L'Épinomis, ou le ConseU nocturne^ m le ^MUaophe
Ce dialogue, qui continye celui des Lois^ que quelques critiques anciens (2) attribuaient à Philippe d'Opunte, disciple de Platon, était cependant cité comme ouvrage authentique de Platon par Cicéron (3), Clément d'Alexandrie (4), Théodoret (5), Cyrille (6), Nicomaque (7), Théon de Smyme (8),
(1) Bihl. grœc., l. lU, c. 1 et 15.
(2) Diog. L., ni, 37,etSui<L, ▼. 9OL690901;, où, après avoir dit que Philippe divisa les lois en XII livres, il ajoute : xà yàp tf
(3) De Orat., III, 6.
(4) S^rom., III, 3; XIII, 18.
(5) Therap,, U, p. 499 a.
(6) Adv, Jvl., VIII, p. 271.
(7) ArUhm.^ p. 20 et 70.
(8) Mathem,y p. 3 et 10.
et Proclus (1), qui lui donnent le titre de XIIP livre des Lois. Diogène de Laôrte, le seul des historiens anciens qui nous rapporte que quelques-uns, ?vtot, doutaient de l'authenticité , ne le nomme cependant pas au nombre des dialogues supposés, vo66uofxsvoi (2); et bien au contraire^ en nous faisant connaître les classifications des dialogues authentiques , yvt^cioi (3) , imaginées par Aristophane de Byzance et Thrasylle, il nous autorise à affirmer que ces grands critiques, qui l'y avaient admisy ne partageaient pas ces doutes.
Ce dialogue se présente comme le complément des Lois, et cherche en quoi consiste la science, qui peut seule rendre l'homme et l'État heureux, en leur inspirant la vraie piété , et qui doit par conséquent être enseignée aux membres du conseil nocturne institué pour présider au gouvernement des Magnètes. Cette science ne consiste pas dans les arts manuels, qui satisfont des besoins nécessaires mais vulgaires de la vie; ni dans les arts d'imitation, qui n'ont pour but que le plaisir; ni dans les arts plus relevés et plus utiles , tels que ceux du médecin, de l'avocat, du pilote, qui ne se conduisent que par des opinions conjecturales, et dont tout le fait réside dans la mémoire et la routine, sans connaître d'une science certaine la vérité même. La sagesse n'est pais non plus
(1) /nJ?tfc/l(f., I, p. 12; in Tim.^ p. 290 c.
(2) Diog. L., m, 62.
(3) Diog. L., 111, 56.
cet ensemble d'heureuses aptitudes d'esprit, qui sont des dons de la nature. La condition essentielle de la vraie sagesse est la science du nombre, que nous a donnée l'auteur de tout ce qui est bien en ce monde, et qui nous permet de reconnaître l'origine et l'essence des choses humaines, des choses divines, des Dieux eux-mêmes, parce qu'il n'y a rien de juste, de bon ni de beau où le nombre fasse défaut, le nombre qui produit tout ce qui est bon, et qui ne produit jamais rien de mal. Quoique la plus belle et la première des méthodes pour arriver à la vérité soit la dialectique, c'est-à-dire l'art d'interroger, de réfuter et de ramener toujours l'individuel à l'espèce (1) ou au genre, cependant l'auteur ne s'étend ici que sur l'astronomie, où règne absolument la puissance du nombre, et qui, de toutes les choses visibles, s'occupe de celles où se manifestent le plus clairement le beau et le divin ; c'est la science qui nous inspire la vraie piété, en nous faisant connaître le mieux l'existence et la vraie nature des Dieux. Mais, si nous croyons qu'il y a des Dieux qui remplissent le monde, et dont la providence s'étend à tout, si l'âme est antérieure par son origine et supérieure par son essence au corps, si une raison divine a formé le monde, où cette raison pourrait-elle être plus efficace et plus présente que dans les parties les plus magnifiques et les plus ordonnées du monde, c'est-à-dire dans les étoiles? Comment pourrait-on concevoir que
(I) 991 c, t6 xa6* iv t^ xaT* efÎT) Ttpo^axTéov.
des masses si considérables fussent mues d'un mouvement si régulier par autre chose que par une âme, par une raison résidant en elles? Les créatures terrestres auraient une âme, et ces êtres terrestres n'en auraient pas! bien au contraire, nous devons croire qu'elles ont une âme heureuse et parfaite; ce sont ou des Dieux ou des images des Dieux, des Dieux visibles auxquels nous devons une égale vénération. Au-dessous des Dieux sont les Démons. Car il y a cinq espèces différentes d'êtres vivants, comme il y a cinq espèces d'éléments : l'eau, le feu, la terre, l'air et l'éther ; el, suivant que chacun de ces éléments occupe une plus grande place dans leur constitution , les êtres occupent un plus haut degré dans l'échelle des espèces. Les Dieux visibles ou les astres, ayant une nature de feu, occupent le plus haut degré ; les hommes , les animaux et les plantes, étant de terre, le plus bas ; entre ces deux extrêmes de l'échelle se trouvent interposées trois classes de Démons. Les deux classes supérieures, composées d'éther et d'air,' sont invisibles; la troisième, formée d'eau et de vapeur, tantôt se dérobe, tantôt se montre à nos yeux. Ce sont ces Démons qui établissent les rapports et la communication des hommes aux Dieux.
Les hommes, placés bien au-dessous de ces Démons, sont exposés à la souffrance ; ils sont la proie du désordre et de l'élément irrationnel de leur nature, et bien peu d'entre eux peuvent ici-bas arriver au vrai bonheur. Cependant celui qui joint la vertu et la connaissance des choses divines qu'en-
seigne Tétude des phénomènes célestes, à rarilhmétique, à la géométrie, et smlout à la dialectique, celui-là peut avec raison être considéré comme un sage, et être heureux ; il a en outre l'espoir, après sa mort, de commencer unQ vie vraiment heureuse, dans laquelle,, affranchi de la multiplicité de sa nature présente, il vivra dans la contemplation du ciel. C'est à ces hommes privilégiés, doués par la nature d'une âme bien équilibrée, et cultivés par une bonne éducation , qu'il faudra confier les magistratures de l'État, et ce sont eux qui devront exclusivement composer le conseil nocturne qui ^^"âOît-le gouverner et le rendre heureux, pieux et sage.
Les raisons internes qui font rejeter l'authenticité de VÉpinomis par Ast, Socher et Stallbaum, se ramènent à deux : le fond des idées est contraire aux principes philosophiques, la forme est indigne du génie d'écrivain de Platon. Quant à la composition et au style, il faut reconnaître que la manière lourde et didactique dont le'ïujet est traité ne rappelle guère la grâce et le mouvement libre du dialogue platonicien ; mais qu'on se rappelle que cet ouvrage était encore sur la cire, et que Philippe d'Opunte fut obligé de le transcrire sur le papier. Qu'y a-t-il d'étonnant alors qu'on ne trouve pas, dans ce premier jet informe, les qualités de style et de composition qu'on admire dans les autres ouvrages du maître?
Quant à la doctrine, est-il bien certain qu'elle soit opposée à la vraie doctrine de Platon? Les Lois
ne sont pas un ouvrage de philosophie, ni même de politique théorique pure : tous les problèmes y sont ramenés et abaissés à un point de vue pratique. Si dans la République la dialectique est la connaissance nécessaire au magistrat, déjà dans les Lois (1) Tastronomie est considérée comme le meilleur moyen pratique et réalisable, dans les sociétés telles qu'elles se comportent, d'arriver à la connaissance des Dieux, et par là à la sagesse et au bonheur. Or telle est la thèse développée dans VÊpinomis : il ne s'agit pas de la sagesse idéale, de la perfection suprême, mais de cette perfection possible, humaine, et pour ainsi dire imparfaite, qu'il est possible d'atteindre ici-bas et dans les conditions actuelles et réelles des sociétés humaines , ^v Suvorrbv àvôpwicw <jxeîv. Il n'est même pas nécessaire de voir dans les doctrines de VÊpi-nomis une preuve du penchant que Platon manifesta, dit-on, vers la fin de sa vie, pour les doctrines pythagoriciennes (2). Car ce n'est pas adopter ces doctrines que de faire (le l'astronomie et de la science des nombres la condition d'une sagesse inférieure et pratique, rabaissée au niveau d'une humanité vulgaire. On prête à Platon, fort gratuitement, les doctrines de Speusippe et de Xénocrate, qui, en eflFet, penchèrent et tombèrent dans la doctrine obscure des nombres, et considérèrent absolument les mathématiques comme les organes de la
(1) L. Xn, 966, C.
(2) Plat, Vit. Num,, c. Il $ Quxst. Platon., p. 1006, c.
philosophie, X«6i<; çpiXo<rocp(aç (1), et les nombres comme l'essence même des choses. Je ne crois pas nécessaire d'adopter l'opinion plus discrète de MM. Zeller (2) et K.-F. Hermann (3), qui attribuent YÉpinomis à un disciple de l'Académie, entraîné par les successeurs de Platon dans les principes philosophiques des pythagoriciens. Je m'en tiens au jugement de Thrasylle et d'Aristophane, adopté par toute l'antiquité, et môme par Tenneman (4) et Tiedemann (5).