Le Ménéxéne ou VOraism funèbre
Le Ménéxéne est une oraison funèbre supposée, dont le but est de louer les guerriers morts pour la patrie : usage dont on ignore l'origine certaine, mais exclusif et propre aux Athéniens (7).
L'auteur développe le thème ordinaire de ces discours : la supériorité d'Athènes^ fondée sur l'égalité des citoyens.
Les autres peuples sont composés d'hommes de races différentes, dont l'inégalité d'origine se traduit dans la forme de leurs gouvernements despotiques ou oligarchiques. Là, les citoyens se divi-
' ^ (I) Uips., 1770, in-8.
(2) LcipS., 1828, 2<^ édit.
(3) Jciia, 1817.
(4) Ou plutôt Reynders, qui a ajouté à ses notes celles d« Wytteabach. Groning., 1825.
(5) Leips., 1829.
(6) Lcips., 1834.
(7) K. Hcrmann, Lehrbuch, % 39.
sent en esclaves et en mattres : pour nous et les nôtres , qui sommes frères et nés d'une mère commune, nous ne croyons pas être ou les esclaves ou les mattres les uns des autres. Nous ne reconnaissons entre nous d'autre supériorité que celle de la vertu, du talent et des lumières : ^ar.ocvl éiXkt» 6ici(xciv oXXi^Xotç ii dpiTTjc SoÇv) xal^pov^aeu);. Les Athéniens seuls sont de pur sang grec : cIXcxptvÔK ''EXXiovc; xat dljAtYciç
• L'authenticité a été attaquée par des considéra* tions assez fortes. On s'appuie sur la compositiorf de ce discours épidictique, traité tout-à-fait suivant la manière des rhéteurs et des orateurs ordinaires (i). En outre, les opinions exprimées sur la constitution athénienne paraissent et sont tout à fait contradictoires aux principes les plus essentiels de la doctrine de Platon. On signale, dans l'introduction qui amène ce discours, des plaisanteries assez niaises (2), et des traits peu vraisemblables dans la peinture des cara*ctères, même de celui do Socrate ; enfin on fait remarquer l'anachronisme un peu fort qui place ce discours dans la bouche de Socrate, à l'occasion d'un événement qui n'est pas déterminé, mais a certainement suivi sa mort de plus de trois olympiades (3), et le suppose com*
(1) Coof. Sbônborn : Veber das VerhâUnUs, in wtlchem Piaton's Menexenus zu dtm Epitaph, des Lysias steht, Breslati, 1830,4.
(2) Par exemple, 236cetd ; àicoSvvta ôpx^iaaaOai xoipt<Taî|AY)v ôv
(3) l\ y est question, p. 345, e, du traité ()*Anti]cidas qui est de Tan 387, et Socrate est mort en S99.
posé par Â^asie, morte depuis plus longtemps encore (i).
Dans la philosophie platonicienne qui n'a pas, malgré sa tendance spéculative , oublié le but pratique que lui avait posé Socrate, la politique, dont l'éloquence est l'instrument, occupe une très-grande place, comme on peut s'en assurer par les dialogues qui lui sont consacrés : la politique en a trois, et la rhétorique trois également. Le discours du Ménéxène ne doit pas surprendre chez le philosophe qui a écrit ceux du Phèdre et du Banquet. Un écrivain qui s'était livré dans sa jeunesse à la poésie a bien pu se permettre une harangue panégyrique. La grossièreté même de l'erreur chronologique écarte, comme l'a remarqué Socher, le soupçon d'une falsification; enfin rien ne prévaut contre l'autorité d'Âristote, qui le cite deux fois (2), confirmée, si elle avait besoin de l'être, par Plutarque(3), Athénée (4), Denys d'Hàlicarnasse (5), Lpngin (6) Proclus (7), et Cicéron,'qui nous apprend qu'elle
(1) Voir, sur ce dialogue, Rrûger's HisLphil. Studim^ Berl., 1837; Ast, Platon's Leben^ p. 446; Zeller, Plat. Stud,, pri44; K. HermanOy Gesch. u, Syst. d. Plat. phiLy p. 520 et 677; SUllb.» dans son édition complète, Proleg., t. IV, sect. 2 ; Socher, ûber Platanes Schrift,
(2) Rhet., 1, 9. *Û; à Zcoxpà'niç {XcYev, oO x^Xenàv ^67)vaiovc i> 'AOrivat'oïc JTcaîvsiv; id., HI, 14. H) £(i>xpàTY)c 2v tcd èmxaf^lt^,
(3) Vil. Pericly c. 24.
(4) XI, p. 506, e.
(5) De adm, vi Dem,^ p. 1027.
(6) De Sublim,, XXIII, 4, et XXVIII, 2. 7) Jd Parm., t. ï, p. 22.
LES ÉCRITS DE PLATON. 33i
était, par une disposition légale, obligatoirement récitée chaque année en public (1).
M. Cousin y voit à la fois « une critique (2) des oraisons funèbres ordinaires, et l'essai d'une meilleure manière, le genre admis » (3), c'est-à-dire une
(1) Cic, OraL, 44; Plato «... In populari oratione, qua mos est Athenis laodari in concione eos qui sunt in prœliis interfecti» qoiB sic probata est, ut eam quotannis, ut scia, iUo die recitari necesse sit. > TusciU., V, 12. Synésius, p. 37» éd. Pet. Aristid., 1. 1» p. 85. Proclus, t. IV, p. 22, éd« Cousin.
(2) Cette critique est contenue dans le petit dialogue d'introduction. Contre qui cette critique est-elle particulièrement dirigée? Ce n'est pas contre l'Oraison funèbre de Thucydide, qu'elle suit pas à pas ; il n'y a pas le moindre indice que ce soit contre Alcidamas, quoi qu'on en dise, ou contre Lysias, comm'e le suppose Spengel, Artt,^, Script, 147; la mention d'Arcbinus, unie avec le nom de Dion, ne permet pas de faire porter la conjecture sur l'un plutôt que sur l'autre. Il est plus naturel et plus vraisemblable d'admettre que la critique de Platon 8*a« dresse à tous les rhéteurs de l'école sicilienne, à tous ceux qui ne donnent pas au moins pour but à l'éloquence une vérité morale. Mais il est diffictie de voir, avec Stallbaum, Prolegg,, p. 17, 18, la plus légère nuance d'ironie dans le discours même. Comment soutenir qu'il y a une intention visible d'ironie dans un discours que les Athéniens trouvèrent d'une beauté si parfaite, qu'il .devait en être fait chaque année une lecture publique? Stallbaum est obligé d'admettre que l'ironie qu'il y a découverte avait échappé aux regards des Athéniens, éblouis par les éloges et aveuglés par la vanité. Elle a de même échappé à ce critique perspicace et peu enthousiaste de Platon, Denys d'Haï icamasse, qui l'appelle, de Adm. vl Detn., c. 23, le plus beau de tous les discours politiques, et Rhet.j VI , 1 , le propose avec celui de Thucydide comme le modèle du genre, irapaSeCYiAaxaXoTCAv iinraçCdAv, éloge répété par Hermogène, de Ideis orat,^ t II, c. 10. H) 8è 7cavT)Yvpixc5v X6Y(t>v xoc>Xi9Toc ... icdvTcoç âv tcT) 8t)7cou 6 lUaTMvtxoç.
(3) Argum. du Ménéx., t. IV, p. 177.
oraison funèbre où , tout en flattant la vanité nationale, en observant les formes et Tordonnanec traditionnelles du genre , en admettant jusqu'au style d'usage, cependant le caractère, la tendance, l'esprit, sont changés. Le Panégyrique devient ici « le moyen d'un but supérieur, l'élévation morale de ceux qui écoutent, » et se rattache par là à la philosophie.