CHAPITRE PREMIER
Naissance d'Honoré Urfé. — Le Pays de l'Astrée. — La famille d'Urfé. — Le château de la Bastie. — La bibliothèque de la Bastiç. — Le milieu littéraire.
Honoré d'Urfé fut baptisé le 1 1 février 1567 dans l'église des Accoules à Marseille; il était né probablement le jour même ou la veille.
Le XI février 1567, par moy soubz signé a esté baptisé Honoré, filz de noble prince magnifie seigneur Mons»' Durphé et de madame trez redoutée Madame Renée de Savoye, mariés; parrain a esté le magnifie seigneur et prince Mgr Honoré de Savoye, comte de Tende, lieutenant pour le Roy de tout ce pays de Provence tant pour mer que par terre, chevalier de Tordre du Roy, et Mgr Antoyne Scalin des Aymars, baron de Lagarde et chevalier de l'ordre du Roy, général des gallères du dit seigneur es mers du Levant. R. Plan, vicarius (1).
(i) Acte cité par M. DE GÉRiN-RiCARD, Anciens registres paroissiaux de Provence (Bull. hist. et philoL, 1898, p. 290 et suiv.). — A. Bernard {les d'Urfé, p. 127) pense qu'Honoré est né en 1568, nouv. style, parce qu'à Marseille on datait encore probablement l'année à partir du jour de Pâques, et que l'édit de 1 563-1 564, oui fixait le commencement de Tannée au I" janvier pour tout le royaume, n'était pas encore exécuté en FVovence. Et il est vrai qu'Honoré, dans ses Epistres morales, dit que ses malheurs ont commencé le i" octobre 1 594, et qu'il était dans sa vingt-septième année; or, s'il est né en février 1 5 67, il aurait eu alors vingt-sept ans et quelaues mois. Mais nous ne croyons pas que cette manière de parler un peu imprécise . puisse décider la question. M. de Gérin-Ricard cite (p. 295) une ODserva-
Le voyage de Mme d'Urfé dans le Midi fut probablement motivé par une visite aux domaines qu'elle possédait du côté de Nice. Elle séjourna quelque temps à Marseille, chez son frère le comte Honoré ou Honorât de Savoie-Tende, gouverneur de Provence, et y accoucha de cet enfant dont l'entrée dans le monde est annoncée avec tant de magnificence. La naissance d'Honoré d'Urfé à Marseille est donc tout accidentelle : il n'est pas plus Provençal que le maréchal de Villars n'est Bourbonnais pour être né par hasard à Moulins.
Ce n'est pas cependant sans intention qu'Urfé, dans VAstrée, a pris plaisir à rappeler le pays où une circonstance fortuite avait mis son berceau, et qu'il pouvait considérer comme sa demi-patrie. Hylas, le plus original et le plus amusant des héros du livre, est un pur Provençal, un homme de la Camargue; Sylvandre, le platonicien du roman, n'est pas né en Provence, mais il a fait ses études à l'université des Massiliens. La description de la fontaine de Vaucluse, l'expédition du roi Euric au pays d'Arles et diverses aventures transporteront plusieurs fois le lecteur en Provence ou dans les contrées avoisinantes.
Mais la vraie patrie d'Honoré est le Forez ou plutôt la plaine du Forez (1), avec la longe ceinture de collines et de montagnes qui l'enserrent de toute part, ne laissant ouvertes que deux gorges profondes à travers lesquelles, en amont et en aval, se précipite la Loire. D'après une antique tradition, le Forez, avant l'invasion romaine, était un grand lac, qui ne laissait surnager que les écueils d'isoure et de Montverdun; et la preuve en est que sur le flanc des coteaux on voyait encore, enfoncés à force dans les rochers, les gros anneaux de fer où s'amarraient les bateaux ! Mais César ayant fait couper le masssif montagneux qui barrait le lac en aval, les eaux s'écoulèrent par cette trouée, laissant à sec une plaine où, des hauteurs voisines, descendirent les bergers ségusiens (2).
tion de M. Timon-David d'après laquelle, à Marseille, « avant comme après 156^, le millésime change invariablement le 1*' janvier dans tous les actes paroissiaux ». A Marseille, même avant l'édit royal, Tannée commençait donc au i" janvier et non à Pâques. Par conséquent, Honoré d'Urfé serait bien né en 1 567, et non en 1 565.
(i) Le Roannais est une région distincte du Forez proprement dit.
(2) Astrée, i" partie, liv. II; Anne d'URFÉ, Description dupais de Forez, dans A. Bernard, les d'Urjé, p. 447. — Honoré d'Urfé dit constamment ségusien^ au lieu de ségusiave.
Honoré d'Urfé a commencé VAstr& par une description de son cher Forez, qui ne manque ni de caractère, ni d'ampleur : « Auprès de l'ancienne ville de Lyon, du costé du soleil couchant, il y a un pays nommé Forests, qui en sa petitesse contient ce qui est de plus rare au reste des Qaules; car estant divisé en plaines et en montagnes, les unes et les autres sont si fertiles et scituées en un air si tempéré, que la terre y est capable de tout ce que peut désirer le laboureur. Au cœur du pays est le plus beau de la plaine, ceinte, comme d'une forte muraille, de monts assez voisins, et arrousée du fleuve de Loire, qui prenant sa source assez près de là, passe presque par le milieu, non point encore trop enflé ny orgueilleux, mais doux et paisible. Plusieurs autres ruisseaux la vont baignant de leurs claires ondes; l'un des plus beaux est Lignon qui, vagabond en son cours aussi bien que douteux en sa source (1), va serpentant par cette plaine depuis les hautes montagnes de Cervières et de Chalmasel jusques à Feurs, où Loire le recevant et luy faisant perdre son nom, l'emporte pour tribut à l'Océan. »
Qu'au nord-ouest de la plaine, au pied des hautes chaumes de Chalmazel et de Sauvain, on découpe un triangle dont les pointes seraient à peu près Montbrison, Feurs et l'Hôpitalsous-Rochefort, et au centre duquel est le château de la Bastie.
C'est le Pays de VAstrée^ arrosé par le Lignon qui court dans des vallons tantôt ouverts et tantôt resserrés, ou serpente en rase campagne Des prairies, de plantureux froments, des bouquets de bois, des clochers qui cherchent les hauteurs, de jolis coteaux adossés aux montagnes du Forez. Le Mont d'Uzore et Montverdun ressemblent à d'énormes écueils solitaires jetés au-dessus de la plaine. Il est facile, VAstrée à la main, de suivre les nonchalantes promenades des personnages du roman, qui cheminent à petits pas de Chalain au couvent des vierges de Bonlieu, de Boën au Pont de la Bouteresse, descendant quelquefois jusqu'à Feurs.
Paysage, il faut le dire, un peu monotone, au-dessous de sa réputation; assez agréable cependant, aux lignes douces, aux horizons reposés. Du prieuré de Montverdun, l'œil peut se
(i) Le Lignon est formé de deux branches principales entre lesquelles, de tout temps,. s'est disputée la prééminence. Ne pas confondre le Lignon du Forez, le Lignon littéraire^ avec le Lignon du Velay.
promener des profondeurs ondulées de la plaine à la butte d'Uzore; pour fond, à droite, la chaîne du Forez, à gauche et très loin, les montagnes du Lyonnais.
Ce morceau de terre, quel qu'il soit, Urfé Ta embelli des illusions de sa jeunesse et des souvenirs de son cœur. Il lui a donné la vie poétique et une célébrité qui a survécu à la vogue de son roman. Il y a mis sa noble chimère de l'amour parfait, il Ta peuplé de bergers délicats et de bergères d'une beauté et d'une vertu idéales. Voici ces fameuses campagnes du Lîgnon dont l'aspect a bien peu changé depuis trois siècles, le vieux chemin rustique, bordé de coudriers, qui monte du château de la Bastie à la pauvre église de Saint-Etienne-le-Molard, le lit çà et là ensablé du Lîgnon, ces crases qui s'enfoncent brusquement sous la plaine, si favorables à la méditation, ce bois où Céladon dressa la liturgie de son culte, ce sentier fleuri dans lequel Sylvandre expliquait à Phylis les mystères de la chaste union des âmes. Cent fois, de la terrasse du château qui domine les prairies du Lignon, Urfé s'est rempli les yeux et l'imagination de ces tableaux qu'il ne s'est pas lassé de refaire; il a eu ce don bien rare d'associer pour jamais un coin du monde à son rêve.
La famille d'Urfé n'avait pas toujours habité le château de la Bastie et les bords aimables du Lignon. Très longtemps, elle s'était cantonnée dans un château triste de la montagne auquel elle avait donné son nom, et dont les ruines sont appelées dans notre Forez les Cornes d'Urfé, à cause de la silhouette bizarre que ses tours déchiquetées dessinent sur le ciel.
Vers 1418, Jean d'Urfé y fut assassiné par ses domestiques, et on vous montrera encore, dans la chambre du massacre^ des traces de mains sanglantes imprimées sur la muraille! C'est peut-être alors que les seigneurs d'Urfé prirent en dégoût leur froide forteresse, et quittèrent la montagne pour s'établir sur le Lîgnon, un peu au-dessous de l'endroit où il débouche dans la plaine du Forez. Ils avaient là un château qui peu à peu perdit presque tout caractère féodal pour se transformer enfin en une élégante villa de la Renaissance. Urfé, c'était le nid de l'oiseau sauvage et rapace, le manoir bâti sur le haut plateau pour soutenir un siège et donner la sécurité derrière ses courtines hérissées; la Bastie, c'est la résidence de plaisir, à l'orée de la plaine.
LES PREMIÈRES INFLUENCES è
Les commencements de la maison d'Urfé sont très obscurs. Comme la plupart des anciennes races féodales, elle apparaît un jour dans l'histoire, sans qu'il soit possible de dire ni d'oii elle vient, ni quelle fut sa première fortune.
La famille prétendait cependant posséder des traditions. Son nom d'une physionomie plus tudesque que française (Urfé autrefois Ulfé ou Ufy)h^ paraît annoncer une origine germanique. Et en effet d'un Vuif, Wlfe ou Wolf serait sortie une longue lignée d'ancêtres de sang allemand, s'il en faut croire une généalogie qu'on croit être d'Anne d'Urfé ou de Flory du Vent, son secrétaire. D'après La Mure, un Wlphe, dit le Vaillant, selon d'autres un Henry, surnommé le Lion orgueilleux, chassé d'Allemagne et passant dans le Forez avec Louis le Gros, en 1129, aurait épousé Aymée, parente du comte Quy, se serait alors fixé dans le Forez, et y aurait bâti le château d'Urfé (1).
A ces traditions confuses, incohérentes et naturellement suspectes, se mêlèrent des légendes. La plus connue est celle de la dame d'Ulphé, Hermantride, t, qui fist douze enfans d'une ventrée, et les voulant noyer de peur d'estre soupçonnée d'adultère, n'en garda qu'un seul. „
Quoi qu'on pense du berceau de la maison d'Urfé, rien d'abord ne semble la distinguer des autres races chevaleresques du Forez. Sa grandeur commence avec Quichard d'Urfé, nommé en 1410 bailli de Forez, charge qui devint plus tard héréditaire dans la famille, et lui donna le premier rang dans noblesse forézienne. Pierre I" d'Urfé fut grand maître des arbalétriers de France et mourut vers 1444.
Son fils Pierre II d'Urfé, mortel ennemi de Louis XI, grand écuyer de France sous Charles VIII, chevalier des ordres de Saint-Michel et du Saint-Sépulcre, conseiller et chambellan du roi, sénéchal de Beaucaire et de Nîmes et bailli de Forez, est un des personnages les plus singuliers du quinzième siècle; ses aventures, où il n'est pas toujours facile de démêler la
(i) Généalogie de la très illustre et très ancienne race des Vuif s ^ anciennement dits Altorfes, puis Vulphes, Urphlé et maintenant Urphé (mscrit de la biblioth. de Saint-Etienne); A. Bernard, Origine de la maison d'Urfé^ Montbrison (1847), in-S'»; HuET, Lettre à Mlle de Scudéry, etc. ~ L'histoire de la maison d'Urfé, dans son ensemble, n'a jamais été écrite; nous avons sur cette famille des notes abondantes.
fable et l'histoire, fourniraient aisément la matière d'un roman.
Cest TAlcippe de VAstrée (1). Honoré d'Urfé, son arrièrepetit-fils, nous représente Alcippe, ancien berger du Forez, aujourd'hui accablé de gloire et d'honneurs, réfléchissant sur la vanité de ces précaires avantages : « Viens çà, Alcippe, se dit-il, quel est ton dessein? N'est-ce pas de vivre heureux? Oii penses-tu trouver ce bien, sinon au repos? Le repos, où peut-il estre que hors des affaires? N'as-tu point encore esprouvé l'inconstance dont elles sont pleines? Tu as à te garder des amis et des ennemis, et jour et nuict leurs fers sont aiguisez contre toy. Si tu te defîfends, quel peut estre ton repos? Si tu leur cèdes, est-il rien de si misérable qu'un courtisan descheu? Doncques, Alcippe, rentre en toy mesme, et te ressouviens que tes pères ont esté plus sages que toy. Reviens au lieu de ta naissance; laisse là cette pourpre et la change en tes premiers habits; que cette lance soit changée en houlette et cette espée en coultre, pour ouvrir la terre et non pas le flanc des hommes. Là tu trouveras chez toy le repos, qu'en tant d'années tu n'as pu trouver ailleurs. »
Alcippe en effet revint chercher dans le Forez, sur les bords du Lignon, le grand apaisement de la nature, et y épousa la bergère Amarillis. Pierre d'Urfé, après une existence extraordinairement tourmentée, quelquefois d'une moralité équivoque (2), finit sa vie par des fondations pieuses et mourut à la Bastie le 10 octobre 1508.
Son fils Claude d'Urfé éleva plus haut encore la renommée de sa maison, mais d'une autre manière. Pierre avait été avant tout un soldat et même, à certains égards, une sorte d'illustre aventurier qui a réussi. Claude fut plutôt un esprit délié, un diplomate, un fin politique et un beau diseur (3). François I" le nomma ambassadeur à Rome et au concile de Trente transféré à Bologne; Henri II, membre de son étroit conseil, gouverneur du dauphin et des enfants de France. Par ses lettres patentes du 15 août 1553, il le désigna pour faire éven-
fi^ I" partie, liv. II.
(2) Sur ce point, voii histor., t. LXXXVII, p. 225-250).
(3) Habile in dlcendo et peragendOy dit Papon dans la dédicace à Claude d'Urté de son : In sextum Decalogi prateptum^ Lyon, J. de Tournes, 1552, petit in-4'.
2) Sur ce point, voir B. DE Mandrot, le Meurtre de Jean Berry (Revue