éloquence. Gamon (4) a beau lui faire observer que « son luc de la raison s’eslongne » : l’auteur des Semaines se défie de la raison, et le chrétien, chez lui, passe bien avant le philosophe et le savant. Ce qu'il veut, c’est, suivant sa propre expression, « ramer sur les flots paisibles d'une commune mer » (5); et le respect qu'il montre pour la tradition, pour l'opinion générale, à plus forte raison le professe-t-il pour l’autorité infaillible des livres

(1) Zbid., ch. V.

(2) Zbid., ch. III.

(3) Zbid., ch. IV.

(4) Il écrit sa Semaine vingt ans après la mort de du Bartas, à une époque où les découvertes de Copernic étaient bien plus répandues.

(5) Première Semaine, ch. IV.

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sacrés, d’où il tire toute vérité aussi bien dans l’ordre scientifique que dans le domaine moral et religieux. J'aime mieux, dit-il luimême,

J’ayme mieux ma raison desmentir mille fois Qu'un seul coup desmentir du Saint-Esprit la voix (1).

On ne saurait humilier plus bas cette superbe humaine contre laquelle Pascal s’élèvera avec une si vive éloquence. Ailleurs (2), le poète nous montre la Raison, belle de loin, mais difforme et hideuse de près, « menée en triomphe » devant le char de la Foi. C’est que la science, chez lui, est toujours au service de la religion comme son humble esclave. Il faut l'écouter quand, après avoir proposé différentes hypothèses -pour expliquer la forme de notre monde, il finit par recourir à « la puissance absolue de Dieu » qui « courbe la mer à l’entour de la terre velue » (3); c’est dans la volonté divine qu'il cherche toujours la raison dernière de toute chose. « Es feuilles véritables du double testament, » comme il le dit lui-même, consiste toute la philosophie du poète : sa science est bornée de tous côtés par la théologie. Christophe de Gamon trouve encore à reprendre jusque sur le domaine de la religion dogmatique ; il prouve contre du Bartas que l'essence divine ne peut être triple et une, que le monde ne fut pas créé dans l'infini d’un rien, que Dieu, contemplant son œuvre, ne saurait être comparé à un peintre; mais ses réfutations, d'ordinaire bien subtiles, ne portent en général que sur des points de détail : l’auteur des Semaines n’est pas moins, dans l’ensemble de ses œuvres, le représentant de l’orthodoxie traditionnelle. Toutes les croyances de l'Église chrétienne trouvent place dans ses ouvrages, depuis le péché originel (4), jusqu’au jugement dernier (5), sans oublier même la sanctification du dimanche (6). Non seulement il établit les dogmes, mais il prévient les plus petites objections des incrédules, comme, par exemple, celle que Voltaire devait reprendre plus tard en s’étonnant que l’Arche, dont les saintes Écritures nous

(1) Zbid., ch. II.

(2) Triomphe de la Foy.

(3) Première Semaine, ch. III.

(4) Éd. de 1611, p. 5.

(5) Ibid. p. 22.

(6) Zbid., p. 326.

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donnent les dimensions, ait contenu, outre Noé et sa famille, un couple de chaque animal créé.

Ainsi, l’on peut dire que les œuvres du poète renferment une exposition à peu près complète et une apologie générale de la religion chrétienne. Mais du Bartas était protestant. Quelle place le protestantisme tient-il dans ses poèmes? Faut-il voir en lui un sectaire comme d’Aubigné, ou plutôt un huguenot modéré et tolérant, comme il y en avait quelques-uns dès le XVI siècle? C’est ce que nous avons à examiner.

Du Bartas, ce point ne saurait être contesté, est un calviniste ardent et zélé. Nous en voyons la preuve dans toute sa vie, dans son rôle militaire et diplomatique, dans son testament même, où il lègue à l'Église réformée de Monfort « quarante escus d’or pour estre employés en usage prévu suivant l'ordonnance des conscistans d’ycelle. » C'est ce qui ressort aussi manifestement de toutes ses œuvres : « Peut-être, dit M. Sayous (1), est-il encore plus calviniste que Sainte-Beuve n’est disposé à le croire; il procède tout droit de Viret, qui lui a évidemment fourni une partie de sa science. » Sans nul doute, l'inspiration d’où sont sorties les deux Semaines a sa source dans l'esprit général de la Réforme. Il est impossible de ne pas reconnaître en ces poèmes la forte gravité, le docte enthousiasme, le goût de l’érudition sacrée, la morale rigide et parfois un peu pédantesque, qui sout à cette époque les caractères propres du protestantisme ; on y sent cette ferveur de conviction, cette verdeur de foi, qui, chez les poètes de la Réforme, font contraste avec l'indifférence intime du plus grand nombre des poètes catholiques, de ceux-là même qui trouvaient encore, comme Ronsard, de beaux et nobles accents pour défendre leur religion et leur Église. Bien plus, on peut citer dans les œuvres de du Bartas un certain nombre de passages où sa foi calviniste s'affirme hautement contre la foi catholique. Tels sont ces vers où il nous représente le vrai chrétien

. . . . Ayant la Foy pour voile, L'Esprit sainet pour nocher, la Bible pour estoille (2) ;

dans la Judith (3), il s'élève contre les apostats calvinistes ; dans un

(1) Études sur les écrivains de la Réformation. (2) Première Semaine, ch. I.

(3) Ch. III.

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