CHAPITRE DEUXIÈME
BIOGRAPHIE
BIOGRAPHIE
Arnaud de Villeneuve naquit vers le milieu du xiii^ siècle : la date exacte de sa naissance est difficile à dcfenniner et ses biographes diffèrent beaucoup d'opinion à ce sujet. Astruc (1) le fait naitre en 1235, et les dictionnaires (2) ont reproduit cette date. Hœfer (3) pense que 1240 est un chiffre plus exact, sans d'ailleurs apporter de preuves à l'appui de son dire ; c'est sans doute d'après J. de Haitze (4) qu'il a formulé cette affirmation. Symphorien Champier (5) avait, au contraire, donné comme date de sa naissance l'an 1300, mais malgré toute l'autorité de cet auteur, il semble difficile d'admettre son assertion. Le D"" Freind (6) n'est point de cette opinion et il fonde la sienne sur l'anecdote suivante : dans un concile tenu en France, entre autres accusations portées contre Boniface VIII, il y est porté que ce pape, après avoir condamné un livre d'Arnaud que la Faculté de théologie de Paris avait déclaré renfermer des sentiments hérétiques s'était rétracté de son propre jugement, en rendant son approbation à
(1) Mémoires pour servir à l'iiistoire de la Faculté de médecine de Montpellier. P. in-4° 1767.
(a) Biographie médicale P. 1 \ . in-8 . t. I. page 12g.
(5) Histoire de la Cliimie. 2 vol. in-8°. P. 1842, chez Hachette. T. I. p. ô8').
{^\) J. de Haitze. Biographie d'Arnaud de Villeneuva. Aix, 1719 in-12. 197 p.
(5) Symphorien Champier (Gampegius) médecin du xvi^ siècle et célèbre érudit a écrit en tête de son édition de Lyon (ir>2o) des Opéra omnia Arnaldi VUlanovani une vie très succincte de l'auteur.
((-) The Uislonj of Phisic... trad. en français par B.... P. 1728 in-4^
cet ouvrage. C'est du moins un des reproches que Guillaume Vezenobre articule contre ce pontife ; quoi qu'il en soit de cette accusation, il est au moins certain que Boniface mourut en 1303 ; ainsi il est évident qu'Arnaud vint au monde longtemps avant l'an 1300. D'autre part la date de sa mort en 1310 semble bien exacte comme nous le verrons plus loin. Enfin les dates intermédiaires données par différents auteurs ne peuvent concorder qu'avec une naissance comprise entre les années 1235 et 1250 et cette opinion est conforme à celle d'un très grand érudit : l'abbé Lenglet-Dufresnoy qui, dans son Histoire de la Philosophie hermétique, fait naitre Arnaud de Villeneuve en 1245 (1). Le lieu de sa naissance est encore plus discuté. Le nom de Villeneuve est si répandu, les voyages de notre auteur à travers la France, l'Italie et l'Espagne ont été si fréquents que plus de vingt villes ou bourgs lui ont été attribués comme lieu d'origine. L'opinion courante aujourd'hui, celle des dictionnaires, est que l'Espagne fut sa patrie. Elle repose sur l'autorité d'Hauréau (2) et de A. Germain (3) en France, de Schneider en Allemagne (4) Hauréau s'appuie pour prouver son origine espagnole sur ce passage d'une lettre de Clément V... « Magister Arnoldus de Villanova clericus Valentinœ diœcesis... » Ce texte ne nous semble pas suffisant pour établir qu'Arnaud fut né dans le diocèse de Valence : on peut seulement en conclure qu'à cette époque il y vécut, à la rigueur qu'il y passa une grande partie de son existence; cela est hors de doute d'ailleurs.
A. Germain apporte un document nouveau, sinon très impor-
(1) Lenglet Dufresnoy. Hist. de la Phil. hermétique. P. Coustelier. 1742. ô v. ia-iG. Cf. T. I. p. 1Ô9.
(2) Notice sur Arnaud de Villeneuve. T. XXVIII de VHisloire litléraire de la France.
[ô) La Médecine et les Sciences occultes à Montpellier . P. 4.55. Montp. 1872. (4/ Schneider. Geschichte der Alclicntic. Halle iSôa. i v. in-S» (/. p. i4(i.
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tant : cet auteur a découvert dans la bibliothèque de Carponfras un traité manuscrit de géométrie (l) écrit en patois du pays, datant du xv" siècle où l'on trouve f" 160, ces vers :
Sapias
Qué yeu Arnaut de Villanova Doctor en leis et en décrets Et en la siensa de Strolonnia Et en l'art de mediclna Et en la santa Theulogia Enquaras mais en las VII arts Maîstre per tost fuy apelats De Quataluenha nadieu fuy.
L'affirmation est catégorique, il est vrai ; mais avant de s'y fier pleinement, il est raisonnable de chercher quelle valeur présente ce manuscrit.
1" Sa date. Ce manuscrit est de 1405, comme on peut le voir à Vexplicit; il suit un ouvrage en languedocien de B. Boisset, géomètre, et est écrit de la même main. Tout porte à croire, et c'est l'avis d'Hauréau, que Boisset a voulu attribuer une de ses œuvres à Arnaud pour lui donner plus d'autorité.
2" Ne présente-t-il rien de suspect? D'abord, il nous semble surprenant que, en le supposant Espagnol ou Italien, Arnaud ait choisi ce langage d'un patois bizarre et ce genre versificatoire dont il n'a jamais fait usage, qui répugne d'ailleurs à sa manière habituelle de composer, pour écrire un traite de géométrie aussi inconnu à ses éditeurs et aux bibliographes, qu'opposé à ses études ordinaires. Tous les ouvrages de science de cette époque sont écrits dans la langue scientifique internationale d'alors, le latin.
(i) Le mas porte les titres et cotes suivants : Arnaud de Villeneuve. Traita de gcometrio praltico, au (" 20 v" du niss. coté .laô.
ARNADD DE VILLENEUVE
En second lieu, le titre de docteur que prend ici l'auteur du manuscrit, est un anachronisme qui rejette ce traité bien postérieurement à la mort d'Arnaud et en fait un document sans valeur pour le cas qui nous intéresse. Le titre de docteur n'apparait à Paris qu'en 1450 et à Montpellier qu'on l'iSo. Avant Arnaud et de son temps, c'est la maitrise que l'on va chercher à Paris, et non le doctorat. Enfin, Arnaud se serait difficilement réclamé du titre de docteur en astrologie et n'avait aucun titre à se parer d'abord de celui de docteur en lois et décrets.
Aussi, nous refusons-nous de conclure un peu à la légère avec A. Germain, que la question est désormais tranchée et que les biographes futurs n'ont plus de méprises à commettre. Le texte cité, sans aucun doute apocryphe, ne saurait donc jamais faire autorité contre le moindre mot de ses œuvres ofTicielles en latin ou contre Je témoignage de ses contemporains.
Schmieder l'appelle Arnold Badiuone et le fait naitre à Villanova, en Catalogne. Bachuone lui semble, comme Barchinone à Germain (1), la preuve évidente que le Villeneuve d'où Arnaud est originaire est voisin de Barcelone. Bachuone et Barchinone sont, en effet, des mots qui suivent souvent le nom d'Arnaud, avec différente orthographe d'ailleurs, sur les manuscrits anciens.
Voilà la série complète des documents apportés en faveur de l'oingine espagnole d'Arnaud de Villeneuve : ces documents ont sutïi à faire loi jusqu'à ce jour; peut-être la complaisance trop grande des écrivains de seconde main a-t-cllc contribué avec bonheur à ce succès ; il est plus facile d'admettre une opinion que de chercher une vérité.
Parmi les auteurs qui ont réclamé pour la France la gloire de compter Arnaud de Villeneuve parmi ses enfants, le plus an-
(t) Note, page
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cien en date est son contemporain Jean Villani (1280-1348), historien de Florence qui, dans son histoire, dit qu'il naquit en Provence (1).
Saint Antonin de Forciglioni, qui vécut le siècle suivant (1389- 1459) et fut archevêque de Florence, lui donne aussi la môme origine (2).
Symphorien Champier, qui a tenté une biographie générale de tous les médecins, l'affirme Français, de la France narbonnaisc appelée Provence. Malgré l'opinion des Catalans, ces demi-goths, dit-il, qui le réclament comme étant né à Villeneuve, à quatre milles de Gyrone, il faut savoir qu'il est né à Villeneuve de Narbonne (3). L'opinion de Champier est une des plus importantes. Lenglet Dufresnoy fait justement remarquer que Champier était habile médecin et fort curieux en histoire ; qu'il a même vécu en Languedoc et en Provence ; qu'ainsi, il pouvait avoir sur la patrie d'Arnaud des lumières et une tradition qui nous manquent aujourd'hui.
C'est aussi l'opinion de P. Castellanus (Pierre Duchatel) (4), de Remacle Fuchs (1510-1587) (5).
Dans un autre ordre d'études, et par conséquent en puisant à d'autres sources^ Traquéau (1481-1558) (6), dans son Traité de la,
(1) Storie fiorenline,Ym'&\)i, cli. III.
(2) Historianm opus. Venise, i48o. Titre 21, ch. II, ij VIII.
(5) (' Anialdus iiatione Gallus. A Gallia enim Narboueiisi quam provinciam « nostri appellant geiius utrinque ducit... uascitur igiturin Proviucia narbonensi « in oppido quodam appellato villa nova... » Arnaldi vHa, cf. Opéra omnia. Lyon, i552, f" AAij.
(4) Vitx ilhislrium medicorum. Anvers, i(}i8,in-8".
(5) Remacle de Limbourg. Ilhislrium medicorum qui sufcriori scculo florucrunt vitse. P. i5/5i, in-S".
[G) OEuvres publiées à Lyon, iSy/i, cf. Traité de la Noblesse, cli. 5i.
Noblesse », avrive au même résultat. La Motte le Vayer (1) (1588- 1672) a même avancé que la chimie et la parlumerie étaient l'ori- S'ine des biens de la maison de Villeneuve de Vence, dont Arnaud aurait été ainsi le fondateur. Cela est faux d'ailleurs, et l'on trouve, deux siècles avant, des seigneurs de Villeneave (2), mais cela prouve du moins que La Mothe le Vayer avait des documents montrant son origine de Villeneuve Loubet, près Vence (3).
Parmi les auteurs modernes qui ont étudié la question avec soin et se sont rangés à cet avis, il faut compter Astruc, dont nous avons déjà cité l'ouvrage ; Joseph de Haitze, historien provençal du xviii" siècle, qui a consaci-é une étude très complète à Arnaud de Villeneuve (4); enfin. Octave Teissier, dans sa collection des Hommes illustres du Var (5j.
(1) Traité de la connaissance des sciences destiné au Dauphin. P. i64o, iii-4°, ch. De la Chymie, p. ôo6.
(2) Cf. J. Haitze, p. i65.
(3) 11 existe quatre autres Villeneuve ea Provence : Villeneuve, faubourg d'Avignon ; Villeneuve, à trois lieues de Forcalquier ; Villeneuve-Coutelas, près Tavernes, et Villeneuvè-lès-Arles.
(4) J. Haitze : Vie d'Arnaud de Villeneuve, in-12, 197 pages. Aix, 1719, B. N. (L. iN. 27/6Ô0), écrit, page 12 de son livre : «Arnaud de Villeneuve était natif « du lieu d'où il prit son surnom à la manière des savants du moyen-temps. « C'est un village dans la Provence orientale (Alpes-Maritimes actuelles, arron- « dissement de Grasse) et au diocèse de Vence, également fameux pour avoir « donné son nom non seulement à ce grand homme, mais encore à l'une des plus « illustres maisons de cette province, ou, si Von veut, pour l'en avoir reçu ».
(5) 0. Teissier : Les Hommes illustres du Var, i vol. in-i6. Toulon, i85S. Nous n'avons pas voulu citer le témoignage d'Olaiis Borrichlus : De ortu et progressu chimiœ. Copenhague, 1668 (Cf. p. 129). Cet auteur assure qu'il a connu un des arrière-petits-fils d'Arnaud, M. de Villeneuve Montpesat, l'un des premiers barons de Provence qui fit devant lui, en 1G64, à Avignon, des expériences qui marquaient qu'il avait hérité de la philosophie hermétique d'Arnaud de Villeneuve, qu'il reconnaissait pour un de ses aïeux, « et Arnaud avaitcommuniqué la même
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Mais ce n'est pas assez de voir cefte opinion — d'ailleurs si générale et qu'il suffisait d'interroger pour reconnaître telle — bien établie parmi les historiens les plus anciens, parmi ses contemporains et parmi les érudits. Pour qu'une conviction naisse dans l'esprit, il faut encore interroger les faits et chercher dans les écrits d'Arnaud et dans sa vie les détails pouvant jeter un peu de lumière sur son origine.
Nous nous étonnons que parmi tous ses biographes, dont la plupart au moins avait lu les œuvres de leur auteur, aucun n'ait songé à réunir et à rapprocher ces documents. La lecture attentive des différents traités d'Arnaud de Villeneuve nous a confirmé dans cette opinion qu'Arnaud était bien français et provençal.
Dans son Epitre dédicatoire du traité « De la Conservation de la, jeunesse » à Robert, roi de Naples et comte de Provence, il écrit, parlant de lui : « .... qui ex innatœ fldelitatis devotione pro salute vestra semper oro » (1).
Dans le « Régime de Santé il cite, à différents endroits, des noms vulgaires, dit-il, de fruits, de plantes ou d'aliments qui sont encore en usage dans le patois de Provence ; toutes les fois où la citation est celle d un mot provençal, Arnaud dit simplement : ce qu'on appelle vulgairement... quse vulgariter albuginise vocantur (2); au contraire, lorsqu'il cite un nom courant Allemand, Italien ou
science A Pierre de Villeneuve, son frère ». Or, cette dernière assertion étant sinon radicalement fausse, au moins fort invraisemblable, il est probable que le renseignement qui précède n'a pas plus de valeur. Petrus Villanovanus, qui doit plutôt s'appeler Petrus Toletanus (ou de Tolède), né à Villeneuve, en Catalogne, vécut à Tolède au xiv" ou au xV siècle. Il est auteur de quelques ouvrages alchimiques, et c'est cette similitude de travaux qui l'a fait apparenter à tort à Arnaud. Cf. Sclimieder, p. 146.
(1) 1. 75. (te.
(2) I. 69. ac. etc.
Espagnol, ce qui nous intéresse spécialement, il a soin d'indiquer que c'est là un nom vulgaire d'une langue étrangère (1).
Mais le texte le plus remarquable est le suivant, tiré du « Régime de Santé » : « Sed quando exmllio et j)^nico fit talis cibus quod « sunt excorticata tune vocalur pistum in lingua nostra et coc- « tum permiscent cum vino et aliquantulum salis et vocatur « pistum in vino seu pistinum et iste cibus est in usu apud « mediolanenses unde fui oriundus (2). » Cet aliment sous le nom conservé de piste, pistin, ou pistou se fait encore en Provence et spécialement dans le Var, et la dernière phrase apporte un document nouveau, absolument conforme à celui de la dédicace citée : émané de la plume même de l'auteur, en un traité indiscutable, il nous semble concluant.
Nous pourrions y joindre encore les passages où il attaque les Français du Nord et leurs mœurs désordonnés (3), les Italiens du Sud (4), qu'il parle sans cesse de l'ail, de ses mérites, de ses vertus comme médicament et surtout comme aliment (5) (signe auquel un Provençal ne se tromperait pas); qu'il cite les mûriers à l'égal des pommiers et des figuiers comme un arbre commun (6). Or, les mûriers, absents ou très rares dans le Languedoc, poussent au contraire fort bien dans la Provence ; et, spécialement aux environs de Vence, leur zone de culture quitte le boi'd de la mer pour s'enfoncer fort avant dans les terres, comme on peut s'en convaincre sur des cartes spéciales.
Les conseils sur la manière de préparer les poissons rôtis au
(i) f. I. Gy. uc... quod in vulgari Cathelanonm dicitur antacar., et i. y/j. bc. {•j) 1. 20. bc.
(5) L'ail est cité six fois dans le seul traité De Regimine sanilatis.
(6) 1. 25. 6rt. I. 48. ab.
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vin, avec des condiments (1) sur l'usage du beurre à défaut d'huile (2), sont encore des indices confirmant notre manière de voir.
Enfin, outre les témoignages, les indices trouvés dans l'auteur, il est une troisième sorte de documents qui nous est fournie par l'examen des manuscrits. Il existe à la Bibliothèque nationale un manuscrit en langue provençale qui a pour titre ces mots latins : Incipit Rosarius alkimicus montispessidani , f" 1 à 29 d'un recueil (nouy. acq. fr. mss. 4141), qui contient aussi un ouvrage de J. de Rupescissa. M. Bertlielot qui cite ce manuscrit (3) et affirme : « d'après des juges compétents, tels que M. Omont que ce ma- « nuscrit a été écrit vers le premier tiers du xiV siècle », commet ensuite une erreur étonnante chez un chercheur aussi consciencieux ; il considère ce traité : 1'^ comme appartenant seulement à l'école d'Arnaud de Villeneuve; 2" comme inédit et ne présentant avec le Rosarius d'Arnaud de Villeneuve qu'une analogie de titre et de doctrines. Or, la comparaison des textes montre que, mot pour mot, ces deux Rosaires sont identiques (4).
(2) I. 55, ba.
(51 LaChimie au moyen âge. P. Impr. Nat., iSyô. T. 1, p. 354. (4) Les phrases citées par M. Berthelot, pour nous borner à, cette preuve, sont les suivantes; nous mettons en regard les mêmes phrases du Rosarius :