CHAPITRE IX
Mortelle inimitié de Diane de Châteaumorand et du comte de Saint-Geran. — Quatre jours de rapines; comment M. de Saint-Geran célébra la quarantaine de sa grand'mère. — Intervention de la reine-régente : lettres à Honoré et à Diane. — Les suites de l'affaire.
Le principal intérêt du très curieux épisode que nous allons raconter est moins encore peut-être de mettre en scène des personnages célèbres ou connus, que de faire voir, par un exemple typique, ce qu'était devenue la France sous le faible gouvernement de la régente Marie de Médicis (1). N'exagérons rien et ne prenons pas au tragique les exploits de Saint-Geran et
(i) Nous avons déjà raconté ces faits dans notre Histoire de Lalière^ et plus complètement dans la Revue du Lyonnais (Ç série, t. XXIV). Le dossier de l'affaire est en partie à Châteaumorand et en partie au château de Léran (fonds Châteaumorand, A2, n" ^î à 43). Il contient : i* Quatre procès-verbaux de l'enquête faite par Guillaume de la Chaize, prévôt de Forez, du 10 au i j novembre 161 3, et dont le plus important (à Châteaumorand) est un cahier de 89 p. ; — 2° commission du même pour continuer l'information, du 1 6 novembre ; nouvelle enquête en vertu de cette commission, faite le 20 novembre; — ^^^ deux lettres de Marie de Médicis, du 12 novembre 1613, dont une originale et signée de sa main, l'autre en copie
du temps; une lettre de la même, originale et signée, du 16 novembre; une lettre aAlincour, gouverneur de Lyon, du 12 novembre, copie du temps (ces quatre lettres sont maintenant aux archives de Léran) ; — 4* arrêt du parlement de Paris, du 27 février 16 14; requête d'Honoré d'Urfé et de Diane, du 27 février 161 j ; cinq procurations de divers habitants de Saint- Martin d'Estreaux et paroisses voisines, du 5 juin 1620; trois consultations d'avocats, de 1615, 1620 et 1625 ; trois mémoires sans date. — Il mancjue à ce dossier trois pièces que je n'ai pas retrouvées : enquête supplémentaire, du lA décembre 161 3; arrêt du Conseil privé, du 27 février 1616; accord entre Diane de Châteaumorand et le maréchal de Saint-Geran, du 22 juin 1620.
de sa bande : nous ne sommes plus au temps des tard -venus, et sans doute M de Saint-Geran estimait que quelques poules arquebusées étaient une bien petite peccadille. On verra cependant par cet incident que les grands seigneurs se croyaient encore à peu près maîtres dans leurs provinces, et qu'un gouverneur du Bourbonnais, tenu parsa charge d'assurer la sécurité publique, trouvait tout simple d'armer, de son autorité privée, sa compagnie de gens de guerre, et de la lâcher pendant quatre jours sur les terres de Châteaumorand.
Le héros de cette équipée est Jean-François de la Guiche, comte de Saint-Geran, brave soldat qui servit loyalement Henri IV dans les moments difficiles, mais du caractère le plus emporté. Il n'en n'était pas à son coup d'essai. En 1603, il avait enlevé, des prisons de Moulins, des gens de sa suite qui avaient maltraité un officier de justice. Malgré les remontrances du président Forget, il obtint des lettres de pardon, le roi alléguant ses bons services et la nécessité de ménager un utile serviteur. En 1617, chassé par les bourgeois de Moulins, il se présentera aux portes de la ville à la tête de cinq ou six mille hommes rassemblés dans le pays. On racontait sur lui d'autres aventures extraordinaires (1). Saint-Geran est une sorte de condottiere, plutôt qu'un chef militaire exerçant correctement son métier.
Son frère Godefroy de la Guiche, seigneur de Chitain, qu'on verra figurer aussi dans les faits que nous allons exposer, a joué dans l'histoire un rôle beaucoup plus effacé; mais, comme Saint-Geran, c'était un violent, prêt à tous les coups de main.
M. de Saint-Geran avait pris en haine Honoré d'Urfé et surtout Diane de Châteaumorand à qui, d'après Huet (2), il n'épargnait pas les épigrammes sur sa facilité à tolérer les hommage que lui attirait sa beauté; petites méchancetés de voisinage qui ne tirent guère à conséquence.
Ce sont des raisons d'intérêt et de vanité qui avaient brouillé les deux maisons. On voit, il est vrai, intervenir incidemment un motif politique. Saint-Geran était très fier de sa longue fidélité à la cause royale, et les gens à sa solde, pour excuser de
(i) Archives hist. du Bourbonnais, 1890, p. 286, et 1891, p. 86; Généa' logies du sieur Guillard, dans le Cabinet historique, 5' année. (2) Lettre à Mlle de Scudéry.
quelque façon leurs brigandages, reprochaient à M. et à Mme d'Urfé « d'avoir été de la Ligue ». Mais les événements de la Ligue étaient anciens de vingt ans, et Urfé, depuis longtemps réconcilié avec les Bourbons, était gentilhomme de la Chambre et résidait quelquefois à la cour. Ces vieilles rancunes politiques ne venaient donc dans l'affaire que par surcroît, et en réalité les causes du conflit étaient plus positives.
En face de Châteaumorand, sur de maigres collines couvertes de châtaigniers et de bruyères, le château de Lalière, fameux dans la région avoisinante par ses légendes, montre sa masse lourde, austère et triste. Il avait été pendant trois siècles aux mains de la famille de Vitri, qui par l'intelligence, la culture, le courage, le caractère, s'était élevée bien au-dessus de sa très modeste condition féodale. Elle avait succombé avec le connétable de Bourbon, dont elle servit la cause avec un absolu dévouement Après la mort ou la disparition de Jean de Vitri et de son frère Louis, la terre de Lalière, un instant confisquée, puis rendue à la famille, échut àjacqueline de Vitri, qui épousa en 1531 Pierre de Chaugy, et en eut Jacqueline de Chaugy. Celle-ci fut mariée en 1550 à François d'Isserpens; Suzanne, leur fille et unique héritière, avait épousé Claude de la Quiche; et du mariage étaient nés Jean-François de la Quiche, comte de Saint-Qeran, et Qodefroy de la Quiche, sieur de Chitain, auxquels devaient revenir les droits de leur mère et leurgrand'mère sur la seigneurie de Lalière, et par suite sur une belle chapelle bâtie, vers Tan 1500, par Brémond de Vitri, dans l'église de Saint-Martin-d'Estreaux.
Il est probable que Saint-Qeran et Chitain jouissaient en fait de ces droits avant le décès de Jacqueline de Chaugy, à cause de son grand âge; car déjà en 1608, cinq ans avant sa mort, des difficultés s'étaient élevées entre eux et M. et Mme d'Urfé et dès lors, il semble, Qodefroy de la Quiche s'était permis des insolences.
Les différends qui séparaient les deux familles regardaient l'exercice de la justice et la propriété de la chapelle de Lalière dans l'église paroissiale.
Par un acte solennel du 24 novembre 1468, André de Vitri (1) avait reconnu que la « haute justice v appartenait aux
(i) André de Vitri est mêlé à Pépisode littéraire connu pgj* les Douze
barons de Châteaumorand dans toute l'étendue de la seigneurie de Lalière et à lui seulement la « basse justice n jusqu'à soixante sols et un denier. Diane, très entêtée de ses droits et même les exagérant un peu, prétendait faire respecter ceux qu'elle croyait lui être garantis par la charte de 1468. Informée que les la Quiche gardaient des prévenus plus de vingt-quatre heures dans la geôle du. château, elle leur dépêcha son procureur, pour les sommer d'avoir à dire de quels méfaits étaient accusés les gens qu'on détenait à Lalière, et de les lui remettre sur-le-champ. A quoi ils répondirent qu'ils avaient tout près de là d'autres terres ayant toute justice, mais dépourvues de prisons, et que c'était pour des délits commis dans ces terres, et non dans celle de Lalière, qu'ils retenaient des prisonniers. Si les faits ainsi présentés étaient vrais, cette réponse était très raisonnable.
Mais en tout cas, c'est sans aucun motif sérieux que Diane revendiquait la possession de la chapelle de Lalière. Au su de tout le monde, elle appartenait aux seigneurs de Lalière qui, un siècle avant, l'avaient bâtie à leurs frais. Elle portait leur nom, elle était décorée d'écussons à leurs armes; ils y avaient un tombeau où avait été inhumé, en 1577, Antoine de la Quiche, frère de Saint-Qeran et de Chitain, mort âgé de trois ans, et même l'image de l'enfant était gravée sur une plaque funéraire. Qu'opposait Diane à des signes de propriété si évidents? Un testament du 6 mars 1446, où Philippe de Vitri, sans faire mention de la chapelle, demandait à être enterré au cimetière commun ; argument pitoyable, la chapelle en litige n'étant pas encore construite en ce temps-là. Sur ce point, les prétentions de Mme d'Urfé étaient donc purement absurdes.
Survint un incident bizarre, qui la mit tout à fait dans son tort, et porta jusqu'à l'exaspération la colère des deux la Quiche. Jacqueline de Chaugy, leur grand'mère, mourut au château de Lalière sur la fin de l'été 1613. Ils la firent honorablement ensevelir dans leur chapelle de l'église paroissiale, celle même que revendiquait si âprement Diane, et lui élevèrent un tom-
Dames de Rhétorique. Ce livre, publié à Moulins en 1838, est une correspondance en prose et en vers entre Jean Robertet, André de Vitri, Antoine de Montferrand et Georges Chastellain, l'orateur et l'historien officiel de la cour de Bourgogne.
beau orné de quatre colonnettes qui supportaient la pierre sépulcrale à neuf ou dix pouces au-dessus du pavé.
Diane à Châteaumorand en faillit perdre l'esprit Le « relief dudict tombeau » lui parut un intolérable attentat à son droit prétendu sur l'église! Sans en avertir le comte de Saint-Geran, gouverneur du Bourbonnais, personnage puissant dont elle avait tout à craindre, même si la cause de Mme d'Urfé eût été meilleure, elle fit enlever les malheureux piliers, et mettre la tombe au ras du pavé.
Il y a là un état d'esprit dans lequel nous avons peine à entrer aujourd'hui. Mais défendre ses privilèges, prérogatives et droits honorifiques, c'était une bonne partie de la vie seigneuriale, et croyez bien que quatre colonnettes de plus ou de moins devenaient une capitale affaire. Abaisser ces piliers, n'était-ce pas aussi abaisser l'orgueil de ces la Quiche?
Mais, direz-vous, pourquoi Honoré d'Urfé laissait-il commettre ces sottises? Par malheur il n'était pas à Châteaumorand, quand sa femme faisait ce coup d'Etat; il l'aurait plus prudemment conseillée que les serviteurs à tête étroite dont elle suivait aveuglément les avis. Mais Honoré était pour lors « en cour près de Sa Majesté », circonstance flatteuse du reste, et que Diane n'oubliera pas de noter, au milieu de ses mortelles alarmes.
La nouvelle de cette folie arriva à M. de Saint-Geran; il n'en fallait pas tant pour poussera bout un homme dont la cervelle n'était guère plus sage. On lui rapporta même que Mme d'Urfé " s'estoit jactée qu'elle tascheroit par tous moyens qu'aulcune cérémonie ne fust faicte », à la quarantaine de Jacqueline de Chaugy, fixée au 11 novembre 1613. Sans doute le comte de Saint-Geran ne croyait pas à un bruit aussi invraisemblable, bien qu'il le tînt « d'ung homme de qualité qu'il l'a ouy dire à ung des amis de ladicte dame ». Il parut cependant prendre au sérieux cette bravade ridicule. Quand ensuite on lui reprochera le déploiement de forces dont il avait entouré cette cérémonie pieuse, il répondra que, « pour empescher l'effect desdictes jactances », il avait bien été forcé de garder militairement le catafalque de sa pauvre grand'mère!
Quoi qu'il en soit, nous allons voir comment M. de Saint- Geran et M. de Chitain célébrèrent la quarantaine de Jacqueline de Chaugy, avec mille pistollets et arquebuses en manière de cierges.
i6o LA VIE ET LES ŒUVRES D'HONORÉ D'URFÉ
Le samedi 9 novembre, Jacques de Jas, gentilhomme au service de M. et de Mme d'Urfé, se présentait à Montbrison chez Guillaume de la Chaize(l), prévôt de la maréchaussée du Forez, et le requérait de se transporter à Châteaumorand, pour enquêter sur les faits et gestes d'une grosse troupe de gens d'armes qui avaient failli surpendre le château, vivaient à discrétion sur le pays, et commettaient toutes sortes de rapines. Le prévôt se mit en route à deux heures de l'après-midi avec son lieutenant, le commis de son greffier et douze archers de la maréchaussée. Il arriva le dimanche matin sur les six heures, à Châteaumorand, où il trouva Diane " toute craintive „ et éplorée.
Sans trop s'arrêter à ces gémissements de femme, M. de la Chaize monta au bourg de Saint-Martin-d'Estreaux, oti les gens d'armes avaient établi leur quartier général, et qu'ils avaient couvert de barricades. La mission du prévôt était bien malaisée au milieu de cette soldatesque animée de toutes les passions de Saint-Geran, son chef, et qui même faisait difficulté d'entr'ouvrir les barrières devant le représentant de l'autorité royale.
Le comte de Saint-Geran était au château de Lalière; le prévôt alla l'y trouver, lui parla avec fermeté, risqua même une ironie, demandant contre quels ennemis on s'armait, et si le roi avait quelque guerre sur les bras! Il ramena, bon gré mal gré, M. de Saint-Geran au bourg de Saint-Martin, où venait d'arriver un gentilhomme envoyé aux informations par le marquis de Saint-Chamond, lieutenant au gouvernement de Lyon. Chemin faisant, le prévôt essayait de parler raison à Saint-Geran ; mais il ne répondait que par des injures grossières contre Mme d'Urfé, et des menaces contre ses officiers, jurant que s'ils lui tombaient sous la main, ils ne s'en tireraient pas à moins de cent coups de bâton!
Le prévôt, tout en faisant des remontrances quand il trouvait le moyen de les placer, patienta jusqu'au lendemain 1 1 novembre, où fut célébré le service de quarantaine, qui marqua la fin du désordre et la dispersion des gens de guerre. Il put alors s'installer à son tour à Saint-Martin-d'Estreaux,
(i) Beau-frère du P. Coton, confesseur de Henri IV et de Louis XIII, et grand-père du P. de la Chaize, confesseur de Louis XIV.
UN ÉPISODE i6i
à V Image de Nostre-Dame^ et commença une information où déposèrent cinquante témoins, gentilshommes, officiers et domestiques de Châteaumorand, hôteliers, marchands, laboureurs de Saint-Martin et des villages voisins. Si on ajoute à cette grande enquête les procès-verbaux des informations qui précédèrent et suivirent, on connaîtra très bien les prouesses de Saint-Geran et de ses braves. Rien ne serait plus fastidieux que de dérouler cette longue et monotone énumération d'extorsions et de violences, faits coutumiers de soudards abattus sur un pays. Il suffira de relater quelques incidents de cette étrange expédition.
Le jeudi 7 novembre, au coucher du soleil, on avait été bien surpris de voir poindre dans la direction du Bourbonnais, sur le grand chemin royal de Paris à Lyon, plusieurs centaines de gens de guerre armés d'arquebuses à rouet, de pistollets, de hallebardes et d'épées. Comme on le sut bientôt, ils étaient commandés parle comte de Saint-Oeran, chef avoué de la troupe, par le sieur de Chitain, son frère, et par quelquesuns de leurs amis, Gondras, Vertpré, Bellenave, etc.
Mais le gros de la bande était un ramassis de boutiquiers et d'aubergistes, qu'on reconnaissait pour les avoir vus dans les foires et marchés d'alentour : petites gens qui, en toute autre occurrence, auraient salué bien bas Monseigneur et Mme d'Urfé, mais qui, sous leurs casaques, prenaient un air de morgue et de défi.
L'important était de surprendre Châteaumorand. Dans sa plainte, Diane dit, avec assez de vraisemblance, que les deux la Quiche avaient le dessein de soustraire et de détruire, dans les archives du château, les titres qui prouvaient son droit sur la justice de Lalière. Ils ne pouvaient du moins ignorer qu'Honoré d'Urfé était à la cour, et cette circonstance aurait dû les détourner de ce qu'on pouvait regarder comme une lâcheté contre une femme.
Cette lâcheté ne réussit pas.
Le soir du 7 novembre, une partie de la troupe arriva autour de Châteaumorand; mais comme il était grand'nui^ elle trouva porte close. Il fallait donc user de ruse pour entrer dans la place. Sept ou huit cavaliers se détachèrent et parurent à la porte de la basse-cour, se donnant pour MM. de Oivry, de Banassat et de Chenillac, parents de Diane, et même essayant
i6a LA VIE ET LES ŒUVRES D'HONORÉ D'URFÉ
de contrefaire leurs voix. Le concierge fut sur le point d'ouvrir. Cependant cette visite inopinée et tardive parut suspecte; on monta sur le ravelin de la porte et on découvrit la fourbe. Tous ceux qui dans le château étaient en état de porter une arme coururent à leurs épées et à leurs arquebuses. Nos gaillards durent se contenter de quelques lourdes plaisanteries : « Voilà, disaient-ils en se gaussant, de bons paysans là-dedans, qui causent bien. Mme de la Motte-Creuse a-t-elle soupe? Elle est au fruit! Ah! très bien! Mais dites-lui donc que nous accommoderons si bien ses terres, qu'elle ne sera plus tantôt que Mme de Place-Vide »; et autres propos de solduriers en goguette. Ils descendirent au jardin, abattirent la charpente d'un berceau, et en firent un grand feu. Pour tuer le temps et faute de mieux, ils tiraient des coups de pistolet aux fenêtres du château.
Faire le siège de Châteaumorand était une entreprise téméraire, et M. de Saint-Geran, pressé d'ailleurs, n'alla pas jusque-là. Il jugea suffisant d'en surveiller les avenues, et d'arrêter ceux qui se hasardaient à sortir.
Toute la bande se répandit par petites escouades dans les paroisses de Saint-Martin-d'Estreaux, de Sail, de Saint-Pierre- Laval et de Châtelus, où pendant quatre jours elle vécut de maraude. Ces paroisses appartenaient à Diane de Châteaumorand; cette levée d'armes était donc bien une vengeance des la Guiche contre elle, et ils ne s'en cachaient pas. Leurs hommes s'étant amusés à répandre à terre du blé fraîchement battu, firent aux remontrances d'un malheureux paysan cette belle réponse : « Par la sang-dieu! nous avons l'ordre de ruiner les maisons de Châteaumorand, et de n'y laisser que les quatre murs, p
Mais les actes des agresseurs étaient moins féroces que leurs menaces. Le duc d'Orléans, traversant en 1632 le même pays pour aller rejoindre en Languedoc l'armée de Montmorency, s'y comportera avec une tout autre barbarie. Saint-Geran voulait molester les tenanciers de Diane, gâter ses terres, lui faire sentir qu'on ne s'en prenait pas impunément à un homme de son importance; mais il ne prétendait pas et sans doute n'aurait pas osé aller jusqu'au bout de sa vengeance. Les exploits de sa compagnie sont de ceux qu'on pouvait attendre alors de gens de guerre en campagne et mal disciplinés.
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Ce sont toujours les mêmes faits que les enquêtes nous mettent sous les yeux. Une escouade arrivait dans un hameau ou une ferme isolée, traitait insolemment les pauvres paysans terrifiés, nourrissait à discrétion ses chevaux de foin et de gerbes de seigle, assommait une ou deux brebis, tuait des oies et des poules à coups d'arquebuse, enfonçait les coffres, les placards et les caves, prenait du pain, du lard, des œufs, des fromages. Une partie de ces provisions glorieusement conquises à la pointe de l'épée était portée au château de Lalière pour la table du capitaine et de sa garde. Il n'était presque jamais question d'indemnité, et rares étaient les officiers qui daignaient payer de temps en temps la dépense de leurs hommes. Les autres se moquaient de ceux qui prenaient la liberté de leur demander de l'argent ou même ils faisaient pis. Un paysan ayant fait remarquer qu'il serait bien juste de lui payer quelque chose pour les dégâts commis en son logis, un soldat « luy voulust bailler un coup d'espée; et de faict ung d'eulx luy baillât ung sy grand coup de poing par la teste, qu'il la pensa ramasser par terre „ ! Quand le bois venait à leur manquer, ils abattaient les barrières, et même ils démolirent une grange pour se chauffer. Quelques-uns remontèrent le vestiaire de leur honnête ménage, en volant des manteaux, des pourpoints et jusqu'à une robe de femme. Une jeune fille fut menacée de ce que vous devinez, et il fallut, par prudence, l'éloigner de convoitises brutales.
Pendant ces jours de licence, Saint-Geran et son frère allaient et venaient de leur château de Lalière au bourg de Saint- Martin, grande position stratégique assise sur la route de Paris; ils y avaient établi neuf barrières ou corps de garde; le siège du gouvernement militaire était dans une auberge.
Le comte de Saint-Geran s'était emparé tout d'abord de l'église. Il voulut en personne conduire cette grave opération dès le soir du 7 novembre, au moment où une partie de ses troupes manœuvrait si piteusement à Châteaumorand. Il entra dans le village à la tête de ses arquebusiers, manda Messire Jean Grimaud, curé de l'endroit, et se fit de force ouvrir l'église.
Elle fut livrée à toutes les profanations, convertie en arsenal, en corps de ^arde, en chambrée, en réfectoire. Vu la saison déjà froide 'en cette fin d'automne, un grand feu était allumé
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au milieu de la nef, les soldats couchés à l'entour sur une épaisse litière, leurs armes rangées près d'eux. Un tonneau de vin, volé à un gentilhomme de la paroisse, était installé sur Fautel Saint-Antoine. Le « revestoir «» tenait lieu de gardemanger, abondamment pourvu d'oies, de poules, de quartiers de mouton et autres victuailles. Mais ces étonnantes libertés n'empêchaient pas M. le curé et Charles Martin, son vicaire, d'accomplir les fonctions du culte, et de dire des messes pour l'âme de Jacqueline de Chaugy. Cependant le vicaire perdit une fois patience; il nous en donne le motif dans sa déposition, mais il faut laisser ces choses dans leur langue originale : « Ledict déposant auroit veu de la salette, et s'en voulant fascher, lesdictz soldatz luy dirent que c'estoit les chiens qui Tavoyentfaict! »
Une singularité, c'est que, même en cette effervescence, ni le comte de Saint-Oeran ni Diane ne perdaient de vue leurs différends, et instrumentaient ferme chacun de son côté. Saint- Oeran fit rédiger par M* Pélassis, notaire royal, un grimoire que le prudent Charles Martin signa les yeux fermés, sans savoir ce que c'était Diane à son tour, prisonnière en son château, et toute tremblante des émotions de ces dures journées, n'oubliait pas de constater authentiquement ses protestations contre la mainmise sur la chapelle de Lalière, dans une pièce que la Ouiche refusa de recevoir, mais qu'elle fit enregistrer au procès-verbal du prévôt de la maréchaussée : « S'est présenté M* Nicolas Charretier, procureur d'office de la terre et seigneurie de Chasteaumorand, lequel aiant charge de lad. dame, pour estre le seigneur dud. lieu en court, a remonstré au seigneur de Sainct-Geran estre adverty de certain proceddé qu'il faict au lieu de sainct Martin destraulx, et faire relever certain tumbeau en l'église dudict lieu, au préjudice de l'opposition cy devant formée sur le relief dud. tumbeau et sépulture. De quoy en ce cas, comme de toute autre chose que sur ce subjet seroit faict par led. sieur de Sainct Geran, ledict procureur se rend opposant pour lesdicts seigneur et dame de Chasteaumorand, et proteste de l'attentat qu'on faict par force, violence et main armée, requérant le tout estre par vous. Monsieur le Prévost, inséré en vostre procès verbal, pour servir en temps et lieu. »
On a dit que la quarantaine de Jacqueline de Chaugy avait
UN ÉPISODE i6s
été fixée au lundi 1 1 novembre. Le comte, qni avait souillé l'église paroissiale par des usages si profanes, pour ne rien dire de plus, n'en fit pas moins pieusement décorer la chapelle de Lalière. C'était très beau : une ceinture funéraire toute neuve, armoriée de blasons, et une chapelle ardente montée sur quatre colonnes de huit pieds de hauteur, peinte en noir semé de larmes, des doubles croix à chaque coin, quatre clochetons, et au centre un clocher qui couronnait ce majestueux édifice!
Toute la compagnie de Saint-Geran était en armes à la cérémonie, et c'est un des motifs allégués par lui pour se justifier, que le devoir filial de faire honneur à sa grand'mère. Mais voici qu'au beau milieu du service, Diane, toujours ardente à la défense de ce qu'elle appelait ses droits, le fit encore sommer d'écouter ses protestations; le comte s'emporta et jura, sans que d'ailleurs l'esclandre parût troubler le moins du monde la cérémonie. A peine sorti de l'église, M. de Saint-Geran monta à cheval, fut salué de deux salves, et partit avec toute sa suite. Le reste de la compagnie se dispersa aussitôt : la fête était achevée.
Hé bien! convenons que ce mélange de messes et de rapines, d'actes notariés et d'arquebusades n'est pas sans originalité, et nous repose presque de la correcte banalité à laquelle deux ou trois siècles de civilisation nous ont accoutumés.
L'affaire eut des conséquences imprévues. La régente Marie de Médicis, alors à Fontainebleau, avait été avertie de ce qui se passait sur la frontière du Bourbonnais et du Forez. Le comte de Saint-Geran était estimé, au moins pour ses brillants états militaires; Honoré d'Urfé était bien vu aussi, et déjà célèbre par ses ouvrages, surtout par les deux premières parties de YAstrée, qui commençaient à exciter un vif intérêt.
La querelle de ces deux hommes était donc un événement qui intéressait la cour. Le 12 novembre, la reine écrivit cette lettre (1) à Honoré d'Urfé qui, officiellement « en cour », était probablement à Paris :
Monsieur d'Urfé, Ayant à conférer avec vous de quelque affaire qui importe le service du Roi Monsieur mon filz, je désire que,
(i) Gomme les suivantes, elle est contresignée Phelypeaux.
t66 LA VIE ET LES ŒUVRES D'HONORÉ D'URFÉ
incontinent la présente receue, vous me veniez trouver en ce lieu, où je vous verray volontiers, et serez le bien venu. Et n'estant pour autre subjet, le ne vous la feray plus longue que pour prier Dieu, Monsieur d'Urfé, qu'il vous ayt en sa saincte garde. Escnt à Fontainebleau, ce XII* jour de novembre 1613.
Marie.
On devine de quoi la reine voulait entretenir M. d'Urfé. Le même jour, elle envoyait un exprès porter à Diane cette lettre où elle dissimulait à peine un reproche sur sa précipitation et sa légèreté.
Madame de Chasteaumorand, Sur l'advis qui m'a esté donné de quelque broullerie qui est survenue entre vous et les sieurs de Saint Ôeran et de Chetin, à l'occasion d'une sépulture qu'ilz avoient faicte eslever pour le corps de la feue dame de Chetin (1), leur grand mère, et que vous avez laict abattre de vostre mouvement particulier, et pour raison de quoy ilz ont assemblé plusieurs de leurs amis qui sont à présent à l'entour de vostre maison avec armes, j'ordonne présentement audict sieur de St Geran, par le courrier que je luy despesche exprès, de se retirer et séparer tous ceux qui sont assemblés sur ce subject; et oultre ce, j'ay voulu que led. courrier vous ayt aussy porté ceste lettre, par laquelle je vous commande de contenir de vostre part toutes choses en Testât qu'elles se trouveront lors de la réception d'icelle, sans faire aulcune action ny procédures qui puisse davantage altérer cest affaire; le tout en attendant que le sieur d'Alincourt soit par delà, qui si doibt acheminer bien tost, et auquel je commanderay d'en prendre congnoissance, pour adviser aux moyens d'accommoder le tout par ung bon accord; et trouveray bien à propos que, pour cest effaict, vous vous en adresserez à luy, et luy représenterez les raisons qui vous ont peu mouvoir de commancer cette broullerye par la démolition que vous avez faict faire, sans aulcune forme de justice, de ladicte tombe ou sépulture; sur quoy vous devez espérer que le sieur d'Alincourt vous donnera tout subject de contentement Sur ce je prye Dieu, Madame de Chasteaumorant, qu'il vous ayt en sa saincte garde. Escrit à Fontainebleau, ce XII* jour de novembre 1613.
Marie.
L'exprès était chargé aussi d'une lettre de M. d'Alincourt, gouverneur de Lyon, qui priait Diane d'attendre sa prochaine arrivée, et de ne rien entreprendre auparavant de nouveau. Le courrier royal, porteur de ces deux missives, arriva à Châteaumorand le 15 novembre, sur les six heures du matin.
Pendant ce temps-là, Urfé était plein de perplexités. Il était venu recevoir les instructions de la régente, qui lui avait
(!) Cest Jacqueline de Chaugy (voir plus haut).
enjoint de ne pas quitter la cour. Mais devait-il, pouvait-il obéir? Ne sachant pas que le comte de Saint-Geran avait congédié sa compagnie, ou n'en ayant pas la certitude, il estimait que son devoir était d^opposer une épée à une épée, de courir au secours de sa femme, dont il s'exagérait probablement les périls. Qu'elle eût raison ou tort, cela n'importait plus; elle était investie, presque assiégée dans son château, peut-être abandonnée aux insultes et aux outrages.
Il crut enfin qu'entre les ordres de la cour et son honneur il ne pouvait hésiter; et je ne puis m'empêcher de croire que la régente elle-même fut de cet avis, en dépit de la sévérité de commande qu'elle affecte dans la lettre suivante :
Monsieur d'Urfé, Je vous commanday hier de ne partir point d'auprès du Roy Monsieur mon filz et de moy, et vous diz que j'avois donné ordre de faire retirer le sieur de St Gérant et ses amis des environs du chasteau de Chasteaumorant, et de faire accommoder cest affaire. Néantmoings je suis advertye aue vous estes monté sur des chevaux de poste et vous en estes allé sans aucun congé, ce que je trouve très mauvais. Je dépesche cet exempt des gardes du corps du Roy mond. sieur et filz après vous avec la présente, par laquelle je vous commande et ordonne, sous peine de désobéissance, de vous en revenir en toutte diligence me trouver en ce lieu, ayant chargé ledit exempt de vous ramener avec luy; et quand vous serez icy, vous entendrez ce que j'ay à vous dire sur le subjet de ces affaires. Et m'asseurant que vous ne manquerez de satisffaire à cette mienne intention, je ne vous feray plus longue lettre que pour prier Dieu, Monsieur d'Urfé, qu'il vous ait en sa samcte garde. Escrit a Fontainebleau, ce XVI* jour de novembre 1613.
Marie.
L'exempt atteignit-il M. d'Urfé, qui devait être déjà loin sur la route de Lyon, et en ce cas, réussit-il à ramener le récalcitrant avec lui ? Quel fut le succès de la mission amicale d'arbitrage dont s'était chargé le gouverneur de Lyon? Nous ne le savons pas.
Mais l'affaire eut une suite. On peut croire que Saint-Oeran et Urfé se retrouvèrent à la cour, quelques semaines après les faits qui viennent d'être racontés. Ils échangèrent des explications qui faillirent amener un duel, comme on l'apprend par une lettre de Malherbe à Peiresc, du 16 janvier 1614 : « On a apporté à la Reine la résolution de Messieurs les maréchaux de France sur l'appointement de MM. le comte de Curson et de la Frette... 11 me semble que la Reine a dit qu'il ne restoit
i68 LA VIE ET LES ŒUVRES D»HONORÊ D'URFÊ
plus que \ affaire de Saint-Geran et du marquis d'Urfé (1). n
La querelle d'honneur dut en effet s'arranger par les bons offices des maréchaux (2). Mais restait la poursuite judiciaire. Honoré d'Urfé et sa femme, ayant fait déposer au greffe du parlement de Paris les procès-verbaux d'information de Guillaume de la Chaize, introduisirent une requête où étaient exposés les méfaits commis par MM. de la Guiche et leurs complices. Les plaignants relevaient en particulier l'attentat du comte de Saint-Geran sur le pouvoir du roi, à qui seul il appartient d'armer ses sujets pour le service de l'Etat; abusant de l'autorité qu'il avait sur sa compagnie de gens de guerre, Saint-Geran l'avait appelée sous les armes sans commission, en pleine paix, en avait disposé comme de sa chose propre, et pour la seule satisfaction de ses rancunes.
Par son arrêt du 27 février 1614, le parlement ordonna que Saint-Geran et Chitain seraient « adjornés à comparoir en personnes en ladicte Cour à certain jour, pour estre ouys et interrogés sur le contenu en ladicte information, respondre à celles fins et conclusions que le procureur général vouldra contre eulx prendre, et auxdictz d'Urfé et Chasteaumorand, à fin civille seulement n.
Ainsi le parlement, cédant peut-être à de hautes influences, semblait ne pas prendre au sérieux l'abus de pouvoir; il écartait le crime contre le repos public et l'autorité royale, pour ne retenir qu'un vulgaire délit contre la propriété, pouvant tout au plus donner lieu à des dommages et intérêts. Saint-Geran et les siens avaient eu simplement le tort de brûler des clôtures, de forcer quelques portes, de pêcher des étangs sans la permission des maîtres, et d'oublier de payer leurs dépenses.
Un arrêt du Conseil privé, du 27 février 1616, plus formel encore, faisait défenses à tous juges de prendre, directement ou indirectement, connaissance des faits, et d'inquiéter Saint-
^i) Œuvres de Malherbe (CoIIectiqn des grands Ecrivains), t. III, p. 375.
(2) Nous conservons cependant un doute sur ce point. Nous avons trouvé un « Arrest de la Cour de Parlement sur l'exécution de TEdict contre les diiels et combats. Donné au sujet du duel faict la nuict du 25 janvier dernier, entre quatre seigneurs de la Cour» . L'arrêt est du 27 janvier 16 14, et la date peut faire conjecturer qu'il fut motivé par une rencontre entre Urfé et Saint- Geran, assistés chacun d'un second. Malheureusement l'arrêt ne cite pas les noms de ces quatre seigneurs.
Oeran et Chitain à raison de l'assemblée de gens d'armes mentionnée dans les enquêtes. Rien n'était plus commun que ces complaisances du pouvoir.
Toutefois cet arrêt doit s'entendre des poursuites crimiminelles; il laissait toujours la porte ouverte à un recours en réparation de dommages. La cause, restreinte à une simple question d'indemnité, sommeilla, parut même oubliée; elle ne fut reprise qu'en 1620, et on n'y voit plus reparaître le nom d'Honoré d'Urfé.
Diane resta donc seule poursuivante, en son nom et au nom de ses vassaux lésés, qui lui donnèrent leur procuration le 5 juin 1620, pour demander le payement des dégâts commis entre le 7 etie 11 novembre 161 3. Diane enflait singulièrement les réparations auxquelles elle croyait avoir droit pour son compte; car elle y voulait faire entrer « l'effroy, l'alarme et fascherie qu'elle a receue d'avoir esté investie et assiégée dans sa maison w. Son avocat eut peine à lui faire entendre que Xeffroy et fascherie de la divine Astrée était sans nul doute un très grand malheur, digne d'être pleuré par les bergères et les nymphes du Lignon, mais que ces accidents-là n'étaient susceptibles d'aucune estimation positive.
Le 22 juin 1620, la contestation se termina par un accord à l'amiable entre Diane de Châteaumorand et le comte de Saint-Geran. Diane avait enrichi ses archives de beaux registres de papier qui nous ont servi à raconter cet épisode de mœurs provinciales, et M. de Saint-Geran avait été nommé, en 1619, maréchal de France! Le docteur Pangloss aurait, à ce propos, de tristes réflexions à faire sur la justice immanente des choses.
11 est vrai que l'affaire finit beaucoup moins bien pour M. de Chitain, et qu'ici Pangloss reprend ses avantages. Diane de Châteaumorand, à sa mort, laissa tous ses biens à Jean- Claude de Lévis, qui se chargea de régler avec Chitain un long arriéré de haines. Un duel à mort eut lieu, le 15 janvier 1627, entre M. de Lévis et M. de Chitain, qui fut tué dans le combat (1).
(i) D'après le Journal inédit cTArnauld d'Andilly, publié par E. et J. Halphen (Paris, 1906, in-8% p. 8), ce fut un « duel de 4 contre 4 » . Nous n'avons pas trouvé la confirmation de cette circonstance dans les autres témoignages qui nous ont fait connaître ce duel.
La petite seigneurie de Lalière, cause de ce long conflit, fut vendue, le 26 octobre 1669, par Marie de la Guiche, duchesse de Ventadour, à Henri de Lévis, et fut désormais incorporée aux vastes possessions de la maison de Châteaumorand.