‹ La vie et les œuvres de Honoré d'UrféChapitre 8 sur 73 · XX · texte numérisé non relu

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tUellement partie du conseil de régence institué auprès de Catherine de Médicis.

Mais ne faisant pas ici l'histoire de la maison d'Urfé, il faut nous contenter d'un aperçu, et passer rapidement sur ces grands aïeux, dont chacun cependant a dû laisser quelque chose de ses qualités dans le caractère d'Honoré d'Urfé. Peut-être pourrait-on dire, si de pareilles déductions n'étaient pas hasardeuses, qu'Honoré doit à Pierre d'Urfé la valeur, la témérité dont il fit preuve sur la fin de la Ligue, et que le ligueur est en germe dans l'aventurier héroïque. Claude d'Urfé, beaucoup plus cultivé, en relations avec les érudits et les poètes de la cour de François I" et de Henri II, amoureux d'art et de beaux livres, a dû léguer à sa postérité cette passion des lettres qui distinguera Honoré et ses frères.

Jacques I*' d'Urfé, fils aîné de Claude, a été conseiller d'Etat, chambellan du roi, bailli et lieutenant-général au gouvernement de Forez; moins mêlé d'ailleurs que Pierre et Claude aux affaires générales du royaume.

Les guerres de religion commençaient et les temps devenaient tragiques; dans les terribles journées du 14 et du 15 juillet 1562, plus de huit cents personnes avaient été massacrées à Montbrison par le baron des Adrets et son lieutenant Poncenat En 1570, Jacques d'Urfé empêcha Coligny de passer la Loire, et il défendit de son mieux le Forez contre les entreprises des huguenots. Il mourut le 23 octobre 1574 au château de Marro, dans le comté de Nice, probablement empoisonné par des habitants de Tende que sa femme avait chassés.

En 1554, il avait épousé Renée de Savoie-Tende, d'une branche légitimée de la maison de Savoie descendue de René de Savoie, et, par sa grand'mère Anne de Lascaris, apparentée à la race impériale des Lascaris qui avait régné à Constantinople. Renée était une femme impérieuse, altière, qui rappela l'humeur belliqueuse de sa trisaïeule Marguerite de Caretto, l'Amazone des Alpes Maritimes. Contre son oncle Honorât de Savoie-Villars, elle revendiqua le comté de Tende avec une hardiesse, une vigueur et une opiniâtreté extraordinaires. Les factions des Urfatini et des Milliavini ensanglantèrent le bourg de Tende, et les Urfatini ayant eu le dessus, la vengeance de

Renée poursuivit les Milliavini jusque dans l'Etat de Qênes (1).

Elle avait eu douze enfants de Jacques d'Urfé, six fils et six filles; la destinée de celles-ci n'a pas d'intérêt pour nous. Un des fils mourut jeune. Les cinq autres se succédèrent dans cet ordre : Anne d'Urfé, bailli, lieutenant-général et gouverneur du Forez; Jacques II d'Urfé, qui devint chef de la famille et bailli de Forez, quand Anne eut renoncé au monde et aux honneurs du siècle et fut entré dans les ordres; Christophe, seigneur de Bussy, comte de Pont-de-Veyle et de Châtillon, mort avant le 2 décembre 1597 au service du duc de Savoie; Honoré; Antoine, prieur de Montverdun, abbé de la Chaise- Dieu (2) et évêque élu de Saint-Flour. Antoine d'Urfé ne tardera guère à disparaître de la scène, emporté par

Les ardeurs de jeunesse et le cueur généreux (3).

Nous lui devons ici un souvenir, parce que c'est celui de ses frères qu'Honoré a le plus aimé, et que ses idées platoniciennes ont exercé quelque influence sur la théorie de l'amour pur, exposée par Sylvandre dans VAstrée, Et Sylvandre même ne serait-il pas Antoine d'Urfé? Sylvandre a étudié chez les Massiliens : Antoine d'Urfé n'aurait-il point passé sa toute première enfance à Marseille, auprès de son oncle Honorât de Savoie?

Dès l'âge de treize ans, Antoine faisait des vers au collège de Tournon. Il acquit une érudition très étendue; selon Loys Papon, qui l'avait connu et pratiqué, il passa pour un « miracle de son temps en touttes sciences, comme vray filz ayné de l'Anciclopédie n ; Antoine ne voyageait pas sans avoir dans son train des chevaux chargés de livres.

En 1592, au milieu du conflit violent des opinions et des

(i) Pannisse-PaSSIS, les Comtes de Tende de la maison de Savoie, Paris, 1889, gr. in-4". — Sur René, chef de la branche, voir A. Leone, Renato di Savoia, Pignerol, 1902, in-8°.

(2) Il eut beaucoup de peine à se mettre en possession de son abbaye. Dans cette affaire, Dom. Branche (l'Auvergne au moyen âge^ t. I", Clermont et Paris, 1842, in-8% p. 290 et suivj, fait jouer à Honoré d'Urfé un rôle qui appartient à son frère aîné (Voir VHist. de la Chaize-Dieu, par Dom TlOLiER, dans le mscrit franc. 18681 de la Biblioth. n'ation., f. 141 v* et suiv.).

(3) Tiré de l'épitaphe d'Antoine, par Anne d'Urfé.

armes, Antoine d'Urfé publia deux opuscules qui sont un témoignage intéressant de ses goûts (1).

Dans VHonneur, précédé d'un mauvais sonnet d'Honoré d'Urfé, Antoine fait dialoguer Uranophile et Polémophile. Celui-ci, qui voit sortir de son cabinet d'étude Uranophile rêvant à je ne sais quel problème de philosophie, ne comprend pas qu'il perde son temps à des spéculations d'idéologie : n Parmy ces cruelles et sanglantes guerres civiles, rien ne sauroit estre plus plus hors de saison que de s'alambicquer le cerveau avec les frivoles, inutiles et chimériques contemplations w, alors que l'heure est à l'action. Mais, si j'ai bien compris, Polémophile et Uranophile sont un seul et même personnage; c'est Antoine d'Urfé, dont l'âme généreuse est disputée entre les paisibles jouissances de l'étude et l'ardeur guerrière qui l'entraîne à prendre parti, malgré son extrême jeunesse, pour la foi menacée par un roi hérétique. A la suite de ce dialogue, qui finit par une discussion abstraite où paraissent Platon et Aristote, on lit une épître d'Antoine à son frère Honoré. Plusieurs, paraît-il, n'approuvaient pas sa prédilection pour les doctrines platoniciennes, et Antoine se plaint à son frère « de ce malheureux siècle, qui répreuve comme faux tout ce qu'il n'a pas accoustumé d'ouyr, comme si sa cognoissance estoit la règle de la vérité des choses ».

Le dialogue de la Vaillance nous a paru moins curieux. Dans la dédicace au duc de Nemours, Antoine dit comment il a été " meu à intermettre l'estude des sciences, desquelles ce temps n'est aucunement capable, pour recercher et esplucher les conditions et la nature de la vraye vaillance ».

Polémophile finit par avoir raison d'Uranophile. Antoine Urfé se jeta dans la bataille de la Ligue avec impétuosité.

592, in-4''; 4ff. limin. non ch. et 43 p. Aux p. 31 et 37, sont les deux épîtres annoncées par le titre, et dont la première est adressée au chevalier d Urfé (Honoré d'Urfé). — La Vaillance. Second Dialogue du Polémophile. Lyon, Jacques Roussin, 1592, in-4"; 4 fF. lim. non ch., 32 p. et 2 fF. nonch. — A la suite, pae. séparément, mais avec un simple titre de départ : Epistre première', De la beauté au acquiert r Esprit par les Sciences. A Madame Marguerite de France y Roy ne de Navarre, rn-4*, 14 p. (Sur la dédicace à la reine Marguerite, voir notre chap. v.)

lo LA VIE ET LES ŒUVRES D'HONORÉ D'URFÉ

En 1 593, quand bien des volontés fléchissaient sous la fatigue, quand tout doucement son frère aîné se ralliait au roi, on avait fait courir le bruit qu'Antoine, à son tour, n'était pas loin d'abandonner le combat, et il s'en indigne comme d'une injure à son caractère : « J'ay esté, dit-il, tout scandalizé de voir les faux bruictz qui s'estoient espandus de moy touchant le changement du party. Mais en fin je me suis faict cognoistre à mes amyz tel que je fus jamais, asçavoir vray catholique et de la Saincte Union; d'où la mort seule me pourra distraire, si les affaires ne prennent aultre cours (1). »

Et ce fut en effet la mort, une mort sanglante, qui le réduisit au silence. Antoine d'Urfé périt à vingt-trois ans, tué d'un coup d'arquebuse sous les murs d'une petite ville du Roannais (2), sans que le destin lui laissât le temps de réaliser sa devise ambitieuse : Spes, sifata volent

Discrètement et sans trop insister, nous avons indiqué ou laissé entrevoir quelques-unes des influences de race qui ont agi sur Honoré d'Urfé et l'ont fait ce qu'il a été.

Son long séjour au château de la Bastie, en ces années de l'enfance et de la jeunesse dont les impressions ne s'effacent pas, n'a pu qu'affiner sa nature délicate. Quand on lit XAstrée, on est surpris de voir avec quelle compétence et quelle sûreté les héros du roman apprécient les beaux-arts, et cela est remarquable à une époque où la critique d'art n'existé guère. Mais en vérité Honoré d'Urfé n'avait eu qu'à ouvrir les yeux pour faire son éducation au milieu des splendeurs de la Bastie (3).

Le château, en son ensemble, n'avait pas un aspect imposant Bâti au quatorzième siècle ou peut-être même avant, peu à peu remanié, puis agrandi et embelli par Claude d'Urfé, il pouvait offenser le goût par la disposition, autour de la cour d'honneur, de bâtiments disparates, sans régularité, dont certaines parties ne semblaient qu'ébauchées. Mais la Renaissance n'a pas créé dans le Forez de morceau plus élégant que la double

(i) Lettre à Brisson de la Chaumette, à la bibliothèque de Clermont- Ferrand, mscrit 756.

^2) Voir le chap. IIL

(0 Voir une description complète de la Bastie dans G. DE SOULTRAIT, k Château, de la Bastie, Saint-Etienne, 1886, in-f». Cf. Mario Proth, Au pays de FAstrée, Paris, 1868, in- 12, chap. XIV; A. Broutin, Châteaux historiques du Forez, Saint-Etienne, 1883, 2 vol. gr. in-8% t. II, p. 9 et suiv. ; etc.

LES PREMIÈRES INFLUENCES ii

galerie plaquée par Jonyllion, l'architecte de Claude d'Urfé, sur l'aile occidentale.

Au rez-de-chaussée onze arcades ceintrées, du travail le plus fin, séparées par des pilastres cannelés qui se prolongent jusqu'à l'entablement et s'amortissent par des chapiteaux corinthiens. Cinq autres arcades du même style prolongent cette galerie sur l'aile centrale. Au-dessus de cette première galerie se développe une loggia à la manière italienne, que soutiennent de légères colonnes cannelées, et dont les solives apparentes étaient autrefois décorées d'entrelacs. Sur cette galerie supérieure, qui conduit à une tourelle à six pans, au toit aigu, s'ouvraient de très belles portes en bois sculpté, avec encadrements de marbre.

On monte de la cour d'honneur à la loggia par une rampe portée sur des arcades rampantes que couronne une balustrade ajourée, et cette rampe aboutit à un palier abrité sous un portique corinthien.

Au départ de la rampe, un sphinx de marbre noir s'accroupissait sur un piédestal orné de trophées et portait ces trois mots gravés sur un cartouche : Sphingem habe domi. Cette devise énigmatique a donné lieu, si je l'ose dire, à de doctes divagations. M. Emile Montégut croyait avoir, lui, découvert le secret que garde le sphinx de la Bastie. Le sphinx symbolise « l'alliance tacite de l'esprit de la Renaissance et de la religion traditionnelle «. Claude d'Urfé aurait été un esprit complexe, unissant à la foi ancestrale du chrétien le scepticisme de l'humaniste; la devise du sphinx serait l'expression d'un mysticisme tempéré par le doute (1)!... Credat Judœus Apella!

Si séduisante que fût cette façade occidentale, la merveille de la Bastie, c'était la fameuse chapelle, " la plus belle de France w, selon Anne d'Urfé. Par un contraste singulier, mais qui ne doit pas surprendre au seizième siècle, elle a pour vestibule une grotte d'un art tout païen. Les parois, la voûte, le pavé même sont encore couverts d'un fin cailloutage, sur le

{\) En Bourbonnais et en Forez ^ Paris, 1875, in- 12, p. 257. Voir sur le sphinx un article de M. Jos. DÉCHELETTE dans le BulL de la Diana, t. VII, p. 181. — Le sphinx avait été probablement apporté d'Italie par Claude d'Urfé. La devise est un mot bien connu, mais légèrement modifié, de Cicéron.

fond jaunâtre duquel se détachent des animaux, des masques, des figures mythologiques : termes barbus, triton armé de son trident, caryatides en demi-relief; tout cela plus étrange que véritablement beau, mais d'une étonnante perfection de travail.

Entrons dans la chapelle, dans le sacellum mirabile, que cependant nous ne décrirons pas. « Pas un coin, pas une place grande comme la main „ qui ne fût un chef-d'œuvre, ou du moins un ouvrage d'une maîtrise supérieure. La sculpture, la peinture, la mosaïque, la menuiserie, la marquetterie, la faïencerie, la vitrerie avaient atteint ici le point le plus élevé de la perfection. Hélas! toutes les richesses accumulées dans la chapelle de la Bastie, orgueil du Forez, sont aujourd'hui dispersées, toutes, sauf la voûte aux détails infiniment fouillés, parce qu'il n'a pas été possible de l'emporter! Il s'est trouvé enfin un spéculateur pour dépecer et monnayer ces merveilles.

Bien d'autres choses ont disparu, et le sphinx même n'est plus là pour veiller sur les débris de ce qui fut le château de la Bastie. Mais on peut admirer encore dans le jardin, entre le château et le Lignon, une délicieuse rotonde portée sur des colonnes ioniques accouplées.

Claude d'Urfé, qui ennoblit sa haute fortune politique par le goût intelligent des arts, aima aussi passionnément les beaux livres. Le 29 août 1532, il avait épousé à Nantes Jeanne de Balsac, fille de Pierre de Balsac, baron d'Entragues, et d'Anne Malet de Qraville. Une partie de la collection des Malet-Qraville passa ainsi aux mains de Claude d'Urfé, qui l'installa dans son château du Forez, et ne cessa de l'augmenter d'exemplaires imprimés et manuscrits.

Au dire du Père Louis Jacob, Claude d'Urfé avait rassemblé à la Bastie 4 600 volumes, entre lesquels étaient 200 manuscrits en vélin revêtus de velours vert (1). Le premier chiffre est peut-être exagéré; mais le second est probablement audessous de la vérité, si j'en juge par le grand nombre de manuscrits dont j'ai retrouvé la trace (2).

(i) Traïtté des plus belles bibliothèques, Paris, 1655, in-8", p. 671. On ne sait dans quelle Wtie du château était la bibliothèque.

(2) Nous avons fait sur ce sujet des recherches spéciales, dont il pourrait être intéressant de publier les résultats. Sur un des manuscrits de la Bastie, voir notre notice : Les deux procès de Jeanne d Arc et le manuscrit d'Urfé, Lyon, 1894, in-8% 12 p.

Au dix-huitième siècle, la détresse croissante des derniers descendants de la maison d'Urfé, réduits à faire argent de tout, les obligea à vendre à vil prix cette collection précieuse. Ses restes ont enrichi la Bibliothèque nationale, l'Arsenal et d'autres bibliothèques publiques ou privées, oti on peut souvent les reconnaître à la devise uni, aux armoiries de la famille d'Urfé, ou à leur reliure en velours vert, ornée de massifs ornements de cuivre portant le chiffre de Claude d'Urfé et de Jeanne de Balsac

Deux surtout des manuscrits de la Bastie sont célèbres. L'un est un inestimable recueil de poésies provençales; l'autre contient la première rédaction du procès de réhabilitation de Jeanne d'Arc et la seule rédaction française de son interrogatoire. Seule cette minute française nous a transmis la vivante parole de Jeanne devant ses juges. C'est du manuscrit d'Urfé que nous sont venus tant de mots fermes, hardis, naïfs, d'une langue aisée, franche, populaire, souvent d'une finesse malicieuse, auxquels la récente béatification de la Libératrice a donné une popularité nouvelle (1). Quelques-uns de ces manuscrits, vrais livres de famille, portent des notes sur la maison d'Urfé; tel par exemple le Roman de Palamon et Arcita et de la belle et sage Emilia, qu'Anne de Qraville, par le commandement de la reine Claude, translata du vieil langage en nouveau et en rime. Une main inconnue, celle probablement d'un secrétaire ou d'un chapelain, y a exactement mentionné la naissance des enfants de Claude d'Urfé et de Jeanne de Balsac.

La plupart des manuscrits étaient décorés de miniatures, d'ornements peints, de tourneures, de lettres initiales en or et en couleur. Mais un grand nombre de livres imprimés sur vélin au quinzième et au seizième siècle, et enrichis de miniatures, n'étaient pas moins précieux.

La bibliothèque de la Bastie était bien telle qu'on la conçoit chez un homme du monde qui aime les lettres, et qui cherche dans les livres tantôt un enseignement, tantôt un

(i) Qu'on me permette ici de rappeler qu'un Forézien, Jean Masson, a publié en 161 2 une des premières vies de Jeanne d'Arc, et qu'il semble avoir puisé directement les matériaux de son ouvrage dans le manuscrit de la Bastie. Masson était natif de Saint-Germain-Laval, à 15 kilomètres environ de la Bastie.

délassement Peu de livres de théologie pure et peu de livres latins; mais de la morale usuelle, de l'histoire, des chroniques en prose et en vers, de la politique, des armoriaux, des traductions d'auteurs grecs, latins et italiens, des légendes, des poésies françaises, des contes, de vieux romans de chevalerie, des pièces facétieuses comme les goûtaient nos aïeux, des compilaitons à la façon de la Boucquechardière, des curiosités comme les Prophécies de Merlin l'Enchanteur, etc.

Représentons-nous Honoré d'Urfé, entre quatorze et vingtdeux ans, pendant les loisirs des vacances et les années qui suivirent ses études au collège de Tournon, s'enfermant des heures et des journées dans la librairie du château paternel, feuilletant ces livres somptueux, dévorant des yeux ces magnifiques miniatures, mais s'arrêtant aux ouvrages d'histoire, de morale et de littérature, vers lesquels l'attirent ses préférences. Qui donc pourrait douter que ce long commerce avec la bibliothèque de la Bastie ait exercé sur lui une action décisive, et qu'il ait trouvé là, en partie, l'érudition abondante et variée que les « gens de doctrine n goûteront dans les Epistres morales et dans YAstrée?

Entre les influences qui ont aidé à la formation de son esprit, ou qui du moins ont été un stimulant du travail littéraire, il faut mettre enfin le milieu exceptionnellement cultivé où il a passé sa jeunesse.

La vie littéraire fut assez intense en Forez dans la seconde moitié du seizième siècle et au commencement du dix-septième, surtout à Montbrison et autour de la petite capitale. Qu'on m'entende bien; je ne veux pas dire que ce mouvement ait eu pour résultat des œuvres fort remarquables : quelquesunes sont dignes d'estime et ne sont pas entièrement oubliées, la plupart sont très médiocres. Mais ce qu'il importe de considérer, ce n'est pas tant peut-être la valeur des œuvres^ qu'un certain travail de pensée et de style qu'elles supposent; travail qui tient les esprits en éveil, alimente l'activité littéraire, lui donne un but et lui suggère des moyens nouveaux d'expression.

Peu de provinces de France, au temps d'Honoré d'Urfé, ont été sous ce rapport plus fécondes que le Forez où, de 1560 à 1610 environ, nous pourrions nommer cinquante auteurs dont les ouvrages ont été imprimés. Un grand nombre, il est

vrai, paraissent avoir été de bonne heure presque entièrement déracinés du sol natal, ou n'y sont que rarement revenus (1). Mais d'autres, nés Foréziens, ont été souvent ramenés dans le pays par leurs emplois, leurs affaires, leurs intérêts de famille, ou simplement, comme les Foréziens fixés à Lyon, par les commodités du voisinage (2). La plupart sont restés ou sont redevenus de purs Foréziens.

Du reste, les vides laissés par les absents sont en partie comblés par les aubains qui ont émigré dans le Forez, ou qui ont eu avec lui des relations temporaires (3). Et n'oublions pas que Lyon, une des grandes usines à livres du monde, est tout près, avec ses presses prodigieusement actives, son incessant va-et-vient d'érudits qui y affluent de partout, sa culture qui en fait une seconde capitale intellectuelle du royaume, et qui se propage de proche en proche jusque dans le Forez.

Mais essayons de reconstituer le groupe littéraire forézien avec lequel Honoré d'Urfé, à la Bastie, a été en contact plus direct

L'exemple lui venait de sa famille même, car il semble que tous ces d'Urfé venaient au monde avec le goût des lettres. On a déjà vu qu'Antoine, à vingt et un ans, écrivait des dialogues pénétrés d'un subtil platonisme dont VAstrée héritera. Christophe d'Urfé tournait très agréablement les vers. Anne d'Urfé, bien qu'il se vantât de n'avoir jamais étudié dans les écoles, rimait dès l'âge de quinze ans « avec autant d'heur et de grâce que gentilhomme de son aage, d'un tel style poétiq et fluide, que l'on ne l'eustpeu juger d'aultre que d'un esprit fort advancé en l'estude des bonnes lettres ». Il y a, cela va de soi, grandement à retrancher de ces éloges accordés au grand seigneur par une amitié complaisante.

Les trois Papon, Jean, Loys et Etienne, vivaient dans la familiarité de la maison d'Urfé. Jean Papon, « le grand juge Papon m lieutenant général au bailliage de Forez, longtemps

(i) Loys Buisson, André du Gros, Jean et Papire Masson, Claude Mondain, Jean Palerne, Pierre Paparin, Antoine Pooule, etc.

(2) Pierre Allard, Emmanuel Chalom, Jérôme de Chastillon, le Père Coton, Pierre d'Epinac, Jean Girinet, Pierre Girinot, Antoine de Laval, Etienne du Tronchet, Antoine du Verdier, etc.

(5) Gaspard Bachot, Etienne Charpin, Gilbert Damalis, Laurent Joubert, Jean Surrelh, etc. .

i6 LA VIE ET LES ŒUVRES D'HONORÉ D'URFÉ

célèbre par des ouvrages de jurisprudence aujourd'hui hors d'usage, mais qui conservent du prix pour l'historien, serait, dit-on, le druide Adamas de XAstrée; grand caractère en tout cas, qui exerça avec fermeté sa charge dans des circonstances difficiles et parfois périlleuses. Le chanoine Loys Papon, son fils, fut un peu l'oracle du cénacle forézien. Il écrivit des œuvres très profanes pour un homme d'Église, dans une langue étrange, à peine intelligible; vrai poète pourtant, ayant souvent de la verve, de la vigueur, des éclairs, des idées originales et des expressions fortes.

Etienne du Tronchet, dont les Lettres missives et familières ont eu tant de succès, et ont presque fondé en France le genre épistolaire, était aussi, quand il venait se reposer dans sa métairie du Qazilhan, un adepte de la petite société lettrée qui fréquentait au château de la Bastiergens relativement instruits, occupés de vers, de philosophie, de théologie, d'antiquités, touchant à tout, mêlant tout dans leur naïve ardeur. Il faut joindre à cette docte compagnie Jean Perrin, châtelain de Montbrison, qui avait écrit des mémoires sur l'histoire de son temps, Pierre Dupuy, prieur d'Estivareilles et curé de Saint-Oalmier, poète à ses heures perdues, et le pieux Gaspard Paparin, chanoine de Notre-Dame de Montbrison, vénéré d'Anne d'Urfé, et encore épris, en ce temps-là, de goûts mondains qu'il devait pleurer plus tard comme un gros péché; mais son vrai péché était de faire de bien mauvais sonnets. Un autre poète, Jean Ducroset, traçait dans sa Philocalie une idylle pastorale qui annonçait VAstrée (1).

Antoine et Claude du Verdier étaient Foréziens d'origine. Antoine, nommé en 1580 contrôleur général des finances, habita dès lors Lyon. Il traça son sillon laborieusement, pesamment; mais il eut la chance de publier la Bibliothèque françoise, toujours consultée parce que rien encore n'a remplacé ce livre utile, indispensable même, auquel doit nécessairement recourir celui qui s'intéresse à l'histoire de nos vieux écrivains. Antoine du Verdier visita la bibliothèque de la Bastie, où il releva les titres de quinze manuscrits, et copia cinq sonnets de la Diane d'Anne d'Urfé, qu'il a imprimés dans sa Bibliothèque. Claude, son fils, avait probablement connu Honoré

(i) Nous en parlerons avec détail dans le chapitre suivant.

d'Urfé au collège de Touraon; il revenait fréquemment dans le Forez, ayant des biens et une agréable résidence à Valprivas, dans la montagne forézienne.

On doit encore compter, parmi ceux qui ont reçu Thospilité à la Bastie et qu'Honoré d'Urfé a pu y voir, le poète Antoine Gaignieu, Antoine Chalom, officiai de Lyon, né à Cervières, non loin du château d'Urfé, et Pierre d'Epinac, archevêque de Lyon, le cerveau pensant et la tête agissante de la Sainte Union, où on retrouve partout son influence, sa direction et sa parole.

La Roue, médecin d'Anne d'Urfé, et Flory du Vent, son secrétaire, appartiennent au cercle tout à fait intime et domestique du château de la Bastie.

Voilà des ressources de vie intellectuelle telles que bien peu de jeunes gentilshommes vivant à la campagne, au fond de leur province, auraient pu en trouver autour d'eux. A la Bastie, à Montbrison, chez les d'Urfé et dans leur entourage, on s'intéressait donc aux choses de l'esprit, on causait, on écrivait. Honoré d'Urfé, avec son intelligence précoce, dut se mêler de très bonne heure à ce petit mouvement de littérature locale, et ainsi peu à peu s'éveilla en lui la vocation littéraire.

Enfance heureuse. — Le chevalier de Malte. — Au collège de Tournon : la Triomphante entrée. — Retour à la Bastie : le Triomphe d'Amour, — Première ébauche de VAstrée,

Description de la " Triomphante entrée ».

Description delà " Philocalie » de Jean Ducroset,

Honoré d'Urfé a passé son enfance au château de la Bastie (1), où probablement il eut pour précepteur Flory du Vent, archiviste des d'Urfé, dont il connaissait l'histoire mieux qu'eux-mêmes.

Bien que les temps fussent troublés, et qu'on vît souvent des bandes de religionnaires traverser le Forez, ce furent pour Tenfant, encore insouciant, des années heureuses, dont plus tard il évoquera la mémoire avec une émotion sincère. Que de fois, « quand l'innocence de son âge le laissoit jouir de soymesme w, il a parcouru ces campagnes baignées par le Lignon, qui lui paraissaient et lui paraîtront toujours les plus belles du monde, parce qu'en effet elles étaient les plus belles à son cœur attendri. Son horizon, comme celui des pasteurs de VAstrée, avait pour bornes Montbrison, Feurs et le vieux château d'Urfé où, dans la belle saison, la famille faisait quelque séjour, près de l'ombre des ancêtres qui avaient habité ce sauvage manoir. Il me plaît d'imaginer que plus d'une scène rustique de VAstrée a été vécue par Honoré, et n'est qu'un souvenir un peu arrangé de sa vie d'enfant.

(ij Deux mandats de payement de la Chambre des comptes de Turin, de 1576 et 1582, en faveur du Contino d'Urfé^ page d'honneur de la cour de Savoie, ne concernent pas Honoré d'Urfé, mais son frère Jacques, qui fut élevé à la cour des ducs de Savoie»

Telle est la jolie scène du cerisier (1). Ce jour-là Hylas, le berger le plus spirituel du pays de VAstrée, a promis de conter une histoire, et quand Hylas a promis une histoire, on sait qu'on ne s'ennuiera pas. Mais il faut trouver un endroit bien frais, à l'abri des rayons du soleil. Sylvandre avise la source d'un ruisselet qui babille sur le gravier; chacun trempe ses mains dans la fontaine, hors Sylvandre qui a grimpé sur un cerisier, d'oti il jette des branchettes chargées de fruits. Les cerises croquées, non sans de petits manèges d'innocente galanterie, et tout le monde enfin bien assis, Hylas commence son histoire. Ne reconnaît-on pas là, et dans cent autres endroits de YAstrée, quelque chose de vrai, de senti, cette vivacité et cette fraîcheur qui n'appartiennent qu'aux premières impressions de la vie?

Mais ces délicieuses promenades à travers le pays arrosé par le Lignon n'étaient que les délassements du travail; après une course folle jusqu'au vieux saule creux où Céladon et Astrée déposeront leurs messages. Honoré revenait à ses cahiers et à ses livres. Au contact des trésors d'art et de littérature accumulés à la Bastie par Claude d'Urfé, et de la société cultivée qui fréquentait au château, son intelligence peu à peu s'avivait et mûrissait (2).

Cependant les enfants de Jacques d'Urfé étaient nombreux. Tant de fils et de filles à pourvoir, c'était une lourde charge pour la famille, riche sans doute, mais déjà accablée de dettes. On décida donc qu'Honoré entrerait dans l'ordre de Malte, et qu'Antoine, son plus jeune frère, serait d'Eglise.

Honoré avait à peine treize ans lorsque, pour obéir à la volonté impérieuse de sa mère Renée de Savoie, il prit le costume de l'ordre et fit, très irrégulièrement, sa profession. Nous dirons ailleurs, à l'occasion des procédures faites en 1599 pour l'annulation de son vœu, ce que nous savons de cet événement très mal connu (3), et qui du reste ne semble avoir

(i) Astrée^ 2* partie, liv. IV.

(2) On peut croire que Loys Papon fut son premier maître dans l'art de la versification, comme il l'avait été, nous le savons, de son frère Anne d'Urfé.

(3) Il entra très vraisemblablement dans le département de l'ordre appelé la Langue d'Auverene, dont les papiers sont aux archives départementales du Rhône (série H); le premier volume des preuves de noblesse (H. 80, 1 5 14-1669), extrêmement incomplet, ne contient pas celles d'Honoré d'Urfé;

exercé que peu d'influence sur la vie du chevalier d'Urfé. Cette formalité accomplie, il revint à la Bastie ou rentra au collège.

Le collège de Toumon (1), fondé par le cardinal François de Toumon, approuvé par François I" en 1542, érigé en université en 1552, donné en 1561 à la Compagnie de Jésus, était l'établissement d'éducation le plus célèbre du midi de la France : « On voit à Tournon, dit le chancelier de l'Hôpital, une école vaste et superbe, où les études sont florissantes. L'aîné des Tournon, après l'avoir fondée à ses frais et consacrée aux Muses, l'a enrichie de revenus immenses, sur lesquels on paye le traitement des professeurs étrangers, et on pourvoit à l'entretien des enfants et des jeunes gens pauvres. C'est là que, du Dauphiné et du fond de la Provence, la jeunesse vient se former aux arts sacrés de Pallas (2). »

Christophe, Honoré et Antoine d'Urfé étaient ensemble à Toumon en 1583. Le collège comptait alors environ quinze cents étudiants, dont la moitié appartenait à la noblesse. La plupart venaient des provinces du midi et du centre; mais il y avait aussi un grand nombre d'étrangers, Savoyards, Italiens, Allemands, Anglais, Ecossais; on remarquera que les huguenots n'étaient pas exclus de cette université dirigée par des Jésuites (3). Les écoliers vivaient groupés dans de grandes hôtelleries familiales, les plus pauvres hébergés gratuitement, les plus riches sous la garde d'un gouvemeur et servis par un valet

L'université était gouvernée souverainement par un recteur et un chancelier, assistés des doyens. L'enseignement, distribué par soixante ou quatre-vingts régents, embrassait, il

les actes capitulaires, où il y aurait eu chance de trouver quelque chose du moins sur sa sortie de Tordre, ne commencent qu'en 1614 (H. 127). — Ajoutons qu'Honoré d'Urfé ne figure pas dans le Catal. des chev. de Malte, par Louis DE la Roque, Paris, 1891, st. in-8'. — Il semble, d'après un document assez vague des archives de Léran (fonds Châteaumorand, A«, n* 67), que ses preuves de noblesse n'auraient été faites qu'en 1588, neuf ou dix ans après sa profession. Tout cela reste bien obscur.

(1) Voir Massif, le Collège de Tournon en VivaraiSy Paris, 1890, gr. in-8«.

(2) Iter Nicaum, dans les Epistolarum llbrl Vî, Paris, 1585, petit in-f», liv. V. Cette relation de voyage est de 1 560.

il) Du moins depuis 1 584, d'après les Littera annua Socïetatïs Jesu anni 1584. Rome, 1586, in-8«i

semble, toutes les connaissances humaines, excepté la médecine et le droit

C'est surtout au collège de Tournon qu'Honoré d'Urfé s'est fait ce fond d'érudition forte, solide et abondante, qui étonne quand on lit surtout les Epistres morales, où la connaissance de la philosophie et de la poésie de l'antiquité s'associe sans effort à des citations d'auteurs italiens et espagnols. D'après le témoignage de Camus, évêque de Belley, " il estoit fort versé en la philosophie et en l'histoire; il avoit les mathémathiques en un haut point, avec la cognoissance des langues latine, grecque, italienne, espagnole et allemande » (1). Bien qu'on sente parfois dans cette érudition un peu du pédantisme scolastique, on peut dire cependant qu'Urfé la porte avec assez d'aisance et de légèreté, sans en être étourdi ni accablé.

On sait que les Jésuites ont excellé à animer leur enseignement et même à le rendre attrayant par des exhibitions publiques, où trouvait son compte la vanité des écoliers et des familles, mais qui provoquaient une émulation favorable aux études. Ils ont presque inventé les distributions de prix et les pièces de collège, et n'ont même pas reculé devant des ballets mondains qui scandalisaient les rigides universitaires. Visite d'un personnage émineni, mariage, règne nouveau, victoire, toute occasion leur était bonne pour ces fêtes scolaires, au surplus fort profitables au renom de la maison.

Le dimanche 24 avril 1583, Madeleine de la Rochefoucauld, nouvellement mariée à Just-Louis de Tournon, protecteur-né du collège, fit à Tournon son entrée solennelle, qui fut célébrée par de grandes fêtes dans la ville et dans l'université.

Il parut de ces réjouissances un premier compte rendu qui ne plut pas aux Jésuites, parce qu'on y avait glissé trop rapidement sur ce qui s'était fait au collège. Ils confièrent à Honoré d'Urfé, que son nom illustre et l'éclat de ses succès désignaient à leur choix, le soin d'écrire une plus ample relation, qui fut imprimée la même année sous ce titre : La triomphante Entrée de Madame Magdeleine de la Rochefocaud (2). Ce mince

(i) Esprit du B. François de Sales, VI, 1 19.

(2) Voir, à la suite de ce chapitre, la description de l'ouvrage. — La manière dont il est cité par Ant. DU Verdier {Bibliothèque, p. 572) pourrait faire croire qu'Honoré d'Urfé, en cette occasion, n'a tait que prêter

volume de 130 pages est précédé d'une dédicace à M. de Toumon :

Monsieur, il n'y a pas long temps qu'un de mes bons amis me donna un livret de l'Entrée magnifique de Madame la Comtesse vostre femme (n'aguères imprimé sans vostre sçeu, comme j'entends, et sans celuv ae Messieurs du Collège), lecjuel dit bien à la vérité une partie de ce qui se passa pour lors, mais un peu trop succinctement, ce me semble, principalement touchant ce qui s est faict en vostre Université. C'est pourquoy je me suis délibéré d'en escrire quelque peu d'avantage : car de raconter tout par le menu, il me seroit impossible, joinct (qu'il y a beaucoup de choses qui ne se peuvent représenter par escrit devant les yeux d'un chacun, comme elles ont este faictes; et mesmes que la pluspart des escholiers avoient desjà mandé leurs affiges et compositions à leurs parens, de sorte qu'il m'a esté encores mal-aisé de recouvrer le peu d'épigrammes que je mets icy, et des jeux latins et françois que nous avons exhibez à l'honneur de voz nopces. Lesquels je vous offre bien humblement, au nom de toute la noble jeunesse qui, par la singulière libéralité de feu Monseigneur le Cardinal, vostre oncle, et par vostre faveur aussi, estudie en ceste tant florissante Académie, souz la sage et heureuse conduite de Messieurs les Pères de la Compagnie du nom de Jésus... Avec la permission desquels, et asseurance que vous mesmes le désiriez bien fort et l'aviez ainsi requis, je me suis hazardé (entre plusieurs de mes compagnons d'escole qui l'eussent faict beaucoup mieux que moy) de publier ce petit livre, sous vostre protection et sauvegarde... à fin que par ce moyen l'on cognoisse le désir que nous avons de vous faire quelque bon et aggréabîe service, en récompense de tant d'honnestes courtoisies que nous recevons journellement de vostre grâce...

A Toumon, de nostre estude, ce deuxiesme de juillet, jour de la Visitation nostre Dame, mil cinq cens quatre vingts et trois.

Vostre bien-affectionné serviteur,

Honoré d'Urfé, Chevalier de Malte.

Ne demandons pas, à ce premier essai d'un jeune homme de seize ans et à une espèce de procès-verbal, des mérites de pensée et d'expression que ne comportaient ni l'âge de l'écrivain, ni le sujet Le style de ce petit ouvrage, là où Honoré se contente d'exposer les faits, est simple, clair, naturel, facile, avec quelque élégance par surcroît, et un certain art de peindre. Ce sont des qualités qui ont leur prix, surtout si on

son nom aux Jésuites : « Soubs le nom de ce jeune gentirhomme, dit-il, les Jésuites du collège de Toumon, luy estant escholier, ont rédigé par escrit : La triomphante entrée.., i C'est vrai, en ce sens qu'Honoré a écrit ce petit volume avec « leur permission » , et que probablement ils Font revisé. Mais Touvrage est bien d Honoré d'Urfé.

compare cette relation à la plupart des pièces du même genre, dont les auteurs auraient cru rester au-dessous de leur matière, s'ils n'avaient affecté un ton d'emphase et de servilité. Urfé avait trop d'esprit et était de trop bon lieu pour se permettre ce pathos déclamatoire et ces flatteries indécentes.

Honoré d'Urfé raconte donc comment, le 24 avril 1583, par une claire matinée de printemps, les notables de Tournon, M. le bailli en tête, allèrent bien loin au-devant de Madame, et comment elle fit son entrée dans sa bonne ville, après une marche qui fut égayée par divers intermèdes comiques. Ce n'était pas trop pour préparer la pauvre dame à l'ennui de tant de présentations, de saints, de harangues et de vers.

Nous ne décrirons pas les belles choses que MM. les consuls de la ville avaient faites pour recevoir et joyeusement fêter leur comtesse : les arcs enguirlandés, les devises allégoriques, le char triomphal décoré de trois tours d'argent figurant les armes de Tournon, la nuée mystérieuse d'où sortit une jeune fille qui récita une poésie. Mais ce qui fut par dessus tout « merveilleusement beau », ce fut le défilé des quinze cents élèves de l'université, marchant classe par classe, trois à trois, à la main un rameau d'olivier, de laurier ou d'aubépine fleurie. De chaque classe, à mesure qu'elle passait devant Madame la comtesse, se détachaient deux écoliers qui lui débitaient gravement des vers latins, grecs, allemands, anglais, même hébreux et syriaques!

Une fois quitte envers la ville de ce qu'il lui devait pour reconnaître son zèle. Honoré décrit plus minutieusement les fêtes littéraires qui furent célébrées dans l'intérieur du collège.

Le soir même de l'entrée de Mme de Tournon, « on dressa tout autour de la basse cour des eschaffauts en forme de théâtre, avecques des barrières, à fin que plus aisément l'on peut exiber les jeux préparez. Le premier fut d'une Moresque inventée principalement et jouée par les frères d'Urfé, de la Mante, Larisse et par quelques autres gentilshommes escholiers, jusques au nombre de dix. Trois desquels estoient habillez en Mores noirs, avec leurs hauts-baretins de satin rouge, verd et jaune, passementez d'argent, leurs juppes volantes et chausses larges jusques au talon; et trois autres estoient couverts de lierre, deux de mousse, et deux de peaux de chièvre, accoutrez en satyres; pour signifier que par le moyen de ce mariage

plusieurs de différente volonté seroient râliez ensemble en bonne paix... Le chevalier d'Urfé commence, puis son frère, et ainsi les autres de suite par un vers simple et coulant, propre au subjet et aux personnages w.

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