MSS
Lo rosari dels philosophes lo tiual porta rosas mot ben flayrants tant blancas quant vermelhas.... etc. (f° 28 v°).
Quar sapias que la materia per alcuna manieyra non se pote destruir (f" 6).
Et sapias que tu distillas lo ayre et la ayga, empero lo ayre es melhor que la ayga... et fassalo matremoni de las ten" thuras...
ROSARIUS AR^ALDI.
...Kosarius philosophorum ferens odoriferas i-osas tam rubeas quam albas.
(iir. 2G ac.)
Et scias quod nulla materia potest ita destrui (ni. i5 ac.)
...Aquam tamen et aerem separatim destilles quoniam aer est melior quam aqua... faciesque matrimonium tincturarum. (iii, iS, hc.)
Le Rosaire provençal est donc d'Arnaud, peut-être écrit de sa main, en tout cas confirmant par son titre, par sa date, et par sa langue cette opinion qu'Arnaud de Villeneuve était provençal.
Joseph de Haitze indique aussi l'existence à la bibliothèque d'Aix, d'un manuscrit en vieux provençal intitulé « Livre, des Termes » et composé par Arnaud de Villeneuve, sur l'ordre du roi Robert (1).
Résumons cette longue critique des dates et des textes en disant qu'Arnaud de Villeneuve naquit sur le territoire actuel de la France, en Provence et très probablement à Villeneuve- Loubet (arrondissement de Grasse), de 1235 à 1240.
Sa famille était d'une aisance très médiocre, pauvre même, à ce qu'il dit lui-même dans la dédicace de son traité a De conservatione juventutis o (2) et dans celle de son « De Vinis » (3).
Le nom de Bachuone ou Bachinone qui accompagne souvent son prénom peut être considéré comme un nom de famille fort inconnu en tout cas. Arnaud fut élevé par des religieux dominicains (4).
Il fit, au dire de Symphorien Champier, beaucoup de philosophie dans son adolescence et composa quelques écrits alchimiques.
Le fait qui a pu induire en erreur M. Berthelot est que le Rosarius provençal ne comprend pas le premier livre du Rosaire latin et commence qu'au ch. lu du livre i[ : cela est fréquent dans les traités publiés sous des titres ou dans des langues différentes. C'est ainsi que le Sentier du Sentier {Semita Se. mita;) d'Arnaud de Villeneuve n'est qu'un fragment de son Flos Florum avec quelques interpolations.
(1) Cf. Rouard. Notice sur la bibliothèque d' A ix. Aix et Paris, i8,ïi, i vol. in-8 p. 55.
(2) I. 74 lie.
(5) II. 282 ac.
(4) Hist. litt, de la France. T. xxviii, p. 02. D'après un niss. inédit. Bibl. de Metz, n° 17Ô.
BIOGRAPHIE
Il n'est pas sans vraisemblance que, déjà érudit en quelques sciences naturelles, il exerça la médecine à Villeneuve, même avant d'aller poursuivre à Aix ses études; mais cette hypothès3 émise par quelques biographes ne repose sur aucun fait. Vers vingt ans, plutôt avant qu'après, il vint à Aix pour continuer à s'instruire. Il y avait alors dans cette ville, depuis cent ans déjà, une académie de littérature, d'où étaient sortis des hommes demeurés célèbres : Jean de Matha, fondateur de l'ordre de la Trinité ; Raymond de Pennafort (1238), général des Dominicains et le jurisconsulte Guillaume Durand (Duranti). mort en 1296.
Il y resta peu de temps, car Symphorien Champier déclare que vers vingt ans, il alla à Paris, et Lenglet Dufresnoy place aussi à cette époque son départ d'Aix pour Paris. Un grand nombre de biographes supposent, par raisonnement et sans documents, un séjour à Montpellier entre x\ix et Paris. Il leur a semblé plus logique qu'Arnaud eût fait ce que ferait de nos jours un étudiant. Ces hypothèses, contradictoires aux renseignements que nous possédons, ne doivent pas nous arrêter. D'ailleurs, si l'on songe qu'à cette époque, la première ambition d'un savant était de recevoir à Paris le diplôme de msLÎtre ès-arts; que des étrangers comme Roger Bacon, Albert le Grand, Saint Thomas, plus tard Raymond Lulle, vinrent d'Angleterre, d'Italie ou d'Espagne pour recevoir à Paris cette sanction et firent quelquefois plusieurs voyages, alors si longs et si dispendieux pour ce seul but, on comprendra combien est probable ce départ d'Arnaud pour Paris dès qu'il eut atteint l'âge d'homme. Le stage à faire aux écoles était alors asez long avant d'obtenir le titre recherché. Le statut du légat Pierre de Courçon de 1215, arrête qu'on ne parviendra pas à la maîtrise avant trente-cinq ans et huit années d'études, Arnaud a vingt ans; nous sommes en 1260 environ et ses biogra-
phes les plus autorisés disent qu'il demeura environ dix ans à Paris (l) avant de revenir à Montpellier : ces renseignements sont donc parfaitement concordants avec cette supposition que le diplôme de maitre ès-arts attirait Arnaud vers Paris.
Ce premier séjour ne fut pas le plus brillant et le plus mouvementé qu'Arnaud fit à Paris. Inconnu encore, il étudiait et ne professait pas : toutefois, s'il prit la parole et s'il enseigna, cela ne saurait nous étonner : les aspirants au titre de maître faisaient souvent des leçons. Paris était alors un centre philosophique actif et attirant. M. Charles qui a consacré à Roger Bacon une étude très complète et très érudite (2) en donne ce tableau frappant : « Quel mouvement dans ce Paris du xiii" siècle ! Une vive ardeur pour la science, des professeurs illustres, des élèves qui vont les dépasser ; en face des chaires de l'Université, celles des ordres mendiants, et partout cette multitude remuante et passionnée d'étudiants, plus prompte encore aux séditions et aux combats de
la rue, qu'aguerrie aux disputes de l'école Jamais peut-être et
chez aucun peuple on n'avait vu une telle mêlée d'opinions et de systèmes, des luttes si acharnées, tant de violence dans l'attaque ou d'opiniâtreté dans la défense. En apparence, tous ces esprits qui s'agitent subissent le joug d'une même discipline, et, tyrannisés par l'autorité, ont abdiqué leur indépendance. Partout, en effet, on entend poser et résoudre les mêmes questions ; partout la même méthode et surtout, hélas ! le même langage. Mais sous cette uniformité extérieure, s'est réfugiée la vie active et diverse de l'intelligence. Tous les docteurs sont des scolastiques ; c'est
(i) Sympli. Champier. Vita Arnaldi, ch. ii.
('2) Roger Bacon. Sa vie, ses ouvrages, ses doctrines. P. Hachette, 1861, 1 v. iii-S, cf. p. 1,1.
mOGRAPIIIE
leur nom commun, mais on pourraitleur en donner de plus si.,'nifîcatifs que l'histoire leur a désormais imposés. Les uns sont des platoniciens de la première académie, comme Henri de Gand ; les autres, des théologiens intolérants, disciples de Saint Bernard, comme l'école de Saint- Victor ; ceux-ci marchent silencieusement sur les pas d'Averroès, le chef des impies, l'ennemi de toutes les religions, et commencent, à leurs risques et périls, la longue tradition de cette doctrine suspecte qui, pendant plusieurs siècles, va s'infiltrer dans les Universités, occuper les chaires de philosophie et de médecine, avoir son école à Padoue, ses apôtres et ses martyrs; ceux-là s'égarent dans les espaces imaginaires où le pseudo Denys leur fait contempler ses légions de hiérarchies, ou bien se perdent dans les profondeurs du panthéisme avec Avicebron ; le scepticisme a ses plus effrénés sophistes, les hérésies, leurs sectaires les plus audacieux, à cette époque de foi naïve et de croyance orthodoxe. Le souffle de la liberté pénètre même jusqu'au sanctuaire, et l'Evangile éternel, avec ses pressentiments d'une ère nouvelle et l'annonce du règne du Saint-Esprit, aspire à une rénovation religieuse. »
Roger Bacon, Albert le Grand, saint Thomas, Alexandre de Halès, Pierre d'Apono étaient alors à Paris, enseignaient, discutaient avec ardeur, passionnaient tous les esprits. Ce furent les maîtres d'Arnaud ; Pierre d'Apono fut même son ami, dit-on, mais ceux sur l'intérêt de qui il eut vraiment à compter et qui lui prouvèrent, dans la suite leur véritable affection, furent des gens moins célèbres quoique nullement inconnus : le vicomte Aimeri de Narbonne, Guillaume de Nogaret, et maître Alfinio de Navini, légiste.
Au point de vue médical, l'enseignement était certes moins brillant : nous avons vu combien isolé était chaque praticien et qu'un corps de doctrines, une école de médecine n'existait pas alors. C'était en cherchant un peu partout, en empruntant à la philoso-
phie Lino méthode, aux différentes sciences quelques principes, à des empiriques une formule, en cachant souvent même ses travaux proscrits par un clergé intolérant que le praticien se formait. La maitrise que prenait un médecin à Paris était plus philosophique que médicale. Cependant, quelques noms sont restés des médecins de Paris à cette époque : Ermengard Blasius, de Montpellier, Jean Pitard, le chirurgien, Jean Passavant, Guido de ^^ercelli qui cessa d'exercer vers 1260.
Au bout de dix ans de séjour à Paris, devenu maître ès-arts Arnaud de Villeneuve vint à Montpellier, centre moins brillant peut-être, mais plus médical et ce fut là, plutôt qu'à Paris, qu'il se forma aux sciences thérapeutiques, qu'il connut les traductions des iivros arabes, pénétra leurs doctrines, reçut ce double courant arabe et italien qui devait fusionner en lui. On montrait encore autrefois, du temps d'Astruc, à Montpellier, au bout de la rue de Campnau, vis-à-vis de l'ancienne maison des Capucines, une maison que l'on prétendait avoir été habitée par Arnaud de Villeneuve. Sur le porche, deux bas-reliefs se voyaient, un lion et un dragon se mordant la queue, symbole du grand-œuvre. Cette maison a été détruite.
Ce séjour à Montpellier où se lorma véritablement le savant, dura, au dire do Lenglet Dufresnoy, une dizaine d'années : sa réputation put naître et grandir dès cette époque, mais aucune fonction ne lui avait encore été confiée à l'Ecole de médecine et il n'y professait pas. Entraîné par ses études vers les Arabes qui représentaient l'élément nouveau de la science, il quitta Montpellier et vint à Valence voir de plus près la médecine nouvelle et se mettre en rapport avec des savants arabes. Hauréau prétend qu'il apprit leur langue : il cite en effet en plusieurs endroits des noms do plantes, d'animaux, de maladies, en arabe et même en persan (I) :
(i) I. i52. fl6.
BIOGRAPHIE
en particulier son livre : De physicis ligaturis aurait été traduit de l'arabe de Luca ben Costa, et Symphorien Champier parle de ses traductions d'Abulcasis. Nous ne croyons pas néanmoins que ses connaissances linguistiques fussent profondes et nous serions plutôt porté à croire que le traité des Ligatures a été traduit du grec et non de l'arabe : plusieurs éditions portent en effet : « De Grœco in Latinum translatus. »
Quel fut l'itinéraire de ce voyage, combien de temps dura-t-il, quels furent les savants d'alors : Pierre d'Espagne, Alphonse X, qu'il connut; vit-il à Tolède Abdala EbraBaccal, à Valladolid Aben Esra ? Cela est fort difïîcile à dire. Sa présence à Valence est certaine : il raconte lui-même que, quittant cette ville, il allait s'embarquer, quand une tempête l'obligea à rester plusieurs jours à terre. A la demande de quelques religieux de ses amis, il rédigt-a ce court traité (1).
11 semble aussi prouvé qu'il vint à Barcelone et que sa renommés y fut même assez grande (2) pour le faire appeler auprès de Pierre III d'Aragon alors malade à Villafranca. Il n'eut pas de bonheur auprès de cet important client, car il mourut dans l'année même (novembre 1285), en dépit de la présence d'Arnaud de Villeneuve. Nommé, malgré cet insuccès, premier médecin de la cour, il conserva son poste, mais peu de temps. Ses opinions peu orthodoxes, peut-être des intrigues religieuses, peut-être la jalousie des médecins rivaux, lui créèrent une situation tellement difTicilo ; auprès de l'archevêque de Tarragone qu'il dut quitter l'Espagne.
(i) Lïbcllus de improbalione maleficorum, mss. Bibl. nationale 697 (f" 05). Se trouve répété dans les mss. -"1-, f" no, et 17847, f" ô.ï. Ce dernier est un manuscrit du XIV° siècle.
{1) Hœfer. cf. Curita. Annales, t. I, p. :>()b> Op rit., p, 085, et Schmiedor, Op. cit., p. i46.
Hœter suppose même que son excommunication date de cette époque ; mais les bonnes relations qu'il eut dans la suite avec des souverains, avec le pape Clément V lui-même jusqu'aux dernières années, le rôle qu'il joua postérieurement encore dans des querelles religieuses, tout fait croire que cette opinion n'a rien do fondé, et que les foudres du clergé ne le frappèrent que plus tard, lors de sa pleine gloire et de ses audaces, à Paris.
Son voyage d'Espagne dura donc cinq ou six ans, de 1280 à 1286 environ. D'Espagne il passa — peut-être par Montpellier, mais sans s'y arrêter — en Italie ; il y connut les sectes pythagoriciennes de Padoue et de Naples, les universités tout ai-istotéliciennes de l'Italie du nord. C'est pendant ce voyage qu'il suivit les cours des maîtres italiens dont il cite les noms (1) dans ses ouvrages. C'est aussi à Rome qu'il rencontra celui qui devait être son disciple, Raymond Lulle, venu de Paris à Rome en 1286. Au dire de A. Germain, R. Lulle aurait même déjà passé à Montpellier en 1276 (2) c'est-à-dire à une époque où Arnaud y habitait, mais rien ne prouve qu'à cette époque il ait connu Arnaud plus célèbre alors comme médecin que comme chimiste. En Italie, au contraire, les études, les expériences publiques, les traités composés par Arnaud de Villeneuve eurent tous trait à l'alchimie et dans toute la péninsule il s'acquit une réputation spéciale et très grande de philosophe hermétique. La fameuse transmutation qu'il accomplit devant J. André à Rome fut faite en 1288 (3) et sans doute Raymond Lulle était présent car, venu à Rome en 1286, il resta en Italie jusqu'en 1289, époque à laquelle Arnaud revint aussi,
(1) Franciscus Théodoricus II. i55 hh. loh. de Florentin II . loi be. II. i5o ab. Nicolaus de Regio II. 2o4 ao. Mitg. lo de Perusio II. 55 ac. II 99 ba etc.,
(2) A. Germain. Op. cit. p. 472.
(ô) Cf. Naudé, J. de Haitzeet Jean André lui-même. Nous rapporterons ce fait en détail dans les pages consacrées à l'alchimie.
BIOGRAPHIE
et cette même année ils demeurèrent ensemble à Montpellier.
Les études faites à Montpellier avaient incité Arnaud à aller puiser aux sources arabes ; la Grèce, entrevue à Rome, à Salerne, à Padoue, à travers les médecins et les chimistes l'appelait aussi ; mais il ne put faire ce voyage à cause de la guerre qui se livrait en Grèce (1). En 1289, il revint donc à Montpellier et y occupa bientôt une place de régent. On lit, en effet, dans un recueil intitulé Privilèges de V Université de médecine de Montpellier dépose dans les archives de la préfecture de l'Hérault, une bulle en date du 8 septembre 1308, par laquelle Clément V ordonne « sur l'avis d'Arnaud de Villeneuve, de Jean d'Alais et de Guillaume Mazères, qui diu olim rexerant in studio prselibato, que personne ne puisse être promu désormais à la licence etc.. » Bayle cite cette époque de l'école de médecine de Montpellier comme la plus glorieuse du moyen âge, et attribue à l'enseignement d'Arnaud une partie de cette gloire (2). L'école de Montpellier comptait alors parmi ses professeurs, P. deMussadi, Bernard Forest, Prophatius, Guillaume de Mazères, Jean de Saint-Gilles, Bernard de Gordon, Jacques de Casamida, presque tous contemporains d'Arnaud. Les rois y venaient comme ils allaient à Paris, les savants y affluaient. Jacques II d'Aragon y rencontra Arnaud de Villeneuve comme Raymond Lulle vint l'y chercher.
C'est de cette période que datent ses nombreux ouvrages de médecine et aussi quelques-uns de ses livres extra-médicaux. En particulier son traité « De Esu carnium », où il défendait les coutumes des Chartreux contre les Jacobins et la vie monacale rigide et pure contre les abus et les corruptions des autres ordres, qui fut écrit à cette époque, eut un retentissement considérable. Bien qu'ortho-
(1) S. Champier. Vita Arnaldi. Ch. II.
(2) Bayle. Diclionnairc critique.
AHNAUD DE VILLENEUVE
doxe encore à cette époque (1), il s'aliéna ainsi une grande partie du clergé qui ne devait pas oublier plus tard les quelques pages mordantes de ce traité lorsque, livré à d'autres influences, Arnaud de Villeneuve irait plus loin dans ses attaques et dans ses désirs de réforme. Son succès comme orateur et comme théologien (2) dans la dispute publique qu'il soutint à Bordeaux contre Dominique de Athera, moine jacobin, devant Clément V, alors archevêque de la ville, lui acquit peut-être la sympathie de ce prélat, mais augmenta encore le nombre de ses ennemis (3).
On peut s'étonner de voir un médecin et un chimiste prendre part aussi vivement dans une querelle d'ordres religieux. Mais la vie entière d'Arnaud de Villeneuve se passa au milieu du clergé et des ordres monastiques qui représentaient alors l'élément intellec tuel, le monde savant; les noms qui nous restent des individualités scientifiques de l'époque sont presque tous des noms de moines ou même de prélats, et les couvents étaient les seules bibliothèques d'alors et surtout les seuls laboratoires. Ces laboratoires travaillaient assez librement pour effrayer les pouvoirs supérieurs et déterminer la publication de lettres, d'encycliques de répression (4).
Voici même un fait de l'époque peu connu et caractéristique. Dans le « Thésaurus novus anecdotonim » de Martin et Durand
(i) Cf. 254 '"'ï ba et bb.
(a) Symphorien Clianipier, dit, Cli. VU op. cil., que << quelques-uns le préfèrent à Pierre de Padoue comme théologien ». Cela doit nous faire regretter que nul de ses livres philosophiques ne nous soit parvenu.
(3) Cf. Hauréau. T. XXVIIF. Hisl. litt. de la France. Dans plusieurs de ces traités il traite durement le haut clergé, riche et paresseux. Cf. II 84 ac.
(4) Cf. Hauréau. Op. cilata, ad fînem.
Anathème contre quiconque fera bouillir des cadavre?.
Interdiction de la physique et de la chimie dans les couvents. Le pape .Jean XXII nôi6-ir)'>4) excommunie par une encyclique tout clerc ou moine qui fera des médailles en or alchimique.
BIOGRAPHIE
(T. III, p. 741), se trouve une chronique du couvent de Saint- Bertin, autrefois Sithiu, cloître bénédictin. Ces Annales Bertiniani sont célèbres ; le récit qui nous intéresse commence en 1264, sous le titre : Pars X : De factis domini Gilleberti abbatis nostri. L'auteur vante les mérites de cet abbé, rappelle ce qu'il avait obtenu du pape, tant pour lui que pour le couvent. A Rome, comme ailleurs, on ne l'appelait que : « Abbas aureus » et sa réputation d'alchimiste était très grande. « J'ai même vu, dit le narrateur, des vases conservés dans nos collections, vases de travaux chimiques, cornues, retortes et creusets, que l'on gardait •sous le nom de l'abbé Gillebert. De même, dans la chapelle, quatre chandeliers et des patènes d'or, portant les évangiles gravés, toutes œuvres de lui ; et voici ce qu'il en advint : sous le prieur suivant, un coin des évangéliaires et le pied d'un chandelier s'étant faussés, on les porte à Forfèvre : au feu tout fond en cendres plus vite que Fétain et disparait... ». L'auteur, qui écrit pour son couvent, en profite pour exhorter tous ses lecteurs à ne pas se livrer à l'alchimie (1).
Nous n'en tirerons qu'une conclusion : c'est qu'en 1264 on travaillait d'une façon pratique et audacieuse les sciences dans les couvents et que, longtemps encore après Arnaud, les cloîtres restèrent des laboratoires de chimie et des bibliothèques savantes. Or, indépendamment des nombreux séjours qu'il fit à la Cour des princes et des papes, entouré du haut clergé, Arnaud fut élevé par des moines, vécut dans les couvents, y composa même une partie de ses ouvrages comme il le dit expressément (2).
(1) Semler. Un parteiische Sammlungcn zur Historié der Rosenkreutzer, i vol. in-8* en 3 parties. II ter Stuck. Lpz. 1787, p. 2. ôg.
(2) II. 79 ac. « Et quia istum librum in monasterio domus novre ordinis cister- « tiensis compilari, permanens cuni monachis, amore abbatis et prioriset mona- « chorum illius loci... etc. »
Et aussi les niss. déjà cités de laBibl. ivàt.. l)e irnprobatium inalelicoruni.
Soit conviction, soit politesse et nécessité de relations, Arnaud se trouvait donc amené à jouer un rôle et à prendre une position dans les querelles monastiques si fréquentes alors. Son esprit philosophique et ses tendances avancées le portaient aussi naturellement à ne pas rester indifférent aux disputes religieuses et aux réformes tentées.
Désormais célèbre par ses œuvres, par son enseignement, par l'afflux des savants qui, à l'imitation de Raymond Lulle, viennent écouter ses leçons, Arnaud devient un personnage assez influent et connu pour que Jacques II d'Aragon, fils de Pierre III, venu à Montpellier en 1299, songe à le charger d'un message pour Philippe le Bel. Arnaud part pour Paris, y prend une position plus en vue et plus libre encore, et se fait de nouveaux ennemis parmi les théologiens : il s'apprêtait, son ambassade terminée, à revenir par Toulouse à Montpellier, quand il fut mandé par l'Official de Paris. Tous ceux qu'il s'était aliénés avaient réunis leurs efforts ; on l'accusait d'erreur, d'impiété, de blasphème, incriminant surtout un ouvrage sur les Oracles des Sybilles et sur les Livres de Daniel, qu'on lui attribuait (1),
Il y aurait prédit pour le siècle suivant la venue de l'anléchrist et la grande persécution de l'Église : les dates devaient en être soit 1355 où les trois planètes supérieures, ^, :^ et c/ étaient en conjonction dans le soit 1464 où ^ et ^ étaient en conjonction dans les )(. Mis en arrestation, il fut réclamé par ses amis Aimeri de Narbonne, Guillaume de Nogaret et maître Alfino de Paris : la protection de Gilles Aycelin, archevêque de Paris, fît que
(i) Sans doute à juste titre, car Symphorien Cliampier cite de lui un De Antechristo et parle du contenu de cet ouvrage comme d'un traité bien connu et indiscutable d'Arnaud. Ce livre est sans doute le même que celui dont parle Kirclier [Mundus siihlernmeus, T. II), sous le titre Bu Mystère des cymbales, et dont il existe un mss. à la Bibliotiièque nationale de Paris.
BIOGRAPHIE
rOffîcial Je remit en liberté sous la caution de 3000 livres et les ouvrages incriminés furent condamnés à être brûlés. Arnaud en appela au roi, mais vainement ; puis au pape (12 octobre 1300). Boniface VIII renvoya le manuscrit incriminé à son auteur après l'avoir lu : c^était l'approuver. Il suffisait d'ailleurs que le clergé français et le roi de France l'eussent fait poursuivre, pour que le pape l'approuvât.
Arnaud quitta la France pour l'Italie ; en 1301 (17 novembre) (1), il est à Gênes et en 1304 à la cour de Benoît XI (2). Bernard Délicieux, dans son procès, dit en effet, qu'il tenait d'Arnaud un coffret contenant des poudres dont il s'était servi pour empoisonner Benoît XI, parole sans portée, évidemment, mais qu atteste la présence d'Arnaud à Rome à cette date.
Après la mort de Benoît XI, Arnaud quitta Rome et vint en Sicile, à Palerme auprès du roi Frédéric, frère de Jacques d'Aragon; il y demeura quelques années, attaché non seulement à titre de médecin, mais aussi à titre de conseillera la cour du roi et des plus estimés. Frédéric, dans une lettre adressée à Jacques P'" et confiée à Arnaud de Villeneuve lors de son départ pour l'Espagne se loue des bons services de son médecin, des conseils qu'il lui avait donnés au sujet d'un rêve important et de doutes qu'il avait eus sur ce point de savoir si la religion révélée était d'origine divine. On voit que la science occulte de l'interprétation des songes pas plus que les difficultés de la théologie n'étaient ignorées de notre auteur. Ce fut un rêve aussi qui lui fit quitter la Sicile.
Le roi Jacques d'Aragon l'appelait pour lui demander la signification d'un songe : son père lui était apparu et lui avait donné quatre lingots d'or, lui ordonnant de les porter au monnayeur qui
(1) Hauréau.
(2) Boniface VIII était mort «n ioo3.
était Arnaud de Villeneuve, Ce dernier interpréta ainsi : Votre père, dit-il, représente Dieu, les quatre lingots sont les quatre évangélistes : lisez mon livre sur les Evangiles qui vous éclairera. » Jacques en fit faire cinq copies (1).
Ce fut en 1308, que Jacques d'Aragon le manda auprès de lui sous ce prétexte ou pour cette raison. 11 y vint par terre et demeura quelque temps à Avignon à la cour de l'ancien archevêque de Bordeaux, devenu Clément V. Son autorité auprès du pape était assez grande pour qu'il prît conseil de lui dans des affaires de l'administration : c'est dans le courant de l'année 1308 (8 septembre), que Clément V donna la bulle relative à la Faculté de Médecine de Montpellier où le nom d'Arnaud figure et où son avis devient loi (2).
Mais en même temps qu'il devenait un savant plus incontesté et que son influence auprès des rois et des pontifes augmentait, son audacieuse liberté de paroles et d'écrits se développait aussi ; ses œuvres se répandaient ; il se plaisait à la polémique ; il se crut appelé à réformer la religion chrétienne et surtout les ordres monastiques. 11 écrivit de sévères et très libres proclamations pour l'esprit de la religion contre la lettre, pour le dégagement des libertés individuelles contre l'autorité de l'Eglise. Les théologiens de Paris s'élevèrent contre les hérésies de sa doctrine et le danger qu'elle créait ; en 1309, ils condamnèrent quinze de ses propositions, et ces énoncés, plus ou moins exacts, sont les seuls textes qui nous soient restés de toutes ses œuvres philosophiques. Voici les principales propositions :
La grande persécution de l'Eglise aura lieu en 1335 et la fin du monde en 1464.
(i) T. XXVIII, p. Le livre cité ne nous est pas parvenu, (a) Cf. ci-dessus, p. 07.
BIOGRAPHIE
L'étude de ki philosophie doit être bannie des écoles et les théologiens ont mal fait de s'en servir.
Les bulles du pape, les décrets et constitutions canoniques sont de purs ouvrages humains.
Les moines corrompent la doctrine de J.-C. : tout le peuple chrétien, qui n'a plus la charité, court avec eux à sa damnation.
Il n'y aura de damnés, que ceux qui donnent le mauvais exemple.
La nature humaine dans le Verbe divin a été égalée en tout à la divine.
L'âme de J.-C. aussitôt après son union a su tout ce que savait la Divinité.
Les œuvres de la miséricorde sont plus agréables à Dieu que l'auguste sacrifice de l'autel.
La fondation des églises, des œuvres, des 'messes perpétuelles n'empêche pas le fondateur d'encourir la damnation éternelle, s'il n'a pas la charité (1).
Cela sentait terriblement le bûcher et la condamnation était grave : mais toutes les protections dont Arnaud était entouré, la haute faveur dont il jouissait auprès de plusieurs têtes couronnées, firent que sa vie, d'ailleurs si errante, n'en fut pas momentanément troublée. Arnaud vint en Espagne, auprès de Jacques II qui le reçut avec honneur et presque aussitôt le chargea d'une ambassade très délicate auprès de Robert, roi de Xaples et comte de Provence.
Frédéric, roi de Sicile, frère de Jacques d'Aragnon avait résolu de faire une croisade, mais avant de se livrer à cette guerre, il avait pensé qu'il était bon de se faire investir du titre de roi de
(i) Cf. Gabriel Pradeau. Catalogue des hérésiarques ; et Du Boulay, Histoire de rUniversité de Paris. T. iv, p. lai.
Jérusalem, titre dont Robert jouissait : il offrait en retour décéder la Sicile, ne gardant que la Sardaigne. Arnaud fut chargé de cette ambassade : il se rendit à Avignon, où se trouvait encore Robert qui venait de s'y faire couronner (1309). Son ambassade n'eut pas de succès ; il repartit. Mais Robert ne le laissa repartir qu'après lui avoir fait promettre de revenir le plus tôt possible se fixer à sa cour où la plus grande liberté et la plus haute considération lui seraient acquises. Une grande communauté d'idées et de tendances scientifiques rapprochait ces deux esprits. « Qu'il faisait beau voir, s'écrie à ce sujet Joseph de Haitze, Robert, le plus sage prince de son temps, se faire le compagnon d'étude d'un de ses sujets ; et donner à cette communion de recherche des sciences tout le loisir que le gouvernement de ses Etats pouvait lui permettre. Certes, on pouvait dire, alors, que comme Robert ne vaquait à ces savantes occupations que pour la seule vue de se rendre plus vertueux, de même Arnaud tâchait de seconder une si noble, une si louable passion que pour l'unique but d'enrichir sOn esprit par de nouvelles connaissances dans la culture des sciences » (1).
Ces éloges sont peut-être hyperboliques ; mais il est certain que l'ambition des richesses ne guida jamais Arnaud de Villeneuve ; ses écrits sont empreints d'une dignité de caractère remarquable et sa vie est une preuve qu'il sacrifia plus volontiers son repos à ses idées que sa conscience à son intérêt matériel. Quoi qu'il en soit, s'il ne s'enrichit pas de son séjour à Naples, il y gagna au moins la tranquillité et le bonheur d'échapper à ses ennemis, de pouvoir se livrer en paix à ses travaux. Naples fut un des endroits où il cultiva le plus la chimie. Là encore, il retrouva Raymond Lulle et, au dire des traditions alchimiques, lui enseigna la pratique de l'alchimie dont il lui avait donné aux premières entrevues les prin-
(i) De Haitze. Op. cit., p. 179.
BIOGRAPHIE
cipes théoriques. La chimie ne l'éloignait d'ailleurs pas de la médecine : il écrivit à Naples son traité « De conservanda, juventute », dédié au roi Robert.
Mais l'humeur voyageuse d'Arnaud de Villeneuve, son activité inquiète, ne furent pas satisfaites de cette vie pourtant séduisante. L'amitié d'un prince, qui était aussi l'ami de Pétrarque et qui était plus un platonicien qu'un monarque, ne contrebalançait pas pour Arnaud l'attrait de la lutte et le plaisir de ses émotions : il quitta Naples pour Paris, en 1311.
En revenant en France, il s'arrêta à Avignon, à la cour du pape ; Clément V voulut se l'attacher en qualité de premier médecin, mais cette offre ne suffît pas à le retenir (1).
Paris l'attirait et il voulait ce milieu pour son action. Il y vint en effet et professa brillamment à Paris ; mais de plus en plus adonné aux sciences hermétiques, de plus en plus ardent à ébranler dans les esprits certaines idées théologiques sur lesquelles s'appuyait l'édifice religieux, il réveilla, plus vives que jamais, les anciennes animosités. Tout le clergé, tous les moines s'élevèrent contre lui : seuls les Chartreux restèrent en dehoi's de ce concert d'imprécations. On ressortit les propositions condamnées, on rappela l'excommunication de l'archevêque de Tarragone. L'inquisition qui avait déjà poursuivi Pierre d'Apono et l'Université qui suivait la même voie, commencèrent des poursuites. Des amis influents d'Arnaud parvinrent, après de grandes difficultés, à le faire secrètement embarquer. Avignon ne lui semblait plus nn asile sûr : la cour du roi Robert, fils dévoué de l'Église, intime du pape, ne l'attirait pas davantage ; il fit route vers Palerme, se jugeant plus en sûreté chez le roi de Sicile. Une tempête le jeta sur les côtes d'Afrique (2).
(1) Achard. Dictionnaire des hommes illustres.
(2) Cf. ce qu'il en dit lui-même, II. 282 ab. « Exaudita est oratio mea, sed
Mais il en l'epartit aussitôt pour la Sicile. Frédéric le protégea : c'est dans cette retraite qu'il composa son commentaire si célèbre à V École de Salernë ; et sans doute il eût terminé là son existence si, dans le courant de l'année 1313, le pape Clément V, atteint de la gravelle, ne l'avait fait mander auprès de lui. Arnaud, par reconnaissance, d'une part, pour celui qui n'avait pas cessé de le protéger et qui avait suspendu la condamnation prononcée en 1309 contre lui, et, d'autre part, dans l'espoir que cette cure rendrait plus aisée auprès du pape sa situation un peu compromise par ses audaces de Paris, s'embarqua aussitôt pour Avignon. Mais, en vue des côtes de Gênes, il mourut. Il fut enterré dans cette ville et Van der Linden (1) affirme que de son temps (xvii*^ siècle) on voyait encore le tombeau d'Arnaud à Gênes.
Clément V, très malade, et très affecté de cette mort, fit écrire aussitôt des lettres circulaires à tous les évêques et à tous les chefs des Universités, leur enjoignant, sous peine de désobéissance au Saint-Siège, de rechercher le traité « De praxi medicinse » (2) qu'Arnaud lui avait promis et de le remettre entre les mains du clerc Olivier qu'il avait nommé à cet effet : il menace d'excommunication les détenteurs de cet ouvrage qui refuseraient de s'en dessaisir (3).
Dans les premiers mois de 1314, le pape mourut et presque
« indiscretus foi'tiinœ impeius qui nunquam satiatur miseria miserorum... com- « movit super me aquilonem et ducit me in Africain <id miser ïam ipsarn. »
(1) Médecin et chimiste hollandais (1609-1664). Cf. Selecla medica, Leyde, i65G, I vol. iu-4', T. I, p. 90.
(2) Sans doute le traité Practiea summaria seu Regimen... ad insiantiam Clemenlis summi pontificis (II. 170. bd.). Le Regimen sivc consilium quartanx (il. 182 £(«.) s'adresse aussi au pape Clément. Ce court traité affecte la forme d'une lettre et le texte semble prouver que cette lettre avait été précédée au moins d'une semblable consultation écrite . Cf. II. 184. ac.
(5; DuBoulay. Op. cit. T, IV, p. i6(j.
ÈrOGRAPHÏE
aussitôt, pendant la vacance du Saint-Siège, un tribunal de rinquisition, qui siégea à Tarascon sous la présidence du moine jacobin Longer, condamna à nouveau Arnaud de Villeneuve sur les quinze propositions déjà incriminées (1).
Depuis lors, il resta établi parmi les moines encyclopédistes qu'Arnaud était un sorcier, pactisant avec le diable, plongé dans les maléfices, néfaste à son siècle (2), etc., et malgré les efforts de Symphorien Cliampier, le seul qui ait lu, compris et un peu défendu Arnaud de Villeneuve, cette opinion, plus ou moins modifiée, resta le mot d'ordre de tous ceux qui ont parlé de ce médecin.
Dans la biographie que nous venons de tenter, nous avons dû, à certains endroits, où toute trace se perdait de notre auteur, émettre des hypothèses et choisir entre elles ; nous ne l'avons fait qu'en nous appuyant toujours sur des témoignages les plus contemporains possibles ou sur des faits soigneusement étudiés. Des erreurs peuvent avoir été commises, que des documents nouveaux viendront rectifier ; mais si l'on songe que l'on ne reconnaissait d'Arnaud ni la nationalité, ni même la date de naissance, à un demi-siècle près, on portera, nous l'espérons, un jugement moins sévère sur les longueurs et l'aridité des questions préliminaires, sur la rareté des documents indiscutables et précis.
(i) Directoriiim inquisitorium Nicolai Eymerici, éd. de i585, p. :2Ô2. (3) Cf. au chapitre Magie, p. 147. sq.