CHAPITRE IV
A Senoy en Bugcy. — Poésies religieuses. — Le Slreine : le sujet, la forme, le modèle, le succès. Le sens allégorique : Honoré d'Urfé et Diane de Chateaumorand. — Reprise de la Maurienne.
Notice bibliographique sur le « Sireine ,;.
Sorti de sa seconde prison, Honoré d'Urfé se trouva fort désemparé. Non pas qu'il ait failli devant sa mauvaise destinée; les Epistres morales montrent au contraire avec quelle fermeté il fit front au malheur : " 11 n'y a coup, pour aspre qu'il soit, écrivait-il, qui puisse m'entamer (1). w Mais ses blessures n'en saignaient pas moins cruellement.
11 avait vu ses espérances politiques ruinées par le triomphe définitif de la cause royale, et par la mort du prince à la fortune duquel il avait tout sacrifié. Déconsidéré auprès des sages par l'insuccès d'une équipée malencontreuse qui lui avait fait la réputation d'une sorte d'aventurier, trahi, vendu, rançonné, mal vu des siens qu'il avait compromis, plus que suspect au gouvernement du roi, abandonné d'une partie de ses amis, plaint plutôt que secouru par les autres, malade, sans asile enfin, il chercha un refuge dans le Bugey, qui appartenait encore au duc de Savoie, son parent. Là, du moins, dans cet exil volontaire ou peut-être forcé, il trouverait, avec la sécurité, le temps de se ressaisir et de recommencer sa vie manquée.
Avec ses très modiques ressources il acquit, à deux petites lieues de Virieu-le-Grand, dans la paroisse de Ceyzérieu, une maison à laquelle je n'ose donner le nom de château, et une petite terre qu'il unit plus tard à son marquisat de Valromey.
(i) Liv. !•', ép. 9.
On appelait le tout Senoil ou Senoy (1) ; Tendroit était écarté; il n'en convenait que mieux à l'état de son âme, dont on jugera par ce billet mélancolique qu'il écrivit à Hugues Fabri, le 26 septembre 1596 (2) :
Monsieur, je vous suy grandement redevable pour Taymable accueil, les contentemens et les bons offices qu'en mon délaissement et ma maie fortune j'ay reçues de vous en mon arrivée en ce pays.
Votre lettre est venue me prendre en ma maison de Cenoyl, oii je prends retraite et repos, et courre, quand le veut ma défaillante santé, dans les rochers et bois où je me plais en mes douleurs. J'ay bien eu joye de la lignée que Dieu vous a prestée; faictes entier estât de moy ; je ferai tout ce que me sera possible pour vous faire service.
D'Urfé.
Autant que j'en puis juger par la rareté des informations sur cette périodie obscure de sa vie, Senoy fut le séjour ordinaire d'Honoré d'Urfé jusqu'à son mariage; il y finit, le 1" juilllet 1599, une copie du Sireine, et, le 25 août suivant, y acheva le premier livre de la Savoisiade. Non pas du reste tellement confiné en son ermitage, qu'on ne le vît aussi à Virieu-le-Grand, à Ripaille, à Chambéry, à Turin et même à Milan où, le P' janvier 1599, il adressa des vers au duc de Savoie pour ses « Estreinnes (3) w. Il y a grande apparence que le 25 septembre 1596, il avait été présent à l'oraison funèbre du duc de Nemours, prononcée à Notre-Dame d'Annecy par Michallant, aumônier et confesseur de celui qu'Urfé avait tant admiré et aimé (4).
C'est très probablement à Senoy qu'Honoré d'Urfé écrivit, vers 1596 ou 1597, au plus fort de la crise morale qu'il traversait alors, la plupart des poésies religieuses imprimées beaucoup plus tard, à la suite d'une édition du Sireine (5).
(1) On me dit qu*il ne reste rien de la maison quelque temps habitée par Une. — L'inventaire du château de Virieu mentionne, mais sans aucun détail, 32 pièces concernant l'achat de Senoy et dépendances.
(2) Communiqué par M. Albert Callet.
(3) Biblioth. nat., mscrit franc. 12486, f. 61. — Remarquons, pour n*y plus revenir, que ce mscrit contient, du f. 56 au f. 61, entre le Sireine et la Savoisiade f des Mélanges en vers d'Honoré d'Urfé.
(4) Publiée à Paris chez Jean Gesselin, 1 60 j, in- 12, 88p. — A la p. 30, Torateur s'adresse aux gentilshommes, capitames et soldats présents à la cérémonie.
(5) Et sans la participation d'Honoré d'Urfé, d'après le Mercure galant^ juin i68j.
On y trouve une paraphrase du Cantique des Cantiques^ des imitations des psaumes sans grand mouvement ni relief, des prières, des stances pieuses, des méditations chrétiennes. Nous ne faisons pas, nous l'avouons, beaucoup de cas des vers de M. d'Urfé. Cependant, si on compare ces poésies à celles de ses contemporains, par exemple à celles que le Forézien Antoine du Verdier insérait comme des modèles dans sa Bibliothèque française, il serait injuste de leur refuser quelque mérite. On peut même lire dans ce recueil des pages qui ne sont pas sans ampleur et sans style, telle que cette belle Prière du matin :
Grand Prindpe de tout, Soleil dont les lumières Vont donnant la clairté au grand flambeau du jour. De tes divins rayons désille mes paupières, Et me rends esclairé des feux de ton amour.
Esprit sainct et sacré, dont les divines flammes Dissipent les erreurs dont nous sommes couverts, Donne jour à nos yeux et Tamour à nos âmes, Pour chanter la grandeur du Roy de l'Univers.
Grand Dieu! que les effects de tes faicts sont estranges!
La terre t'appartient, ouvrage de tes mains,
Et ce palais d'azur, la retraitte des Anges,
Fut basty de tes doigts pour le bien des humains.
Oste donc de nos yeux ce bandeau d'ignorance Qui entretient la nuict de nostre aveuglement, Et comme le soleil à parestre commence, Ce soit pour t'adorer et craindre seulement.
Le principal intérêt de ces poésies religieuses n'est pas cependant dans les bons vers qu'on a le plaisir d'y reconnaître de loin en loin, mais dans ce que nous appellerions aujourd'hui leur valeur documentaire et autobiographique. Soit qu'Urfé médite sur les vérités chrétiennes, soit qu'il fasse devant Dieu son examen de conscience, soit surtout qu'imitant très librement les psaumes, il applique à lui-même, en les précisant, les idées, les sentiments, les situations morales du texte sacré, il nous entretient souvent de lui et du moment critique de sa vie.
Qu'on lise ces poésies avec attention, on y reconnaîtra d'évidentes allusions à son « corps languissant «, au trouble de son âme, à sa révolte contre l'autorité de son frère
aîné, à ses mécomptes, à cet « ennemi » qui Ta trahi, aux violences mal assoupies du ligueur :
Recherchant les débats, le discord, la querelle,
{e me suis emporté à mille passions...
Men que du sang d 'autrui ma main ne soit souillée, {'ay couvé la fureur et la haine en mon cueur, Lt de meurtre et de sang mon âme travaillée, Rien n'a pu assouvir sa mortelle rancueur.
Et le voilà, après avoir joué un rôle hasardeux, le voilà exilé du Forez, jeté dans un coin inconnu du monde, renié par bon nombre de ceux qui se disaient ses amis:
En mon affliction un chacun m'abandonne, Et ceux qui me suivoient en ma prospérité.
Voyant, bien loing de moy, l'ennuy qui m'environne, Me refusent secours en ma calamité.
Vers le même temps où Honoré d'Urfé versait dans ses poésies religieuses ses déconvenues et ses amertumes, il achevait à Chambéry, le 24 novembre 1 596, son poème du Sireine, commencé depuis longtemps. Il le publia plus tard avec des additions et des changements, mais la première édition est encore inconnue (1).
Rien de plus simple que le plan de cette nouvelle d'amour, partagée en trois livres : le Despart, \ Absence et le Retour.
Au royaume de Léon, le long du rivage du « doux Ezla », et près de la Fontaine des Aliziers, le berger Sireine et la bergère Diane se sont vus, se sont aimés, et se sont juré, avant le départ de Sireine, une éternelle fidélité.
En effet Sireine est obligé de quitter le pays de Léon et de passer la mer, pour aller garder les troupeaux de son maître sur les bords de l'Eridan. Cependant qu'il est tout consumé de ses regrets, un messager lui apporte une lettre de Diane : leurs amours sont en péril, Diane est sollicitée par sa mère d'épouser Délio, berger riche, mais sans autre mérite. Pour éviter un si vulgaire dénouement, elle supplie son amant de hâter son retour :
Revien, berger, et te souvien Qu'Amour, grand Dieu! te le commande.
Sireine s'embarque; il est trop tard. Sur le vaisseau même, le récit d'un passager lui apprend que Diane, constante en son
(i) Voir, à la suite de ce chapitre, la bibliographie du Sireine^
6o LA VIE ET LES ŒUVRES D'HONORÉ D'URFÊ
amour, mais encore plus fidèle à ce qu'elle croit être son devoir, est sur le point de consommer son douloureux sacrifice. Quand Sireine, après divers incidents, revoit les bords de l'Ezla, tout est fini, et Diane s'est laissé traîner plutôt que conduire aux autels. Diane aime encore Sireine, mais elle ne le verra plus.
Comme on en juge par cet aperçu, une leçon de moralité banale et terre-à-terre — mais, Dieu merci! l'humanité vit de cette morale terre-à-teire - se dégage de ce poème. L'amour est chose belle et grande, mais il doit céder le pas devant la raison et la convenance; et ici la raison c'est pour une fille vertueuse, en matière de mariage, de suivre le vouloir de ses parents. Le cœur peut protester contre cette tyrannie de la morale usuelle, mais à condition que le monde, et même le laid et ridicule Délio, n'en sachent rien.
Dans cette fable si unie, circulent quelques personnages secondaires, le vieux berger qui a nourri l'enfance de Sireine; Silvan, son rival en amour et cependant son ami;Selvage, confidente de Diane, chargée de prêcher la cause de l'honneur féminin, de la vertu et de la raison telle que l'entend le monde; enfin un groupe gracieux de trois nymphes chasseresses qui s'intéressent aux malheurs de nos amants. L'intervention de ces demi-divinités et des souvenirs mythologiques donnent aux rives de l'Ezla l'aspect d'un paysage un peu arcadien, moitié réel et moitié imaginaire. Sauf les descriptions, parfois mignardes et qui se prolongent trop en détails (1), l'œuvre est presque tout entière en dialogues, monologues, discours, lettres - qui sont encore des discours - reliés par un léger récitatif.
Le Sireine est un épisode de la vie pastorale idéalisée. Par le cadre, la condition des personnages, leurs idées, leurs aventures, leur culture même qui les élève au-dessus de leur état (2), cet épisode annonce ceux de VAstrée. Je ne serais pas surpris qu'Urfé l'eût détaché de cette ébauche de VAstrée qui était déjà écrite, et qui précéda d'environ vingt ans l'impression de la première partie. Mais la psychologie du Sireine est encore rudimentaire, si on la compare aux fines analyses de VAstrée.
Les vers ont de la grâce, de la fluidité, de la mollesse aussi,
(i) Au début, par exemple, la longue description du costume de Sireine. (2) Diane a « un esprit si gentil, qu'il ne ressent rien du village » .
DE LA LIGUE AU MARIAGE 6i
avec d'étonnantes négligences, des effets puérils, d'énormes fautes de goût :
Ainsi discouroit ce Berger,
Au mesme temps qu'un messager,
Que sa Diane lui envoyé,
Des lettres luy donna; (mais non),
C'estoient des amours soubs ce nom,
Dont mesme le papier flamboyé!
L'auteur a adopté une forme métrique assez singulière. Tout le Sireine est partagé en sixains ou stances de six vers, uniformément de huit syllabes, dans la forme des Mimes de Baïf. Cette coupe, qui serait d'une intolérable monotonie dans un grand poème, ne choque pas trop dans une œuvre si courte.
Urfé n'a pas cherché à faire mystère de la source à laquelle il avait puisé l'idée de son poème. Il a pris dans la Diana de Montemayor (1) jusqu'au nom de ses personnages, Sireine, Diane, Délio, et comme Montemayor, il a situé l'action principale sur les bords de l'Ezla. Cela est d'autant plus digne d'attention, que rien n'était plus facile que de dissimuler l'emprunt; car l'action du Sireine est aussi simple que celle de la Diana espagnole est compliquée d'histoires épisodiques; et au reste, les aventures de Sereno et de Diana, séparés par les artifices magiques d'une prêtresse, ne ressemblent que d'assez loin à celles de Sireine et de Diane. On peut donc soupçonner là un calcul, et ce n'est pas sans dessein, on peut le croire, qu'Urfé a tenu à afficher un emprunt qu'il lui était si aisé de cacher (2).
Le Sireine obtint un grand succès; il eut au moins onze éditions. Les qualités de ce petit ouvrage, plus agréable que fort, n'y furent peut-être pas pour grand'chose. Presque toutes les éditions s'échelonnent de 1615 à 1619, c'est-à-dire au moment où commençait l'engouement pour VAstrée. La vogue du roman donna alors un regain de succès au Sireine^ œuvre bien inférieure, mais qu'une évidente parenté rattachait à VAstrée.
(i) Urfé pouvait lire la première partie de la Dïana, soit dans la langue originale, car il connaissait tort bien l'espagnol, soit dans la traduction publiée en 1578 par Collin (Reims, petit in-S"), et réimprimée en 1587 dans l'édition des trois parties donnée a Paris, par P. Bonfons, in- 12.
(2) Voir plus loin l'explication de ce calcul.
Le Sireinesiété imité par le poète bourbonnais Jean de Lîngendes, dans les Changementz de la bergère Iris (1). Non seulement Lingendes a pris à Urfé la division métrique en sixains octosyllabes, mais encore les malheurs du berger Philène, dont la maîtresse aussi a cédé aux sollicitations de sa mère en épousant un indigne rival, rappellent ceux de l'infortuné Sireine. Comme pour mieux établir cette filiation littéraire, Urfé a fait à Jean de Lingendes l'honneur de mettre, en tête du premier chant, des stances spirituelles, mais subtiles et maniérées.
Au berger Philène.
Amant qui d'une Iris regrettes l'inconstance, Et qui de son erreur vas les autres blasmant, Ayes ou plus de cœur ou moins de sentiment.
Te servant du despit ou de la patience.
Oublie ton amour ou souffre ton outrage; L'un est de vray amant, l'autre de généreux.
Si tu n'es courageux, sois au moins amoureux, Et si tu n'es amant, sois homme de courage.... Etc.
En 1619, un poète encore inconnu, qu'on a cru jusqu'à ces derniers temps être François Maynard, fit imprimer à Tournon un poème d'une écriture facile, le Philandre (2); qui raconte des histoires de bergers et de bergères; la coupe métrique est encore celle dont s'étaient servis Urfé et Lin-
(i) Les Changementz de la Bergère Iris, Paris, Toussainct du Bray, 1605, in- 12. Ce poème a eu d'autres éditions. — Sur Jean de Lingendes et sur Etienne Bournier dont nous parlons plus loin, voir H. Faure, Antoine de Laval et les écrivains bourbonnais de son temps. Moulins, 1870, in-S"; E. Bouchard, Poètes bourbonnais, Moulins, 1870, gr. in-8'; R. de Qui- RIELLE, Bio-biifliographie des écrivains anciens du Bourbonnais^ Moulins et Paris, 1899, gr. in-8'.
(2) Tournon, C. Michel, 1619, in-24. Réimpr. à Genève, 1867, in-12, et dans les Œuvres poét. DE Fr. Maynard^ publiées par Garrisson, Paris, 1885-1888, 3 vol. m- 16, t. II. — M. Martmon paraît avoir prouvé {Rev, d'hist. littér. de la France^ 1908, XV année, p. 495) que le Philandre ^ jusque-là attribué à Maynard sur Tautorité de Pellisson, n'est pas de lui. On peut ajouter à ses arguments que le Philandre ne figure pas dans Téd. des Œuvres àe^ Fr. Maynard, Paris, 1646, in-4', qui ne contient pas même la moindre allusion à ce poème. Gomberville dit, il est vrai, dans la préface que l'auteur « a supprimé un grand nombre d'excellentes pièces ». Mais Gomberville semble ne parler que des épigrammes supprimées. Et pourquoi Maynard, pour la publication du Philandre, serait-il allé chercher un éditeur à Tournon ?
gendes. Dans les œuvres de Vauquelin des Yveteaux (1), ce gentilhomme berger qui, dit-on, se promenait dans les allées de son jardin avec un hoqueton et une houlette, on trouve une imitation à peu près littérale de la scène de la séparation du Sirelne. Enfin le thème du Départ funeste de Rampalle (2) est presque semblable à celui du Sireine. Le berger Filinte a depuis son enfance, pour Amarante, une amitié qui avec les années s'est changée en amour; mais son père lui défend de la voir, et lui ordonne de quitter le pays pour un temps. Il part après des adieux déchirants à Amarante, et bientôt il apprend qu'elle est morte, consumée par l'amour.
Le Sireine a-t-il un sens allégorique et personnel? Le héros de cette aventure, est-ce Urfé lui-même, Diane, une femme qu'il a aimée et dont il a été séparé par le mariage de sa bergère avec un Délio?
C'est toute la jeunesse intime d'Honoré d'Urfé qu'il s'agit d'expliquer; et nous examinerons ailleurs si, continuant l'allégorie dans VAstrée, il y a romancé l'histoire de ses amours. Mais ne perdons pas de vue que la question ne comporte pas des précisions absolument rigoureuses. Urfé avait trop de tact pour découvrir au public le mystère de sa jeunesse; il s'arrête au point où l'allégorie tournerait à la biographie directe, et déguise les choses par un mélange de vérités et de fictions.
Avant d'essayer de résoudre le problème du Sireine, il faut exposer le récit qui a été fait par Patru et par Huet, et par vingt autres après eux, sur les origines du mariage d'Honoré d'Urfé avec Diane de Châteaumorand. Voici donc, en deux mots, le fond commun de ce récit traditionnel.
Pendant qu'on négociait le mariage de Diane avec Anne d'Urfé, Honoré voyait souvent, soit à Châteaumorand, soit à la Bastie, celle qui allait être sa belle-sœur. Quoique très jeune encore et presque enfant, il fut ébloui par la beauté de la jeune fille et en devint follement amoureux. Jacques d'Urfé, son père, pour le distraire de cette passion qui pouvait contrarier ses desseins et compromettre l'honneur de la fiancée, prit le parti de l'envoyer à Malte. A son retour. Honoré trouva son
\\ Œuvres, publiées par Blanchemain, Paris, 1854, petit in-8\ 2) Dans Six Idylles, Paris, 1647, in-4'.
frère marié à Diane de Châteaumorand; cependant « en changeant de lieu, dit Patru, il n'avoit point changé de sentimens pour Diane »; il ne put commander à son cœur, et malgré l'abîme qui semblait désormais le séparer de Diane, il osa l'aimer encore, mais « sans seulement en ouvrir la bouche «. Enfin le mariage de son frère fut déclaré nul, et il put épouser Diane apr^ de longues années d'épreuves et de vagues espérances. Il a raconté dans le Sireine, sous le voile d'une fiction romanesque, son d^art pour Malte, son absence et son retour.
Tel est le récit qui a longtemps fait foi, fixé tout d'abord par Olivier Patru, garant non pas infaillible sans doute, mais judicieux, lié en sa première jeunesse avec Urfé et qui en avait reçu quelques confidences.
Ce récit a été développé dans les Amours de la marquise d'Urfé, attribuées à Mlle Durand, sous la forme la plus fantaisiste et la plus romanesque, bien que l'auteur ose sérieusement « asseurer qu'il n'y a rien de fabuleux dans ces historiettes, et qu'elles auroient pu estre beaucoup plus étendues s'il avait voulu se servir du secours de l'invention (1). w
Auguste Bernard, reprenant pour son compte, sans en rien dire, les objections autrefois faites par l'abbé d'Artigny (2), a cru prouver que le récit traditionnel que nous avons résumé plus haut n'est qu'un roman dont il ne reste rien, que le tardif mariage d'Honoré et de Diane, d'ailleurs accompli pour de prosaïques vues d'intérêt Tout au plus, à la rigueur, admettrait-il qu'Urfé a raconté allégoriquement dans le Sireine, non pas un voyage à Malte qui \est une légende, mais son exil en Savoie, après les derniers événements de la Ligue qui l'avaient forcé de quitter le Forez.
Bonafous refuse même cette légère concession. Le Sireine est un exercice purement littéraire, écrit par Urfé sous la vive impression qu'avait laissée en son esprit la Diane de Monte-
(i) Histoire des Amours de Grégoire VII , du Cardinal de Richelieu, de la Princesse de Condéet de la Marquise d*Urfé, par Mlle D***, Cologne. 1700, petit in- 12. L'ouvrage reparut sous ce titre rafraîchi : Anecdotes galans, ou riistoire des amours... Cologne, 1702, petit in- 12.
(2) Nouveaux mémoires d hist., de critique et de littér., Pans y 1 7^^9-1 756, 7 vol. in-i2, t. V. — M. Bertrand {Biblioth. sulpicienne^ Paris, 1900, 3 vol. in-S", t. I*', p. 273) a prouvé que la dissertation de d'Artigny a été presque littéralement copiée dans un manuscrit de Laurent-Josse Le Clerc.
mayor, et on fait fausse route en y cherchant quelque ouverture sur sa vie et les aventures de sa jeunesse (1).
Que Patru, Huet et ceux qui les ont suivis, mal informés de certaines circonstances, aient commis des méprises, il en faut bien tomber d'accord. Le contrat de mariage d'Anne d'Urfé et de Diane de Châteaumorand est de 1571,1e mariage a été célébré en 1574 ou 1575. Diane avait environ quatorze ans, Honoré n'en avait que huit. Ce n'est pas à ce moment-là qu'une passion sérieuse a pu éclore dans son cœur.
Est-ce assez pour contester ce qu'il y a d'essentiel dans la tradition acceptée au dix-septième siècle? Nous ne le croyons pas. Patru a seulement confondu les dates, fait remonter trop haut l'amour d'Honoré pour sa belle-sœur. Ce n'est pas assurément en 1575 qu'Honoré fut obsédé de cette passion qu'il fallut étourdir, dont il fallut prévenir les dangers par un lointain voyage, mais vers 1585, au sortir du collège. Honoré était alors dans sa dix-huitième année; Diane, qu'il voyait dans une intimité fraternelle, en avait vingt-quatre, et elle était dans tout l'éclat de sa beauté... Honoré resta dans les bornes de la décence et du respect : cet " embrasement fut si net et si pur qu'il ne laissa jamais de noirceur w. Cette passion était cependant périlleuse, et la famille jugea prudent d'éloigner le pauvre amoureux de la Bastie et de Châteaumorand.
Mais, dit-on, on ne trouve aucun indice de ce voyage à Malte. Est-ce bien vrai? Dans VAstrée, Alcippe, père de Céladon, pour détourner celui-ci de l'amour de sa bergère, prend la résolution de le marier à Malthée, fille de Florelle, et l'envoie passer quelque temps chez ce Florelle, qui le traite avec toute la courtoisie possible, sans réussir d'ailleurs à le distraire du souvenir d'Astrée (2). Ce nom de Malthée est bien étrange, s'il n'est pas allégorique!
Qu'on néglige cependant, si l'on veut, cette allusion. Serait-il si surprenant que nous ne sachions rien du voyage d'Honoré à Malte? C'était alors un adolescent sans nom, et l'histoire de ses amours n'est pas un de ces événements dont les documents ont coutume de parler. Nous ignorons tout de sa vie, depuis la fin de ses études au collège de Tournon jusqu'à son entrée
(i) Etuàii sur tAstrie, p. 34 et suiv.
(z) Aitrée, i" partie, liv. ïV. .
dans le mouvement de la Ligue. Mais nous savons pourtant qu'il avait fait profession.dans Tordre de Malte. Selon la règle et rusage,il dut aller quelque part" faire ses probations ». N'est-il pas très vraisemblable que le voyage à Malte (ou peutêtre tout simplement dans une maison de l'ordre éloignée du Forez) eut lieu précisément pendant ces années sur lesquelles nous n'avons pas d'informations précises?
Après ces réflexions préliminaires, revenons au Sireine, et voyons s'il contredira l'opinion traditionnelle, mais non pas sans remarquer encore auparavant que les poésies religieuses d'Honoré, pour la plupart écrites au moment même où il achevait le Sireine, nous le montrent très occupé de certains souvenirs amoureux.
Dans l'avis qui précède le Sireine, le libraire nous avertit qu'Honoré d'Urfé fit « cet essay de son esprit en son enfance, et à peine sorty de ses premières études «. Un Forézien qui fit imprimer une lettre dans le Mercure galant de juin 1683, et qui vraisemblablement écrivait d'après des souvenirs conservés dans le pays même d'Honoré, assure avec plus de précision, que celui-ci fit le Sireine à dix-sept ans, pour une dame qu'il aimait
Le poème, à peu près mis au point en 1596, datait donc en réalité du temps où Honoré, revenu depuis peu à la Bastie après ses études à Toumon, avait l'âme toute remplie de pensées d'amour. Si dans ce poème, avec une sorte d'affectation, il paraît suivre Montemayor, quand il lui est si facile, comme nous l'avons remarqué, de dissimuler l'emprunt, n'est-ce pas pour se ménager une défense contre ceux qui le reprendraient de s'être mis en scène? « Mais non, pourra-t-il répondre, vous voyez bien que mon Sireine n'est que la transposition arrangée de la Diana de Montemayor; je n'ai inventé ni l'Ezla, ni Délio, ni Sireine, ni Diane! o
Cependant, comme dans VAstrée, il ne veut pas si bien se cacher qu'on ne puisse le découvrir : FugiL, sed se cupit ante videri.
Aussi dans la dédicace de son poème à une dame, après lui avoir dépêché le berger Sireine pour lui porter son livre, il ajoute, trahissant à demi le secret de son œuvre : « Mon Sireine vous va trouver pour voir en vous, s'il est possible, que quelque chose soit plus parfaide que sa Diane. Et pour
VOUS représenter que, puis que vous la surpassez et en beauté et en vertu, vous la devez aussi surmonter en amitié et en résolution. Et moy je raccompagne de ce mot, pour vous dire que vous n'espériez en moy ny la patience, ny la constance de Sireine. n Dans la première stance, il nous révèle encore plus clairement rétat de son âme :
e chante un despart amoureux, "n exil long et mal-heureux, Et le retour plein de martyre.
Amour qui seul en fus Vautheur^ Laisse pour quelque temps mon cœur^ Et viens sur ma langue les dire.
Le Sireine est donc autre chose qu'une œuvre purement littéraire : Urfé y a mis plus ou moins des passions de sa jeunesse. Mais quelle est cette femme dont la beauté a fait à son cœur Tant de blessures incurables?
Est-ce bien par hasard qu'entre les œuvres espagnoles ou italiennes qui pouvaient suggérer à Urfé l'idée d'une imitation, il a fait choix d'un livre dont l'héroïne s'appelait Diana?
Diane certes, la sage Diane, gardera à Délio la foi qu'elle lui a promise devant les autels; son devoir le lui commande et le monde ne saura rien de ses combats secrets. Mais qu'on lise le sixième chapitre de ce livre; on comprendra qui sont Diane et Célio, et aussi pourquoi Sireine, s'il est avisé, conservera quelque espoir d'épouser Diane un jour.
Au château de Châteaumorand, dans l'ancienne galerie des portraits, la cheminée est couverte de médiocres peintures exécutées entre 1600 et 1625, qui représentent des figures mythologiques, des urnes, des feuillages, des écussons armoriés entre lesquels on remarque un écu écartelé des armes d'Urfé, de Châteaumorand, de Savoie et de Lévis. Au milieu de cette décoration, l'ouvrier a jeté à profusion deux D et un H entrelacés, oti il est impossible de ne pas reconnaître le chiffre combiné de Diane et d'Honoré d'IJrîé. Or il se trouve que le manuscrit du Sireine de la bibliothèque nationale de Turin porte imprimées en or, sur sa reliure, les mêmes lettres D et H entrelacées, et de plus deux C entrelacés (Châteaumorand, Diane, Honoré), Ne serait-ce pas la clef du poème (1)?
(1) Un exemplaire imprimé du Sireine joint aux Epïstres momies^ à la
Mais ajoutons une preuve qui nous semble plus décisive. Etienne Bournier, avocat au présidial de Moulins, a dédié à Honoré d'Urfé, en 1606, une partie de son Jardin d'Apollon et de Clémence (1). Apprenez d'abord en quels termes Urfé était loué par un écrivain de province qui, je veux Tespérer, dans sa profession d'avocat, disait des choses plus raisonnables. En vérité, la belle prose de VAstrée était bien nécessaire pour apprendre à nos Français le naturel et la simplicité.
« Monseigneur, ces petits fleurons qui aux rais de vostre bel esprit pululoient de jour en jour en mon âme, arrosez de mes pleurs, malgré les flames amoureuses, portez sur l'aile des zéphyrs de vos douces faveurs, viennent, ce premier mois de l'année, fleurir à Tabbry de vos honneurs et couronner vos louanges. L'affection que vous portez à leur auteur les licencie à s'esloigner de leur parterre naturel et s'enjardiner entre vos mains, en espoir d'y vivre francs du mespris et de l'envie. C'est autant d'obligation qui leur accroist pour me rendre plus obligé envers vous (mon Urfé, mon Orfé), que j'estrenne d'une heureuse course d'année et d'un éternel serviteur. »
La prose ne suffit pas à l'admiration d'Etienne Bournier. Il envoie à son héros des stances et même une ode qui finit par cette singulière strophe :
Honorons Honoré d'Urfé, Nimphes d'Allier, sur nostre rive;
i'honoreray, tant que je vive, lonoré d'Urfé, mon Orfé!
Diane de Châteaumorand n'est pas oubliée :
Diane mesme il a ravy Par les dous airs d'un beau Syrène (2), Si bien qu'or (3) est un Hyppocrène L'antique maison de Lévy.
Diane de Châteaumorand n'appartenait pas proprement à
bibliothèque des archives du département de la Loire, porte sur le dos et les plats des larmes et des C entrelacés (n" 3676 du Catal. de la collection Chaleyer).
(i) Moulins, 1606, in-i2. Ce petit volume se compose de deux parties paginées séparément; la seconde, Hortalus ApoUinis et Clementla^ contient en latin les mêmes pièces que la première.
(2J Le poème du Sireine.
(3) Or y pour ore ou or«, désormais, dorénavant.
DE LA LIGUE Al) MAkiAGÊ 6g
la maison de Lévîs; mais sa mère était une Lévis, et c'est de sa mère qu'elle tenait les biens de la branche de Lévis-Châteaumorand (1).
Ce poétique jargon signifie donc ceci. Par les doux airs de son Sireine, Honoré d'Urfé a charmé Diane de Châteaumorand, sa femme. Bien plus, le Sireine a été fait pour elle; si bien qu'on pourra dire dorénavant que la maison de Lévis — c'està-dire Diane de Châteaumorand — a été la source d'Hippocrène où Honoré a puisé l'inspiration de son poème.
Je suis un peu honteux d'être obligé de commenter ces pauvres vers; mais que ferais-je dans ce livre, si je ne cherchais pas à découvrir le sens des œuvres d'Urfé? Evidemment il avouait, ou ce qui est à peu près la même chose, il laissait dire autour de lui, sans opposer de contradiction, que le Sireine, sous les apparences d'une fiction empruntée à un poète espagnol, était une page de sa jeunesse.
En attendant que les circonstances lui permissent de se faire une destinée nouvelle, Urfé avait mis à profit les loisirs forcés que lui laissait sa disgrâce, pour écrire des poésies religieuses et achever le Sireine, Il retoucha aussi, vers ce temps-là, le premier livre de ces belles Epistres morales dont on parle trop peu. Dans le chapitre suivant, nous étudierons cette œuvre d'une philosophie haute et ferme, qui ne mérite pas l'oubli où elle est tombée.
Mais auparavant nous dirons un mot des services qu'Urfé eut l'occasion de rendre au duc de Savoie dans l'expédition de la Maurienne. L'expérience précoce de la guerre, qu'il avait acquise pendant les guerres de la Ligue, faisait de lui un auxiliaire qui n'était pas à dédaigner. Le duc le chargea d'abord de lever des troupes. Au mois de juin 1597, Urfé lui écrivait qu'il s'en occupait activement : « Je supplie Votre Altesse, ajoutait-il, m'envoyer l'argent qu'il luy plaira me donner pour mes levées, et me mander combien il luy plaist que je lève de compagnies, outre celle du capitaine La Tour (2). n
Le maréchal de Lesdiguières, lieutenant général du roi aux armées de Piémont et de Savoie, venait d'entrer dans la vallée de la Maurienne; il avait reçu la composition du château de
(ij Voir le chap. vu de ce livre.
(2) Archives de la Chambre des comptes de Turin.
Chamousset, pris le fort de Charbonnières qui fermait rentrée du pays, conquis en quarante jours toute la région comprise entre les vallées de l'Arc et de l'Isère, et battu les Savoyards au combat des Molettes, le 14 août 1597. Le duc répondit à cette agression en bâtissant le fort de Barrau dans le Oraisivaudan, en face de Pontcharra et du château de Bayard.
Bien que les négociations qui devaient aboutir au traité de Vervins fussent ouvertes, le duc voulait à tout prix reprendre la Maurienne. En plein hiver, il rassemble son armée à Chambéry. Le 21 février 1598, son avant-garde, commandée par d'Albigny, se mit en mouvement, occupa Aiguebelle, et investit aussitôt Charbonnières. Avant d'ouvrir la tranchée, Albigny attendit le duc, qui partit le 22 février, et après avoir laissé un détachement à Chamoux, rejoignit l'avantgarde. Le 4 mars, Chabod arriva avec six canons, et dès le 7, la garnison battit la chamade et demanda à capituler.
Cependant Lesdiguières, fort inquiet de la marche du duc, avait fait passer Créquy en Maurienne par le col de Vaujany. Comme Créquy descendait la vallée et commençait à approcher de Charbonnières, le duc de Savoie, pour lui faire croire que le fort tenait toujours et attirer les Français, faisait continuer le feu des batteries. Trompé par cette ruse, Créquy s'avança le 8 mars sur la rive gauche de l'Arc, jusqu'à la hauteur des retranchements d'Epierre. D'Albigny marche à sa rencontre avec l'avant-garde pour l'amuser jusqu'à l'arrivée du gros de l'armée. Créquy comprend alors dans quel piège il est tombé, et se décide à la retraite. Mais d'Albigny donne l'ordre à Honoré d'Urfé (1), commandant les carabiniers à cheval, de
(i) GuiCHENON {Hist. de la maison de Savoye, t. I", p. 961 et suiv.) dit « Jacques, marquis d'Urfé » ; A. DE Saluces {Hist. milit. du Piémont^ t. II, p. 507 et suiv.) dit « le marquis d'Urfé », sans préciser davantage; DUFAYARD {le Connét. de Lesdiguières y chap. x) dit « Honoré d'Urfé » , et là est la vérité. On a vu plus haut qu'Honoré s'était activement employé à lever des troupes pour le duc de Savoie j Antoine Favre, dans la dédicace au duc des Epis très morales ^ parle explicitement de la valeur dont Honoré a donné des preuves « en la reprinse de la Maurienne » . Du reste on ne peut croire que Jacques d'Urfé qui, à ce moment-là, se préparait à recueillir les biens de sa maison, et à succéder à Anne, son frère aîné, dans la charge de bailli de Forez, se fût hasardé à combattre contre l'armée du roi. Honoré, au contraire, était alors entièrement détaché de la France ; il ne connaissait plus d'autre maître que le duc de Savoie, et n'avait rien à perdre. — Du-
franchir TArc, d'escarmoucher pour retarder la marche des Français, et de se porter entre Cuines et Saint-Etienne où ils ne pouvaient éviter de passer. Urfé guéa le torrent à la tête de sa cavalerie et de quelques fantassins déterminés, chargea courageusement, et ne tarda pas à être rejoint par le duc. On atteignit la colonne ennemie au moment oii elle en venait aux mains avec les compagnies de la Perrière, dans la plaine de Cuines. Attaquée en flanc et à dos pendant qu'elle combattait de front, le désordre se mit dans les rangs de l'armée française. Créquy essaya inutilement de monter au col de la Croix; il tenta de regagner Cuines pour arriver à Saint-Jean-de-Maurienne : le duc le força de rétrograder. Après une résistance acharnée, il dut mettre bas les armes et se rendre à la discrétion du vainqueur.
Le duc marcha immédiatement sur Saint-Jean, que les Français abandonnèrent. Les autres petites garnisons se rendirent presque sans défense, et toute la vallée fut ainsi reconquise en peu de jours. Mais la prise du fort de Barrau par Lesdiguières déconcerta le duc, et arrêta les suites de ses victoires. Les articles du traité de Vervins mirent fin aux hostilités, en réservant toutefois la question du marquisat de Saluées, qui devait deux ans plus tard rallumer la guerre.