CHAPITRE QUATRIÈME
COSMOLOGIE
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On le voit, l'œuvre d'Arnaud de Villeneuve est trop complexe, il a touché à trop de sujets, il a cultivé trop de branches de la physique générale d'alors, devenues aujourd'hui des sciences trop distinctes pour qu'on puisse ne le considérer qu'à un seul de ces points de vue scientifiques et, limitant son étude au chimiste ou au physiologiste, dire de lui incidemment comme l'a fait M. Germain, de Montpellier, dans une phrase véritablement malheureuse : « Arnaud de Villeneuve, qui fut le premier chirurgien chrétien... » Certes, si Arnaud de Villeneuve peut être oublié par quelque art, c'est bien par la chirurgie. Mais eût-il été plus chirurgien, il ne l'eût été qu'accidentellement, appliquant à cette œuvre les données générales de science naturelle qu'il avait acquises, comme il le faisait en médecine, en thérapeutique, en chimie. La science de la nature, encore jointe à la philosophie, se détachant à peine de la théologie, n'avait pas encore d'existence propre, bien moins encore de subdivision. Ce n'est qu'artificiellement et eu nous plaçant à un point de vue beaucoup plus moderne que nous arrivons à séparer, à disséquer, pour ainsi dire, dans un auteur de cette époque, un alchimiste, un médecin, un astronome. En réalité, il était l'un et l'autre.
Le véritable caractère scientifique d'Arnaud de Villeneuve, sa doctrine apparaîtront donc mieux dans une étude de sa physique que dans loute autre recherche ; il sera mieux ainsi l'homme de son siècle, et ses théories générales réunies et mises eu lumière
seront un moyen plus sûr pour comprendre les différentes applications qu'il en fait aux cas particuliers, pour étudier sa physiologie, sa pathologie, les indications de sa thérapeutique et Thermétisme de sa chimie.
Depuis la philosophie grecque, quelle que soit la source où celleci avait elle même puisé ses doctrines premières, à travers les auteurs chrétiens, à travers ceux d'Alexandrie par les Arabes et les Juifs, une théorie générale de l'univers se ti'ansmettait, subissant à peine quelques modifications de forme, mais demeurant dans ses principes, immuable. C'était la base sur laquelle se bâtissaient les systèmes spéciaux mystiques ou scientifiques, moraux ou mêmes politiques. Au siècle et aux pays où vécut Arnaud de Villeneuve, cette science cosmologiquè se formulait ainsi :
L'univers, c'est-à-dire ce qui est, se manifeste, change et demeure cependant, se compose de trois mondes : le monde spirituel ou divin, le monde céleste, le monde élémentaire. Le monde divin, centre de l'univers, renferme en lui l'être de toute manifestation ; c'est le monde des principes, il appartient à la métaphysique seule d'y pénétrer. Entre ce monde et le monde élémentaire, monde des phénomènes, monde des faits, celui que nos sens perçoivent et que notre action matérielle peut aisément modifier, la raison conçoit la nécessité et formule l'existence d'un monde in^ termédiaire, celui des formes ou des lois, le monde céleste. C'est ainsi que, du centre à la circonférence, le rapport immédiatement et nécessairement- formulé par l'esprit, est le rayon. Ainsi dans l'univers où nous vivons, tout phénomène a sa loi et son principe : il révèle par son existence perçue, ce principe inconnaissable sous la forme d'une loi possible à connaître.
Le rôle de l'homme dans ce monde, est le premier problème que la philosophie s'est posé : la doctrine que nous exposons, et' qui portait avant tout l'empreinte de la théologie grâce à laquelle
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elle avait vécu jusqu'à ce jour, l'avait ainsi résolu : l'être humain, fait à l'image de Dieu, est un petit monde, un microcosme ; en lui doivent se retrouver toutes les sphères, tous les mondes particuliers dont l'ensemhle constitue le macrocosme, gloire manifestée du Créateur. L'homme, cet être universel appelé jadis à d'autres destinées (1), actuellement divisé, individualisé et soumis à l'existence du monde élémentaire, se trouve ainsi éloigné de son origine, séparé parla triple enceinte de son individu, résumé des trois mondes.
En particulier son corps, mixte, composé d'éléments, appartient au monde sublunaire et se trouve comme lui, soumis aux variations, au devenir, à la naissance et à la mort. Comme tout mixte, il peut, suivant les périodes, être plus ou moins harmonieux, plus ou moins parfait ; il ne peut jamais échapper au mouvement d'altération qui lui fait décrire une courbe fatale dont les maxima correspondent à l'état de santé et de vigueur, dont les minima sont les maladies, les déchéances. Ce monde élémentaire, ces actions sublunaires, qui régissent les corps physiques, au milieu desquelles ils se meuvent et par lesquelles ils vivent, est donc ce qui intéresse le plus le médecin et nous devons insister spécialement sur ces conceptions d'éléments, de qualités premières, de cycle des qualités, tâcher d'en préciser la signification pour mieux comprendre la pensée d'Arnaud de Villeneuve et ses théories médicales.
De même que le monde archétype correspondait au ternaire, le monde céleste répondait au septénaire et le monde élémentaire au
(i) Nous n'avons pas ici à exposer la tliéorie de la chute qui vient autant de Platon par la philosophie que des livres mosaïques, par la religion : il suffit de remarquer qu'elle était théologiquement consacrée, philosophiquement admise et que la science, comme nous le verrons, prenait cet enseignement comme point de départ de ses systèmes.
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quaternaire. Cette symbolique des nombres ne doit pas se comprendre comme une simple classification conventionnelle qui faisait ranger toutes choses suivant un nombre ou suivant un autre ; il y avait plus que cela derrière cette si ancienne conception de la vertu des nombresetdes rythmes. Pythagore avait laissé le souvenir d'une philosophie établie sur ces lois mathémathiques de la pensée et c'était toujours d'après ses idées que le moyen âge conservait cette tradition. Microcosme et macrocosme ayant les mêmes lois, celles de la pensée sont aussi celles des mondes et la philosophie ré' solvait ainsi le problème des antinomies, le passage du phénomène au nonmène. La loi quaternaire qui régissait le monde matériel, se manifestait par un passage continuel du positif au négatif, mouvement circulaire dont les quatre phases formaient les quatre qualités premières de la matière : le chaud, le froid, le sec et l'humide. Cesquatres modalités de la force unique, impossibles aussi bien apercevoir qu'à analyser séparément, déterminent donc dans l'univers matériel, quatre états de la matière, très analogues à ce que nous appelons aujourd'hui solide, liquide, gaz, matière radiante et que l'ancienne théorie appelait : Teri^e, Eau, Air, Feu. C'est, en effet, une erreur de croire que les philosophes et les chimistes du moyen âge, pas plus que les anciens, désignaient par Feu, le feu de bois ou de charbon, par Eau, l'eau des ruisseaux. « L'ancienne doctrine de la formation de toutes choses par quatre « éléments, selon Pythagore, Empédocle, Platon et Aristote..., n'a « prétendu par là, désigner empiriquement la pure matière primi- « tive ; mais bien plus essentiellement la détermination idéale de « la force qui individualise la figure du corps ; et nous devons par « là admirer avant tout, l'effort par lequel ces hommes, dans les « choses sensibles qu'ils choisissaient pour signes, ne connurent et '( ne retinrent que la détermination générale de l'idée. Au contraire, « les physiciens empiriques modernes ont, de préférence, fondé
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« leur gloire sur une toute autre manière d'envisager la question, « procédant toujours à la recherche du particulier, au lieu de « s'efforcer d'élever le particulier au général, et de reconnaître cc- « lui-ci dans celui-là. » (1)
Chacun des éléments est le produit de l'action simultanée de deux qualités sur une même matière. Le chaud et le sec réunis donnent ainsi le feu, le froid et l'humide, l'eau et ainsi de suite, et le tableau suivant résume parfaitement cette théorie.
On voit que le mélange du sec au froid, en parties égales, donnerait une Terre théoriquement pure et parfaite ; mais en pratique cela ne se produit pas et le nombre des Terres est indéfini (comme on peut le ■vérifier dans les nomenclatures des anciens chimistes), suivant que le sec ou le froid prédominent plus ou moins (2).
(i) Hégel. Philosophie de la I^atiire, p. p^'^i-
(a) cf. 172 ba. et 126 ah. Arnaud de Villeneuve classe même, d'après Avlcenne, les qualités par degrés intermédiaires.
Il y a ainsi une Terre très voisine de l'Eau et une autre très semblable au Feu.
Mais ce ne sont encore là que des corps simples ; sur les quatre éléments, pour produire, les mixtes réagissent continuellement les astres et les corps déjà formés. On ne peut isoler un corps du milieu qui l'entoure autrement que par la pensée : en fait et dans la vie, tous les êtres qui l'avoisinent, depuis la terre où il s'appuie, jusqu'au ciel où le soleil^ les astres et les météores l'influencent, ont sur lui une action plus ou moins grande, mais qui peut se mesurer et prendre, dans certains cas, une puissance prédominante sur son existence ; il en est ainsi sans cesse des mixtes. Dans un traité d'Aristote l'alchimiste, dont le texte primitif syriaque a été traduit en latin (1), on lit : « Puisque de la conjonction et de « la révolution des sept planètes à travers les sphères des signes « viennent toutes les variations, et ce monde sublunaire et le « moyen de les connaître par V intermétUnire de la mutation des « quatre éléments, etc. » et Arnaud de Villeneuve, comme tous les alchimistes du xiii*^ siècle, expose cette doctrine dans des termes analogues (2).
Plus anciennement encore, c'est la même conception qui dominait la science : Stéphanus, un physicien grec et un médecin aussi, cité par M. Berthelot, dans son savant ouvrage (3). écrit : « Le feu étant chaud et sec engendre la chaleur de l'air et la « fixité de la terre ; de telle sorte que, possédant deux qualités, il « devient triple élément. Ainsi l'eau étant humide et froide, en- « gendre l'humidité de l'air et la froideur de la terre, de telle
(r) Thealrum chemkum. Argent. i66o. 6 v. in-i6, Tome V, p. 787-798, cf. p. 788.
(2) in. 16. bb.
(ô) La Chimie au Moyen-Age, p. 37/1.
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« sorte que, possédant deux qualités, elle devient triple élément. « Ainsi la terre étant froide et sèche, engendre la froideur de l'eau « et la sécheresse du feu; de telle sorte que, possédant deux qua- « lités, elle devient triple élément... etc... » Un double mouvement d'attraction et de répulsion entre les éléments positifs et né-^ gatifs détermine donc les actions conservatrices, vitales ou de génération dans l'univers, dufaitmênie de sa loi quaternaire. Mais, déplus, les intensités relatives des qualités, modifiées sans cesse par les influx élémentaires des planètes, produit le cycle des éléments, tendant sans cesse à faire traverser au mixte la série des états élémentaires et réalisant le courant destructif ou d'altération d'ordre septénaire.
Ce double mouvement de génération et de destruction, cyclique, universel, n'est autre chose que la vie et c'est le couronnement de Texistence matéiùelle, ce qui la perpétue, mais aussi ce qui la détruit.
Cette antique doctrine, discutable d'ailleurs et sujette à critique, comme toute doctrine, n'en était donc pas moins une doctrine vaste, synthétique, et dont les idées générales : indestructibilité de la force, unité de la matière, éternité de l'être, ne sont en désaccord ni avec les progrès incessants de la science, ni avec le dégagement de plus en plus libre des idées. Ce fut là le système cosmologique d'Arnaud de Villeneuve comme ce fut celui de tous ceux de son époque et de beaucoup avant lui. Mais le rôle intermédiaire qui le caractérise fait que, dans cette doctrine, quelques points furent modifiés par lui, préparant l'avenir, introduisant un nouveau germe. Un terme figure de plus en plus dans la science du xiv*^ et du xv^ siècle, qui prend une place prédominante au xvi", c'est le Spiritus. Sans doute le mot est ancien, mais l'interprétation en est nouvelle : plus tard, on le traduira différemment, souffle, esprit, quintessence, éther, lumière astrale, suivant le rôle
que lui attribueront les physiciens, les médecins ou les astrologues. Quoi qu'il en soit, ce terme est dû à Arnaud de Villeneuve et l'acception nouvelle qu'il lui donne apparaît pour la première fois avec lui, dans notre monde scientifique. L'idée d'ailleurs, était originaire, non pas des Arabes qui restèrent les fidèles disciples de la science grecque, ne connaissant que les quatre éléments, mais des livres et des enseignements hébraïques, des centres savants du Languedoc, de la Provence et de l'Espagne (1).
L'idée nouvelle que désigne ce terme est la suivante : l'action des astres, c'est-à-dire du monde céleste sur le monde élémentaire, ne peut se produire que par l'intermédiaire d'un agent qui se trouvei'a avissi dans le monde céleste, participera de ses qualités, échappera aux lois du monde sublunaire. Cet agent intermédiaire, réservoir des formes, les dispensant aux concentrations, les reprenant aux dissociations élémentaires, nœud véritable des existences terrestres, d'abord à peine entrevu et vaguement conçu comme quelque chose de semi-matériel, apparut de plus en plus distinctement, se précisa chez les auteurs qui succédèrent à Arnaud (2) et furent ses disciples. Raymond Lulle en fut le plus actif propagateur. Cette quinte essence admise et douée d'un l'ôle important dans le macrocosme, devait avoir aussi son analogue dans le microcosme et, en effet, nous trouvons dans Arnaud de Villeneuve, l'idée d'un principe vital, d'une sorte de fluide nerveux,
(i) Cet élément intermédiaire entre le deuxième et le troisième monde s'appelait en hébreu Aôr que l'on peut traduire par lueur, ou Rouach qui signifie à la fois souffle et esprit.
(o) Morin, un des plus grands théoriciens de l'astrologie, consacre plusieurs chapitres de son Aslrologia Gallica à l'étude du Spirilus. Nous avons déjà cité son ouvrage. Cf. Lib. III. Sect. II. Cap. L (p. 92) et Lib. XII. Sect. III. Cap. III (p. 276).
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encore mal défini, mais fréquemment cité (I), qui porte le nom de Spiritus et correspond au rôle encore peu précisé dans sa science que jouait dans le grand monde l'Esprit universel des Kabbalistes.
Amsi la science s'établissait peu à peu grâce aux successifs apports des hommes, à leur action commune qui rassemblait et unifiait les doctrines transmises avec les documents acquis. Dans cette œuvre de création et de constitution, Arnaud de Villeneuve eut un rôle plus important que beaucoup d'autres : placé entre des races diverses, au matin d'une époque de rénovation, ce ne fut pas seulement la doctrine d'un homme qu'il reçut et modifia, qu'il unit à celle de quelques contemporains ; ce fut toute la science de deux races qu'il assimila et qu'il fondit avec les vieux enseignements classiques, vestiges d'une troisième civilisation plus ancienne et presque oubliée. Il avait reçu le sol épuisé du vieux patrimoine; il laissait une terre jeune et des germes nouveaux.
(i) ba. 56 66. yi bc. lôo au. iSy ao. i54 6c. lôy ha. loj 66. i55 aa. lôy «6. — I. i6o ac. — I. 28 ac.