DISCOURS DE RÉCEPTION
Messieurs ,
L'amertume de mes deuils privés, la douleur de nos désastres publics m'ont empêché d'acquitter plus tôt la dette de ma reconnaissance (*). Ce que je dois à votre Académie, je le sens mieux que je ne saurais le dire; vos séances solennelles étaient pour ma jeunesse des fêtes impatiemment attendues, j'aimais à entendre la voix de mes maîtres, les
Haldat, les Blau, les Lamoureux, les Caumont, qui, le 22 décembre 1802, faisaient revivre, dans notre province, une Compagnie illustre, dont le royal et bienfaisant Fondateur avait lui-môme édicté
les statuts et dirigé les travaux (*). En 1810, la fille de Stanislas, comme on Ta si bien appelée, mettait au concours l'éloge de Gilbert, de Dom Calmet, de M"« de Graffigny (»).
Je n'ai pas oublié le jour où le jeune et brillant auteur de Féloge de Gilbert, lauréat de l'Académie en 1817, aujourd'hui son Nestor aimé, son vaillant et vénéré doyen, célébrait, aux applaudissements enthousiastes d'un auditoire d'élite, les splendeurs de cette cour de Lunéville, « habitée par le mérite et visitée par le génie (*) . » Oui, Messieurs, je le répète avec le sentiment d'une vive gratitude, c'est à vos exemples, à vos couronnes, que je dois ce goût ou plutôt cette passion des recherches et des études historiques, qui a fait l'agrément de mes jours heureux et qui reste encore, à l'heure des tristesses et de l'épreuve, une consolation, une force, un remède assuré contre l'inconstance de la fortune et la fragilité des choses humaines.
Fidèle aux traditions séculaires de la Compagnie, je vous parlerai de l'enfance, de la jeunesse, des premiers travaux de l'un de nos confrères, l'abbé Grégoire, lauréat de l'Académie en 1773, membre associé de 1802 à 1831 (»).
Retracer l'histoire complète du célèbre abbé, qui a soulevé tout à la fois des admirations et des haines aveugles, exagérées, violentes, sera une œuvre longue, difficile, périlleuse, je le sais. Aussi, sans mettre le pied sur le terrain brûlant des
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controverses, que la sagessede nos statuts nous interdit, je dirai simplement ce qu'il était, au point de vue moral, religieux, politique, lorsqu'en 1789 il abandonna, non sans regrets, sa chère paroisse d'Emberménil, pour se rendre aux États généraux.
Il y a plus de quarante ans que j'étudie le caractère, les actes, les œuvres de notre Confrère, et que je cherche, pour me servir d'une expression de Pascal, à démêler Tembrouillement de cette vie si calme au début, si agitée, si troublée en son cours, si tourmentée jusqu'au dernier soupir (•).
Professeur au collège de Lunéville, en 1830, j'étais lié par de respectueuses sympathies avec M. Tabbé Jennat, le compatriote, le condisciple préféré de Grégoire, son vicaire, son ami toujours fidèle, le confident de ses plus intimes pensées, le dispensateur de ses pieuses libéralités C),
Ce que j'ai entendu de la bouche de cet homme de Dieu, ce que j'ai recueilli dans les archives, dans les traditions, les souvenirs, les récits des vieillards, j'ai hâte de le dire (^). Le temps en effet, tempus edax^ accomplit chaque jour son œuvre; la mort moissonne, les uns après les autres, les témoins de cette instructive et dramatique époque, et, lorsque leur trace fugitive aura disparu, il sera difficile que la lumière se fasse et que l'histoire, qui doit être juste pour tous, prononce une sentence équitable sur cet homme, qui n'a pu ni prévoir, ni maîtriser
toujours les événements terribles auxquels il a été mêlé.
Baptiste Henri-Grégoire, naquit à Vého, paroisse de Tarchidiaconé de Marsal, au diocèse de Metz, dans le bailliage de Blâmont, le 4 décembre 1750 (*^). Son père, Bastien Grégoire, tailleur d'habits, était un homme de bien, et sa mère, Marguerite Thiébault, une femme douce, gracieuse, craignant Dieu. Ils n'avaient d'autre richesse que leur piété, leur vertu, leur bonne renommée et cette affection réciproque, qui les rendait heureux l'un par l'autre. J'ai visité la maison chétive où ils élevèrent, dans la pratique delà religion, ce fils unique, qui n'oublia jamais ni leurs traits chéris, ni le son touchant de leur voix, ni leur tendresse inexprimable.
Cet enfant, d'ailleurs, était merveilleusement doué; son front large, élevé, ses yeux grands et vifs, son regard profond, son intelligente physionomie, la fierté de sa démarche, ses rêveries au bord de la fontaine^ où il agitait Veau limpide pour y voir remuer le ciel, tout indiquait qu'il n'était pas destiné à vivre du travail de ses mains et de la vie paisible des champs (*°).
A l'âge de huit ans, il savait lire et écrire, il racontait avec attendrissement les scènes de la Bible ; le Maître d'école n'avait plus rien à lui apprendre, il faisait la leçon à ses petits camarades, qui récoutaient avec respect, et lorsque, dans le
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saint lieu, il présentait au Prêtre Tencens sacré, on prévoyait déjà qu'il remplirait un jour les hautes dignités de T Église.
Son heureuse mère le confia aux soins du curé d'Emberménil, l'abbé Cherrier, qui élevait chez lui des jeunes gens des grandes familles du pays ; Henri fut leur condisciple, leur émule, je voudrais dire qu'il devint leur ami.
A douze ans, il avait étudié la grammaire de Port-Royal, il expliquait Virgile, il lisait Racine, il aimait avec passion les Saintes-Écritures ; sa vocation ecclésiastique semblait décidée, il fallait réprouver.
Le curé Cherrier, qui appréciait Tintelligence de son élève, les qualités de son cœur, ce qu'il y avait d'étrange dans sa forte et originale nature, le conduisit à Nancy, chez l'un de ses amis, l'abbé Sanguine, docteur en théologie, dont le jeune Grégoire mérita bientôt et conserva toujours Testime et l'affection ("). Il était là comme un fils dans la maison de son père ; il y jouissait d'une entière liberté, dont il n'abusa jamais. A l'exemple du grand Évoque, dont il portait le nom, il ne connaissait que deux chemins, celui de l'église et celui des écoles ; je me trompe, il savait aussi le chemin de la bibliothèque. Il y allait souvent ; la première fois qu'il y entra, le sous-bibliothécaire, l'abbé Marquet, lui demanda ce qu'il désirait. « Des livres pour m'amuser, répondit l'enfant. » — a Mon ami, reprit
l'abbé, vous vous êtes mal adressé, on n'en donne ici que pour s'instruire. » Grégoire aurait pu répondre que pour lui s'amuser c'était s'instruire; il n'en fit rien, il remercia et il n^oublia jamais la leçon (").
De 1763 à 1768, il fit avec beaucoup de succès, au Collège dirigé par la Compagnie de Jésus, ses classes d'humanité et de rhétorique (*^) ; il y suivit les cours de mathématiques, d'histoire et de géographie, que Stanislas y avait transférés en 1 760 et en 1761.
On peut, avec Pascal et le grand Arnault, discuter et combattre les opinions des Pères Jésuites, leur esprit, leur politique, mais on ne saurait méconnaître, sans injustice, ni leur influence sur la haute éducation intellectuelle, ni la grande et légitime renommée de leur Collège de Nancy et de leur Université de Pont-à-Mousson. N'est-ce pas à leur école que s'est formée cette légion d'élite de magistrats illustres, d'ecclésiastiques savants, d'hommes instruits, spirituels, ingénieux, qui ont honoré et servi le pays, sous les règnes fortunés de Léopold et de Stanislas, comme dans les jours orageux de notre réorganisation politique et de nos tumultes révolutionnaires ?
Pour moi. Messieurs, ce que j'envie aux Révérends Pères, ou plutôt ce que j'admire, c'est le secret merveilleux d'inspirer aux élèves le double sentiment du respect et de la reconnaissance, sans les-
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quels Fœuvre de réducation reste incomplète et stérile.
Durant de longues années, j'ai rempli aussi la noble mission et le difficile devoir d'instruire et de diriger la jeunesse, je sais ce qu'il y a de bonheur dans l'affection et le cher souvenir de l'enfant qu'on a élevé ! Sur la iin de sa carrière, Grégoire parlait de ses maîtres avec une émotion qui va au cœur : (( J'étudiai chez les Jésuites de Nancy, où je ne recueillis que de bons exemples et d'utiles enseignements. Combien j'eus de plaisir lorsque, à Oxford, quarante ans après les avoir quittés, le Père Leslie me rappela que ses confrères m'aimaient tendrement... Je conserverai jusqu'au tombeau un respectueux attachement envers mes professeurs, quoique je n'aime pas l'esprit de la défunte Compagnie (**) . »
Il était l'élève de la Compagnie, en 1768, au mois de juillet, lorsque, par un édit perpétuel et irrévocable, le Roi de France, le Roi très-chrétien, de l'avis de son conseil et de sa certaine science, pleine puissance et autorité royale, \2L supprima en Lorraine.
Certes, la mesure était violente et l'arrêt impitoyable; si j'en rappelle les termes, c'est que, plus tard, notre confrère y cherchait un prétexte à sa haine si peu chrétienne contre la royauté ("). Ses accusations de tyrannie n'avaient rien de fondé: le droit d'enseigner, en 1768, était encore l'un des
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droits essentiels de la couronne, un droit régalien. La liberté d'enseignement est une idée moderne, dont notre vieille société française n'eut jamais conscience.
Condamnés par un arrêt, qui ne fut ni perpétuel ni irrévocable, les Jésuites, pour la plupart, prirent le chemin de l'exil ; comme autrefois les solitaires de Port- Royal- des -Champs, que j'ai appris à admirer dans les pages éloquentes que Grégoire, en 1801 et en 1809, consacre aux ruines de ce monastère, les chères délices de saint François de Sales (").
En même temps, le Roi, par lettres patentes datées de Compiègne (5 août), avait réorganisé l'enseignement en Lorraine. « L'autorité spirituelle en est à Monsieur TÉvêque, selon les loix de la province, l'autorité et juridiction temporelle à la Cour souveraine. » Le 3 novembre de cette même année, la rentrée des classes eut lieu à la nouvelle Université de Nancy, Grégoire y continua ses études en philosophie et en théologie (").
Sous le toit hospitalier qui abritait sa pauvreté (*•) et sa jeunesse, il rencontra des protecteurs et des amis : l'ancien secrétaire de Stanislas, M. de Solignac, historien, philosophe, bel esprit; M. l'abbé Gautier, ancien professeur des Pages du Roi, mathématicien, naturaliste, poëte (il publiait des traités de géométrie et une traduction en vers du quatrième livre de l'Enéïde) ; le poëte Gilbert, dont l'Académie
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avait ajourné Tadmission et qui s'en vengeait par des épigrammes (*•).
Dans cette société polie, élégante, lettrée, on gardait les habitudes de la cour du bon Stanislas, mais on n'avait plus ni ses vertus, ni ses convictions religieuses ; la foi de Grégoire, sa vocation y furent soumises à de rudes et salutaires épreuves (**) .
L'étude avait pour lui un charme infini ; il admirait Pascal et Bossuet("), il détestait Voltaire et J.-J. Rousseau (*^), il aimait les œuvres qui, au seizième siècle, représentent le mieux l'esprit de révolte : les Vindiciœ contra tyrannos, publiées par le protestant Hubert Languet, sous le nom de Junius Brutus, et le De justa Henrici tertii abdicatione de Bouclier, prieur de Sorbonne, recteur de TUniversité avant d'être curé de Saint-Benoit ("), Que de fois, en comparant les expressions et les théories révolutionnaires du conventionnel Grégoire avec celles de ces fougueux et fanatiques prédicateurs de la Ligue, dont la lecture avait eu pour lui un attrait fatal, j'ai déploré leur funeste influence et je leur ai appliqué Tanathème de Dante :
« Galeotto fu il libro e chi lo scrisse. »
En 1772, il se rendit à Metz, au séminaire diocésain, pour y achever ses études en théologie et y recevoir les ordres sacrés. Ordonné prêtre en 1775, il fut envoyé, comme vicaire, dans cette paroisse de Marimont-la-Basse, où il était venu, enfant,
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passer ses vacances au château de MM. de Bor — roger (** .
Avant de vous le montrer dans Texercice du saint ministère, je ne veux dire qu'un mot du premier de ses travaux littéraires, V Éloge de la poésie v" , dont le mérite essentiel, à mes yeux, est de nous révéler sa physionomie morale, avant qu'elle ne fût altérée par les déceptions de la vie et les emportements de la politique. Ce tableau complet et animé des merveilles de la poésie profane et sacrée, dans le monde ancien et dans les temps modernes, ne manque pas, au fond, d'une certaine valeur. 11 y a de chastes et gracieux souvenirs des jardins d'Eden, de ce bonheur dont une faute nous a privés, de cette charmante et glorieuse dame qui fut, vivante ou morte, Téternel sujet de la lyre du plus harmonieux des poètes :
Questa leggiadra e gloriosa Donna Ch'è nudo spirto e poca terra.
Que j'aime à l'entendre, notre jeune lauréat, célébrer la gloire de Léon X, de François P*", de Louis-le-Grand, du bon Stanislas « que les Muses « ont placé au temple de Mémoire, entre les Titus « et les Théodose, entouré des Barclay, des Calmet, « des Hugo, des GraflSgny, de tous ceux qui ont ce illustré sa patrie. » Son cœur est ému, son âme attendrie lorsqu'il parle de l'innocence de la vie des champs, des grâces naïves de la nature, des
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douceurs de ramitié, du toit rustique de son père, des églantiers qu'il a plantés, de ces bois où sa main enfantine a cueilli la violette et la fraise... Deux concurrents se disputaient le prix offert par rAcadémie; Tabbé Grégoire remporta sur Tabbé Ferlet, régent de seconde au collège de Nancy, déjà chargé des lauriers de la Compagnie ('*;.
Les docteurs de TUniversité, les maîtres de Port- Royal auraient pu reprocher au vainqueur de n'avoir pas gardé assez le goût antique sous une tutelle austère, de s'être laissé séduire aux apparences trompeuses des nouveautés et des faux brillants, mais ses anciens professeurs, il y en avait plusieurs parmi les juges, lui surent gré d'être resté fidèle aux théories de renseignement classique et mythologique de la Renaissance, et d'avoir paré de fleurs les buissons de la science, parce que les buissons plaisent, dit le P. Jouvency, lorsqu'ils sont fleuris.
Le P. Jouvency a raison, les fleurs au printemps font espérer les fruits de l'automne, comme le doux éclat du matin annonce les belles journées. Jeunes gens, qui assistez à nos fêtes académiques, croyez-en un ami qui vous est toujours dévoué : aimez les fleurs, aimez la poésie, les pieuses émotions, les patriotiques enthousiasmes. L'amour pour le beau, la passion pour les héros et pour les martyrs sont, ne l'oubliez pas. Tune des forces de l'esprit français, l'un des traits de notre caractère national. Méfiez-
VOUS de cette littérature aride, malsaine, sensuelle, qui dessèche la raison, Tesprit et le cœur ; puisez sans cesse à ces sources vives et intarissables, où les âmes se retrempent et se désaltèrent... Ne vous hâtez pas de vieillir : sachez admirer, obéir et croire, et répétez avec un poëte :
L'illusion féconde habite dans mon sein, J*ai les ailes de l'espérance !
En 1773, Grégoire n'avait pas seulement les ailes de Tespérance, il avait aussi la foi, une foi active, une imagination chaste et pure, juvenum inexhausta pubertas, une ardeur infatigable pour le travail, nulla dies sine linea.
La poésie était le seul délassement qu'il se permît : ses maîtres, MM. de Solignac et Gautier, aimaient à revoir ses»* vers et à les corriger. Il les brûla plus tard, lorsque la politique le rendit injuste envers le graad Roi, les grands hommes, les grandes choses, dont il avait chanté les louanges ("j.
A la fin du xviii® siècle, en Lorraine comme en France, malgré des bruits sourds, de sinistres nuages précurseurs de la tempête, l'esprit semblait la seule afi'aire; tout le monde faisait des vers, dans les livres, à l'Académie, dans les salons. Pour ne parler que des membres de notre Compagnie ("), Saint-Lambert, les jésuites de Menoux et Leslie, le bénédictin Colin, M. de Bouteiller, le chevalier Stanislas de Boufflers et le fils du maître d'école de
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Saffais^ élève boursier et professeur de poésie au Collège épiscopal de Toul, le sénateur comte François de Neufchâteau, à qui Voltaire écrivait en 1767 :
Il faut bien que ron me succède Et j'aime en vous mon héritier.
Le 15 avril 1782, l'abbé Grégoire, vicaire de Marimont depuis 1776 (3 janvier), fut appelé à la cure d'Emberménil ("). Avec quelle tendre sollicitude il visitait les pauvres et les malades I Comme il veillait à l'éducation des enfants ! J'en ai connu plusieurs de ces enfants parvenus à la vieillesse, pas un seul n'avait oublié ni les instructions, ni les exemples, ni les vertus du bon curé. Il avait une bibliothèque uniquement destinée aux habitants de la campagne, il leur prêtait des livres de piété, d'hygiène, d'agriculture surtout. Tout entier à ses devoirs de pasteur, à ses études sur les Pères et sur l'Écriture sainte, qui n'est pas, disait-il, une science de Tesprit, mais une science du cœur^ il s'éloignait rarement de son cher troupeau ('°). S'il entreprit, en 1784, en 1786, en 1787, quelques voyages dans les Vosges, en Alsace, en Suisse, c'était pour consulter les manuscrits et les trésors des bibliothèques des monastères, se mettre en relation avec des savants, des lettrés, ou pour aller, comme Dom Calmet (**), célébrer les saints mystères à Notre- Dame-des-Hermites, que son père avait visitée, le bâton de pèlerin à la main ("j .
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Ce fut l'époque la plus heureuse de sa vie; il le répétait souvent, qui bene latuit bene vixit. « Un bon curé, disait-il, est w^î flw^(? de paix; sa modique c( fortune hypothéquée à la misère est le patrimoine (( du pauvre. » Et plus tard, dans une lettre à ses confrères, il ajoutait: ce Qu'elles sont attendrissantes c( ces paroles du Souverain^ par lesquelles il appelle c( aux Etats ces bons et utiles pasteurs, qui conc( naissent mieux que personne les besoins et les (( appréhensions du peuple ('*) . »
Aussi, lorsqu'on apprit à Emberménil son élévation à l'épiscopat, les sympathies et les regrets furent unanimes. Dans une lettre qui est un chefd'œuvre de reconnaissance, la paroisse^ par V organe de sa municipalité^ le supplie de laisser Madame sa mère au presbytère. Rien de plus touchant que cette lettre, si ce n'est la réponse du pasteur à ses chers enfants, comme il a le droit de les appeler, puisqu'il a toujours eu pour eux la tendresse d'un père ('*).
Le 25 août 1788, la Société royale des sciences et des arts de Metz, l'antique et valeureuse cité si française par le cœur, couronna un Essai du curé d' Emberménil 5«r la régénération physique ^ morale et politique des Juifs, Ce n'est plus, comme VÉloge de la poésie, l'œuvre légère d'un rhétoricien, d'un lettré, c'est une étude sérieuse, un traité complet, une dissertation savante sur une grave question proposée par l'illustre Compagnie, dont les Mem-
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bres, après une horrible tempête, ont trouvé, dans l'Académie de Stanislas, \ine patrie nouvelle et des confrères dévoués !
Avec quelle logique, quelle chaleur d'âme, quelle sobriété et quelle vigueur de style, il réclame la liberté de conscience, la liberté politique, Tégalité des droits civils pour ce peuple infortuné, que le souffle de TÉternel a dispersé sur la terre, et dont l'histoire écrite en caractères de sang accuse la cruauté des nations ! Prêtre catholique, il oppose la férocité des princes de la terre, de ce roi d'Angleterre, par exemple, qui vend les Juifs à son frère, le comte Richard (ut quos rex excoriaverat , cornes evisceraretjj à la mansuétude des souverainsPontifes, qui leur ouvrent des asiles dans Rome, et qui, au jour de leur exaltation sur le chemin de Sairît-Jeande-Latran, reçoivent, avec les hommages des fils d'Abraham, les tables de la loi de Moïse! Écoutez cette belle et chrétienne invocation, l'accent en est profond et sincère: a nations, depuis dix-huit siècles, vous foulez aux pieds les débris d'Israël ! La vengeance divine déploie sur eux ses rigueurs, mais vous a-t-elle chargées d'être ses ministres ? La fureur de vos pères a choisi ses victimes dans ce troupeau désolé ; quel traitement réservez- vous aux agneaux timides échappés au carnage et réfugiés dans vos bras? Est-ce assez de leur laisser la vie, en les privant de ce qui peut la rendre supportable? Enfants du même père, dérobons tout prétexte à l'aversion
de nos frères.... par nos prières, nos vœux, notre tendresse, hâtons le moment où réunis sous l'étendard de la croix, dans le même bercail, ils confondront avec nous leurs adorations au pied des mêmes autels! {^^) »
Nous sommes à la veille de la révolution , Messieurs, ou plutôt la révolution est faite dans les esprits et dans les mœurs; le règne de Louis XVI a inauguré un régime nouveau, plus en accord avec les besoins et les lumières du temps.
Le restaurateur de la liberté, le meilleur ami de la nation, comme l'appelait Bailly (^^), le Roi accepte et proclame ce qu'il y a de justice et de vérité dans les idées modernes. A sa voix, la France se lève en quête de son idéal : l'autorité, l'ordre, la liberté !
Fidèle aux traditions de sa fière indépendance, notre Lorraine est en tête de ce mouvement réparateur et libéral {"). Ouvrez les registres des requêtes et des mémoires présentés à l'assemblée provinciale de 1787 à 1789 ; lisez les discussions, les discours du Clergé, de la Noblesse, du Tiers; consultez les vœux des célèbres cahiers improprement appelés de doléances, et dites-moi s'il y a un abus qui ne soit signalé, une réforme utile qui ne soit indiquée et réclamée (^®) ?
Le 20 janvier 1789, les délégués des Trois-Ordres sont réunis à Nancy : en présence d'une grande assemblée et d'une grande cause, le curé d'Ember-
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ménil se sent orateur, il débute par un succès dans la carrière politique. Sans autre caractère, sans autre mission que le droit, qu'on ne peut lui contester, de chérir ses concitoyens, ses confrères, son état, il formule et il développe, en faveur des 1,500 curés de la province, une proposition accueillie par Facclamation unanime : Cela esijmte !
Le même jour, il s'installe à Thôtel des Trois- Maures, il fait imprimer son discours, et le surlendemain, 22 janvier, il en envoie un exemplaire à tous les curés lorrains et autres ecclésiastiques séculiers du diocèse de Metz. Il les conjure de s'associer à la sainte énergie qui anime tous les esprits dans les Trois-Ordres, il leur demande des observations et des mémoires (^*).
Sa merveilleuse activité, Taustérité de sa vie, l'intégrité de sa foi, la renommée de ses travaux couronnés par deux Académies, son expérience des misères du pauvre peuple, sa déférence pour son évêque, son respect pour le roi, tout le désignait au suffrage de ses confrères; son nom sortit le premier de Turne électorale.
Personne ne pouvait mieux que lui porter aux États généraux cet esprit de science, de conseil, de paix et de progrès, qui distinguait le clergé lorrain. A-t-il réalisé ces belles espérances? a-t-ilsu, malgré sa volonté, ses luttes, son courage, ses contradictions étranges, résister toujours aux entraînements, aux passions, aux colères de la politique? a-t-il pu
surtout dégager complètement sa responsabilité morale des crimes de cette tourmente révolutionnaire, dont il a flétri, avec tant d'énergie, le vandalisme et rimpiété sacrilège? Non, Messieurs, je le dirai avec une entière et douloureuse franchise .
Mais ce que j'ai voulu démontrer aujourd'hui, ce que j*ai le droit d'affirmer, à l'honneur de notre sage et patriotique Lorraine, c'est que, le 7 juin 1789, cinq semaines après son arrivée à Versailles, lorsque déjà son amour-propre en souffrance, ses illusions déçues, les excitations fatales des clubs réloignent des voies de la modération et de la justice, il proteste encore, avec une éloquence indignée, contre les accusations adressées au Tiers de vouloir confondre les classes de citoyens, attaquer les propriétés, ébranler la monarchie, porter atteinte au catholicisme (*^). « Appelés par leur souverain au milieu de la nation assemblée, les curés français se montreront dignes d'être les prêtres de la patrie et de la religion.... Unissant leurs destinées à celles d'un monarque, que Ton peut louer sans flatterie, ils travailleront à régénérer l'un des plus beaux empires de l'univers (**) . »
Vous l'avez entendue. Messieurs, cette profession de foi si spontanée, si accentuée, si loyale; vous ne l'oublierez pas lorsque, dans la suite de cette étude, j'aurai à examiner, à discuter et à combattre les opinions et les actes du célèbre Curé successivement
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Évêque constitutionnel de Blois, Conventionnel, Sénateur et Comte de TEmpire (").
Et maintenant, Messieurs, permettez-moi de terminer par un vœu ce discours commencé par un cher et pieux hommage à la mémoire des Anciens de cette Compagnie, dont votre dévouement à la science, votre activité laborieuse, conservent noblement les traditions de travail et d'honneur. Que les tristesses du présent, que le souvenir amer de nos malheurs fortifient dans nos âmes l'énergie morale, l'espérance, la foi surtout, une foi invincible dans les destinées et la fortune de notre chère Patrie, que Dieu protège toujours ! Puisse l'Académie de Stanislas, fière de son passé, forte du concours et de l'appui de cette grande et complète Université, dont, au lendemain de nos désastres, je réclamais Tinstallation et le retour à Nancy, être, à l'avant-garde de la France, pour son relèvement, son salut et sa gloire, un centre large et fécond de hautes études, un foyer puissant d'où s'échappent et rayonnent l'intelligence, la lumière, la chaleur et la vie !