‹ La vie et les œuvres de Du BartasChapitre 9 sur 52 · ER · texte numérisé non relu

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chant de la seconde Semaine (1) il apostrophe, sans les désigner formellement, les catholiques « aheurtez à de rances erreurs, » qui ne veulent pas même ouvrir

Pour parler avec Dieu, son double testament ;

enfin‘ dans le Triomphe de la Foi, c'est bien à Rome qu'il s'attaque, lorsqu'il nous représente « la grande Paillarde »

Qui, sur sept monts assise, enivre de son vin Les Princes de la terre et la race bastarde.

Après de tels vers, il n’y a pas à s'étonner que les œuvres du poète aient été mises à l'index, comme nous l’apprend le jésuite Antoine Possevin, qui voudräit au moins en supprimer certaines parties (2).

Toutefois, quel que fût son zèle pour le protestantisme, et malgré les rares passages de ses poèmes où s’accuse une hostilité déclarée contre l'Église catholique, on peut dire sans hésitation que l’auteur des Semaines n’a aucun trait du sectaire. Si ses œuvres furent interdites par la congrégation de l’Index, c’est seulement en 1594. Tout d’abord, elles avaient été reçues avec enthousiasme aussi bien par les catholiques que par les protestants, comme autrefois les Psaumes de Marot. Elles furent « visitées » (3), avant l'impression, par les docteurs de la Sorbonne et parurent avec leur approbation. Bien plus, en Italie, dans les États du Pape, la traduction italienne de la Semaine fut autorisée par la censure ecclésiastique. C’est plus tard seulement que les poèmes de du Bartas se virent condamnés, non pas même pour la doctrine, à laquelle il n’y avait point à reprendre, mais surtout parce que les huguenots, s'emparant des œuvres de leur coreligionnaire, les tiraient tout entières à eux et en faisaient comme « le trophée de la Réforme » (4). Simon Goulart de Senlis et Pantaléon Thévenin commentaient les Semaines dans le sens calviniste ; nombre de traductions étaient répandues par les protestants en tous pays; on faisait du poète un polémiste, et de ses œuvres une machine de guerre. C’est ce que nous apprend G. Colletet. « Ceux

(1) 2e Semaine, Magnificence.

(2) Tractatio de Poesi et pictura ethnica, p.244, édit. de Lyon, 1595. « Legendus non est, nisi permissu S. R. Ecclesiæ, et aliquibus quidem.deletis. »

(3) Privilège du roi, 21 février 1578.

(4) Sainte-Beuve, op. cit.

es.

de la religion prétendue réformée, écrit-il, prirent comme à tâche de lire, de traduire et de commenter ses ouvrages, et de les faire réim-primer à l’envy par toutes les villes de France et d'Allemagne où ils estoient les maistres » (1). C'était donner ainsi aux Semaines un caractère qu’elles n'avaient ni par elles-mêmes, ni dans la pensée de leur auteur. Aucun écrivain religieux du XVI® siècle (2) ne prit plus de soin que du Bartas d’éviter toute espèce de provocation et de porter dans tous ses écrits cette modération chrétienne dont ne faisaient preuve d'ordinaire ni les protestants, ni les catholiques. L'esprit de concorde et d’apaisement pénètre et domine toute son œuvre. Combien de fois ne le voyons-nous pas demander à Dieu d’étouffer les passions religieuses qui ont suscité tant de guerres civiles? Depuis sa Judith jusqu’à son Cantique sur la victoire d’Ivry, il ne laisse échapper aucune occasion d'exprimer ce vœu ; et, chaque fois que sa pensée se reporte sur l’état présent du royaume, il donne des conseils de modération et de mutuelle tolérance aux deux camps ennemis dont il déplore ou maudit l’acharnement. Dans une préface à ses deux premiers poèmes, il se rend à lui-même un juste témoignage de cette réserve qui lui fait éviter non pas seulement toute parole malsonnante, mais encore tout sujet propre à exciter les passions. « Je m'assure, y dit-il, que tous hommes de bon jugement congnoistront que de propos délibéré j'ay obmis plusieurs choses pour n’aigrir par un style partial et envenimer les esprits des hommes de ce siècle, qui sont assez et trop aigris à cause des présentes controverses de la Religion : lesquelles je. desire de voir non seulement du tout esteinctes, ains mesme ensevelies sous un éternel oubly. » Cette ligne de conduite, il y resta toujours fidèle. Sans doute, la tolérance du poète ne s'étend pas jusqu'aux paiens et aux infidèles; ce serait trop lui demander. Il condamne avec rigueur (3) les sages de l'antiquité, qu'il nous montre marchant les chaînes aux pieds derrière le char triomphal de la Foi, les uns

S'arrachans les cheveux, se fondans tous en pleurs,

(1) Vie de du Bartas.

(2) Le jésuite Possevin (op. cit., p. 244) dit même de lui : « Catholicos excipiebat humaniter et quidquid scribebat, id ex Theologis Catholicis sumere conabatur. »

(3) Triomphe de la Foy.

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les autres, parmi lesquels Anaxagote et Socrate, Rongez cruellement d’un non-mourant soucy.

S'il veut que les catholiques et les protestants s'unissent, c’est pour les envoyer de concert exterminer les Tures (1). Mais les luttes religieuses entre chrétiens lui font horreur; et, se jugeant obligé d'y prendre part, il regarde aussi comme son devoir de les détester et de les flétrir.

Au XVI siècle, de tels hommes étaient peu nombreux. D’Aubigné, pour ne citer que le plus illustre des écrivains protestants (2), ne partageait point ces sentiments de modération qui font tant d’honneur à du Bartas. Au lieu d’être affligé du spectacle des luttes sanglantes qu'ont soulevées les passions religieuses, il est près d’en concevoir une sorte de fierté. Fanatique d'intrigues et de conspirations, le coadjuteur de Gondi aimait mieux être chef de parti qu’empereur de l’univers : d’Aubigné, lui, se sent au milieu des guerres contemporaines comme dans son élément propre; il n’en connait que le grand côté; elles sont pour lui une carrière tout ouverte à l’héroïisme, et l'éloge le plus grand dans sa bouche est celui qu’il adresse à un capitaine du temps en disant de lui: « C’est un homme digne des guerres civiles. » Du Bartas, au contraire, voit et déplore toutes les misères, toutes les calamités des luttes religieuses; le huguenot, chez lui, ne l'emporte jamais sur le chrétien.

Jusqu'au schisme de Luther, la doctrine de l'intolérance était demeurée à l’abri de toute contestation. Sans doute, la nouvelle religion apportait au monde les principes d’un droit nouveau : mais ils ne se dégagèrent pleinement que longtemps après le XVI siècle. A l’époque où vit du Bartas, le protestantisme, bien qu'il ait appris par expérience à connaître tout l'odieux des persécutions religieuses, revendique hautement pour lui-même le droit d’exterminer l'erreur. Vers le début de la Réforme, il y avait eu un moment unique et fugitif, où il pouvait sembler qu’elle s’opèrerait en paix dans le sein même de l'Église universelle : catholiques et protes-

{1) Voir notamment le VIe livre de Judith et le Triomphe de la Foy.

(2) Quant aux poètes de l’autre camp, on peut se faire une idée de leur tolérance en lisant le Discours sur les misères du temps et la Remontrance au peuple francais. où Ronsard prêche contre les calvinistes une véritable croisade d’extermination, el le sonnet bien connu où Baïf insulte au cadavre de Coligny.

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