Le Parménidey ou des Idées
Le Parménide est placé par Thrasylle dans la classe des dialogues logiques, et forme la première pièce de sa troisième tétralogie. Aristophane ne Ta pas compris dans ses trilogies , et le considérait comme un de ceux qui doivent être pris
(t) Cette seconde inscription donnée, dit Proclus, Comment, in Parm.^ ]. I , p. 14, par quelques écrivains au dialogue, est fort ancienne, ica|iicàXatov o^dav , kf., p. 22.
LES ÉCRITS DE PLATON. 27 i
isolément, individuellement, et sans un rapport et un lien nécessaires avec les autres, xaO' tv x«l
Cet écrit, difficile et obscur, n'est pas précisément un dialogue (1); c'est la reproduction faite par Céphale, de Clazomène (2), à des auditeurs qui ne sont pas nommés, du récit qu'a bien voulu, à sa prière, reproduire Ântiphon , frère maternel de Platon , devant les deux frères germains de ce dernier, Adimante et Glaucon (3), d'un entretien que Socrate dans sa jeunesse avait eu avec Parménîde et Zenon d'Élée : Antiphon ne l'avait pas entendu lui-même, mais il le tenait de Pythodore (4), qui y assistait avec Aristote (S).
(1) n appartient à la forme que certains grammairiens désignaient sous le titre de 5(TiYV}iiaTix6c.
(2). Ce n'est donc pas le Céphale de la Rëpubliquêf qui est de Syracuse. Celui-ci représente sans doute Topinion des philosophes de l'école d'Anaxagore de Clazomène comme lui.*
(3) Malgré quelques difficultés chronologiques qui n'embarrassent guère Platon, dit M. Cousin, je pense avec lui que ce sont là les frères de Platon.
(4) Pythodore» Ois d'Ischolochus, était un disciple de Zenon* comme Platon nous l'apprend , Alcib., I, p. tl9, a; Conf. Xénoph., HelUn,^ II, 3 , 1 ; Lysias, de Sacra Olea , 9 ; Diog. L., IX, 54.
(5) Cet Aristote n'a rien de commun avec l'illustre fondateur du Lycée. Platon nous apprend, dans le Parménide même, qu'il fut un des trente tyrans. Xénophon fait mention de lui, HéUen,, n,^, 18; II, 3, 2; H, 3, 46.
Rien ne s'oppose à la vraisemblance de l'entretien de Socrate avec Parménide» qui vint à Athènes à l'âge de soiiante-cinq ans, dans la 83* 01., époque à laquelle Socrate avait à peu près vingtcinq ans. 11 semble que Platon , par cette fiction , ait voulu
L'ouvrage se divise en trois parties d'inégale étendue et d'iuégale importance.
Dans la première Socrate fait quelques observations à Zenon qui venait de iii*e un de ses écrits où, pour soutenir à sa façon la thèse de Parménide, il montrait qu'en admettant, c^mme le faisaient les Ioniens , la thèse de l'existence de la pluralité , il s'ensuit des conséquences encore plus absurdes que celles que ses adversaires s'efforcent de tirer de la proposition éléatique : que tout est un.
Dans la seconde, Socrate introduit la discussion sur les Idées, et la soutient avec Parménide.
Dans la troisième, Parménide entame avec Aristote cette grande et obscure recherche sur l'Un, dont la signification et le but sont l'objet des plus graves contestations parmi les savants.
La première partie n'offre aucune difficulté , et n'a guère d'autre intérêt que de nous renseigner sur le contenu de l'ouvrage de Zenon , et d'amener l'entretien sur le sujet des Idées, dont Socrate pose l'existence en soi, qu'il reconnaît comme des êtres existant par eux-mémés, outi xae* a&xi xi etSri.
Dans les choses multiples et sensibles qui ne font que participer des Idées, il n'est pas extraordinaire qu'on puisse reconnaître l'existence simultanée des contraires : car il est clair que l'homme réunit en lui à la fois l'unité et la pluralité, la ressemblance
marquer la tendance de sa philosophie de rapprocher et d'unir les principes de Socrate avec ceux de Parménide. Voir, sur ce point, Àihén., IX, p. 380; Macrob., Satum,, 1. 1; S3rQe8., Calv. Encotn., c. 17.
et la dissemblance. Les choses reçoivent donc en elles, par la participation, les Idées contraires : mais ce qui serait prodigieux (J), ce serait qu'on démontrât que les Idées subissent cette même loi , et que par exemple Tunité en soi reçoit la pluralité en soi. Il faut donc non-seulement poser Texistence des Idées, mais les considérer comme des êtres en soi, absolus, simples, identiques, constants dans leur manière d'être, ne pouvant se mêler les uns aux autres, ni se séparer les uns des autres : Iv i%\noU
SuvdfAtvot ffuYxepdEvvuffOai Tt xa\ ^laxpfvea&oci (2). LeS Idées
sont différentes des choses qui participent à elles.
Que sont et comment &ont ces Idées ? Et d'abord de quoi y a-t-il des Idées? Y a-t-il des Idées de tout? Nullement : et quoique cette pensée puisse venir à l'esprit, il serait absurde de le croire : il faut la repousser (3) , car elle précipiterait l'esprit dans un. abtme sans fond. Distinguons donc :
(l}Tcpa; &v, ot|iat, ^v. Partout cette expression est appliquée, dans Platon, à une chose absurde, insensée. Conf. Théél., 163, d ; Hipp. àiaj,, 300, c; Euthyd,^ 296, c.
(2) Cependant, dans le Sophiste, nous avons vu les idées se mêler les unes aux autres pour former la pensée et le discours ; j*en conclus qu'il ne s^agil pas des mêmes tdées , c'est-à-dire des Idées prises dans le même sens; dans le Sophiste, il s'agissait de logique : ici, dans cette partie du Parménide, il s'agit de métaphysique. La question de la métaphysique est posée dans sa redoutable profondeur : il faut maintenir Texistence immuable, simple, identique , absolue, indivisible de l'Être en sol, du divin, et ne pas supprimer ses rapports avec le monde matériel et imparfait, maintenir Texistenceen soi, indépendante et absolue de chacune des Idées, sans nier leur rapport entre elles.
(3) Aristote nous atteste que c'est bien là la pensée de Pia-
1. L'existence de certaines Idées telles que celles du juste, du beau, du bien et de toutes les autres semblables est hors de doute (4).
2. U en est quelques autres sur lesquelles l'esprit est incertain et doute, telles que celles de Teau, du feu, de Thomme en soi (2),
3. Mais les Idées du poil, de la boue, de l'ordure, de tout ce qui est abject et vil , n'existent certainement pas (3).
Cette distinction ne dissipe pas les difficultés propres à la théorie des Idées que Platon présente lui même avec une sincérité, une perspicacité et une force telles qu'Aristote n'en a pas tmuvé d'autres à y opposer (4).
Supposons donc que les Idées sont des ôtres eiistant chacun en soi et par soi. Comment les choses particulières pourront -elles participer de ces Idées?