I. On conteste qu'elles existent réellement
II. On demande comment chacune d'elles peut être affranchie de la loi de la génération et de la corruption ;
m. Enfin on doute si Ton doit dire que ces unités sont répandues, en se divisant et devenant plusieurs^ dans la multitude infinie des choses sensibles, ou s'il vaut mieux croire que dans chaque objet chacune est tout entière , auquel cas e!!^ se rait hors d'elle-même et existerait à la fois dans une et dans plusieurs choses (1).
Toutes les choses auxquelles on attribue toujours rëtre(2) sont composées d'un et de plusieurs, du fini et de l'infini, et cette loi de l'existence est universelle etéternelle; mais elle n'apprend pas grand'chose. Il faut découvrir , mesurer , calculer , définir par des nombres ce rapport de l'un h la pluralité , du fini à l'infini. Ainsi , après avoir trouvé l'Idée une dans une pluralité , il faut chercher dans cette Idée une les espèces ou parties qu'elle contient en soi , et combien elle en contient. Ce n'est pas savoir la musique ni la grammaire que de savoir que la voix est une et plusieurs; mais il faut connaître le nombre de ses éléments et de ses intervalles distincts, et
(I) Les questions poscvs ue reçoivent ici aucune solution, et même ne 8ont soumises à aucune discussion.
(t) Je crois que c'est par une fausse construction que M. V. Cousin a été conduit à traduire tûv àcl /.eYO|i^v(dv eUat : auxquelles on attribue une existence éternelle.
quels ils sont. Connaître les intermédiaires entre l'unité et la pluralité, c'est ce qui distingue la dialectique de Térislique.
Pour savoir si le souverain bien est le plaisir ou la sagesse, et pour bien savoir ce que c'est que le plaisir et la sagesse , il faudrait donc les diviser en leurs espèces ; raais cette division n'est peut-être pas nécessaire s'il est vrai que le souverain bien n'est ni l'un ni l'autre, mais une troisième chose différente des deux et meilleure que toutes les deux. Car le biecj é^int parfait et ayant pour caractère de se suffire à'Iui-méme, ni le plaisir sans la sagesse, ni la sagesse sans le plaisir^ ne remplissent ces conditions; sans intelligence, sans conscience, sans mémoire, sans attente, sans espérance, on ne saurait ni espérer^ ni se rappeler, ni même percevoir la sensation du plaisir. Toute sensation dont on n'a pas conscience est comme si elle n'était pas.
Le souverain bien ne peut donc consister qu'en un mélange du plaisir et de la sagesse ; mais dans quelle proportion doit être fait ce mélange, et quel élément y doit dominer? c'est ce qu'il s'agit de rechercher.
Il y a dans la nature des choses quatre classes à distinguer :
1. Celle de l'infini, qui est de sa nature multiple, toujours trop ou trop peu, perpétuel changement du plus et du moins, opposé à toute limite, à toute mesure fixe, à tout nombre.
2. Il y a la classe des êtres contraires, qui renferme tout ce qui a une mesure , une limite, un
nombre fixe, clair, constant, et qu on peut appeler le genre du fini.
3. La troisième espèce jcontient tout ce qui est produit parle mélange des deux autres , et que la mesure qui accompagne le fini fait passer à Inexistence. Cette limitation mesurée de l'infifii produit la santé , Tharmonie , la beauté, la force de toutes choses.
4. La quatrième est la cause productrice de ce mélange , et, par conséquent, la cause créatrice et formatrice de tout ce qui devient (1).
Le plaisir est de l'espèce inférieure de Tinfini , toujours en mouvement du plus au moins ou du' moins au plus ; il n'a en soi ni commencement , ni milieu , ni fin , ni mesure ni nombre : il ne doit donc pas dominer dans le mélange.
L'intelligence, ou la sagesse , est bien aunlessus du plaisir , car elle est de la même famille que la cause , et à peu près du même genre. La raison est la reine du ciel et de la terre. Si nous ne pouvons croire que Tordre de l'univers soit dû au hasard , comment n'adraetirions-nous pas, pour en expliquer les merveilles, une intelligence, et, par conséquent, une âme qui en soit la cause, Tintelligence ne pouvaut résider que dans une âme ? Et , de môme que notre corps est tiré des éléments corporels qui constituent le corps du monde, d'où pourrions*nous
(1) Od doit remarquer ici Tinfluence des idées pythagori^ cicnnes, comme le fait obserrer Produs, ThéoL Pht, I^ b' p. iS: ni, 7, p. 183; Comment, ad Tim., I« p. 26 et 54. Cour Boeckh, PhUolaos, p. 47.
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avoir tiré notre âme , si le monde n'en avait une dont la nôtre est une parcelle (1] ? Ainsi, non-seulement r&me. de Jupiter, mais Tâme de Tbomme est ce qu'il y a de plus semblable à la cause, et par conséquent, tout ce qui se rapporte à elle est d'une catégorie bien supérieure au plaisir.
Il faut néanmoins entrer plus profondément dans l'analyse de ces deux grands phénomènes de l'âme.
Le plaisir appartient au genre de l'infini , mais ses espèces et ses formes déterminées ne tirent leur origine que du mélange de l'infini et du fini ; c'est lorsque dans ce mélange, qui emporte l'idée de changement et de mouvement, l'harmonie naturelle de l'être est rétablie, qu'il y a plaisir; il y a douleur quand elle est détruite. Telle est la loi de la condition humaine, qui âiarque l'infériorité de notre nature, puisque le plaisir même enferme l'idée d'un besoin douloureux qui l'a précédé. Les dieux seiils en sont exempts.
Outre ces plaisirs de la sensation , il'y en a qui reposent sur l'attente de l'avenir, et qui supposent la mémoire du passé : c'est de là que naît le désir, qui, comme ces sortes de plaisirs, est un phénomène
(1) G^est encore là une doctrine pythagoricienne. Di(^. L., Vni, 28. Pythagore enseignait etvat ti^v {^x^v àic6<ma<T(La alO^poç, c'est-à-dire que Tàme humaine est une parcelle détachée de Tàme du monde. Cic, de Nat. D., 1 11, : « Nam Pythagoras qui censuit animum esse per naturam rerum intentumet commeantem, ex quo auimi nostri carperentur. » Cat, Maj,y c. 21 : « Audiebam Pythagoram Pythagoreo»que omnes nunquatn dubitasse quin ex universa mente divina delibatos animos haberemus. » Conf. ProcL, TheoL Plat., p. 92.
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de r&rae. Ces plaisirs néanmoins ne sont pas purs, car ' voici comment ils se produisent. Le corps éprouvant un besoin , un vide douloureux qu'il ne peul satisfaire, rame, en espérant ou en se rappelant Tobjet qui doit le faire ou Ta fait cesser, se procure un plaisir propre, mais qui se mêle à une souffrance du corps et celle-ci corrompt la pureté de sa propre jouissance. Il faut, pour bien connaître la nature du plaisir, ne pas oublier qu'il y a de faux comme devrais plaisirs, du* moins quant à leur objet; car ces plaisirs naissent des images que la sensation a déposées dans nos &mes, et les images pouvant être fausses peuvent produire en nous de faux souvenirs comme de fausses espérances, et par conséquent de faux plaisirs. Le plaisir est positif, et non pas seule* ment, comme on le prétend quelquefois, une exemption de la douleur ; mais il est lié à la douleur^ puisqu'il est lié à la satisfaction d'un besoin, état douloureux par lui-même. Il résulte de là que la vivacité du plaisir dépend de la violence des besoins , et est le partage des intempérants et des ma-
lades plutôt que des hommes sages et sains.
Non-seulement le plaisir est lié à la douleur en ce qu'il lui succède, mais, en certains cas, il se mêle à elle et coexiste avec elle dans le même sujet et le môme temps. Ainsi l'homme qui a la gale souffre de la démangeaison, et jouit en même temps d'un très-vif plaisir s'il se gratte. Ce mélange inséparable a lieu non-seulement dans le corps, mais dans l'&me, dont certaines passions qui lui sont propres , telles que la colère et l'amour, sontà lafoisde cuisantes douleurs
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et d'ineffables plaisirs. Certains arts provoqueront nécessairement ce mélange : la tragédie, par exemple , où les larmes sont délicieuses , la comédie où le rire a pour objet le mal d'autrui : joie malsaine qui ne peut naître que du sentiment douloureux de l'envie que Ton porte à son prochain. Et il en est ainsi, non-seulement au thé&tre , mais dans la tragédie et la comédie humaines, qui unissent intimement le plaisir à la douleur. Le corps sans T&me, l'âme sans le corps , et tous les deux en commun , éprouvent mille affections où la douleur est mêlée au plaisir.
Cependant il est quelques plaisirs où ce mélange n'a pas lieu : ce sont ceux qui naissent de la satisfaction de besoins dont la privation ou n'est ni sentie ni sensible, ou n'est pas douloureuse. Telles sont les plaisirs que nous procurent les belles couleurs, les belles figures, et souvent aussi les odeurs et les sons; ajoutons-y les plaisirs de la science , car le désir de savoir ne cause pas, au commencement du moins, une vraie douleur. U faut entendre ici , non les beautés réalisées par les arts, mais les beautés idéales que ceux-ci cachent sous leurs formes sensibles , en même temps qu'ils les révèlent. Or ce sont là les vrais plaisirs , parce qu'ils sont purs , purs de douleur , et non parce qu'ils sont les plus vifs : les plus vifs étant, comme nous l'avons vu , mêlés à la douleur.
Mais, même dans cet état de pureté qui constitue sa vérité , le plaisir est relatif, a toujours un but autre que lui-même, est toujours en voie de
génération, en un mot est un phénomène mobile, fugitif , sans permanence ni identité , n'ayant pas d'existence par lui-même. II a pour but le bien, -et n'appartient donc pas à la classe des biens.
Enfin , il ne peut être le souverain bien , parce qu'alors il serait la mesure de la yaleur morale des êtres. Souffrir serait la marque de la méchanceté, jouir celle de la vertu : proposition que l'observation et la conscience réfutent suffisamment.
L'analyse de la science est plus brève et plus facile que celle du plaisir.
Il n'y a pas de science de ce qui passe, de ce qui change, de ce qui n'a aucune fixité ni stabilité. Ces objets, en se mêlant à la science, la corrompent et la rabaissent. Il n'y a de vraie science que de ce qui est universel et nécessaire : telle est la dialectique. Dans chaque science même, il y en a deux, Tune qui a pour objet le concret, le sensible, pour but l'utilité pratique ; l'autre qui a pour objet l'abstrait, l'universel, le nécessaire , et se propose uniquement la vérité. Tel est le vrai principe de la hiérarchie et delà classification des sciences. Les unes sont pratiques, ont pour objet les besoins nécessaires de la vie; les autres servent à l'embellir et à l'ennoblir. Les plus belles sont celles qui se rattachent aux mathématiques, qui emploient la mesure et le nombre, telles que l'arithmétique , la géométrie , la statique ; les autres sont la musique, la médecine vulgaire, l'agriculture, l'art nautique , la stratégie. Il y a de plus deux sortes de géométrie, de musique, de
médecine, suivant qu'elles se proposetit un objet tout pratique, ou un objet théorique et scientifique (t). Nous avons dit que le souverain bien pour rhomme consistait dans un mélange de la sagesse ou science et du plaisir; mais comment faire ce mélange? Pour être parfait, il doit réunir les caractères suivants : la vérité, la proportion, la beauté. La notion du bien s'évanouit ainsi dans celle du beau (2). Or, en prenant ces trois caractères pour mesure du mélange,^ nous devrons y introduire toutes les sciences, même empiriques, mais en exclure les plaisirs qui naissent de la folie et de l'intempérance , et n'y laisser entrer que ceux qui tiennent le plus à la raison et qui accompagnent la tempérance, la science, la sagesse. Et ce choix montre que des deux éléments dont le souverain bien de l'homme se compose, le plaisir ne peut pas prédominer ; car le plaisir est trompeur, et le] mélange doit être vrai ; le plaisir est sans mesure, et le mélange doit être harmonieux et proportionné;
(1) Stallbaum déooavre cinq degrés dans )a classiQcation des arts et des sciences :