Critias, ou de l'Atlantide
Ce dialogue laissé inachevé par l'auteur, et dont nous n'avons pas probablement conservé en entier même le commencement, puisqu'on ne retrouve plus dans notre texte quelques mots cités par le rhéteur Ménandre (6), formait, comme nous l'avons déjà vu , la huitième pièce de la première trilogie d'Aristophane, et la quatrième de la huitième tétralogie de Thrasylle, qui le classait parmi les œuvres morales (7) .
Cet ouvrage se lie intimement au Timée, qu'il
(1) Plut,, de Virtui. moral.^ p. 452, d.
(2) Die Philos, d. Griech,, t. H, p. 694. n suppose, avec la tradition, que Tauteurest Philippe, ma thématicieu et astronome.
(3) Gesch. u, Syst. d. Plat, Philos., t. I, p. 589.
(4) Syst, d. Plat, Phil,, t. I, p. 92.
(5) De Deo Platon,, p. 184.
(6) De Encom,, c. 5.
(7) Diog. L.. m, 60 et 62.
continue pour ainsi dire, et dont il reprend, pour le développer, un des sujets d'entretien par lesquels on veut payer de retour Socrate. C'est Crîtias qui prend la parole, et, se fondant sur des mémoires manuscrits laissés par Solon, raconte la rivalité des Athéniens et des peuples de l'Atlantide, et décrit leurs mœurs et leur vie, à cette époque reculée de rhistoire, qui précède Solon lui-même de 9000 années. Le portrait qu'il fait des usages athéniens semble calqué sur Isl JRépfiblique , et cette partie de son récit n'est pas plus romanesque que celle qui concerne l'Atlantide, quoiqu'on puisse croire que Platon avait eu connaissance en Egypte de vagues traditions concernant une terre située dans l'océan Atlantique.
Quoique Plutarque atteste que l'ouvrage est bien de Platon, puisqu'il raconte (1) qu'il mourut avant de l'avoir terminé, Socher le rejette à cause de son contenu trop romanesque, et où l'on trouve difficilement quelques rapports à la philosophie.
§ 3. L'Ordre chronologiqub.
Je conçois parfaitement les travaux qui ont eu pour objet de déterminer quels sont, parmi les ouvrages qui nous sont parvenus sous le nom de Platon, ceux qui doivent être considérés comme authentiques ; car la sincérité et l'exactitude de l'exposition d'une doctrine dépend assurément des
;.(!) vu. Solon., c. 31 et 32.
j^ources où on la puise; mais on comprend moins çft peine qu'on s'est donnée dans ces derniers temps ^our retrouver l'ordre chronologique de la composition des dialogues, recherche à la fois inutile et iaipossible.
Je dis que c'est une œuvre dont on ne peut espérer le succès : et en effet, sauf pour un petit nombre d'ouvrages, les preuves externes et vraiment historiques font absolument défaut. On est donc obligé d'avoir recours à ces arguments internes qui n'ont aucune valeur historique, et de les fortifier par des théories générales à priori, qui sont des plus contestables. Ainsi Schleiermacher part de l'idée que la philosophie de Platon est un tout systématique, oîi chaque partie a par conséquent une place nécessaire, déterminée par des lois logiques. Tout en admettant quelques exceptions qui contrarient ce bel ordre, il pose donc comme une suite nécessaire les trois séries suivantes : dialogues élémentaires; dialogues où la recherche est indirecte; dialogues dogmatiques, où la doctrine est objectivement exposée ou, pour me servir de ses expressions, construite. Dans chaque série, le même principe logique sert h établir la place nécessaire que doit occuper chaque dialogue ; ceux qui ne peuvent entrer dans ces cadres si méthodiques, et c'est le plus grand nombre , sont appelés dialogues accessoires ou dialogues de circonstance. M. K.-F. Hermann fait remarquer que la supposition, d'où part Schleiermacher, est très-arbitraire et peu justifiée. Quand il serait vrai que la philosophie de Platon forme un
LES ÉCRITS DE PLATON. 4o?
tout systématique , dont les parties différentes soc logiquement enchaînées dans Tordre établi, com ment prouver et comment croire que l'esprit dt Platon a commencé par concevoir ce vaste ensemble, et que ce n'est qu'après en avoir reconnu, divisé et ordonné les parties, qu'il s'est mis à l'ouvrage, les exécutant précisément dans l'ordre qu'exige le système? En admettant même l'invraisemblable, c'est-à-dire qu'il ait eu sous les yeux ce plan aussi étendu que rigoureux, pourquoi n'en aurait-il pas exécuté certaines parties avant d'autres logiquement antécédentes? L'ordre logique qui enchaîne les idées n'est pas l'ordre chronologique de leur développement réel, ni surtout de leur expression.
A cette classification, fondée sur un principe si conjectural, M. F.Hermann en substitue une autre qui ne me paraît pas plus justifiée. Il prétend retrouver à priori la série progressive des développements qu'a accomplis successivement l'esprit de Platon, comme écrivain et comme philosophe : car l'esprit, en tant qu'organisme vivant, est soumis à des lois nécessaires dans tous ses développements(l).
(1) C'est ainsi qu'il pose en principe que le plus facile a dû précéder le plus difficile, le moins parfait a dû précéder le plus parfait. Gesch. u, SysUy p. 453 : « Das Leichtere dem Schwereren , das minder VoUendete dem Vollkommeueren vorangeben zu lassen. »
M. Stallbaum, qui a aussi ses idées et son système sur l'ordre chronologique de composition et de publication des dialogues, pose des principes au fur et à mesure du besoin qu'il éprouve, et appropriés à la thèse qu*il soutient. Ainsi, pour prouver que le Thééiète, le Sophiste^ le PolUiqtte et le Parménide ont été
^e principe est pour moi des plus contestables : je lis que Poriginalilé du génie a dans ses mouveleuts une riche liberté d'allures qui échappe à l'œil l'investigateur; mais en outre, combien l'application en est incertaine et périlleuse 1 Quand l'état
composée à peu près vers le même temps» il montre le lien purement extérieur qui rattache les trois premiers de ces ouvrages : Tentretien ayant lieu entre les mêmes personnages, dans le même lieu, et deux jours consécutife. Pour prouver que les deux derniers n'ont pas été composés à Mégare, il montre leur caractère pythagoricien, qu'ils ne peuvent devoir qu'au séjour de Platon en Italie. Pour prouver qu'ils n'ont pas été publiés pendant ses voyages, il se demande comment Platon, preâque exilé, n'ayant pour ainsi dire plus de rapports avec ses compatriotes, et cherchant encore les principes de sa philosophie, aurait pu penser à cette publication, qui ne se serait adressée à personne; enfin, pour prouver qu'ils n'ont pu être publiés qu'à son retour de ses voyages, mais peu de temps après, il affirme qu'il avait un intérêt évident à la publication immédiate. Aurait-il pu pensera la critique des doctrines d'Êlée et deMégare, s'il avait laissé s'écouler un long temps après les avoir connues? Aurait-il voulu d'ailleurs laisser trop longtemps, sans les répandre, ces doctrines pythagoriciennes qu'il était allé chercher si loin, et dont la connaissance lui avait coûté tant de peines, d'argent, de dangers? Ceux qui voudront se donner la peine de peser la valeur de ces raisons les trouveront, je crois, bien légères : en effet, d'abord le rapport et le lien dramatique des dialogues ne prouvent en aucune façon l'identité des dates de leur cojmposition. En second lieu, que Platon n'ait pas pu écrire ou publier ses ouvrages pendant son voyage en Sicile et en Italie, qu'il n'ait pu s'empêcher de faire connaUre les doctrines pythagoriciennes aussitôt que lui-mcnic en eut connaissance; que tous les ouvrages qui ne contiennent pas quelque trace de ces doctrines doivent être placés avant les voyages de Syracuse et de Tarente, voilà des assertions qui ne reposent sur aucune preuve démon>trative, et qui ne sont pas plus vraisemblables que les assertions contrai i es.
d'esprit que suppose le Phédon serait postérieur à l'état que suppose V Apologie, ^ouv<\\io\ V Apologie n'aurait-elle pas été écrite après le Phédon? hsi force de l'imagination, la volonté de l'artiste, la nature du sujet, ne pouvaient-elles replacer l'auteur un instant dans ce milieu intellectuel et moral qu'il avait traversé, peut-être un an auparavant, et dont le souvenir ne pouvait être effacé? Il est des esprits, et ce sont précisément les plus grands, qui arrivent de très-bonne heure à la maturité de toutes leurs facultés, et qui retrouvent jusque dans l'âge le plus avancé toute leur jeunesse et toute leur fraîcheur de pensée et de style (1).
Et ce qui prouve combien tous ces principes de classification chronologique sont arbitraires, c'est la diversité et la contradiction des résultats qu'ils produisent. On pourrait multiplier les exemples : je mécontenterai d'un seul, emprunté à Hermann luimême : « Ainsi, » dit-il en parlant du Lâchés, «là où Ast ne voit rien que sottise, désordre, une pau-
(t) Le style lui-même, étudié avec l'attention la plus délicate, pourrait ne fournir souvent que des indications trompeuses. Diogènede Laêrte, lU, 37, etHermias, Schol. ad Phssdr,^ voient dans Télocution brillante et parée du Phèdre un accent de jeunesse; mais Denys d'Halicarnasse, de Comp. verb., c. 25, étend celle critique à tous les ouvrages de Platon, à quelque époque qu ils appartiennent. Cet éclat poétique n'est pas pour lui l'indice d'un certain âge, mais le caractère général de son talent. Il y a plus: les petits dialogues, qu'on rapporte généralement à sa jeunesse, contrastent par une certaine sécheresse» une sorte de maigreur, par Tabsence de couleur et de mouvement, avec l'abondance et la vie pleine d'art des grands dialogues.
vreté misérable, se manifeste au contraire la finesse dramatique la plus accomplie (1). »
Il faudrait pourtant arriver à reconnaître que l'histoire, œuvre de la liberté humaine, ne peut pas se deviner à priori et se construire comme un système. Si Ton peut soupçonner quelques grandes lois générales, aussitôt qu'on entre dans le domaine des faits particuliers, la liberté reprend son empire. Si les faits sont contingents. Tordre de ces faits n*est pas nécessaire, et il m'est impossible de croire que Tune des grandes lois du développement historique ou du développement de l'esprit aurait été violée si Platon avait écrit les Lois avant la Bépublique, au lieu d'écrire la JRépiibliqtie avant les Lois, comme Âristote nous apprend qu'il a fait.
J'écarte donc les arguments à priori ou internes pour retrouver l'ordre chronologique de la composition des dialogues ; et je ne crois pas possible d'arriver à une solution satisfaisante de la question, puisque les renseignements vraiment historiques nous manquent, et que ceux mêmes que nous possédons auraient peut-être ici peu de valeur.
En effet le but avoué qu'on se propose dans cette recherche est de savoir quelle a été la pensée définitive de Platon sur les diverses questions de la philosophie : on oublie un fait qui rend à peu près inutiles les résultats si douteux de cette investigation. On sait en effet qu'à l'imitation des poètes (2)
(1) Gesch, u. Syst. d. Plat. PhU,f p. 481.
' ) Les poètes dramaUques surtout, mais aussi les autres
les prosateurs retouchaient, corrigeaient, remaniaient leurs ouvrages (1) ; et Platon, comme Hérodote avant lui, comme Aristote (2) ensuite, ne manqua pas de profiter de cette liberté. On trouva dans ses manuscrits tournée et retournée de vingt manières différentes la première phrase de la République, et les quatre mots qui la commencent essayés dans presque toutes les combinaisons possibles (3). Sans doute il faut voir ici une preuve de la passion de Tartiste pour la perfection de son ouvrage : épris de la beauté, Platon, nous le verrons, travaille son style, et cisèle sa phrase avec autant de soin et d'amour qu'Isocrate son ami. Mais qui peut être assuré que ces retouches se sont bornées au style? Qui peut dire jusqu*où elles se sont étendues? Quels sont les ouvrages qui ont ou n'ont pas reçu cette dernière main ? On connaît les nombreux et graves anachronismes que l'antiquité signalait déjà
les fragments d*Einpédocle attestent des retouches. (Fragm. Mûllach, de Bmp., p. xix.)
(1) Hérodote avait refait à Tharii son histoire, on du moins y avait apporté des changements considérables.
(2) « Le premier jet de la Rhétoriqtie^ dit M. Niebuhr (Ul$t. Rom.f 1. 1, p. 28), est une œuvre de jeunesse, qu'Aristote n*a cesse jusqu'à la fin de sa vie de retoucher et d^augmenter. Cette révision profonde s'est étendue à d'autres ouvrages, et, par exemple, à VHistaire des Plantes, où d'innombrables additions, fondues dans le contexte, n'y sont plus aujourd'hui reconnaissables. »
(3) KaTé&r)v x^^; eU Hetpaîa : « Quatuor illa verba plurimis modisscripta, » dit Quintiiien, VIII, 6. Conf. Cic, Cat. Maj.t c. 5; Diog. L., lU, 37; Dion. Hal. ,cfe Comp. Verb., c. 25.
dans les dialogues (1) : ils ne me choquent pas le moins du monde; maïs il n*est pas impossible cependant, comme le suppose Gasaubon (2), qu'ils soient le résultat d'une addition postérieure, et d'un second travail : sans doute cela ne supprime pas l'anachronisme , mais en servant à l'expliquer , cette hypothèse possible , et c'est tout ce qu'il faut ici, d'une part ôte aux faits historiques mentionnés dans les dialogues toute valeur pour fixer la date de la composition, et d'autre part nous prouve que tous lés ouvroges de Platon expriment sa pensée vraie et définitive, puisqu'il n'a dû y conserver, en les revisant, que ce qu'il admettait encore. Il était donc inutile d'établir ou d'adopter un ordre chronologique de composition des Dialogues : c'est une recherche que Wolf déclarait déjà impossible (3), et sur laquelle Hegel exprime un jugement assez dédaigneux (4).
§ 4. L'Ordre logique.
A défaut de cette classification chronologique fallait-il en adopter une autre, et laquelle? Les anciens en ont proposé plusieurs, mais dont on ne
(1) Athén., V, seg. 59, et XI, seg. 113. Les modernes, Dacier, Schleiermacher, Ast., Letronne, Journal des Savants, 1820, p. 678, les ont également relevés.
(2) In Athen., V, p. 217.
(3) Prolegg. in ffom,, p. 240, éd. Glasg. : r Neque aliter fecit in optimis dialogis suis : quam ob causam exquirere non Ikei quando quisque compositus sit. »
iA\ f^esch, d, PhiL, t. II p. 156.
connaît pas la disposition complète, et dont on ne devine guère le but et les principes (4).
Le grammairien Aristophane avait groupé les dialogues en trilogies ; mais ce travail de classification ne s'étendait qu'à quinze dialogues distribués en cinq trilogies, dont la première réunissait la JRé' publique j le Timée et Critias (2) , que rapproche en effet Platon lui-même, par la forme extérieure donnée à la discussion.
Les dialogues de la seconde trilogie au contraire semblent avoir été réunis à cause de Tahalogie des sujets et du contenu : ce sont le Sophiste, le Poli^ tique et le Cratyle. Le même principe paraît avoir formé la troisième qui comprend les Lois, Minos et YÉpinomiSf et la cinquième composée du Criton, du Phédonei dçs Lettres; mais entre les deux dialogues du Théétète, de VEuthyphron et delMpologie, dont se compose la quatrième , il n'est guère possible de voir un lien nécessaire et de devi-
(1) Diog. L., in, 62, se borne à dire que les uns commençaient la collection par le Politique, d^aulres par VAlcibiadef ceux-ci par le Théagès, ceux-là par VEuthyphron, ceux-ci par le Phèdre, ceux-là par le Théétète^ quelques-uns parle C/i/opAon, quelques autres par le Tintée^ la plupart par V Apologie, Mais d*où provenait cette diversité de disposition? C'est ce que nous ignorons.
Albinus et Porphyre avaient écrit des traités spéciaux irepl Ttjc xàÇcox Tûv pt6X((i>v Toû HXdtedvoç, qui se trouvent encore, au dire de Fischer {Plat, Dial.,iy, Leips., 1783, p. 126), ma« nuscrits dans les bibliothèques.
(2) Il est singulier de voir Cgurer ici le CritiaSy qui était inachevé.
ner pourquoi ils ont été réunis dans une même classe (1).
Les trente autres ouvrages avaient été laissés par Aristophane, on ne nous dit pas pourquoi, isolés et sans ordre, )c«ô' êv xotl àTdxTwç.
Thrasylle avait raffiné encore : peut-être à l'imitation de Dercyllidas, il avait distribué les dialogues en tétralogies (2); et l'un des derniers éditeurs de
(1) Ce n*6tait qu'an ordre recommandé aux lecteurs, et cet ordre devait différer évidemment suivant qu'on s'attachait davantage à la forme ou au fond, à Fétbique, ou à la physique, ou à la dialectique. Albinus, Jntrod,, c. 4, nous fait connaître d'une manière assez obscure le principe de Dercyllidas et de Thrasylle , qui avaient adopté la division en tétralogies : « Ils semblent, dit-il, avoir voulu soumettre à un ordre les personnages et les circonstances de leur vie, Soxoûai 8è {noiicpoacoROK; xat â((i>v (8ic,6Cou?) icepiaxàffeaiv ^OeXT}xivai xd^tv émOeîvai. Hs avaient mis dans la première tétralogie d'abord VE^thffphronJ parce que c'est là que l'assignation est donnée à Socrate; en second lieu, VApologie, qui ne pouvait précéder l'assignation; le Criion^ parce que les faits qui s'y passent ont suivi les débats et la •condamnation ; enfin le Phédon, qui est nécessairement le dernier acte de la tragédie. > On voit que le principe est bien bizarre et n'a aucun rapport avec les recherches actuelles. Quant à Albinus, il croit qu'il n'y a pas lieu d'imposer un ordre absolu et objectif d'études ou de lecture *aux dialogues de Platon : c'est un cercle qui n'a pas de commencement ni de fin. Tout ordre d'études n'a rien d'absolu, et est relatif à la nature d'esprit, à l'âge, au but de celui qui s'adonne aux recherches philosophiques, et le conseil de commencer pur VA Icibiade^ de continuer par la République ^ de passer de là au Timée, ne s'adresse qu'à celui qui, jeune encore, mais déjà initié aux travaux de l'esprit par les mathématiques, ayant renoncé aux affaires et à la vie politique, ne demande à la philosophie qu'une préparation à la vertu.
(2) Albin., Isag.^c. 6. Efai tl xaX ot xaxà TSTpocXoYiov $teX6v-
Platon, M. K.-F. Hermann a reproduit cette division, dont je ne parviens pas à deviner le principe philosophique,à laquelle je ne trouve môme pas d'explication rationnelle. Peut-être la forme dramatique des dialogues a-t-elle produit ces groupes, à l'imitation des quatre pièces qui, antérieurement à Sophocle, devaient être présentées ensemble au concours, et rouler sur le même sujet. Mais comme il est difficile de trouver aucun dialogue qui joue, dans la tétralogie de Thrasylle, le rôle du drame satirique, M. K. Hermann ne croit pas pouvoir admettre cette hypothèse (1). On trouve, il est vrai, dans Platon des traces de cet accouplement par quatre ; et quoique aucune de ces tétralogies ne soit complète, on suppose que Thrasylle n'a fait qu'éte/idre à tous les ouvrages cette distribution symétrique dont on aperçoit dans Platon les vagues linéaments. Le principe de l'auteur, comme celui du grammairien, serait alors purement extérieur , un goût de nombre , de proportion, de rhythme, tel que celui qui a présidé aux tétralogies d'Antiphon (2). Le nombre quatre , et le
Tec... ^c do^ic cUri AcpxuXXC^c xoU epouxvXXoc Ce Dercyllidas avait fait un ouvrage sur la philosophie de Platon qui compre: nait au moins onze livres. Simplic. , ad Àtist. Phys., f. 54 ; ScboU. Aristt. 344, a, 1. 35.
(1) C'est 'pourtant celle des anciens. Cf. Prolegg,, c 24. Kaxà
|l((i1f)9tV TÛVTC TpoytX&V Xot TWV X0(&l1UÔv.
(2) Cette analogie n'est nullement exacte : les tétralogies • d'Antiphon ont toutes le même sujet, traité en sens contraire par deux orateurs, et chaque orateur ajoute à son discours une réplique, La symétrie, un peu forcée, est pourtant dans ce cas plus naturelle.
nombre 36 , somme des dialogues compris dans les neuf tétralogies , avaient, dit-il, quelque chose de merveilleux jpour les mathématiciens grecs, et Thrasylle, mathématicien, musicien et astrologue, aura cédé à rinfluence magique des deux premiers carrés de la série des nombres (4 = 2 * ; 9 = 3*J et de leur produit (36 = 4 X 9 ou 2« X 3') (1). Si le principe qui a guidé Thrasylle est vraiment cette idée puérile et superstitieuse, on ne peut pas. attacher beaucoup d'importance à ses applications, quoiqu'elles concordent fréquemment avec les résultats de la critique allemande (2). ^
Albinus, Platonicien contemporain de Galîen (3), présente deux classifications, TujJe fondée sur le caractère même des doctrines exposées, l'autre sur la forme extérieure de l'exposition. La première reconnaît trois classes de dialogues : les uns destinés à purger l'esprit des sophismes, et l'âme des vices, et appelés pour cette raison xaOocprtxoC, se divisent en deux espèces, les ireipactixoi et les AeyxttxoC; la seconde comprend ceux qui réveillent Tâme de ses langueurs, rappellent à l'activité, allument en elle le désir, Tamour et comme le pressentiment de la vérité ; enfin la dernière se compose des dialogues où est contenue l'exposition dogmatique de la science, la théorie de la morale, de la nature et de Dieu (4). On reconnaît ici au moins l'influence de
(1) C'est aussi le nombre qu'adoptent les Prolegg.jC 25.*
(2) G*est une observaUon de M. Hermann, de Thrasyllo, p. 18.
(3) Vers 180 ans ap. J.-C.
'4) Alb., Isag.,c, 6.
quelques théories platoniciennes ; mais la seconde classification n'est inspirée que par un goût d'ordonnance systématique, de divisions et subdivisions scolastiques, étrangères au génie de Platon et au caractère de ses ouvrages.
Je me borne à en dresser en note le tableau, sans m'y arrêter davantage (1).
Rien n'est plus arbitraire et plus imaginaire que cette ordonnance systématique, empruntée de Tesprit de la logique péripatéticienne, et imposée après coup et de vive force au^ écrits de Platon. Établir le lien, soit extérieur, soit intérieur, qui, unissant plusieurs dialogues, en fait un ensemble harmonieux et un tout parfaitement un (2), fixer la limite qui sépare ce tout d'autres groupes semblables, chercher le principe qui préside à cette distribution savante et compliquée , c'est chercher quelque chose qui n'existe pas, et par conséquent qu'on ne trouvera