CHAPITRE III
Un mot sur la Ligue. — La Ligue forézienne. — Prise d*Essalois. — Les deux sièges d'Espaly. — Journée du i8 septembre. — Suprême effort et arrestation. — Mort du duc de Nemours. — Seconde arrestation. — Retraite dans le Bugey,
La Ligue est née de la juste défiance inspirée aux catholiques par Henri III, prince incompréhensible, en certaines choses parlant et agissant en roi, mais en d'autres restant au-dessous de l'enfance, incapable de rien prendre au sérieux, léger de caractère, plus que léger de mœurs.
Organisée dès 1576 en Picardie, longtemps la Ligue avait fait peu de bruit. Mais le frère du roi mourut en 1584, et le droit de succession à la couronne se trouva subitement dévolu à un huguenot Ce qui pourtant était contesté; car c'était une question entre les légistes de savoir si, dans le droit traditionnel de la France, un hérétique était apte à monter sur le trône. Mais l'immense majorité des catholiques unis ne connaissait rien de ces arguties : Henri de Bourbon était huguenot et le péril était grand pour la foi. Qui leur ferait un crime de l'avoir pensé, et prétendrait que leurs alarmes étaient vaines, quand ils avaient sous les yeux l'exemple de l'Angleterre? La Sainte Union se démasqua, osa prendre les armes et commença à semer dans le pays des factums que la bourgeoisie lisait avidement, et dont les idées hardies descendaient jusqu'au peuple.
Après la mort de Henri III, la nation ne pouvait plus avoir contre son successeur, qui était un homme et un loyal soldat, les mêmes motifs de haine et de mépris. Mais le roi de Navarre était hérétique; la lutte continua donc entre les purs catho-
liques, n'admettant aucune transaction avec un calviniste, et les catholiques royaux ou politiques, temporairement alliés aux huguenots pour faire triompher le principe de l'hérédité dynastique.
La Ligue s'est soutenue par quatre forces : les armes, la diplomatie, la chaire et la presse. Dans cette mêlée, on ne voit d'abord que coups d'épée et batailles; mais la lutte des idées n'a pas été moins ardente, et c'est du moins une gloire de ces temps lamentables, d'avoir combattu pour des doctrines.
Pour défendre ses idées, la Ligue dut recourir aux soldats et à l'or de l'étranger, et c'est par là surtout que ce qu'il y avait de mauvais en elle devait périr; à la démocratie des grandes cités réclamant leurs vieilles franchises; à la féodalité provinciale qui se ressaisit à la faveur du désordre, chaque gouverneur se croyant à peu près roi dans sa province, chaque gengilhomme indépendant dans ses domaines.
Cette immense perturbation sociale n'alla pas sans licence et sans crimes. Mais si bien des éléments impurs se sont mêlés à la première conception de la Ligue, il faut cependant reconnaître que nos pères ont alors soutenu pour la défense de leur foi une lutte qui n'a pas manqué de grandeur. Et cette lutte a réussi, en ce sens du moins que la Ligue a fait triompher sa pensée fondamentale, la seule raison légitime de son existence. En deux mots, que voulait la Ligue? Un roi né ou devenu catholique; de fait elle a forcé Henri IV à entendre la messe de Saint-Denis. Le reste importe peu. Les menées espagnoles, les desseins particuliers de la maison de Lorraine, la féodalité renaissante, tout cela en effet a succombé; mais ce n'était pas la vraie Ligue française, la grande conjuration nationale pour forclore de la couronne un prétendant huguenot
Pendant ces longs troubles, chaque province et presque chaque village a son histoire particulière. Mais il y a des centres d'où partent le mot d'ordre, l'impulsion, le secours. Lyon est un des plus importants, et son action rayonne sur tous les pays d'alentour, aidée puissamment par la presse qui répand des centaines de pièces hostiles à la cause royale (1).
(i) Voir notre étude : la Presse politique à Lyon pendant la Ligue y Lyon, 1898, in-S". Nous reprenons ici quelques-unes des considérations générales
Lyon se déclara pour la Ligue le 24 février 1589. On vit alors ce spectacle d'une ville qui se constitue à peu près en république autonome, et s'arroge presque tous les attributs de la souveraineté. La commune entretient une correspondance active avec le pape, le roi d'Espagne, le duc de Savoie, les échevins de Paris, les villes et les nobles du Lyonnais et des provinces voisines. Elle lève des deniers, confisque au profit de l'Union les biens des huguenots et des politiques, prend des mesures militaires de salut public, fond des canons et des boulets, équipe des compagnies, les solde, les envoie au secours des villes en détresse. La nécessité sert d'excuse à toutes les usurpations d'autorité.
La ligue forézienne (1) se rattache par les liens les plus étroits à la ligue lyonnaise; ce n'est pas assez dire : elle en est absolument inséparable. A vrai dire, elle en a vécu de toute manière. Le Forez attend de Lyon la direction morale, les subsides en hommes, en munitions et en argent Rien ne se fait sans que Messieurs de Lyon soient consultés ou tenus au courant; on leur rend compte de tout, la correspondance est incessante entre le consulat, les municipalités foréziennes et les chefs militaires. Les grands seigneurs même plient devant ce pouvoir bourgeois : sur un soupçon, le consulat emprisonne M. de Saint-Chamond, et Anne d'Urfé, lieutenant général au gouvernement de Forez, subit quelquefois des remontrances impertinentes.
Les huguenots ne comptent pas dans le Forez; les politiques eux-mêmes sont d'abord peu nombreux, et presque toute la noblesse est ralliée à la Sainte Union. L'autorité est disputée entre Saint-Chamond et Anne d'Urfé, et leur mésintelligence fait quelque tort aux opérations du parti. Du reste, peu de grands mouvements, d'expéditions d'ensemble, mais surtout des petits combats qui ne décident rien, des villes prises et reprises, un canton tour à tour ravagé par les royalistes et les ligueurs. Le
que nous avons présentées dans cette étude et dans Pierre d'Epinac, Lyon, 1901, broch. in-8'.
(1) Le livre d'A. Bernard, les d*Ur/é (Paris, 1839. in-8«) est la base la plus solide de toute étude sur les guerres de la Ligue dans le Forez, dont il est loin cependant de nous donner le tableau complet. Voir aussi notre brochure : Episodes des guerres de la Ligue dans le Forez (Montbrison, 1901, in-8'»), ou déjà nous avons raconté la prise d'Essalois et Tentreprise d'Honoré d'Urfé pendant Tautomne de 1 594^
bureau des finances de Lyon veille à la perception de la taille et du taillon, et réussit passablement à faire rentrer les impôts. Le commerce est assez libre, parce que Lyon, ville marchande, tient avant tout à la sécurité des communications. Des trêves, assez mal observées, il est vrai, interrompent de temps en temps les hostilités, et de longs mois de paix permettent au laboureur d'ensemencer son sillon. Le pays est troublé, peu sûr, mais non pas en état de complète anarchie.
Quand les événements de la Ligue commencent à se dérouler dans le Forez, le chevalier d'Urfé n'a que vingt-deux ans; il est sans charge, sans titre officiel; la plupart du temps, son action personnelle a dû se perdre dans celle de son frère aîné, du moins jusqu'à l'année 1594. Cependant nous allons voir que son rôle n'a pas été sans éclat.
En 1 590, une armée conduite par le marquis de Saint-Sorlin, Anne d'Urfé et Saint-Chamond traverse le Forez, marche sur Charlieu, et y entre « de furie » le 4 mai, par la brèche du canon. Pendant ce temps, on a laissé à Honoré d'Urfé la garde de Saint-Etienne, ville déjà renommée par ses fabriques d'armes, et pour ce motif convoitée par les deux partis. Honoré est à Saint-Etienne le 2 mai, et de là il écrit aux échevins de Lyon qu'il presse Jean Hure, l'armurier, de finir les cuirasses dont il a besoin pour armer sa compagnie, qui s'achemine à Bourg- Argental (1).
Mais le duc de Ventadour venait de prendre Bourg- Argental. Les troupes royalistes marchèrent sur Saint-Etienne, qu'Honoré d'Urfé fut obligé de leur abandonner le 6 mai. Ils n'y restèrent que sept jours, ne jugeant pas cette place tenable; car les ligueurs, libres du côté de Charlieu, arrivaient par la plaine du Forez pour aller au secours du Puy. Honoré rallia son frère, et tous deux marchèrent vers le Velay.
Honoré d'Urfé, chassé de Saint-Etienne, ayant sous la main un petit corps d'armée, et voulant faire oublier sa mésaventure, avait, pendant les deux semaines environ qui lui restaient jusqu'à l'arrivée de son frère aîné, attaqué et pris le fort d'Essalois, dans le voisinage de Saint-Etienne (2).
(1) Cette lettre est imprimée dans A. Bernard, p. 384.
(2) Ce serait donc vers le milieu de mai. Il est possible cependant que ce soit un mois plus tard, en redescendant du Velay, qu'Honoré d'Urfé ait pris en passant le fort d'Essalois.
En cet endroit la Loire, avant d'étaler son lit sableux dans la plaine du Forez, serpente entre des coteaux abrupts, hérissés de rochers. Dominant un des brusques angles du fleuve, le plateau d'Essalois, qui paraît avoir été, du temps des Gaulois, un centre commercial d'échanger, portait un château récemment rebâti; il appartenait alors à M. du Bertrand, époux de Gillette Charles, qui après son veuvage se remaria à Richard Tardieu.
Nous ne savons rien des circonstances de la prise du château, un de ces mille petits épisodes dont est faite l'histoire de la Ligue dans nos provinces, et qui passa presque inaperçu. Il est certain toutefois, bien qu'Honoré d'Urfé ait prétendu plus tard avoir « en tout et partout observé les lois de la guerre «, que la prise d'Essalois avait été suivie du sac et de la dévastation du château.
C'était chose ordinaire : les du Bertrand et les Tardieu auraient eu bien mauvaise grâce de chercher querelle au chevalier d'Urfé, pour une affaire oti le zèle de ses gens avait un peu passé les bornes. Ils eurent cependant la naïveté de le faire; après l'apaisement des troubles, Gillette Charles et Richard Tardieu intentèrent un procès à Honoré, pour bris de meubles et autres menus exploits qu'ils estimèrent à la somme de 4 800 livres. Le souvenir de ce fait d'armes, le premier peutêtre de celui qu'on devait louer si souvent dans la suite d'associer les cultes de Mars et de Minerve, n'est arrivé jusqu'à nous que par des paperasses judiciaires (1).
Les époux Tardieu produisirent certaines lettres d'Honoré; celui-ci exhiba un acte donné à Péronne le 13 mai 1591, où le duc de Mayenne l'avouait de tout ce qu'il avait fait pour la cause de la Sainte Union, et particulièrement de la prise d'Essalois. Le procès fut évoqué au Conseil du roi, par-devant lequel, en vertu de lettres patentes, il fut permis à Urfé d'assigner Mgr le duc de Mayenne en recours de garantie, pour
(i) Lettres patentes de Henri IV, du \6 janvier i6o6, en original aux arcnives de Châteaumorand ; arrêt du Conseil, du 19 février 1609, qui met Honoré d'Urfé hors de cause et de procès, aux Arch. nationales, É. 20*, f. 295, et dans le mscrit franc. 18 175 de la Bibl. nat., f. 1 18 v*. L*arrêt mentionne d'autres pièces, spécialement deux lettres d'Honoré, dont une du 10 mai 1592, et une autre, sans date, à M. de la Valette, et une demande en requête du même, du 30 décembre 1605.
'' prendre le faîct et cause de l'exposant, ou du moings l'acquicter et indemniser de la poursuitte contre luy faicte ». Mais en vérité la réclamation des Tardieu ne pouvait avoir de succès. Tous les tribunaux de France n'auraient pas suffi à la réparation des méfaits commis pendant la Ligue; des amnisties avaient d'ailleurs couvert ces événements déjà lointains, et le duc de Mayenne avait obtenu du roi une déclaration solennelle d'oubli. Aussi par un arrêt définitif du Conseil, du 19 février 1609, Honoré d'Urfé fut-il purement et simplement renvoyé de la plainte.
Essalois pris. Honoré avait probablement traversé la Loire un peu en amont, et rejoint son frère sur le chemin du Velay (1). La ville du Puy était au pouvoir des ligueurs, mais grandement molestée par la forteresse voisine d'Espaly, dont la garnison royaliste lui faisait beaucoup de mal. Depuis des mois elle importimait de ses plaintes les échevins de Lyon, providence à laquelle on recourait de toute part (2). Quand on sut que Saint-Vidal, gouverneur de la province au nom de la Ligue, montait avec MM. d'Urfé et cinq ou six mille hommes, la joie fut immense parmi les bonnes gens du Puy. On alla bien loin au-devant des libérateurs, on leur baisait les mains: la ferveur religieuse, la haine politique, le sentiment de longues souffrances dont on espérait la fin soulevaient toutes les âmes. Mais ce premier moment d'enthousiasme passé, on commença à trouver lourdes les dépenses de ces gens de guerrelogés chez l'habitant, auxquels il fallait dix mille pains tous les jours, du vin clairet et des petits pois pour les chefs. Les marchands osaient à peine ouvrir leurs boutiques, de peur d'être pillés par ces soudards qui prenaient un ton menaçant
Cependant l'expédition fut très courte; les d'Urfé, arrivés au Puy le 28 mai, en repartirent le 8 juin. Les ligueurs s'emparèrent sans trop de peine du bourg d'Espaly, mais le château tenait bon. Après trois jours de canonnade, on signa au pont d'Estroillac un traité qui rendit pour quelque temps la paix au
(i) Sur les deux expéditions du Velay, voir les détails très précis donnés dans \es Mém. de Jean Burely publiés par A. Chassaing, Le Puy, 1875, in-4». Cf. Arnaud, Hist. du Velay, Le Puy, 1816, 2 vol. in-8*, t. !•'.
^2) Lettres aux échevins de Lyon, des 29 janvier et 23 mars 1 590, aux arch. munie, de Lyon, AA. 74.
Velay : les châteaux d'Espaly et de Monistrol devaient être remis à Saint-Vidal, tout acte d'hostilité cesser de part et d'autre, et les troupes des deux partis évacuer le Velay (1).
Après la soumission d'Espaly, Anne d'Urfé pensa à tenir la promesse qu'il avait faite aux ligueurs d'Auvergne d'aller à leur secours; il est probable qu'Honoré accompagna son frère dans cette expédition. Anne d'Urfé fut reçu comme en triomphe à Riom, s'empara de Vichy le 14 octobre, y mit une garnison, et le 23 novembre, passa avec le comte d'Auvergne une trêve qui devait durer jusqu'au 1" avril (2). Quatre mois, c'était beaucoup pour une trêve, et je serais bien surpris que celle-ci ait eu la rare fortune d'être respectée jusqu'au bout. En tout cas, le 1 9 ou le 20 juillet suivant. Brame, gouverneur de Cusset, sur lequel les ligueurs croyaient pouvoir compter, reprit Vichy aux royalistes. En ces temps, peu de consciences étaient à l'épreuve d'une offre avantageuse; aussi les chefs sont-ils en défiance les uns des autres, s'épient et se dénoncent
Dans ces obscures guerres de la Ligue, tout succès est précaire, tout est toujours à recommencer. Le Velay, qui paraissait pacifié au colnmencement de l'été 1590, ne tarda pas àpousseï un nouveau cri d'alarme. Saint-Vidal a été assassiné le 25 janvier 1591 à la Croix du pont des Trolhes, ses funérailles, auxquelles on a donné une splendeur extraordinaire, ont réveillé des haines mal éteintes, les représailles contre les royalistes ont été terribles; mais ils ont repris Espaly, la ville du Puy est en péril, tout est dans le désordre et dans la confusion.
En cette extrémité, les habitants du Puy s'adressent au duc de Nemours, à M. d'Urfé, aux échevins de Lyon qui décident de les aider.
Une seconde fois, une armée remonte la vallée de la Loire « pour le service du Roy et de la Saincte Union, n
Le 25 juillet, Anne d'Urfé est en vue du Puy, il rallie M. de l'Estrange et leurs troupes investissent Espaly. Trois jours plus tard, arrivent mille hommes d'infanterie et de cavalerie « pour
(i) Articles accordez , Lyon, Tantillon, 1590, in-8". (Ce traité est du
15 juin 1590.) ^
^2) Sur cette trêve, jusque-là presque inconnue, nous avons publié un article dans le Bull, de la Soc. d* Emulation du Bourbonnais , année '1908, P-5»-
hoster ceste maudicte vermine d'Espaly ,,, puis encore les compagnies de Chazeuil, et, le 9 août, un renfort conduit par le chevalier d'Urfé.
Comme toujours, ces capitaines armés pour la sainte cause catholique sont profondément divisés, car l'Estrange, Anne d'Urfé, Chazeuil prétendent tous au commandement en chef. Ils attendent on ne sait quoi avant de commencer l'action, tandis que les bourgeois et le peuple, qui se sont saignés à blanc pour fournir argent, farine, viande, vin et fourrage, disent tout haut que ces gens ne sont venus que pour les " manger tous vifz w. Quant au soudard, il profère " grandz menasses contre les habitans, grandz raniements et blasphèmes ». Ce fut bien pis quand survint un dernier renfort de miliciens étrangers, vraies brutes, qu'on essaya en vain de parquer par force au quartier des tanneries : " Tout, dit le chroniqueur du siège, s'est lissancyé à desroler et mal dire, que on n'auze bonnement sortir des maisons. »
Cependant, quand les chefs eurent sous la main des troupes suffisantes, l'affaire s'engagea sérieusement, et ces hommes sans discipline, la plupart sans convictions, se battirent avec fureur, par entraînement et habitude de métier. Les champs étaient couverts de cadavres, et, comme dit notre chroniqueur en son style expressif, « de Sainct Marcel à Espaly vous ussiés santy grand puneyse de soldatz mors ».
Le château d'Ëspaly capitula enfin; mais l'exaspération des gens du Puy contre cette garnison qui leur avait fait tant de mal était si violente, qu'au moment où les soldats, conformément au traité, évacuaient la place, quatre furent happés au passage et massacrés par la populace.
Le duc de Nemours arriva au Puy sur ces entrefaites. Le 27 août, dans la salle du chapitre de la cathédrale, il présida un grand conseil où assistèrent Anne et Honoré d'Urfé, et où furent prises diverses résolutions. Le 15 septembre, le duc partit pour l'Auvergne avec une partie de l'armée des ligueurs alors rassemblés dans le Velay.
On ne peut guère douter qu'Honoré n'ait été de cette expédition, car, dès le 25 septembre, le duc de Nemours récompensa son dévouement à la Ligue en lui donnant la seigneurie du Châtelard en Dombes. Il donnait ce qui n'était pas à lui, le pays de Dombes ayant un maître légitime, le duc de Montpen-
sier, dont les officiers firent d'inutiles représentations. Mais en Dombes comme ailleurs, Nemours suivait son système; il usurpait tous les droits souverains, disposant des places en faveur de ses partisans, levant arbitrairement des hommes et . des impôts, et prétendant même battre monnaie (1).
L'année 1592 se passa en Forez dans une paix relative: ^" Le pays estoit calme et les garnisons dans la retenue. »
Toutefois un fait important par ses conséquences marqua la fin de cette année. Le duc de Nemours, ayant pris Ambert, marcha rapidement sur Montbrison oii personne ne l'attendait; il y entra par surprise le 2 décembre et en expulsa la garnison d'Anne d'Urfé; cinq mois avant, il s'était fait ouvrir les portes de Vienne. Son plan apparaissait de plus en plus manifeste : sa pensée était, en entourant Lyon d'un cercle de places absolument à lui, de tenir cette grande ville à sa merci, de lui faire la loi, et même de détacher son gouvernement du reste du royaume, pour s'en faire un Etat indépendant.
Anne d'Urfé, député par la noblesse du Forez aux Etats Généraux de la Ligue, était revenu de Paris fort désabusé. Les divisions et l'impuissance du parti, les intrigues des Espagnols, ces motifs joints au ressentiment qu'il gardait au duc de Nemours pour son coup de force du 2 décembre précédent, le détachaient peu à peu de la Ligue, sans le conduire encore jusqu'à la reconnaissance du roi. Henri IV s'efforçait cependant de l'attirer à lui; dès le 28 janvier 1593, il lui avait envoyé des lettres patentes contenant abolition et oubli pour ,e passé, à la seule condition de faire sa soumission publique (2). Mais il hésita longtemps, n'étant plus franchement à la Ligue, et n'osant pas encore se déclarer pour le roi.
Pendant que cette conscience droite et loyale était dans ces perplexités, une révolution s'accomplissait à Lyon. Les Lyonnais croyaient avoir enfin compris que l'idée du duc de Nemours était de les assujettir à sa domination personnelle; ils voulaient bien combattre pour la Ligue, mais entendaient rester bons Français. Le duc traitait d'ailleurs avec arrogance
(i) J. Baux, Hist. de la réunion à la France des provinces de Bresse ^ Bugey et Gex^ Bourg, 1852, in-8*, p. 205 ; Bibliotheca DumbensiSy Trévoux, 18^4-1855, 2 vol. in-4% t. F, p. 495.
(2) Citées dans un arrêt du Conseil d'Etat du 10 mai 161 1 (Arch. nation., E. 30, f. 210).
ces bourgeois, « rodomonds de boutique »; il s'entourait d'étrangers qui lui avaient appris dix-huit secrets pour tirer l'argent du peuple; ses troupes campaient aux alentours de la ville, prêtes à y entrer, disait-on, pour bâtir une bastille qui briderait les Lyonnais. Mais ils prévinrent ses desseins avec une admirable résolution : " Quand nous avons veu nos remonstrances inutiles, dit un livret du temps, nous n'avons peu seigner du nez. Devions-nous retarder jusques à ce que les eschelles fussent présentées à nos murailles, qu'un soldat vînt planter une sentinelle au pied de nostre lict, que le Gascon et le Dauphinois prinsent le velours à l'aulne de leur picque (1)? ».
Le 18 septembre 1593, les barricades se levèrent toutes seules, et Nemours fut enfermé au château de Pierre-Scize. Ce n'est pas cependant ce jour-là que Lyon brisa les derniers liens qui l'attachaient à la Ligue : anti-nemouristes, oui; antiligueurs, pas encore. Mais il était aisé de prévoir que le reste n'était qu'une affaire d'un peu de temps; d'autant plus que la récente conversion du roi ne laissait maintenant aux catholiques modérés aucun prétexte pour refuser de se rallier à l'écharpe blanche du Béarnais.
La révolution du 1 8 septembre, avec son caractère de réaction incomplète contre la Ligue, répondait si bien aux sentiments actuels d'Anne d'Urfé, qu'il se hâta d'offrir ses services aux échevins de Lyon, n'ayant, disait-il, d'autre vue que de « maintenir la patrie en bonne paix „. Ces dispositions étaient aussi celles de la plupart des municipalités foréziennes et de la noblesse, et c'est ce qu'on appelait suivre le mouvement de Lyon : on acceptait ce qui s'était fait à Lyon, mais en reconnaissant toujours le duc de Mayenne pour lieutenant général du royaume, et sans aller encore jusqu'à se déclarer pour une alliance avec les purs royalistes.
Honoré d'Urfé que nous allons voir peu après, par une hardie chevauchée, faire une suprême tentative en faveur du parti nemouriste, paraissait alors acquis, comme son frère, à ces idées moyennes. Il avait même, en octobre 1593, donné un premier gage à des opinions moins intransigeantes et qui
(i) Discours en forme de Déclaration^ sur les causes des mouvemens arrivez à Lyon, Lyon, Pillehotte, 1593, in-8®.
le rapprochaient du royalisme, en défendant la petite ville de Sury-le-Comtal contre l'artillerie du marquis de Saint-Sorlin, frère et lieutenant du duc de Nemours. Le 19 octobre, M. de Saint-Chamond écrivait aux échevins de Lyon : « Ce jourd'huy le marquis de S*-Sorlin a passé la rivière de Loyre à guey, et, s'il ne change d'opinion, il debvoit ce jour mesme investir Surieu, où il ne trouvera que le chevallier d'Urfé, car le marquis son frère est saly pour aller quérir le secours. » (l) Anne et Honoré d'Urfé marchaient donc d'accord et défendaient encore la même cause.
Une nouvelle révolution lyonnaise acheva celle du 18 septembre : le peuple était las de la guerre, du chômage, des impôts, de la tyrannie municipale. Le lundi 7 février 1594, les barricades se dressèrent pour la troisième fois depuis cinq ans, et de bon cœur on cria : Vive le Roy! Vive la liberté françoisel Cette fête de la réconciliation du prince et des Lyonnais dura huit jours. Les volées des cloches, les salves d'artillerie, les fanfares de trompettes, les acclamations ne discontinuaient pas. Dans les carrefours étaient tables ouvertes; le peuple, ivre de joie, s'amusait à brûler des mannequins qui représentaient la Ligue sous la figure d'une sorcière.
Ces nouvelles furent très agréables à Anne d'Urfé qui, le 6 mars, écrit aux nouveaux échevins de Lyon : « Croyez que je suis entièremant à vostre disposition, puisque vous avez embrassé le service du roy. » Depuis quelque temps, il s'était ouvertement déclaré pour Henri IV, et avait été confirmé par lui dans la charge de gouverneur du Forez.
Quant au chevalier d'Urfé, ses dispositions étaient plus incertaines, car il n'avait pas iFormellement reconnu le roi et n'avait pas prêté le serment de fidélité. Cependant on se croyait sûr au moins de sa neutralité, et rien n'avait trahi son intention de recommencer la lutte. Au mois de juillet 1594, il était venu tranquillement à Lyon, au nom du comte d'Auvergne, traiter d'une négociation avec Bellîèvre (2), qui représentait Henri IV dans cette ville, et personne n'avait eu le soupçon qu'il méditât quelque entreprise.
(i) Arch. municip. de Lyon, A A. 37. Voir aussi A. Bernard, ouvr. cité, p. 3J1.
(2) Lettres de M, de BelUèvre au roi Henri IV (Revue du Lyonnais, nouv. série, t. XVII, p. 307 et suiv.).
Peut-être alors n'y pensait-il pas lui-même. Mais à ce moment-là survenait un événement imprévu, qui mit le désarroi parmi les royalistes. Le 26 Juillet 1594, le duc de Nemours s'échappa du château de Pierre-Scize. Les ligueurs — disons plus exactement les nemouristes — retrouvaient un chef aimé, brave, habile, fameux par la défense de Paris et d'éclatants faits d'armes. La guerre allait recommencer, et ils pouvaient croire que le succès n'était pas impossible.
Le duc, à peine évadé de sa prison et cherchant autour de lui des capitaines dignes de sa confiance, jeta les yeux sur le chevalier d'Urfé, qui n'avait pas engagé sa parole au roi et se croyait, en tout honneur, libre de son action. Il lui persuada que c'était le " sainct dessein du service de Dieu », et non l'ambition qui lui avait mis et lui mettait encore les armes à la main (1). Les brillantes qualités du duc exerçaient du reste sur l'âme généreuse d'Honoré une séduction à laquelle il ne résista pas. 11 faut lire le premier livre des Epistres morales pour voir à quel point il a admiré ce jeune prince de vingtsept ans qui avait déjà fait de si grandes choses : « Regarde quel beau théâtre a esté sa vie aux divers événemens des choses du monde! Quel de ses voisins n'a désiré et recherché son amitié? Et quel de ses ennemis n'a craint et fuy sa haine? De quelles grandeurs le désespéroît la grandeur de sa fortune? Quelles colonnes d'Hercule ne promettoit-il d'outrepasser? Nous avons veu sa fortune s'eslever comme le vol de l'aigle, etc. (2). »
Le duc de Nemours gagna donc Honoré d'Urfé à sa cause, et pour lui donner un titre officiel, il le nomma son lieutenant général au gouvernement de Forez, par ces lettres signées à Vienne le 30 septembre 1594 (3) :
(i) Epistres morales y liv. I, ép. 22.
(2) Liv. I, ép. 2.
(3) Charte originale, autrefois scellée, sur parchemin, aux arch. de Châteaumorand. Comme le bénéficiaire est appelé a le sieur d'Urfé » , on pourrait croire et nous avons cru d'abord qu'il s'agit d'Anne d'Urfé. Mais si on considère la date, les circonstances du moment et leur parfaite concordance avec ce document, il est certain que cette charte concerne Honoré d'Urfé. Quelle chance d'ailleurs aurait eu le duc de Nemours de séduire Anne d'Urfé enlui offrant la charge de lieutenant général,, quand celui-ci était gouverneur en titre du Forez au nom du roi, et cela au moment même où il combattait ostensiblement pour la cause royale? La rédaction matérielle de la charte a
Charles Emanuel de Savoye, duc de Genevoys et de Nemours pair et colonnel général de la cavallerye légère de France, gouverneur de la ville de Lyon, pais de Lionnois, Forestz et BeaujoUois, hault et bas Auvergne, Bourbonnois, haulte et basse Marche, Combrailles et bailliage de Sainct Pierre le Moustiers, à tous ceux quy ces présentes lectres verront salut.
Les grands, signallés et recommandahles services qu'a faictz au party de l'union des catholicques nostre amé et féal cousin le sieur d'Urfé en beaucoup d'occasions qui se sont présentées pour le bien et deffence de la relligion, et notamment depuis ces dernières guerres civilles, Nous ont faict cognoistre que pour pourveoir d'un lieutenant général et représentant notre personne et nostre auctorité en nostre dict gouvernement de Forestz, Nous ne pouvions faire eslection de s' duquel l'insigne vertu et tant de louables quallités quy le rendit plus recommandable que led. s' d'Urfé (sic).
Lequel, à ces causes, et pour donner occasion de faire croire à chacun que nous désirons en charges honnorables recognoistre lesd. hommes d'honneur et de vertu, comme il est, nous avons esleu. choisy, nommé et pourveu, et par ces présentes eslisons, nommons et pourvoions du tiltre et qualité de nostre lieutenant général représentant nostre personne et celle de monsieur le marquis de Sainct- Sorlin, nostre frère, audict gouvernement de Forestz. Auquel avons donné et donnons plain pouvoir, en vertu de nostre puissance, auctorité et mandement spécial, d'y mander et faire assembler en tous lieux, et quant bon lui semblera, tous les genz de guerre quy y sont et seront ordonnez, et les employer, ensemble l'artillerie et munitions, contre les ennemys de la Relligion Catholicque, appostolicque et romaine, pour la conservation de la province et entière restitution des places quy y pourroient estre détenues par les ennemys...
Mandons à tous cappitaines, chefz et conducteurs de gens de ^erre, gouverneurs, baillifz, seneschaulx, consulz des Villes, justiticiers, officiers et aultres qu'il appartiendra, estans souz nostre auctorité dans led. gouvernement de Forestz, porter aud. s' d'Urfé, en l'exécution des présentes, tout respect et obéissance qu'ilz feroient à nous mesme.
En tesmoing de quoy, Nous avons signé ces "présentes de nostre main, et faict mectre et apposer le cachet de noz armes. A Vienne, le dernier jour de septembre, l'an mil cinq cens quatre vingtz quatorze.
Charles de Savoye.
A cette pièce curieuse, il ne manque que la formule : " et de nostre règne le cinquiesme ». Le duc de Nemours agit en roi, dispose du Forez comme de sa chose propre, et donne à Honoré d'Urfé, de par son auctorité souveraine, ce que Henri IV a donné à un autre. Anne d'Urfé trouva naturelledû être confiée à un scribe qui, ne distinguant pas entre Honoré et ses frères, a cru qu'il suffisait de mettre le « sieur d'Urfé » .
ment très téméraire l'usurpation de son frère qui prétendait le supplanter, et son Discours au prince de Piedmont (1) porte la trace de son dépit Le « discord n de notre famille, dit-il,
Nous a tous pansé perdre, oultre un qui en est mort (2),
Que chacun espéroit, s'il vivoit davantage,
Qu'il seroit en sçavoir un très grand personnage.
Tant de son naturel il estoit studieux.
Aux petits comme aux grands ce mal est familier,
Quand un jeune cadet ^ sans aucune raison.
Trait (3) son frère ayné^ l'ostant de la maison.
Honoré d'Urfé n'avait pas attendu cette sorte d'investiture pour entrer en campagne. Dans la première quinzaine de septembre, choisissant le moment où Anne d'Urfé avait en partie dégarni de troupes le Forez pour les conduire au siège de Givors, il se déclara brusquement pour le duc de Nemours, leva les deniers des tailles royales, mit sur pied une petite armée, et se jeta sur Saint-Just-en-Chevalet et Cervières, qu'il faillit surprendre. La ville de Cervières était une des plus fortes positions du Forez et le rempart de la province du côté de l'Auvergne; aussi le péril de cette forteresse mit en grand émoi les royalistes.
Honoré, n'ayant pas réussi dans la montagne, se rabattit sur le Roannais, où il s'empara de plusieurs places moins importantes, il est vrai, mais d'où il pouvait surveiller le grand chemin royal, et gêner les relations de Lyon avec Paris et le centre. Voilà ce que nous apprend une lettre de Bellièvre au roi, datée de Lyon, 14 septembre 1594 (4) :
Sire, j'ay (5) receuz hier une lettre de Mons. d'Ornano, qui me dict que mons. le marquis d'Urfé estoit résolu de se défaire du gouvernement du Forestz... et ce mesmement à l'occasion des traverses que luy sont données par son jeune frère le chevalier d'Urfé, lequel n'avoit point faict de serement à vostre majesté, et s'estant contenu quelque temps sans se déclarer, a de nouveau prins les armes pour la ligue, levé les deniers de vos tailles; et s'acheminant led. s' marquis son frère aisné à l'armée de Gyvort, sond. frère le chevalier a failly à surprendre la place de Servieres et St-Just, qui sont deux des meilleures forteresses du païs de Forestz; et néanmoins a surprins
(i) Mscrit franc. 12^^87 de la Bibl. nationale
(2) Antoim
(3) Trahît,
(4) Bibliotl
(5) Il y a/iî dans le manuscrit,
(2) Antoine d'Urfé (voir plus loin).
(3) Trahit.
(4) Biblioth, nationale, mscrit franc. 15893, f. 173.
quelzques autres places au Roannois, qui incommoderont le païs et ceulx qui font le chemin de Paris... Sire, nous avons esté en une fort grand craincte à cause du bruit qui a couru de la surprinse de lad. place de Servières : il est très nécessaire de pourveoir promptement à asseurer ceste province.
Le danger signalé par Bellièvre n'était pas imaginaire. On voit en effet par une lettre de Henri IV au consulat de Lyon, du 14 novembre 1594, que les gens d'Honoré d'Urfé avaient arrêté M. de Riverie, pendant un voyage qu'il faisait à la cour pour le service du roi; un sieur Forestier fut aussi arrêté près de Roanne (1).
Il faut probablement rattacher à cette levée d'armes des incidents assez mal connus qui se passèrent vers cette époque dans le pays de Roannais, et la mort tragique d'Antoine d'Urfé, tué sous les murs de Villerêt le 1" octobre 1594.
La mort d'Antoine d'Urfé, évêque élu de Saint-Flour, celui de ses frères qu'Honoré aima d'une affection unique, a été très diversement racontée; mais voici, il nous semble, comment les choses se passèrent.
Antoine d'Urfé, venant de Paris ou d'Auvergne, avait fait une halte à Châteaumorand. S'en allant de là à la Bastie, et les routes n'étant pas sûres, il était accompagné d'une nombreuse escorte. Arrivé au pied des murs de Villerêt, à une lieue et demie de Roanne, il trouva le pays occupé par les troupes de son frère. Une dispute fortuite s'éleva entre les gens d'Honoré et les valets armés d'Antoine, et celui-ci s'étant avancé pour imposer la paix, une arquebusade tirée par un gendarme de son frère rétendit raide mort
Anne et Honoré d'Urfé et Loys Papon, leur ami, ont tous parlé de cet événement en termes vagues et pour ainsi dire énigmatiques, comme s'ils s'étudiaient à en dire le moins possible, et à cacher une douloureuse circonstance que, par un tacite accord, ils veulent laisser dans l'ombre (2).
L'entreprise d'Honoré n'eut pas de succès, mais elle apporta de grands ennuis à Anne d'Urfé. Bien qu'on ne pût équitable-
(i) Lettres missives de Henri /K, t. IV, p. 2 jo ; lettre de Saint-Chamond au roi, du 17 oct. 1594, à la Bibl. nation., mscrit franc. 25 194, f. z6.
(2) Il est probable qu'Honoré a fait allusion à cette circonstance douloureuse dans ses Epistres morales (I, 6) : « Outre ceux (mes malheurs) qui apparoissent à chacun, les plus violens sont ceux que je retiens en mon âme cachez, et desquels je ne fay part qu'à moy-mesmes. •
ment le soupçonner d'être de connivence avec le Jeune cadet qui avait tenté de prendre à ses dépens la première autorité dans la province, l'aventure de son frère le rendit suspect aux royalistes, et l'espèce de discrédit qui en rejaillit jusque sur lui fut une des principales raisons qui le décidèrent à renoncer au gouvernement du Forez, pour vivre désormais en « gentilhomme champestre u, ,
Allant pescher la truite ou bien l'ombre dorée, Chassant et bastissant, et composant des vers.
Il avait eu aussi de graves embarras avec l'administration financière, ayant cru pouvoir, vu la difficulté des temps, se dispenser d'une exacte régularité, et passer par-dessus la tête des officiers du fisc (1). Et enfin, pour tout dire, il est évident que Henri IV et ses conseillers ne tenaient plus du tout aux services du pauvre gouverneur : c'était un homme usé, regardé comme insuffisant. Bellièvre annonce au roi, avec une véritable satisfaction, que le marquis d'Urfé a l'intention de se démettre de son emploi : " Led. s' Marquiz est importun de corps, et son esprit n'est pas tendu à soustenîr le faix de ce gouvernement, attendu les affaires qui surviennent en ce temps, et les traverses qui luy sont données par les siens mesmes. On juge icy qu'il est à propos d'en traicter avec luy^ et que, se défaisant du gouvernement, il remecte la ville de Semères et autres places où il a pouvoir entre les mains de celluy qu'il plaira à Vostre Majesté d'ordonner (2). w
La démission était forcée, ou peu s'en faut. Anne l'entendit bien ainsi, et il garda contre le roi, qui avait si mal payé son zèle, une amertume qu'il a laissé percer dans son Himne de gentilhomme champestre :
Un prince t'a trompé, par trop d'ingratitude.
Nostre prince
Ne t'a point maintenu chef en ceste province, Comme il t'avoyt promis.
(1) Arch. nation., E. i6% f. 15 (arrêt du Conseil d'Etat du 15 janvier 1 598); archives départ, du Rhône, C. 530.
(2) Lettre de Bellièvre citée plus haut. Voir la réponse du roi dans Halphen, Lettres inédites du roi Henri IV au chancelier de Bellièvre, Paris, 1872, in-8", p. 105. — Anne d'Urfé résigna définitivement sa charge entre les mains de Henri IV pendant le séjour du roi à Lyon, entre le 23 août et le 24 septembre 1595.
L'équipée d'Honoré d'Urfé se termina à Feurs, au mois de février 1595, par une catastrophe inattendue: « Le 16' du dict moys, raconte un chroniqueur lyonnais, fut deffaicte la compagnie du Terrai qui avoit conspiré trahison contre la ville de Fur en Forestz, et disoit on que le chevalier d'Urfé avoit esté prins prisonnier, qui tenoit le parti de la Ligue (1). „
Mais toute cette affaire reste très obscure. Honoré fut-il pris à Feurs les armes à fa main? Fut-il attiré dans une embuscade? Arrêté au milieu des Etats de la province où il nouait des intrigues? Il nous a cependant parlé lui-même de sa captivité, ou plutôt de ses deux captivités, mais sans les distinguer clairement l'une et l'autre, et toujours en termes qui nous paraissent volontairement ambigus : « Regardons, dit-il, quelle a esté ceste vingtseptiesme année de mon aage. Le plus cher de mes frères, par sa mort, me marqua de noir le premier d'octobre. Incontinent le mois de février d'après me veid vendre à Feurs sous l'entreprise d'autruy. Les moindres blesseures ont esté deux prisons, l'une n'attendant entièrement l'issue de l'autre; et encor que toutes deux par trahison, l'une par mes ennemis, et l'autre par ceux que je tenoy pour mes amis... Juge par là d'où est venue la chasse que mon ennemi m'a faite. Je n'ay pas toutesfois esté pris à force, mais surpris à l'espère; autrement j'aurois honte de iça prise, au lieu que je n'ai regret que de sa perfidie. Il reste à satisfaire le désir que tu auras de sçavoir qui est celuy dont je plains la perfidie. Sçaches que c'est une personne qui a pensé
Pour se mettre en honneur, de se prendre à Ronsard,
et qui se voyant incogneu, a cru que brusler le temple de Diane le feroit renommer. Que cela te suffise, attendant que mon espée t'en rende plus claire cognoissance. Car c'est elle, et non pas cette plume, qui m'a esté donnée en partage pour marquer mes ennemis (2) ».
Il y a là des énigmes que je ne puis expliquer. Il semble
^i) Archives histor. du Rhône, t. XII, p. 170. — Peut-être rarrestation d'Honoré se rattache-t-elle de quelque manière à une conspiration qui, vers le 10 février 1 59J, «se brassoit sur Lyon par le roy d'Espaigne, les ducs de Savoye et de Nemours, pour surprendre la dicte ville » ilbid.). On fit une procession générale pour remercier Dieu d'avoir délivré la ville de cette trahison.
(2) Epistres morales, avis au lecteur, et ép. I, i et 5.
œpendant qu'à Feurs Honoré d'Urfé a été pris par les royalistes qui l'ont mis à rançon; rançon qui n'était pas encore payée (1) quand, six mois plus tard, il fut arrêté à Montbrison, ville cependant nemouriste, sur la dénonciation d'un homme qu'il regardait comme son ami.
La rançon du jeune et intéressant prisonnier fut payée au moyen de 3 000 écus que prêta Diane de Châteaumorand, par une obligation passée avec Jacques d'Urfé le 18 juillet 1597 (2), et il est stipulé que cette somme sera déduite des droits successoraux d'Honoré; ce sont ces droits qui constitueront son apport dans son contrat de mariage avec Diane de Châteaumorand. N'est-il pas évident qu'on pensait dès lors au mariage d'Honoré et de Diane, et qu'Anne d'Urfé était déjà résigné à l'humiliant sacrifice qu'on allait lui demander?
A peine libre, Honoré d'Urfé alla rejoindre en Savoie le duc de Nemours, dont les affaires étaient absolument désespérées. Après son évasion, il avait fait de Vienne son quartier général, le centre de ralliement de toutes ses forces, et y avait attiré trois mille mercenaires étrangers. Mais l'entrée du connétable de Montmorency dans le Lyonnais avait coupé court à ses desseins; les mercenaires mal payés lui firent défection : plus moyen de rien entreprendre. La trahison de Dizimieu, qui vendit Vienne à Montmorency le 24 avril 1595, porta le coup de grâce à sa fortune. Il se retira à Annecy, et ce fut pour y mourir le 15 août suivant d'une maladie inexpliquée, en pleine jeunesse: homme extraordinaire, de ceux que leurs qualités exceptionnelles semblent avoir prédestinés pour changer les destinées des peuples.
Urfé a raconté la mort de son maître dans une de ses Epistres morales (3). Nous en citerons une grande partie, soit parce qu'il a joué lui-même son rôle dans ce drame douloureux, soit parce que ces pages sont véritablement belles. Il sera facile d'y
(i) Je crois pouvoir entendre ainsi : « l'une n'attendant entièrement l'issue de l'autre ».
(2) D'après deux mémoires des arch. de Châteaumorand, mais dont l'un, le plus explicite, est aujourd'hui aux arch. de Léran (fonds Châteaumorand, A2, n^éy).
(^) Livre I*', ép. 9. — Cette lettre a été citée ou rappelée par plusieurs auteurs contemporains, du Verdier, de Thou, Palma Cayet, Etienne Pas-
Î|uier, etc. Balthazar de Villars l'avait copiée comme un modèle d'éloquence mscrit 1439 de la bibliothèque de Lyon).
reprendre un ton un peu déclamatoire, mais on y reconnaîtra du cœur, une émotion sincère, de la générosité, un jugement ferme, une manière grande et noble. Celui qui écrivait ces choses à vingt-huit ans avait déjà, et à un degré peu commun, la maîtrise de son art
Au sortir de ma première prison, j'allay en Savoye vers ce grand prince que nous avons suivy, qui peu auparavant y estoit venu de Vienne. Il avoit desjà souffert un très-grand assaut de son mal, et fut à tel terme que plusieurs l'avoyent tenu pour mort. Il sembloit que le ciel nous le voulut conserver encores, luy redonnant assés de force pour monter, à cheval et pour rejoindre ses troupes. Mais il fut en fm contraint de se retirer à Annecy (1), où il faisoit dessain de se guérir en repos. Mais hélas ! celui qui dispose de nous, ne voulant nous le laisser plus longtemps l'appella, après une très lonçue et inaccoustumée maladie.
Mais pour revenir à cette pitié dont je fus vaincu, au commencement, croyant son mal procéder de tristesse, je me figuroy qu'il seroit plus tost long aue dangereux. De sorte qu'attendant sa guérison, je me retiray près de là avec mon frère de Bussi (2), employant le temps tantost à la lecture, tantost aux promenoirs, et tantost a visiter ces grands rochers et agréables précipices des ruisseaux. Mais lorsque j'attendoy quelque nouvelle de sa santé, ne voilà pas un de mes amis qui m advertit qu'on ne lui espéroit vie. Quel tressant fut le mien, et quel desplaisir qui m'en demeura! Juge-le, Agathon, si jamais ce que tu as aimé a esté en telle extrémité. Je monte à cheval et ne prens repos que je ne sois près de luy (3). Je le treuvay tellement abattu par la perte du sang qu'on ne pouvoit luy estancher, qu'il n'avoit presque la force de lever les bras. Aussi est-il allé traçant ses derniers jours de son sang, et la dernière goutte a esté le dernier moment de sa vie.
Il avoit les yeux hâves et enfoncez, les os des joues eslevez, de sorte que la mâchoire, couverte seulement d'un peu de peau, sembloit s'estre retirée et abattue; la barbe hérissée, le taint jaune, ses regards lents, ses soufles abattus monstroyent bien à quel poinct son mal l'avoit réduit..
Sans mentir, Agathon, quand je vis ce schelette, les larmes aux yeux donnèrent tesmoi^age de mon peu de force. Est-ce là le Prince, disoy-je, qui naguère de son nom emplissoit tout le monde, et de qui la belle ambition ne pouvoit estre remplie que de l'univers?
(i) Selon Michallant, il y arriva le 25 mai (Les derniers propos de Jeu Monseigneur le Duc de Nemours y Ly on ^ Cl. Morillon, 1602, in- 12).
(2) Christophe d'Urfé, seigneur de Bussy. Honoré et son frère s'étaient probablement retirés à Virieu-le-Grand.
(3) Selon Ducis, Honoré vint « s'installer dans une villa sur la rive orientale du lac d'Annecy, pour se trouver non loin du duc de Nemours dans ses derniers jours » {Charles-Emmanuel de Savoie ^ dans la Revue savoisienne^ XXIII' année, p. 53 et suiv.).
Sont-ce là ces bras que tant de milliers d'ennemis ont si fort redoutez, et qui ne pouvoient redouter personne? Et cette voix que j'oy plaindre, est-ce celle-là qui donnoit tant d'espouvantemement aux ennemis, et tant d'asseurance aux siens?
Comme j'estoy sur ce penser, ne voilà pas ce Démon qui toujours m'accompagne, qui vint à l'oreille me respondre : Ce Prince, dit-il, que tu vois, ces bras, cette voix, et cette force que tu considères dans ce lict, ce ne sont point ces choses cjue toute la France craignoit ou aimoit si fort. Mais c'est l'esprit qui est couvert de ce corps, et duquel la grandeur se peut juger, non point par l'extérieur de ces membres que la foiblesse du mal tient impuissans, mais par l'intérieur de ses belles résolutions, dont ses paroles prennent leurs lumières si claires que, dans la nuict mesme de ses plus cruels travaux, elles reluysent et r'allument un beau jour. Considère auelle constance est la sienne à essuyer les larmes de ses serviteurs, les exhortant à la résolution de sa mort; cet esprit, invaincu durant sa vie, ne peut estre esbranlé car la plus prochaine horreur de la mort.
Ce fut donc le désir de l'oûir qui me portoit d'ordinaire près de luy, de la bouche duquel il ne sortoit plus des paroles humaines, mais des oracles. Et a fin que tu juges combien en un corps si malade il avoit l'esprit sain, oy, je te prie, ce qu'il me dit aussi tost que je fus de retour.
Il est vray, disoit-il, au commencement de mon mal, je me suis moy-mesme esmeu à pitié; il me fâchoit qu'au plus beau de mon aage il me fallût fermer les yeux et laisser mes chers amis. J'avoy veu le duc de Nemours estimé, honnoré et redouté; et considérant qu'il falloit si promptement laisser toutes ces choses, sans mentir j'avoy pitié de tant de chaleurs souffertes et de tant d'hyvers desdaignez pour cette gloire. Mais depuis recognoissant qu'en toute façon il faut partir, ô que je l'ay estimé estre favorisé du Ciel, puis qu'il luy est permis de s'en aller, non point à la desrobée ou à l'imporveue, mais disposé à son voyage. Laissons donc ce désir de mourir en une bataille pour nous signaler, car celuy qui meurt comme il doit ne se peut signaler d'avantage; et mourir de la main d'un soldat, c'est toujours estre inférieur en quelque sorte à un homme. Contentôns-nous donc d'avoir vescu jusques icy, et de n'avoir pas toujours vescu en vain
Dès lors qu'il se recognut en danger, il fit promettre aux médecins que, quand ils le jugeroient prS de sa dernière heure, ils l'en advertiroient. Et ayant sceu qu'il estoit en trèsgrand danger si la veine se r'ouvroit : Or sus, dit-il, il ne faut pas attendre l'extrémité : il vaut mieux avoir beaucoup de temps de reste, que s'il en manquoit un moment Et lors, après avoir fait ce que nous devons tous comme chrestiens, il joint les mains, et les yeux tendus au Ciel : J'ay, dit-il, autres fois este aussi près de la mort que le sçauroy estre à cett'heure, et la mesme prière que te fis, je te la fais encores. C'est, ô mon Dieu! que ta volonté soit faitte. Après il fit appeller son frère (1) et tous ses gentils-hommes qui estoyent pour lors près de
(1) Le marquis de Saint-Sorlin, après lui duc de Nemours.
luy; et les nommant tous par leur nom et leur disant le dernier adieu, les toucha tous en la main, à l'un luy recommandant une chose, et à l'autre le faisant ressouvenir de sa particulière affection... (1)
La peine qu'il avoit eu à parler luy fit venir une foible sueur par tout le corps. Il se tourne aux médecins : La sueur de la mort, dit-il, est elle chaude? Et luy ayant respondu que non : Nous avons donc, adjousta il, encores quelque temjjs à combatre. Sur cela la veine se vint à réouvrir. Voilà le sang qui lui sort en si grande abondance qu'il y en eut mesmes des gouttes qui lui passèrent par les yeux. Cognoissant alors qu'il estoit au dernier moment de sa vie, il fit apporter le crucifix... Lors il arresta de telle sorte les yeux sur les playes qu'il voyoit au crucifix que, quelque abondance de sang qu'il perdît, quels remèdes qu'on luy fît, on ne veit jamais qu'il les en retira...
Je te jure, Agathon, que le ressouvenir de ces choses m'efforce encores de telle sorte, que je ne puis m'y arrester sans fleschir encores un coup à la pitié. Permets moy donc de couper icy mon discours, puisque la poursuitte m'en couste autant de larmes que de lettres à l'escnre. Qu'il te suffise que je t'aye monstre le lieu foible de ma forteresse, sans me commander encores que j'y fasse la bresche. Et
Eour clorre ce fascheux ressouvenir, servons nous à ce coup de énèque. La mort, dit-il, est la seule qui prononce l'arrest diffinitif de ce que nous avons esté, ou non. Par elle donc juge quelle a esté la relligion, la vertu et la grandeur de courage de ce grand prince; et préparons nous de donner tel lustre à nos actions passées par nostre mort, que rien n'en demeure douteux.
Après avoir rendu les derniers devoirs au duc de Nemours, Honoré d'Urfé se hâta de revenir dans le Forez, sans doute pour rallier encore une poignée de soldats, et courir au secours de la ville de Montbrison, « bouclée » par les compagnies royales (2). Mais à peine fut-il rentré dans le Forez qu'il fut arrêté une seconde fois par un coup de la fortune dont les circonstances sont difficiles à comprendre. D'après une chronique du temps (3), Honoré prenant encore le titre de gouverneur du Forez " en la place du feu duc de Nemours, tenoit la ville et chasteau de Montbrison pour la Ligue w, c'est-à-dire pour ce qui restait du parti nemouriste, dont il était le dernier soutien. Et cependant c'est à Montbrison même, au foyer de la suprême résistance, qu'il est arrêté, et c'est de là, mais d'une
(i) Ici Urfé rapporte, probablement en les arrangeant un peu, les novissima verba du duc de Nemours.
S 2) Halphen, ouvr. citéy lettre du 29 juillet 1 595. 2) Dans A. BERNARD, Hist. du ForeZy Montbrison. 1855, 2 vol. in-8%
prison, que six semaines seulement après la mort de Nemours, le 24 septembre 1595, il date le premier livre de ses Epistres morales!
Que s'est-il donc passé? Des allusions à celui qui Ta trahi, et qui « se figuroit, dit-il, de se prévaloir de ma charge, si je demeurois les mains liées (1) », donnent lieu de conjecturer qu'il fut arrêté par les intrigues d'un compétiteur qui voulut le supplanter dans le gouvernement du Forez. Mais alors un pareil honneur, périlleux et tout nominal, n'était pas fort enviable et ne pouvait guère exciter de convoitises. Le parti nemouriste agonisait; il n'avait plus dans le Forez que Montbrison et quelques petites places sans importance.
Un accord passé le 12 décembre prépara le retour prochain de Montbrison à l'obéissance du roi. Quelques mois plus tard, il ne restait plus rien dans le Forez de ce grand mouvement qui avait été la Ligue, et dont le huguenot Agrippa d'Aubigné a dit lui-même " que la plupart des courages se trouvèrent élevés à un haut degré qui sentoit le juste et le glorieux ». La dernière entreprise d'Honoré d'Urfé avait été un acte de folie, car il était trop tard pour qu'elle pût réussir, mais un acte de folie héroïque. Il succomba et devait succomber dans cette lutte contre le sentiment public qui entraînait la France, fatiguée de discordes, vers le loyalisme monarchique; mais il y succomba sans y rien laisser de son honneur.
Délivré de sa prison, peut-être après la pacification définitive du Forez, dans les premiers mois de 1596, et n'ayant plus qu'à se faire oublier quelque temps, le chevalier d'Urfé quitta la France, et se retira dans les Etats du duc de Savoie.
(i) Epistres morales^ liv. I", ép. 5.