L'Euthydème, ou VÈristique
Dialogue réfutatif , qui forme dans la sixième tétralogie la première pièce.
Euthydème et Dionysodore , deux fi'ères , originaires de Ghios, exilés de leur pays, établis ensuite à Thurium, lors de la nouvelle colonisation athénienne sur les ruines de Sybaris, étaient venus sur le continent, dans leur vieillesse, promener leur science récemment acquise, et, après avoir fait des cours de stratégie militaire, donner des représentations de sophistique éristique. C'étaient des disciples et des partisans de Protagoras , et leur principe , à Taide duquel ils détruisaient toute différence et toute diversité dans les choses et les idées, était que : 9c5<n Tcavra 6{xo(ok cTvai £fxa xaX ait, CratyL^8&, d., maxime qui diffère plus en apparence qu'en réalité de celle de leur maître. Les autres personnages sont Griton, Clinias et Gtésippe.
Glinias, fils d'Axiochus, est le cousin germain d'Alcibiade ; Gtésippe est le cousin de Ménéxène , avec lequel nous le rencontrons dans la prison de Socrate.
Socrate raconte à Griton l'entretien que Glinias, Gtésippe et lui-même ont eu , soit entre eux , soit
avec les deux sophistes, dans le Lycée, où la foule n'avait pas pennis à Griton d'approcher ; et le dialogue se termine par une conversation entre les deux amis dans laquelle Griton exprime l'incerti^ tude et l'inquiétude de son esprit au sujet de l'éducation à donner à ses enfants. En présence de la puérilité et de la niaiserie où était tombée la dialec* tique, dégénérée dans les mains des sophistes , en présence de cet abaissement qui compromettait la philosophie même , il se demande s'il doit diriger ses fils vers l'étude d'une science si vide et si vaine, et les détourner pour cela de la vie des affaires, de l'intérêt, de l'ambition et du plaisir ; à quoi Socrate répond qu'il ne faut pas juger de la philosophie ni par Tusage qu'en font des mercenaires avides , ni surtout par l'opinion qu'en ont les logographes, ses ennemis acharnés, arrogants et vaniteux, qui, tout en profitant des enseignements des sophistes, auraient rougi d'être considérés comme tels , et se donnent le nom de politiques ; ils prétendent ainsi tenir le milieu entre les hommes d'étude et les hommes d'État, et se plaisent à confondre dans le même mépris les sophistes et les philosophes, mais ils sont inférieurs en réalité à tous , et aux hommes d'État, et aux sophistes , et aux philosophes , étant tout à moitié : moitié savants , moitié politiques. 11 faut juger la philosophie par elle-même , et , si elle est en soi chose salutaire et précieuse , la cultiver et la faire cultiver par ses enfants et tous les autres hommes. Si Protagoras n'est pas le père du sophisme, maladie naturelle et peut-être incurable de l'esprit bu-
main , il est du moins le père de la sophistique , c'est-à-dfre du raisonnement fallacieux ramené à des formules générales , à un art et presque à une science (1). C'est lui qui a mis cet instrument de domination et de puissance entre les mains des gens pour qui* l'art de la parole est ou un métier lucratif ou une nécessité politique (2). La sophistique, pur artifice de langage qui consiste à dissimuler ou la faiblesse ou la force d'un raisonnement, non^-seidement est utile à ceux qui font montre de leur talent ou à ceux qui en font usage, elle platt parce qu'elle est ingénieuse et qu'elle révèle des rapports inattendus, quoique purement apparents, entre les choses et les idées, ou plutôt les termes qui les expriment. La sophistique et ses artifices à la fois subtils et grossiers qui répondent si mal à son insolente prétention d'enseigner aux hommes la vertu , ne fût-ce que la vertu politique, sont ici mis en scène et presque réfutés par la précision des termes, avec une force comique, et au milieu d'un mouvement si vif et d'une action si dramatique , qu'on ne peut comparer cet ouvrage qu'à quelques passages des Nuées , où la verve bouffonne d'Aristophane s'est donné pleine carrière. Les Nuées offrent des analogies frappantes avec YEuthydème^ ou mieux encore avec quelques-unes des premières lettres des Provinciales ; mais il ne faut pas croire que le but du dialogue ne soit
(1) Diog. L., IX, 52.
(2) loçCaiiata toTç «paYl^aToXoYoûai TcpocroYaye, Conf. Suid., V.
qu'un but d*art et de poésie. Platon a voulu faire rire, mais rire d'une chose qui compromettait la science qui lui était la plus chère et qui faisait la force et le fond de sa doctrine, la dialectique même. U a cherché à discréditer le sophisme, qui, sous des formes sans doute plus spirituelles et plus ingénieuses, séduit tous les hommes , et séduisait surtout les Grecs, dont le génie, par sa finesse même, y a toujours un peu penché. On peut juger de l'importance que la dialectique sophistique avait prise et de l'influence qu'elle avait gardée sur les esprits par les attaques réitérées non-seulement de Platon, mais même d'Isocrate. Les fils déliés de l'argumentation sophistique et de la réfutation par laquelle Platon la détruit échappent à une rapide analyse. M. Stallbaum en a donné une excellente, mais un peu longue. Ceux qui se donneront le plaisir de relire cette spirituelle comédie seront étonnés de voir déjà sous les formes , dans les termes et avec les exemples consacrés, se dérouler ces syllogismes captieux qui traînent dans toutes les logiques, et auxquels Aristote n'a pas cru inutile d'opposer une nouvelle réfutation dans un traité spécial qui n'est guère que VEuthydème sous des formules didactiques et scholastiques (1 ). Mais si la réfutation est le fond du dialogue, on y retrouve les thèses, qui sont les principes de celte réfutation, au moins indiquées, c'est-à-dire on y oppose la morale et la dialectique socratiques
(1) M. Coasin a relevé avec soiu toas les passages d'Aiistote qui rappellent ou reproduisent les réfutations de VEuthydème,
et les doctrines positives qui rappellent les idées de Socrate et celles de Platon : par exemple , la question de savoir si la vertu peut être enseignée , posée dans le Protagoras et discutée dans le Ménon. La vraie science est la science utile au bonheur, et le bonheur consiste dans la possession et l'usage des vrais biens. Le vrai bien consiste dans la sagesse, car seule elle nous enseigne à faire un bon usage de tous les biens, même de la science. La philosophie ne doit pas être confondue avec la vaine critique, et domine par sa valeur morale, comme par sa dignité, la vie littéraire et la vie politique.
Ast (1) est le seul critique considérable qui ait contesté l'authenticité de VEuthydème, dont des éditions ont été données par :