Le Frotagoras, ou les Sophistes
Dialogue démonstratif, lv$8ixTtx(Sç, qui forme dans la sixième tétralogie la deuxième pièce.
Cet ouvrage, un des plus parfaits, sous le rapport de l'art, qui soient sortis delà main de Platon, est rapporté par tous les critiques à sa jeunesse. M. K. Hermann, qui place dans la première période de son activité d^écrivain tous les petits dialogues, admet une période de transition avant d'arriver à la seconde, et cette période de transition commence par le Protagoras. C'est une opinion qu'il est aussi impossible de réfuter que de démontrer. Les nombreux anachronismes qu'on y trouve avaient été déjà signalés par Athénée (7).
(1) Prolegg. ad Lys^
(3) VoL I , p. 228.
(ô) Eth. iVic., VIU, c. 1. 2. 10*; p. 59, a. d.; p. 63, b.; Magn, Mor.,îhc. Il; p. 111, e; \i2,c.; Eud,,\U,2, 6; p. 162, b.,c.; 165, b.
(6) Proclus, in Remp,^ p. 350, nous apprend que ce soas-Utre était très-ancien, et ne paraissait pas avoir été fabriqué comme les autres par les éditeurs récents.
(7) Athén., V, p.- 228, et XI, 506. Le dialogue est censé avoir
Socrate fait à Tun de ses amis le récit d*un entretien qui avait eu lieu chez Gallias , fils d'Hipponicus, entre Protagoras et lui, en présence d'Hippocrate, d'Alcibiade, de Gallias, de Gritias, de Prodicus et d'Hippias, qui avaient pris quelque part à la conversation, et de personnages qui étaient restés muets tels qu'Éryximaque , Phèdre, Gharmide, Ândron, Pausanias de Géramis, le poëte Agathon, les deux fils de Périclès, Paralos et Xanthippe, et d'autres encore.
L'objet du dialogue est complexe. G'est d'abord une comédie vive, spirituelle, un persiflage d'ironie mordante où la personne , la morale pratique et la méthode logique des sophistes sont mises en parallèle avec celles de Socrate, et sont immolées par la
lieu , OL 90, 1 » 420, rânnée qui suivit la représentation des Campo^ards de Phérécrate, Protag,, 327, d.; mais cette date ne concorde plus avec les détails donnés p. 309, d., sur TarriTée toute récente de Protagoras à Athènes, où Eupolis nous le montre déjà 01. 89, 3 =s 422. Un autre anachronisme peutétre encore : le père de Callias, Hipponicus, est supposé mort récemment, si l'on interprète littéralement le passage, p. 315, d.; or il est mort à Délium en 424; mats les fils de Périclès sont présents à Tentretien , et ils sont morts avant leur père, mort lui-même en 429. Tout ceci prouve que Platon se permettait, dans la composition de ses dialogues, toutes les libertés d*un auteur dramatique, ce qui n*exclut pas la possibilité que certains anachro* nismes aient été le résultat d*une révision postérieure. 11 est donc impossible de tirer des détails biographiques donnés ici ((uelque induction légitime sur la date où Touvrage a été composé. L'opinion que se faisait Platon de la valeur d*un livre écrit lui rendait indifférentes ces fictions et ces erreurs historiques. Aussi Tilnon diâait-il, Diog. L., 111, 26 :
'ûç àvewXaTTt nXàttov, iw7cXa<T|j.éva OaufiaTa eloùî;.
dialectique et par le ridicule. C'est en outre une discussion théorique de ce point grave, à savoir, si la vertu est susceptible d'être enseignée, point qui ne reçoit cependant pas de solution positive : ce qui a fait supposer à Stallbaum que la question théorique n'était amenée ici que comme un exemple qui permît de montrer en face de la méthode naturelle, vivante, féconde de Socrate, la stérilité de la routine et la fausseté des idées de la sophistique, dont Protagoras est comme le type personnifié.
C'est une erreur de restreindre à une question de méthode la portée de ce dialogue, et une erreur qui se révèle bien vite h celui qui se rappelle les graves et profondes pensées qui y sont exposées.
La connaissance est la nourriture de l'âme ; mais les sophistes ne savent point distinguer la science vraie deTapparence du savoir, et ne veulent pas voir par exemple que toute vertu est une science, et que toutes les vertus, que distingua le langage, sont liées entre elles par une indissoluble unité. Aussi toute action mauvaise, tout péché, a pour source dernière et réelle, quoique cachée, l'ignorance. Personne ne fait le mal qui est une douleur, personne ne fuit le bien qui est un plaisir (1), volontaî*
(1) Il n*y a, dans celte proposition, rieu do contraire aux doctrines platoniciennes. La nature du plaisir, étant toute relative, peut aussi bien être confondue avec le Bien qu'en être distinguée, et on doit, au point de vue de Platon comme de So* crate, les confondre, aussitôt qu*on entend par plaisir ce qui sert au bonheur de l'homme; car le bonheur, la béaUtude, est le
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rement ou sciemment. Le bonheur consiste dans la moralité y et la moralité consiste essentiellement dans la notion claire de la chose à accomplir. L'être qui ne sait ni ce qu*il fait ni ce qu'il yeut n'est plus un être moral : doctrine juste au fond , et qu'on retrouve partout dans Platon et particulièrement dans le Sophiste , p. 257, c, et dans les Lois^ XII, p. 963.
Le beau mythe où Protagoras expose l'origine de la politique et de la morale, et la ramène à la conscience, au sentiment de la justice, a été commenté dans des dissertations spéciales d'A. Ekker (1) et de Welcker (2). La chanson de Simonide, dont l'interprétation est l'objet de la controverse entre Prodicus et Socrate, a été remise en yers par G. Hermann, dans l'édition de Heindorf, p. 598, et par Schneidewinn ,dans son Delectus poesis grœc. eleg. iambic. meL^ p. 379.
Les personnages sont les plus célèbres sophistes et les plus illustres citoyens d'Athènes : Protagoras, le plus grand des sophistes, est comme un roi entouré de sa cour dont il reçoit gravement les hommages. Le yaniteux Hippias, assis sur un siège élevé et comme sur un trône, fait de l'astronomie ayec le médecin et physicien Éryxi-
vrai but de toute l'activité de l'homme. Si, dans le Crorgias, le plaisir est distingué du Bien, c'est le plaisir tel que Tentendait la sophistique, c*est-à-dire une sensation fugitive et iastaotanée.
(1) Spec. In., in Prolog.^ apud Platonem fabulam de Prometheo. Utrecht, 1822, 8.
(2) R/icin. Mus., t. ni , p% 391.
maque, et Prodicus donne un spécimen de ses études sur la grammaire et le dictionnaire ; il raffine sur les nuances de sens des mots : xotv($ç et t<ro<;,
afxçta^iriTeîv et lpiCctV| eô$oxi{jLeIv et liraivevôat, eôf paivEaOat et ^^eaOat.
Le mouvement dramatique et le jeu habile de la scène, la peinture si caractéristique et si vivante des personnages, nous prouvent que la tradition n'a pas tort de nous dire que Platon était un admirateur passionné et un imitateur de génie des comédies d'Aristophane et des mimes de Sophron. Le théâtre de Faction et les personnages secondaires ne sont pas moins heureusement choisis et peints. Il s'agissait de montrer la folle passion et l'entraînement irréfléchi du beau monde et de la riche jeunesse pour la sophistique. L'entretien a donc lieu dans la maison du noble et opulent Gallias, beau-ûls de Périclès, Eupatride, et revêtu du sacerdoce héréditaire dans sa famille depuis Érechthée (Xénoph., -Symp., VIII, 40); son engouement pour les sophistes était tel que sa maison était devenue comme leur hôtel commun, et que sa fortune fut compromise par ses imprudentes largesses. Aussi Athénée, XI, p. 506, n'at-il pas tort de dire que Platon met en scène et expose à la risée du public comme en plein théâtre la vie de Callias, plus vivement que ne l'avait fait Enpolis dans ses Flatteurs.
Les éditions spéciales les plus autorisées sont celles de Fr. Heindorf, Berlin, 1810, qui conseille de commencer par le Protagoras la lecture et l'étude des ouvrages de Platon. Ast, dans son
édition générale, lui a consacré des commentaires étendus et riches. On consultera avec fruit les dissertations de W. Nattmann : de Platonis Protagora^ Emmerich, 1854, et de R. SchOne, Ueber Platon's Protagoras, Leips., 1862.