CHAPITRE VIII
Sé)our d'Honoré et de Diane à Paris. ^^ En Bugey; l'Académie florimontane. — Second séjour à Paris ; relations; Urfé et Etienne Pasquier; Urfé et Henri IV. — Mission secrète à Turin; retour à Paris. — Acquisition du marquisat de Bâgé; le procès du présidial.
Diane ayant négligé de rtnàrt fief et hommage au roi pour ses domaines du Bourbonnais, une de ses terres fut saisie par les agents chargés de ce service. Au mois d'avril 1610, Mme d'Urfé leur remontre, pour son excuse, qu'elle n'a pas eu connaissance de son devoir de vassalité, parce qu'elle a fait un séjour de cinq ans à Paris, où même elle a laissé son mari « près de Sa Majesté (1) ».
Cela n'est que d'une exactitude approchée. De l'automne de 1605 à la fin de 1607, Honoré et Diane ont résidé tour à tour à Paris, à Virieu-le-Grand (2), à Châteaumorand, où ils ont passé l'hiver de 1607. En février 1608, ils sont revenus à Paris, où cette fois ils se sont installés sérieusement et mis dans leurs meubles.
On voit de plus en plus s'évanouir, à mesure que se déroule notre récit, la légende qu'Honoré et Diane, mariés sans amour, et bien vite fatigués l'un de l'autre, n'auraient rien eu de plus pressé que de se séparer. La vérité est toute différente. Ils ont vécu ensemble pendant quatorze ou quinze ans, non pas sans doute comme des marchands de la rue Saint-Denis pouvaient entendre la vie commune, mais dans le sens moins étroit où les grands seigneurs comprenaient le mariage. Au reste, même
(i) Archives de Châteaumorand.
(2) Honoré alla peut-être seul à Virieu (voir plus loin).
quand Urfé sera définitivement établi à Virieu, nous le retrouverons si souvent à Châteaumorand, qu'à peine peut-on parler d'une séparation.
Il serait plus juste de dire que, à partir de 1 6 1 4 ou 1 6 1 5, Honoré reste de préférence à Virieu, où du moins il est bien chez lui, dans ses domaines; Diane aime mieux son cher et magnifique château de Châteaumorand, auquel l'attachent ses intérêts, les souvenirs de sa vie, d'où elle voit le clocher de son village. Mais on s'écrit, on se revoit très souvent; Astrée vient visiter Céladon à Virieu, et s'y attarde sans déplaisir, et Céladon passe des saisons entières à Châteaumorand. Si je ne craignais d'être subtil, je résumerais ainsi la situation : c'est l'habitation séparée, ce n'est pas, à proprement parler, la séparation, et en tout cas, ce n'est pas la séparation boudeuse et hostile.
Honoré et Diane étaient à Paris le 26 octobre 1605; ils disent demeurer ordinairement à Châteaumorand, mais être « de présent » à Paris, logés dans la rue Saint-Honoré, près Saint-Eustache, en la maison où prend pour enseigne VErmine{\).
Au milieu de l'été suivant, nous trouvons Urfé à Virieu où, le 29 août, il finit le neuvième livre de la Savoysiade, dont une copie est mise au net sous ses yeux par un secrétaire, et achevée le 29 décembre. Il était probablement encore à Virieu au printemps de 1607 (2).
Pendant cet hiver de 1606 à 1607, l'Académie florimontane fut fondée à Annecy par saint François de Sales et le président Favre. Antoine Favre, éditeur de la première édition des Epistres morales, a été pour Honoré un ami des bons et des mauvais jours; il avait accueilli le pauvre gentilhomme meurtri des guerres de la Ligue et chassé du Forez, quand il était venu ensevelir dans la solitude de Senoy son abandon et ses désillusions. Ils servirent souvent la même cause, l'un par l'administration et la jurisprudence, l'autre par les armes, et ces deux nobles esprits étaient bien faits pour se comprendre.
(i) Constitution de rente à Gabriel Drouyn, médecin à Moulins (Archives de Cnâteaumorand). Drouyn est Tauteur d'un livre auquel il a donné ce titre singulier : Le Royal sirop de pommes^ antidote des passions mélancoliques^ Paris, s. d., petit in-8**.
(2) On croit que le savant jésuite Honoré Fabrr, né à Virieu-le-Grand le 5 avril 1607, eut pour parrain Honoré d'Urfé.
PARIS isi
Mais ramîtié de saint François et de M. d'Urfé nous paraît avoir été un peu exagérée. On n'a publié jusque-là aucune lettre de François de Sales à Honoré d'Urfé, et les récits de Camus, évêque de Belley, ne sont pas d'une autorité bien sûre. Il raconte avec beaucoup d'agrément une entrevue de François de Sales et d'Honoré, et nous laisse entendre qu'il y avait entre eux une vieille intimité (1). Mais Camus, ne croyant pas mentir, arrangeait souvent l'histoire ou même l'inventait, pour avoir le plaisir d'y placer un mot heureux.
Il y a encore la charmante tradition de la Tour Ranquin, qu'on nous dit avoir lue dans un manuscrit (2). Chaque semaine Urfé venait à la Tour Ranquin, près de Belley. Il n'entrait pas dans la ville, dont les commérages l'importunaient; il s'en allait tout droit à la Tour Ranquin, où il avait rendezvous avec Camus, un médecin de Belley et un gendarme retraité du duc de Savoie, et là on devisait des nouvelles du jour en cassant des noix. Lorsque saint François de Sales était en tournée pastorale de ce côté, il se joignait à nos quatre compagnons. De cette anecdote, il faudrait au moins retrancher le nom de saint François de Sales, qui n'avait ni le loisir ni le goût d'aller casser des noix à la Tour Ranquin.
Il est certain que saint François de Sales a connu, qu'il a vu souvent M. d'Urfé. Le bourg de Virieu était, dit-on, partagé entre les diocèses d'Annecy et de Belley (3); François de Sales a donc pu être amené par son ministère pastoral à Virieu, où d'ailleurs il passait quand il allait à Lyon. Il estimait M. d'Urfé, faisait grand cas de son talent et plus encore de son caractère, et mettait à profit son crédit auprès du duc de Savoie (4). Honoré d'Urfé goûtait la belle prose limpide et imagée de François de Sales; il vénérait surtout en lui le plus saint évêque du siècle, et nous aurons l'occasion d'en donner une preuve touchante. Mais il ne semble pas cependant que
(i) Esprit du B. François de Sales; nous citerons cette page au chap. x. — Pour la rectification de cet ouvrage, voir Baudry, le véritable esprit de saint François de Sales, Lyon, 1846, 4 vol. in-S*».
^2) Cette tradition nous a été communiquée par M. A. Callet.
(3) Nous n'avons pas eu le moyen de contrôler l'exactitude de ce renseignement.
(4) René Favre, le Bien public, Lyon, 1867, in-8*, p. 40. — Il s'agissait, en 1620, de faire nommer René Favre à la présiaence du Sénat de Chambéry.
leur amitié, entretenue de loin en loin par des relations accidentelles, soit allée jusqu'à une intimité affectueuse, comme celle de saint François de Sales et du président Favre.
La plupart de ceux qui ont écrit sur l'Académie f lorimontane pensent que Favre et l'évêque d'Annecy tinrent à honneur d'y agréger Honoré d'Urfé, et rien en effet n'est plus vraisemblable.
L'emblème de l'Académie était gracieux, un oranger chargé de fleurs et de fruits, et pour devise : Fleurs et fruits) on reconnaît là l'influence italienne et le symbolisme aimable de l'évêque.
Nous connaissons le but de l'Académie florimontane, sa constitution et son organisation. « La fin de l'Académie sera l'exercice de toutes les vertus, la souveraine gloire de Dieu, le service des sérénissimes princes et l'utilité publique, n Seuls les " gens de bien et doctes y seront receus n ; ils auront entre eux « un amour mutuel et fraternel; ils iront à qui mieux fera w. On tiendra le catalogue des membres de l'Académie. Elle aura un « prince » qui sera Mgr le duc de Nemours, assisté de deux « collatéraux sages, prudens, doctes, experts », un secrétaire, des censeurs « très versez en toutes choses et approchant de l'encyclopédie », un trésorier, un appariteur à gages pour convoquer MM. les Académiciens. L'Académie ne sera pas un corps absolument fermé; elle admettra aux assemblées générales « tous les braves maistres des arts honnestes, comme peintres, sculpteurs, menuisiers, architectes et autres semblables ». Elle sera aussi une sorte d'université, car elle fera donner des leçons où en un « stil grave, exquis, plein », on enseignera la théologie, la philosophie, la rhétorique, la cosmographie, l'hydrographie, la géométrie, l'arithmétique, les langues, « et surtout la françoise ». En dehors de ces leçons et avec plus d'apprêl, seront prononcées des harangues « où on se servira de l'art oratoire ». M. de Sales ouvrit les séances par une très belle harangue.
Des documents peu nombreux, mais précis, prouvent que l'Académie florimontane a existé autrement que sur le papier, qu'elle a été visitée par des étrangers illustres, que Favre et François de Sales ont suivi avec intérêt la fortune de leur institution.
Il faut cependant convenir que son caractère est assez mal
déterminé. Un peu société littéraire et scientifique, un peu œuvre de conférences populaires, un peu école pratique d'études, on ne voit bien ni comment elle a réellement fonctionné, ni quels services elle a rendus, ni quelle a été l'étendue de son action.
Sa durée paraît avoir été courte; elle a probablement peu survécu au départ du président Favre pour Chambéry, en juillet 1610 (1).
Qu'Honoré d'Urfé, déjà connu par le Sireine et les Epistres moraleSj ami de François de Sales et de Favre, ait consenti à laisser mettre son nom sur la liste des académiciens (2), qu'il ait assisté à la séance d'inauguration pendant cet hiver de 1 606 où il était à Virieu, on peut, on doit presque le croire. Mais sa participation aux travaux de l'Académie a dû s'arrêter là; car il quitta Virieu peu après sa fondation, et quand il revint dans le Bugey, en 1610 au plus tôt, l'oranger s'était flétri ou dépérissait sous le ciel froid de la Savoie.
Le 18 août 1607, Honoré d'Urfé était à Paris, où sans doute il était venu tout exprès pour préparer la publication du premier volume de VAstrée) ce jour-là il obtenait, pour les Douze livres (TAstrée^ un privilège qu'il cédait immédiatement au libraire Toussaint de Bray. La première partie de cette œuvre destinée à un si éclatant succès, conçue et ébauchée depuis vingt ans, et lentement élaborée, paraissait sans nom d'auteur.
Urfé envoya son livre à Etienne Pasquier, n'osant, disait-il, lui porter lui-même cet essai faible et mal poli. Cependant la
(i) Sur rAcadémie florimontane, voir Ch.-Aug. DE Sales, Hist. du bien-heureux François de Sales, Lyon, 1634, in-4", p. 367; S. François DE Sales, Œuvres, Lyon et Paris, t. XIV {Lettres, vol. IV), 1006, in-8», p. 48 ; GuiCHENON, Hist. de Bresse et de Bugey, II* partie, p. 1 63 ; F. Mu- GNIER, Hist. d'Ant. Favre, Paris, 1902, in-8% ch. XI v (Cf. Notes et doc, sur les év. de Genève- Annecy, Pans, 1888, gr. in-8*, p. 59); Sayous, Hist, de la litt. franc, à l'étranger, Paris, 1853, 2 vol. in-8"', II, 62; Sainte- Beuve, Port-Royal, 2«éd., Paris, 1860, in-8% t. I", p. 277; articles.de Bach-Sisley, dans Rev. du Lyonn.,y série, t. XXX, 291 ; de J. CORCELLE, dans Rev. polit, etlitt., 4* série, t. VlI, 27 février 1897. Voir aussi divers aperçus dans Avet, Burnier, Grillet, Folliet, Philippe, Saint-Genis, Gontier, etc.
(2) Le P. Mackey, premier éditeur de la nouvelle édition des œuvres de saint François de Sales, m'a écrit qu'il existe une liste imprimée des membres de l'Académie : » Je crois, ajoute-t-il, que le nom d'Urfé s'y trouve, i
Ï36 LA VÎË Et LES ŒUVRES D'HONORÉ D'URFÉ
dédicace à la bergère Astrée montre bien qu'il eut tout de suite conscience de la valeur de son ouvrage : " Tu n'es pas si désagréable ny d'un visage si estrange, que tu ne puisses te faire aymer de ceux qui te verront, et tu ne seras pas plus mal receue du général que tu ne l'as esté des particuliers qui t'ont desjà veuë. n
Quand il eut ouvert le volume, lu cette belle description du Forez, ces aventures prolixes, mais si finement contées, et d'une psychologie si pénétrante, ce style relativement simple et net, le vieux Pasquier se tourna vers ses livres : " Mes enfans, leur dit-il, il est meshuy temps que sonnions la retraite, nous sommes d'un autre monde (1). »
Honoré d'Urfé s'était logé avec Diane dans la rue de Bétisy, paroisse Saînt-Germain-l'Auxerrois, « en leur maison (2). » Amyot a-t-il habité la même rue et la même maison? Je ne suis pas en état de le dire, mais il faudrait bien le croire s'il était certain qu'un billet qu'on nous donne pour écrit par Urfé, à la date du 22 octobre 1607, est entièrement authentique, et ce serait dommage qu'il ne le fût pas :
J'ay été reçu en grande courtoisie par la Cour et la Ville, et j'habite en la tranquille maison du bon Amyot, à quelques pas de cette superbe promenade qui avoisine le Palais de la Reyne. J'ay r^lé les affaires de mon livre, et bientôt reviendrai dans le calme et le repos auprès de vous et des vôtres (3).
Honoré et Diane allèrent passer le commencement de l'hiver à Châteaumorand; mais, dès le 11 février 1608, ils reprirent la grande route du Bourbonnais, voyageant à petites journées, et faisant une halte de quelques jours à Moulins, au logis du Pavillon (4). Ils étaient de retour à Paris le 23 février, et cette fois y restèrent ensemble pendant près de deux années.
Pendant leur absence, l'administration du château et des domaines est laissée à un homme de confiance, Etienne Desmanèches, dont nous avons le compte des recettes et dépenses (5).
^i) Pasquier, Lettres, Paris, 1619, 3 vol. mS% livre XVIII. (2) Actes des 14 octobre 1607, i* mars 1608, 4 janvier 1609 (Archives de Châteaumorand).
(3^ A. Callet, le Séjour d'Honoré d'Urfé à Vïrïeu^ Bourg, 1901, in-8\
(4) Actes des 8 et 13 février 1608, aux arch. de Châteaumorand.
(5) Ce document est malheureusement le seul de ce genre qui soit resté à
Le chapitre des recettes offre peu d'intérêt Ce sont les affaires courantes : vente de grains, de bétail, de poisson' fermages, revenus des dîmes, mise aux enchères du ban d'août et du péage, etc
Les dépenses sont d'abord quelques frais faits au moment du départ, et que Diane n'a pas soldés : deux caisses pour les livres emportés par Monseigneur à Paris, emballage des hardes de Madame; plus tard, Desmanèches enverra un lit et une tapisserie. Un article notable est le port des lettres et paquete, envoyés ou apportés par la poste, par le messager de Montbrison ou par celui de Provence, par un laquais de M. de Cremeaux, par divers amis et connaissances; on compte moins sur le service régulier des messageries que sur les occasions. A chaque instant, des lettres de change au profit de Messeigneurs sont tirés par M. Michon, banquier à Roanne, ou par Masquaranny, de Lyon, sur leurs correspondants de Paris. Le receveur comptable entretient avec soin le château, le mobilier, les domaines; les tours sont réparées, les étangs empoissonnés, les domestiques payés; Huguet est mort, et il en a coûté 34 livres pour sa toilette funèbre et son enterrement; le '* tixier » a sur le métier des nappes et serviettes que Madame trouvera à son retour. Surviennent quelques incidents extraordinaires : un procès et une enquête à suivre, la détention d'un prisonnier dans la geôle de Châteaumorand. N'oublions pas les libéralités : une provision d'huile pour les Capucins de Roanne, 150 livres que Madame a ordonné de donner aux Jésuites du collège qui vient d'être fondé dans cette ville, 10 livres aux pauvres dames Clarisses de Montbrison. Entre temps, Desmanèches fait des voyages à Virieu pour y surveiller les intérêts de M. d'Urfé (1).
Médiocres détails, dira-t-on. Peut-être; mais outre que nous n'en abusons pas, et que nous résumons en une page un gros cahier de comptes, il nous semble que ce train journalier des affaires a aussi son intérêt, et qu'il pose, en quelque sorte, les personnages dans la réalité de leur existence journalière.
Nous aimerions mieux toutefois savoir ce qu'Honoré d'Urfé
Châteaumorand. Le compte de Desmanèches fiit arrêté et signé par Diane à son retour, le 20 janvier 1610.
(1) Quittances de Desmanèches, des 6 février, 12 mars, i" août 1609, mentionnées dans l'inventaire du château de Virieu, à Châteaumorand.
a fait à Paris pendant ces deux années, mais son passage n'a laissé presque aucune trace. L'hôtel de Rambouillet commençait-il à s'entr'ouvrir, et en ce cas Urfé y a-t-il fréquenté? Quelles ont été ses relations mondaines et littéraires? Il a dû connaître Mlle de Goumay (1), le cardinal du Perron, qui lui offrit un exemplaire armorié de ses œuvres, le P. Sirmond, le P. Coton, Forézien comme lui, confesseur du roi et provincial des Jésuites.
C'est probablement vers ce temps-là que Malherbe, le Cerbère du Parnasse, rencontrant Honoré dans quelque cercle de beaux esprits, osait lui dire, avec une rude franchise, que ses vers ne valaient pas grand'chose, et qu'un homme de sa naissance ne devait pas se donner le ridicule de faire des vers médiocres (2).
Racan, bien jeune encore à cette époque, et qui visitait assidûment Malherbe, l'a entendu disputer littérature avec Urfé. Il fait très probablement allusion à celui-ci, dans une lettre où nous croyons reconnaître les idées d'Honoré : « Je pense avoir ouï dire à quelqu'un de ces grans hommes qui me faisoient l'honneur de me souffrir en leur compagnie en mon habit de page, que le principal dessein de toutes les inventions poétiques étoit d'instruire à la vertu agréablement; qu'il faut que le héros soit parfaitement vertueux, et ne face jamais rien contre son honneur, quelque persécution qu'il ayt de la fortune; que généralement tous les personnages que l'on propose ne changent jamais d'humeur (3). ,
Les maisons ne manquaient pas à Paris, accueillantes aux lettres. Nous savons au moins qu'Honoré d'Urfé a été un des hôtes de Marguerite de Valois, à laquelle il lut le troisième livre de ses Epistres Morales. La reine Margot, en 1605, avait dit adieu à son désert d'Usson et était revenue à Paris, où elle s'installa au château de Boulogne, puis à l'Hôtel de Sens, et enfin dans un hôtel qu'elle se fit bâtir en face du Louvre. Elle s'entoura aussitôt d'une espèce de cour où les gens de lettres
(ij V Ombre de la demoiselle de Gournay^ Paris, 1626, in-8% p. 593. (2^ Segraisîana^ La Haye, 1722, in- 12, p. 14^. (3) Voir cette lettre dans Racan, Œuvres, édition Tenant de la Tour, t. I", p. 545 (Cf. Arnould, Racan, p. 210). — Il est bien probable
3 u' Urfé assista quelquefois à ces conférences qui se faisaient dans la chambre e Malherbe. {Ibîd., t. I", p. 362.)
étaient en grande considération. Urfé put rencontrer chez elle Desportes, Maynard, Scipion Dupleix, Coëffeteau, Billard de Courgenay, Bouteroue, Isaac de Laffemas, Porchères, des Yveteaux, Mailliet, Vital d'Audiguier, Mlle de Beaulieu, auteur du roman de la Chiaramonte (1).
On a vu qu'Honoré d'Urfé s'était lié avec Etienne Pasquier, alors âgé de quatre-vingts ans. L'aimable vieillard, avec sa philosophie indulgente, loin de blâmer les « jeunes folies » de Céladon, le rassurait en lui disant que " c'est une grande sagesse au jeune homme d'estre amoureux, moyennant que ce soit en lieu honneste. Tous bons esprits doivent, des fleurs de leur jeunesse, allambiquer un amour qui se tourne avec le temps en noble ambition w.
Une nouvelle occasion resserra leur amitié. Urfé préparait l'édition de la seconde partie de VAstrée, qui parut au commencement de 1 6 1 0. Le 3 1 décembre 1 609, il rendit sa visite de nouvel an à Pasquier, et lui demanda des vers pour en orner le frontispice de son livre. Pasquier répondit que l'ouvrage, venant d'un tel ouvrier, se recommanderait assez de lui-même, et que le métier de poète ne seyait plus à son âge. Mais la nuit suivante il eut comme un petit remords de son refus, et à son réveil il mit sur pied six vers qu'il envoya à Urfé pour ses étrennes, mais à la condition qu'il ne mettrait en tête de son Astrée ni le sixain, ni autres vers de qui que ce soit, usage absurde inventé par la vanité, et « încogneu de l'ancienneté ». Le sixain de Pasquier est bien mauvais, et Urfé y répondit par un autre sixain qui n'est pas meilleur. Nous ne donnons donc ces deux pièces que comme le monument d'une illustre amitié.
A Messire Honoré (V Urfé^ sur les discours de son Astrée,
Soit c^ue dedans l'Honneur Vertu preigne sa vie, Ou bien que la Vertu soit de l'Honneur suivie, Le ciel qui d'Honoré vous donna ce beau nom.
Voulut qu'un Honoré fust honoré 6! Astrée, Et que d'un Honoré elle fust honorée, Honorant ta Vertu, de l'Honneur parangon.
Responce à M. Pasquier,
Grand et docte Pasquier, des Muses le bon-heur, Soit ou que la Vertu nous produise l'Honneur,
(i) Voir G. Reynier, le Roman sentimental avant F Astrée y p. 169 et suiv.
Ou que l'Honneur partout la suive comme sienne, Tu seras à jamais de chacun honoré.
Doncques c'est toy gu'il faut que l'on nomme Honoré, Et pour estre honore, que Pasquier je devienne (1).
Au demeurant, nous savons très peu de chose du commerce littéraire et mondain de M. d'Urfé à Paris. Mais nous pouvons assez facilement nous représenter ce qu'il était dans la société et la conversation vers 1610, au moment où le public se jetait sur la seconde partie de VAstrée, Son portrait, peint par Van Dyck, nous montre un beau cavalier : abondante chevelure tombant sur la large fraise du pourpoint, élégante moustache, barbiche courte, un grand air de noblesse, un mélange de force, de finesse et de réflexion (2). Cœur ardent, tout entier à la cause qu'il sert, courage qui n'a jamais été mis en doute, loyauté absolue, sentiment de l'honneur poussé jusqu'à la plus extrême délicatesse, peut-être quelque hauteur, plus de gravité que d'enjouement
Sa conversation, recherchée des gens du monde, est « toute pleine d'attraits, charmant tous ceux qui ont tant soit peu d'esprit pour en gouster la douceur, ses entretiens pleins d'honneur et de civilité v (3).
M. d'Urfé rappelle à l'occasion les événements de la Ligue, avec prudence et discrétion, mais sans rougir de l'opposition qu'il a faite à Sa Majesté, sans regretter le rôle follement héroïque qu'il a joué en cette aventure. Bon catholique, il évite cependant de toucher aux sujets de religion, car « la théologie est chatouilleuse «. Bien qu'il ait assez bonne opinion de ses ouvrages, il en parle le moins qu'il peut, mais il est bien obligé, malgré lui, d'en parler quelquefois. Les femmes l'importunent de questions sur VAstrée : " Est-il vrai. Monsieur d'Urfé, que le grand Euric, c'est notre roi glorieusement régnant? Et Galatée, est-ce la reine Marguerite? „ Il répond, sans répondre, en souriant : « On me fait dire bien
(i) Et. PasqvieKj Œuvres y Amsterdam, 1723, 2 voL in-f*. On y trouve, t. II, col. 925, la dédicace des Epitaphes à Honoré d'Urfé, et à la suite les deux sixains.
(2) Ce portrait, bien connu par la gravure, donne à Urfé les qualités de « gentilhomme ordinaire de la chambre du roi, capitaine de cinquante hommes d'armes, comte de Châteauneuf et baron de Ghâteaumorand » . Ce sont celles qu'il prend de 1602 à 161 2.
(5) Camus, Esprit du B, François de Sales, VI, 1 19.
des choses auxquelles je n'ai jamais pensé! n Avec les auteurs, il traite de littérature et de critique; il dit son avis avec franchise, et ose ne pas goûter quelques-uns des vers les plus admirés de M. de Malherbe (1).
Comme M. d'Urfé est un des gentilshommes les plus instruits du royaume, aucun sujet ne lui est étranger. Il cite d'abondance les anciens, les poètes espagnols et italiens. Sa conversation est pleine de lumineuses observations sur la politique, les mœurs, le mariage, l'éducation. Mais surtout il ne tarit pas, quand il discute quelque belle question de casuistique amoureuse. Il soutient sur l'amour des théories d'un spiritualisme transcendant, et ces idées étonnent fort, quand ils les comprennent, les gens de guerre qui ont vieilli dans le libertinage des guerres civiles.
Tout en causant, M. d'Urfé qui est un observateur aigu, recueille des mots, des anecdotes, des « cas d'amour » dont il fera plus tard son profit
Mais cet aperçu de la « conversation „ de M. d'Urfé est fondé plutôt sur ce que nous savons de ses idées que sur des renseignements précis. Nous ne sommes pas mieux informés de ses rapports avec la cour. C'était un milieu assez grossier, où l'exemple du roi autorisait une grande liberté de langage et d'allures, et qui devait avoir peu d'attrait pour l'âme noble d'Urfé. Les plaisirs de l'esprit n'y tenaient guère de place; le rôle des poètes se bornait presque à composer des ballets, des devises, des cartels, des messages rimes.
Quand revenait son tour de service, le gentilhomme ordinaire de la chambre du roi allait remplir ses fonctions au Louvre ou à Fontainebleau; il assista très probablement, le 13 mai 1610, à Saint-Denis, avec les deux cents gentilhommes de la chambre, au sacre et couronnement de la reine (2). Mais il avait été tenu jusque-là à l'écart, ou bien, faute d'ambition, il s'était tenu lui-même à l'écart de la politique active.
Peut-être Henri IV n'avait-il pas tout à fait pardonné au ligueur et au serviteur de la maison de Savoie. Il est bon
(i) Observations sur les poésies de Malherbe (par Ménage), dans les Poésies de M. de Malherbe^ Paris, i666, in-8", p. 463 et 541, Cf. le Mercure galant y ]\xm 1683.
(2) Les Cérémonies et ordre tenu au sacre et couronnement de la Royne^ s. 1., 1610, in-S».
cependant de remarquer que, de 1602 à 1612, Honoré d'Urfé, soit dans les actes publics, soit sur le titre de ses ouvrages, paraît provisoirement renoncer à tous les titres qu'il tenait du duc de Savoie, et se qualifie simplement « gentilhomme ordinaire de la chambre du roy, capitaine de cinquante hommes d'armes de ses ordonnances », comme si, par cette renonciation calculée, il semblait vouloir se rattacher plus étroitement au service de Henri IV.
Quoi qu'il en soit, un seul fait connu nous montre Urfé en rapport direct avec le roi, et il s'agit d'une affaire de peu d'importance. Charles de Valois, comte d'Auvergne, déjà compromis avec Biron, était entré dans une nouvelle conspiration, et avait été condamné à mort le 1" février 1605. Henri IV lui avait fait grâce de la vie, mais le retenait en prison. Nous ne savons pas de quoi le comte d'Auvergne voulait entretenir Urfé; mais le 15 mai 1609, le roi écrit à Sully, qui avait la garde du prisonnier :
Mon amy, le comte d'Auvergne m'a faict supplier de luy permettre de voir le s' de Chasteaumorant (1) pour luy parler de certaines affaires, et ce pour une fois seulement, ce que je luy ai permis. C'est pourquov je vous fais ce mot pour vous en advertir, afin que vous permettié audit s' de Chasteaumorant de le voir pour une fois et non plus (2).
Quels qu'aient été les sentiments de Henri IV pour Honoré d'Urfé, celui-ci, sans se repentir de son passé, s'était rallié au roi avec une entière sincérité. Il le regardait comme " le plus grand et le plus généreux prince qui commanda jamais dans la Gaule, conservé, parmi tant de dangers, pour lui rendre sa splendeur et son repos ». 11 pleura sa mort avec émotion: " Entre les resjouyssances et les contentemens, un parricide, poussé de l'esprit le plus malin d'enfer, vint le ravir, d'un coup qu'il luy donna par trahison dans le cœur (3) ».
Henri IV fut assassiné le lendemain du sacre de la reine, le 14 mai 1610. Le gouvernement de la régente employa le crédit de M. d'Urfé auprès du duc de Savoie à une mission
I Honoré d'Urfé, baron de Châteaumorand.
I Lettres missives de Henri IV , t. VII, p. ^o8. (3) Histoire d'Euric, dans VAstrée^ ÏII" partie, livre IV. Euric est certainement Henri IV. — Voir aussi, plus loin, ce que nous disons des Vers sur le trespas de Henry le Grand,
assez délicate. Nous entrerons dans quelques détails sur cette affaire, parce que cet incident est resté inconnu, et parce que c'est presque la seule occasion, au moins d'après nos modestes recherches, où Honoré ait rempli une fonction diplomatique. Encore le mot manque-t-il d'exactitude : il fit de la diplomatie en marge, sans aucun caractère officiel.
Après le traité de Lyon, le duc de Savoie avait d'abord hésité entre la France et l'Espagne. Mais voyant que le roi d'Espagne aspirait à la domination dans toute la haute Italie, qu'il se fortifiait partout, qu'il construisait une forteresse dans la Valteline, il se tourna vers la France.
Les pourparlers furent longs, souvent interrompus et repris (1). Enfin, le 25 avril 1610, à Bruzol,bourg de la vallée de Suze, un traité provisoire d'alliance offensive et défensive fut conclu entre le duc de Savoie, et Bullion et Lesdiguières au nom de Henri IV, traité dont une des clauses principales était une promesse de mariage entre Mme Elisabeth, fille aînée du roi, et Victor-Amédée, prince de Piémont, fils aîné du duc Le tout sous l'agrément du roi, qui devait ratifier la convention dans un mois.
Mais après l'assassinat de Henri IV, le nouveau règne marqua un revirement dans la politique des mariages : l'idée fixe de la régente était d'unir la France et l'Espagne par un double mariage. Ces bruits ne tardèrent pas à arriver aux oreilles du duc de Savoie. " Il en fit assez inutilement de grandes plaintes, représentant que l'on suivoit peu les maximes et les intentions du feu roi; toutefois on lui envoya un ambassadeur pour lui porter de bonnes paroles, puisque l'on ne vouloit pas le contenter par des effets (2). » A la suite d'un conseil intime où Sully défendit inutilement la convenance de rester fidèle à la parole donnée (3), Bullion, par ses instructions du 30 juin, reçut la mission d'avertir le duc qu'on
(1) Sur Tensemble de l'affaire, voir surtout SlKl^ Memorie recondite^ Lyon et Paris, 1677- 1679, 8 vol. in-4", t. II; Perrens, les Mariages espagnols, Paris, s. d., in-8"; DufayarD, le Connétable de Lesdiguières, Paris, 1892, in-S"; B. Zeller, la Minorité de Louis XIII. Marie de Médias et Sully, Paris, 1892, in-8'»; J. Nouaillac, Villerqy, Paris, 1509, in-8'»; etc.
(2) Mémoires du Maréchal d'Estrées, dans la coll. Michaud, 2* série, t. VI, p. 380. Cf. les Mémoires du Cardinal de Richelieu, t. I", Paris, 1907, in-8% p. 115.
(7,) Mémoires de Sully, chap. CCVI.
était toujours prêt à faire le mariage, mais de le dire de telle manière et si froidement, que le duc comprît que les intentions du gouvernement français étaient changées. Le duc ne comprit pas, ou fit semblant de ne pas comprendre; il insista, menaça; M. de Jacob, son ambassadeur à Paris, l'entretenait dans ses illusions.
A la suite d'un nouveau conseil tenu le 10 novembre, il avait été décidé qu'Aymery Jaubert, comte de Barrault, serait envoyé en ambassade extraordinaire à Turin : il devait inviter le duc à désarmer, et quant à la question du mariage, l'inviter à prendre patience, cette grande affaire étant seulement ajournée. Sur ce dernier point, la duplicité de la reine était flagrante, car elle préparait dès lors le traité des mariages espagnols, dont les articles préparatoires furent signés secrètement à Fontainebleau le 30 avril 1611.
Barrault était-il dupe lui-même des déclarations mensongères qu'il portait à Turin? Nous ne le déciderons pas. Du moins en passant à Chambéry, où il arriva le 6 mars 1611, il répétait au président Favre que « la retardation du mariage ne procédoit que de l'aage de Madame de France, et non d'aucun refroidissement qui soit advenu en la volonté de la Royne ou de son conseil (1) ». Mais pour M. d'Urfé, il crut, à n'en pas douter, à un simple ajournement du mariage, et c'est de bonne foi qu'il rassura le duc sur les intentions de la reine :il ne s'agissait que d'attendre, le mariage viendrait en son temps, lorsque Madame aurait l'âge convenable et que certaines difficultés seraient aplanies.
Sa mission, parallèle à celle de Barrault, était toute confidentielle, absolument secrète, ignorée de tous, sauf de Gueffier, résident de France à Turin, auquel même il ne se découvrirait pas tout d'abord, et du comte de Barrault Un voyage dans sa terre du Bugey, et à cette occasion le désir bien naturel de rendre ses devoirs à son parent le duc de Savoie, devaient, comme par hasard et sans la moindre intention politique, le conduire à Turin. Pour mieux gagner la confiance du duc en flattant sa vanité, il affecterait de mettre la cour de Savoie audessus de la cour de France.
(i) F. MUGNIER, Correspondance du. président Favre ^ Paris, 1903, in-8' (lettre du 8 mars 161 1).
Honoré d'Urfé quitta probablement Paris vers le commencement de Tannée 1611, et prit le chemin de Lyon par le Bourbonnais. Il s'arrêta un peu à Châteaumorand où il retrouva sa femme. Ils partirent ensemble, mais Diane n'alla pas plus loin que Virieu (1), tandis qu'Honoré continuait sa route sur Turin, oti il arriva le 13 février.
Il joua si bien son rôle de voyageur désintéressé des affaires de France et des intrigues de la cour, que Gueffier y fut trompé d'abord, et regarda avec défiance ce mauvais Français qui parlait avec quelque mépris du gouvernement de son pays. Le 17 février, Gueffier écrivait à M. de Puisieux :
Son Altesse (de Savoie) me dit que Monsieur le marquis d'Urfé (2) vient d'arriver, qui luy avoit dit des nouvelles de la bonne santé de sa Majesté, dont elle estoit bien joyeuse, comme aussi que les brouilleries gui estoient survenues à la court fussent apaisées. Le lendemain, j'allay voir le marquis chez luy; mais il monstre faire fort peu d'estat de ceux qui ont l'honneur de servir le Roy et la Royne, et, à ses discours, aymer mieux l'écharpe bleue, qui est celle de Savoye, que la blanche, comme il témoigna le mardy gras à la table de Monsieur de Nemours, dont chacuns'estonna.J'eusl honneur de disneravec mondits. de Nemours ce jour là, où j'entendis ce que led. marquis dist sur ce sujet. L'on m'a adverdy de prendre garde à luy, et qu'il vient pour quelque menée qui se trame en France (3).
Peu de jours après, quand il eut tâté le terrain, vu le duc, préparé doucement son esprit, Urfé découvrit sa mission à Gueffier, qui écrivit à Villeroy, le 27 février :
Monsieur le marquis (VUrfém\ enfin faict la faveur de me venir voir, et s'est ouvert à moy de ce que je vous diray cy après, qui me met un peu en peine, veu ce qu'il vous a pieu m escrire de luy; toutesfois m'ayant prié luy mesme, si tant est qu'au partement de M' de Barrault vous ne vous soyez souvenu dé luy dire le secret qui est entre vous et luy, de vous en escrire de bonne heure, à fin que vous mandiez, s'il vous plaist, que Von peut prendre créance en luy (4)... Le s' Berthelot dict et asseure que c'est par commission de la Royne et par une instruction qu'il a esté envoyé à préparer le duc de Savoye à patience. Le soir que Mons. le marquis d'Urfé
(1) Le 4 février 161 1, à Belley, Diane, avec la procuration de son mari^ traite avec Louis de Moiriaz, au sujet d'un moulin situé à Virieu (Arch. de Châteaumorand).
^2) Honoré d'Urfé ne fut marquis de Valromey et de Bâgé qu'en 161 2; mais on commençait dès lors à l'appeler le marquis d'Urfé. I Bibl. nationale, mscrit franc. 16913, f. 284. I Ici quelques mots que je ne puis entendre.
ail
arriva, il souppa avec S. A. qui luy dist qu'ayant la teste dans caresme prenant, remettoit à lui parier d'affaires au commencement du caresme; ce fut le 13 du présent, et jusques au 23, il n'eut moyen de luy parler, dont il estoit fort mécontent et s'en vouloit aller, mais tout s'est racommodé. // m? a did toat ce qui s^ est passé entre die et luy, et guUl le communiquera à Monsieur Barrault S'il dit vrai, il y a apparence quHl portera le duc au désharmement, et encore à se contenter de la résolution qui luy sera donnée au fait du mariage, disant aue le duc de Savoye a pris en bonne part ce quHl luy a représenté la-dessus; ledid marquis proteste de servir fidellement. Il y rîult sans doute beaucoup par la créance que le duc a en luy. Jusques ce que M. Barrault soit venu, je n'oze encore m^yfier^ parce que ce quHl promd me semble merveilleusement délicat et cnatouilleux, attendu la qualité des personnes (1).
Le comte de Barrault arriva à Turin le 1 2 mars, et rautorité que lui donnait son caractère d'ambassadeur lui permit d'insister sur la question du désarmement et l'ajournement du mariage avec plus de force qu'Honoré d'Urfé. Celui-ci rendit compte à Villeroy de sa mission par la lettre suivante, datée du 16 mars (2).
Monsieur, Encor que je sçache que mons' de Barros et mons' Gueffier vous escrivent bien au long, si ne laisseray je de vous faire sçavoir l'effet de mon voyage. Quand j'arrivay icy, je trouvay que le s' Carron, secrétaire du duc, que mons' de Jacob y avoit despéché, avoit de sorte embrouillé l'esprit de ce prince par les nouvelles qu'il avoit apportées de la résolution de la Royne pour le retardemant du contrat de mariage, que j'eus bien de la peme à le remettre; enfin je lui rapFjortay tant de raisons, que je le vis presque résolu à ce que je désirois; et je m'assure que mons' Gueffier vous aura bien mandé qu'il l'avoit trouvé fort changé depuis mon arrivée. Et d'effet, deux ou trois jours aprez, ayant priz résolution telle que nous désirions, il fit faire une despècne à mons' de Jacob, par laquelle il luy commandoit de contanter la Royne en ce qui estoit du retardemant du contrat. Mais lors que le s' Carron estoit prest à partir pour l'emporter, Bertelot arriva, qui assura la venue d'un ambassadeur, et parce qu'il creut de mieux tretter ses affaires luy mesme que Mons' de Jacob, il retint le s' Carron, et me faisant appeller m'avertit de la venue de mons' de Barros, et me demanda si je n'en sçavois point le subjet. Je luy dis que malaysémant le pourrois je sçavoir, puis que cette résolution estoit prise depuis mon despart, mais que je croyois que deux occasions principalement y avoient poussé la Koyne. L'une pour le prier de desarmer, parce que cela mettoit tous ses voisins en allarme, et l'autre pour le prier de trouver bon le
(i) Bibl. nat., mscrit franc. 16912, f. 142. Les parties que nous imprimons en italiques sont chiffrées dans la lettre, la traduction est au-dessus. (2) Mscrit franc. 16192, f. 144 et 145.
retardemant du contrat de mariage. Il me respondit que le subjetqui Tavoit fait armer estoit Tarmée des Espagnolz, et que s'ilz avoient licentié les Suisses et les Allemans, ce n'estoit que pour l'abuser, parce qu'aussy bien les uns et les autres avoient déclaré qu'ilz n'entreroient point comme ennemis dans ses estatz; que quant aux Milanois, ilz les pourroient remettre sur pieds du jour au landemain, et que cepandant ilz avoient tousjours un gros de sept à huit mille Espagnolz, et en attandoient encores quattre mille qui dévoient arriver sur les galères qui estoient parties d'Espagne il y avoit plus de cinq semaines (1). Que quant au retardemant du mariage, il luy estoit de telle conséquance, qu'il luy vaudroit plus qu'une armée, parce que les Espagnolz ne l'oseroient attaquer, quand ilz sçauroient que ce contrat seroit passé. Je luy respondis que, s'il ne tenoit qu'à cela, je m'assurois qu'il seroit contant, car je sçavois bien que la Royne feroit déclaration, telle qu'il voudroit, que tous ceux qui l'attaqueroient seroient ses ennemis déclarez, et qu'elle porteroit toutes ses forces pour le deffandre contre tous. Sur quoy il me demanda si j'en estois bien assuré, et comment je le sçavois. Je luy respondis que son ambassadeur en avoit esté averti et qu'il me l'avoit dit, et que c'estoit une chose si juste et raisonnable qu'il n'en falloit point doutter, outre que desjà il l'avoit veu par effet, puis que la Royne l'avoit déjà mandé de cette sorte au Pape et au Roy d'Espagne, aynsi qu'il avoit peu sçavoir et cognoistre par le désarmement dudit Roy. Cela, dit-il, me contanteroit fort, et puis que l'ambassadeur vient, il faut ouyr ce qu'il voudra dire, et puis nous y prandrons une bonne résolution, vous assurant que rien ne me séparera de la France que les outrages, qu'avec honneur je ne pourray supporter.
Voilà briefvement les discours que nous eusmes sur ce subjet; et depuis, attendant la venue de mons' de Barros, nous en avons plusieurs fois discouru, et je l'ay tousjours trouvé fort bien disposé, et si je n'ay avancé autre chose, pour le moins j'ay préparé son esprit à ne pas trouver si estrange les propositions cie Mons' de Barros.
Il est vray que depuis quelque temps il samble que la venue de Bamabo Barbo nous l'a un peu desbauché; car le connestable de Castille luy fait de grandes offres; etguoy qu'il sache bien qu'on ne les luy accordera pas en Espagne, toutefois il ne s'en soucie pas, ne voulant que tenir l'esprit de ce prince suspandu, jusques à ce que Mons' de Barros s'en retourne, sçachant que quand cette affaire sera une fois rompue, elle ne se renouera plus. Il est vray que je le descouvris incontinant, et avant la venue de Mons' de Barros j'en avertis le duc et fis le mesme à Mons' de Nemours, afin qu'il prévint le coup. Depuis je le dis à Mons' de Barros, qui selon sa prudence aura bien sceu s'en servir.
Il y a encores icy une sorte d'hommes intéressez qui, encor que François (2), figurent mile chimères à ce prince, et parce que j^en
(i) Cf. les Mémoires de Pontchar train, dans la coll. Michaud, 2« série,
(2) Peu après Gueffier, de la part du roi, ordonna aux gentilshommes
ay parlé fort clairemant à mons' de Barros et à mons' Gueffier, et que c'est chose que je n'oserois fier à ce pappier sans chiffre, je m'en remettray à ce qu'il jugera estre nécessaire de vous faire sçavoir. Tant y a que ceux-cy Te fjortent merveilleusemant aux entreprises, et luy promettent des assistances des personnes qui, je m'assure, ne le feroient pas; mais ces promessent (sic) ne laissent d'avoir une grande force sur l'esprit de ce prince, qui de son naturel y est fort poussé. Et pour mieux le luy persuader, mettent en avant de certams mariages que je ne juge guière à propos (1). Tant y a que pour avoir contrarié à tous ces desseins, et luy avoir conseillé ce que je devois pour son bien, et pour le remettre à la volonté de la Koyne, il est un peu refroidi envers moy, et semble qu'il s'en défie en quelque sorte. Mais je ne m'en soucye guière, puis qu'en cela je faitz mon devoir.
Au commancemant, je ne voulus me desclairer à mons' Gueffier, ne sçachant de quelle humeur il estoit; mais depuis l'ayant recognu très sage et très avisé, je luy dis tout au long le subjet de mon voyage, afin que par son avis je puisse mieux me conduire en cette affaire. Et depuis j'en ay fait de mesme à Mons' Barros, par lesquelz, je m'assure, vous sçaurez de quelle affection et fidélité j'y marche.
Or, Monsieur, toutes ces choses me font croire que la Royne aura tout le contantement qu'elle a désiré de cette légation de Mons' de Barros, son Altesse et tous ses conseillers y estant portez, comme vous avez desjà entandu. Il est vray que la prudence de Mons' de Barros y est très nécessaire à cause des offres des Espagnolz, et des mauvais François qui sont icy, qui ont une grande force, trouvant l'humeur du auc disposée à recevoir leurs impressions.
Je vous supplie très humblement d'excuser ce long discours; j'ay pensé qu'il estoit nécessaire que vous sceussiez ces choses par le menu. Si vous le trouvez bon, je continueray, autremant je m'en remettray à ce que Mons' de Barros et Mons' Gueffier vous en escriront, auxquelz je ne celleray chose que je panse importer au service du Roy et de la Royne. Je vous supplie très humblement que cette lettre ne soit point veue avec ma signature, de peur que si quelqu'un de mal afiectionné la voyoit, cela ne m'ostat les moyens de randre le service très humble que je dois à la Royne. Cependant je vous baiseray très humblement les mains, et vous supplieray de me tenir,
Monsieur, pour vostre serviteur très humble et très affectionné,
Honoré d'IJRFÉ.
De Turin, le r6 mars 1611.
Le marquis d'Urfé revint en France au commencement ou au milieu d'avril. Ses derniers entretiens avec le duc de
français qui étaient à Turin de quitter le service du duc (Bibl. nat., mscrit fr. 16914, f. 522).
(i) Allusion probable au projet de mariage du prince de Piémont avec la fille du roi d'Angleterre.
Savoie et ce qu'il voyait à Turin lui avaient laissé une impression beaucoup moins favorable : non seulement le duc ne désarmait pas, mais il menaçait ouvertement Genève, Talliée de la France, et le pays de Vaux; il disait compter, pour venger Taffront qu'on lui faisait en l'affaire du mariage de son fils, sur les troubles qui ne pouvaient tarder d'éclater en France (1). Il avait fait passer une bonne partie de ses troupes en Savoie^ où elles pillaient et rançonnaient le peuple. De leur côté les Français, comme s'ils craignaient un coup de tête, une agression subite, surveillaient rigoureusement la frontière et empêchaient tout passage. Aussi M. d'Urfé, qui n'avait à se prévaloir d'aucune qualité officielle et reconnue, et n'était qu'un voyageur ordinaire, eut-il beaucoup de peine à franchir le Rhône devant la forteresse de Pierre-Châtel (2).
Les rapports que le comte de Barrault et Urfé firent au conseil touchant les équivoques dispositions du duc achevèrent d'indisposer la reine qui écrivit à M. de Brèves, le 27 avril : « Quelque extravagance que continue à tesmoigner jusques icy le duc de Savoye en l'acheminement de ses desseings, je me promectz qu'il ne passera outre en iceux, après les dernières remonstrances que nous avons derechef envoyé lui faire par le sieur de Lavarane (3). »
M. de Saluées (4) expose ici, sans citer ses sources (5), des faits si extraordinaires et si peu vraisemblables que nous devons, jusqu'à plus ample informé, lui en laisser la responsabilité. Selon lui, la France et l'Espagne étaient convenues de prendre des assurances contre l'humeur brouillonne du duc de Savoie, en exigeant l'une et l'autre le dépôt de deux places fortes. Dans ce pressant danger, le duc « fit partir le marquis d'Urfé pour Paris, chargé de lettres adressées aux nombreux amis qu'il conservait dans le conseil de la régente... M. d'Urfé se présenta à elle, sous le prétexte de lui faire goûter le projet de se servir des troupes piémontaises, qui étaient encore sur
(i) D*après une dépêche de Villeroy à Gueffier, du 3 mai 161 1, dans SiRl, ouvr. cité, p. 591.
(2^ Mugnier, ouvr. cité (lettre du 22 avril 1611). m Fouquet de la Varenne (voir Siri, t. II, p. 500, 521^ 533). (4) Histoire militaire du Piémont^ t. ÏII, ch. XXXI v.
(5) Siri cependant (t. II, p. 52?) rapporte quelque chose d'approcIiant| mais sans y faire intervenir Honore d'Urté.
150 La Vie et les (ëuvres d»honoRé d»uRfé
pied, pour une expédition contre les infidèles. Les chevaliers de Carron et de Vibo suivirent le marquis d'Urfé à la cour de France, où ils apprirent que Villeroi, renchérissant sur le premier projet, formait celui de partager les Etats de la maison de Savoie entre la France et TEspagne, que le ministère espagnol approuvait ce plan, et que déjà on s'occupait de savoir quel sort on se proposait de faire aux princes de cette maison souveraine, pour qu'ils vécussent en simples particuliers dans l'un ou l'autre royaume. Cet avis, venant d'une source sûre, jeta les envoyés piémontais dans des transes cruelles; leurs efforts auprès des amis que le duc de Savoie avait en France durent être proportionnés à la grandeur du péril, et ne furent point inutiles : les ennemis des Espagnols se joignirent aux amis du duc pour renverser ce projet, qui trouva dans le conseil les oppositions les plus fortes, surtout de l'amiral, du duc d'Espemon et du comte de Soissons. Leurs remontrances sauvèrent la monarchie piémontaise. n
Quelque temps après son retour à Paris (1) où, en dehors des plus intimes affidés à la politique du conseil, personne ne soupçonna le vrai motif de son absence, Urfé reçut la dédicace d'un opuscule qui fait voir et en quelle estime on le tenait, et combien on le savait attaché à la mémoire du feu roi. Ce sont des Vers sur le trespas de Henry le Grand, composez incontinent après sa mort^ et imprimez à son anniversaire (2).
Vous s^vez, disait l'auteur anonyme, combien il y a que je les vous ay faits voir. Et quel tesmoin sçauroit-on désirer après vous, qui par le mariage des lettres avec les armes, tesmoignez c^ue vostre illustre maison tient sa grandeur de l'ancienne et parfaicte vertu, aussi bien que de la noblesse de l'estoc? Ce que l'autheur de ces vers ayant pris pour un riche argument d'une autre pièce (3), je vous sup-
(i) Il y revint avec Diane, à moins que, Tayant retrouvée à Virieu où elle attendait son retour de Turin, il l'ait ensuite laissée à Châteaumorand. — M. Callet a publié une nouvelle lettre d'Honoré, datée de Paris 23 juin 161 1. Cette fois la lettre (du moins telle qu'on nous la donne) ne peut pas entièrement être authentique : c'est impossible.
(2) Paris, Jean Libert, 161 1, in-4', 18 p. — Ces vers sont attribués à Jean Sirmond, sur lequel on peut lire une étude de René Kerviler dans le Correspondant, t. Cil, 1876, 10 et 25 mars. Tirage à part, Paris^ ^876, in-8».
(j) L'auteur a donc écrit et probablement fait impriiper un autre opuscule où il célébrait Honoré d'Urfé et sa famille; nous n'avons pu jusque-là le retrouver.
plie de permettre à celle-cy qu'elle confirme les asseurances que vous avez desjà receues de son affection à vous servir.
Le poète, après avoir renouvelé sa douleur sur la mort tragique du roi, s'adressait à Urfé, sans oublier de donner en passant un souvenir au roman qui faisait tourner déjà bien des têtes :
Brave Urfé qui, chéry de la double Pallas, Joincts, par un art nouveau, la pleume au coutelas, Et timbres les honneurs de ton antique race Du cimier verdoyant des lauriers du Parnasse, O des Seigneurs françois le premier ornement. Si la douleur meslée avec l'estonnement De ce triste accident que l'Europe souspire, N'esteint en toy l'humeur que Melpomène inspire. Et de ta douce voix n'estoupe les conduicts.
Cependant que ton maistre au cercueil tu conduits. L'âme de desplaisir et de douleur outrée, Laisse de Céladon et de ta belle Astrée Champayer les amours, sur les bords replissés De ton plaisant Lignon, de mousse tapissés.
La situation d'Honoré d'Urfé grandissait tous les jours. Il était mêlé, dans la mesure où il lui convenait, à la vie de la cour et à la politique, en grand crédit auprès du duc de Savoie, estimé de la reine régente, recherché des grands, déjà célèbre par ses ouvrages. De loin en loin, il allait se reposer des affaires et du monde dans sa magnifique résidence de Châteaumorand ou dans sa maison plus modeste de Virieu-le- Grand.
A cet éclat d'une vie brillante et honorée, l'année 1612 ajouta cette sorte de considération de surcroît que donnaient les titres nobiliaires, dans une société encore tout imbue d'idées féodales. Cette année-là, il acquit le marquisat de Bâgé en Bresse, et des lettres patentes du roi érigèrent pour lui ses seigneuries de Châteauneuf et de Virieu en marquisat de Valromey. Nous parlerons plus loin de ces lettres d'érection lorsque nous trouverons Urfé définitivement établi à Virieu.
La petite ville de Bâgé-le-Châtel, à une lieue et demie de Mâcon, est dans un territoire fertile et un site agréable. Le 16 novembre 1575, Emmanuel-Philibert, duc de Savoie, avait cédé à Renée de Savoie, veuve de Jacques d'Urfé, les terres de Rivoles en Piémont et de Bâgé en Bresse, en échange des seigneuries de Marro et de Préla, et de tout ce que Renée possé-
daît à Oneille, Vintimille, Provasi et Carpasso; le même jour, le duc érigea en marquisat le comté de Bâgé, avec le droit d'avoir un juge de première instance et un juge d'appel, et des privilèges étendus (1).
La terre de Bâgé entra de cette manière dans les possessions de la maison d'Urfé; mais le 31 juillet 1602, Jacques d'Urfé, poursuivi par Jacques Teste, bourgeois de Lyon, pour des dettes arriérées, lui abandonna le marquisat de Bâgé, ou plutôt lui permit de le faire vendre et de s'en rendre adjudicataire, sous la condition qu'il pourrait, en payant 36 000 livres à Teste, reprendre cette terre. En 1603 en effet, un arrêt du parlement de Bourgogne adjugea Bâgé à Jacques Teste, en remboursement de ses créances. Le château était en fort mauvais état, presque en ruines, la grosse tour abattue. Vers 1595, après la conquête de la Bresse, Biron y avait mis une garnison qui l'occupa plusieurs années, le démolit en partie pour construire des bastions, et gâta les bois de la seigneurie (2).
Le 1" janvier 1612, Honoré d'Urfé et Diane de Châteaumorand, par-devant M' Dumont, notaire à Lyon, rachetèrent de Jacques Teste le marquisat pour la même somme de 36 000 livres, provenant de la vente de la terre de Vachères en Velay qui avait appartenu à Diane; de sorte qu'en réalité c'est elle seule, et de ses deniers propres, qui rachetait Bâgé (3).
(i) Ces deux actes sont dans GuiCHENON, Hîst. de Bresse et de Bugey, IV* partie, preuves, p. 68 et 69.
(2) D'après divers documents des arch. de Châteaumorand. Cf. Bibl., nation., collection Moreau, vol. DCCCLXI, f. 5 1 v".
(3) L'affaire, que nous résumons en quelques lignes d'après les arch. de Châteaumorand, est très compliquée. Teste nt remise à M. et à Mme d'Urfé des titres qui établissaient ses créances sur Anne et Jacques d'Urfé. — Les titres concernant Bâgé sont nombreux aux archives de Châteaumorand, et regardent principalement : i* les rapports des comtes de Savoie, seigneurs de Bâgé, avec les évêques de Mâcon, en 1149 et au quatorzième siècle; — 2" les fortifications de la ville de Bâgé, en 1437; — 3" les privilèges de Bâgé, de niars 1250, et actes y relatifs jusqu'en 1 572 (une copie de la charte des privilèges, copie du 10 novembre 1614, a été faite vraisemblablement par l'ordre d'Honoré ou de Diane) ; — 4** les droits du seigneur de Traverney (i 306-1 585); — Ç l'administration de Renée de Savoie et d'Anne d'Urfé (un titre très curieux sur une ofïi*ande de cire due par le seigneur de Bâgé à l'église cathédrale de Mâcon) ; — 6* l'acquisition du marquisat par Teste d'abord, ensuite par Honoré et Diane ; — 7» l'administration de Diane de Châteaumorancl (actes de 161 1, 161 3,
Honoré et Diane allèrent probablement visiter leur nouveau domaine, bien que le château fût à peine habitable, et qu'on se fût contenté d'y faire les réparations les plus nécessaires. De là ils rentrèrent à Châteaumorand et y passèrent la belle saison (1). Le 12 décembre, nous les retrouvons ensemble à Bâgé, oti ils annulent, moyennant indemnité, le bail de ferme consenti par Teste à François Passin.
Honoré d'Urfé ne reparut que très rarement à Bâgé (2). Diane, qui en affaires était bien différente de la poétique Astrée, y revenait plus souvent, et réglait ses intérêts avec l'exactitude d'un notaire. En 1613, une difficulté s'éleva entre Mme d'Urfé et les religieux de la chartreuse de Montmerle; elle réclamait un certain droit de caaponage sur les grains vendus dans les limites du marquisat, mais les Chartreux s'en disaient exempts par une vieille charte de 1231 (3). La discussion fut conduite avec une extrême courtoisie, comme entre gens qui se respectent et s'estiment, et l'affaire se termina à la satisfaction des deux parties.
Mais le marquisat de Bâgé était à peine aux mains de M. et de Mme d'Urfé, qu'ils eurent à défendre leurs droits de justice contre les entreprises du présidial de Bourg. Il n'y a pas de tentatives que les officiers du présidial n'aient faites pour étendre leur juridiction et soustraire aux seigneurs justiciers les prérogatives dont ceux-ci jouissaient Ils essayaient d'attirer à eux, même en première instance, les causes des nobles, les procès dépendant des contrats reçus sous le scel royal, etc. ; mais ils prétendaient surtout que les juges d'appel des terres titrées devaient être supprimés, comme une usurpation, ou au moins que leurs appellations devaient être relevées devant le présidial, avant d'aller au parlement de Bourgogne. Dans cette querelle, il entrait beaucoup de vanité : c'était la lutte des légistes bourgeois contre les gens de naissance. Il y entrait aussi des calculs d'intérêt; si la compétence des officiers du
1614, i6io, 1622, 1623, la plupart relatifs aux greffes); — 8" le rachat de la terre de Bâgé par Jacques d'Urfé ou son fils Charles-Emmanuel, après la mort d'Honoré et de Diane. i\^ Actes des 10 juin et 16 juillet 1612, aux arch. de Châteaumorand.
(2) Il est à Bourg le 4 septembre 161 5 (Arch. de la Côte-d'Or, E. 2064). Nous le reverrons à Bâgé en 1621.
(3) Archives de Châteaumorand; on y trouve trois copies de la charte de 1231.
présidial était restreinte, leurs revenus en diminuaient d'autant
Le présidial de Bourg avait été créé dès 1601, aussitôt après la réunion au royaume des provinces de Bresse, Bugey, Valromey et Gex. L'édit de création réservant au présidial les appels des juges subalternes, les seigneurs firent parvenir au roi leurs remontrances, auxquelles il parut faire droit par sa déclaration du mois de novembre 1601 : " N'entendons, disait-il, rien diminuer des droicts, privilèges, pouvoirs et authoritez attribuez aux marquisats, comtez, baronnies, chastellenies et autres dignitez et seigneuries, ains voulons que leurs droicts de justice demeurent entiers, notamment pour les degrez de leurs jurisdictions, tant de première instance que d'appel. »
Néanmoins, après des escarmouches préliminaires, le présidial engagea la lutte à fond, avec opiniâtreté, vers 1612. Elle fut longue et donna lieu à un grand nombre d'arrêts du parlement de Bourgogne et du Conseil du roi. Nous ne pouvons entrer dans les détails d'une affaire trop spéciale pour intéresser les lecteurs de ce livre. Nous n'en aurions même rien dit, si Honoré d'Urfé, comme marquis de Bâgé, n'y était personnellement intervenu par une requête du 8 mars 1613; car il prétendait, non sans raison, que le marquisat de Bâgé, en vertu de l'inféodation accordée en 1575 par le duc de Savoie à Renée de Savoie, avait le droit incontestable d'avoir un juge d'appel, dont les sentences ressortissaient directement au parlement de Bourgogne (1).
(i) Cette requête est citée dans un arrêt du parlement de Bourgogne du 27 juin 1665. L'inventaire du château de Virieu mentionne, mais sans rien spécifier, un « Etat des dépenser et frais faits pour les affaires de la noblesse de Beugey » ; car la justice de Virieu était aussi intéressée dans la question. — Nous ayons donné cet aperçu très sommaire d'après : Granet, Stylus regius, Bourg, 1630, in-4'»; Phil. COLLET, Explication des Statuts de Bresse^ Lyon, 1698, 2 parties en un vol. in-f»; Ch. Revel, Usages des pays de Bresse... Bourg, 1775, 2 vol. in-f", L. DE COMBES, le Présidial de Bourg, Bourg, 1874, m-8«; BrOSSARD, le Procès des justices entre le bailliage-prés idial de Bresse et les seigneurs haut-justiciers du pays {Ann. de la Soc. d'émul. de l'Ain, t. XXVII, 1894). Bibl. nat., collection Dupuy, mscrit 467. f. 130 et suiv.