Dialogues socratiques. 2. Tous les autres
et n'ayant avec les autres que des rapports toujours accessoires et souvent douteux.
§ 5. Pourquoi Platon a-t-il écrit?
Tout le monde s^it que Platon a eiposé ou proposé, comme on voudra dire, sa philosophie sous la forme du dialogue, dont il ne s'est jamais départi. On s'est demandé, à ce sujet, pourquoi cette prédilection constante pour une forme particulière d'exposition, et poussant plus loin encore la curiosité on a recherché pourquoi il avait écrit en prose, et pourquoi meme.il avait écrit (1)/
Cette dernière question est moins singulière, moins indiscrète et plus grave qu'elle ne le paraît au premier abord. En effet, et Platon est le premier à nous en avertir , non-seulement les hommes qui occupaient à Athènes de grandes situations sociales, qui jouaient ou aspiraient à jouer un rôle politique, mais encore tous ceux qui se respectaient, et voulaient rester des gens de bonne compagnie, auraient rougi d'écrire, de publier leurs ouvrages, et de recevoir de l'opinion publique le nom méprisé de logographe ou le nom plus détesté encore de sophiste (2). Les Sophistes étaient encore les seuls écrivains de profession : comment Platon a-t-il pu se résoudre à les
(1) K. Fr. Hermann, Ueber Plato's schriftsteller. Motiv,
(2) Phèdr,f 257, d : Aloxwvovtai XéyoMz xt y^à<f€iyt , xal xata- X((ice(v <jMX^^é.\k[ULxa iavxày, 8o^av f o6ou{tevo( toû StittTa xP^^'ov, ^ii <i6(fi<iTai xotXûvTttt. Id,f 277, c, d : TC ô'aî icepl toû xéîov îj oloxp^v flvai TÔ XÔYOv; XéYeiv xe xal y^éoftvi,
imiter, tout eu les combattant, même sur ce point? On s'en étonne avec d^autant plus de raison qu'il se déclare ouvertement contre cette méthode de propager les vérités philosophiques ; c'est, suivant lui, une grande simplicité de croire que Ton peut, avec des livres, communiquer des connaissances claires, précises, solides, un art quelconque, et à plus forte raison Tart de penser et de vivre (1). Pourquoi cette infidélité à ses propres principes, qui est en même temps une infidélité à la tradition socratique , à Fexemple du maître qui n'avait pas laissé une ligne écrite sur des sujets philosophiques ? Ainsi , s'éloignant de la pratique de Socrate, Tidéal de la sagesse, se rapprochant des Sophistes , Platon , qui refuse tout caractère philosophique à la parole écrite, au livre, a mis dans des livres l'exposition de toute sa
(1) Phèdr., p. 275, 27*6, d : « Si Ton vient à semer dans les jardins de récriture, dit-il» on ne le fera que pour s'amuser, pour se faire un trésor de souvenirs et pour soi-même, quand la vieillesse amènera Foubli, et pour tous ceux qui marchent sur la même trace, nat^tâç x^P^^ oTiépsi ts xat y^â'^ti, » Et /d., p. 277, e : « Dans tout discours écrit il y a beaucoup de badinage, tcai5(av iroXXi^v; aucun discours écrit ou prononcé, soit en vers soit en prose, ne peut être regardé comme quelque chose de bien sérieux, (uy^Xt); âÇiov onoudviç... Ils ne sont qu'un moyen de réminiscence, {ni6(jLyiQffiv, pourceux qui savent déjà. » Je pense que Platon veut dire que quiconque écrit ou parle pour un public- pense presque nécessairement à autre chose qu*à Tobjetdont il parle et à l'intérêt de celui à qui il s'adresse, n pense à lui-même, il cherche à plaire ; et c'est ce mobile que Platon appelle peu digne; c'est cette intention d'arUste et cet égoisme passionné de récrivain où il ne trouve rien de sérieux, et qu'il appelle même puéril, TcatdCav. Bossuet aurait dit qu'il y a dans la recherche de ce^ beautés bien du creux.
philosophie ! Cela n'est pas possible, dit-on ; mais que faire? Ajouter foi à la tradition, conforme aux principes du Phèdre, qui veut que Platon n'ait rien écrit, absolument rien, si ce n'est sans doute la lettre VII qui contient ce fameux passage? M. F. Hermann recule lui-même devant cette extrémité logique, et cherche à sauver fi la fois et rauthenticilé de l'œuvre écrite de Platon , et les doctrines du Phèdre qui semblent la rendre inexplicable. L'écriture n'est pas condamnée absolument par Platon; pour lui l'écriture est à la pensée, le livre mort et froid est à l'exposition orale, vivante et chaude, ce que le phénomène est à l'Idée, ce que l'expérience sensible est à la contemplation immédiate, à l'intuition directe ; or, de même que le monde sensible est le point de départ, un degré insuffisant mais nécessaire de la science, de même les dialogues écrits n'ont dû être que comme la préparation imparfaite, l'initiation grossière à une exposition complète, détaillée et profonde de son système et de ses principes supérieurs. La parole écrite est impuissante à atteindre la région de ces Idées qui dominent, embrassent, pénètrent, expliquent la vraie philosophie de Platon ; aussi ne l'a-t-il employée que pour les parties secondaires, les applications positives et pratiques, dont le caractère les rendait accessibles à tous les esprits (1). C'est ce que prouvent en outre
(1) C*esl à peu près Topinion d'Asl, de Plat, PhadrOy p. 146; « Ex his omnibus, quœ de vero dicendi usu ex ipso Plalooe attulimus, sine ulla dtibUatione eonfirmaverim^ eum in dialogis conscribendis, proprias et genuinas philosophiœ sus ra-
les qualités si profondément artistiques de ces ouvrages, les dates extrêmement éloignées de leur composition , et Tabsence visible d'un * ensemble systématique qui exclut l'idée d'une intention d'exposition doctrinale. Ainsi, sans nier l'authenticité des dialogues, il faut reconnaître qu'ils ne sont pas la source où l'jon peut puiser la connaissance des vraies doctrines platoniciennes, dont l'exposition était faite dans un enseignement réservé , peut-être secret, qui a laissé un débris mutilé, un souvenir
dans les aypacpa SoY^ASTo.
Mais alors, si les dialogues n'étaient destinés qu'à un but polémique, critique, purificatif, pratique, où trouver la philosophie de Platon ? Elle devient vraiment introuvable. Non, dit M. Hermann, si nous ne pouvons pas la voir, nous pouvons encore la deviner : « Qui a des yeux pour voir, à l'aide de ce membre conservé, pourra reconstruire pour soi l'organisme complet de cette philosophie, et, à ce point de vue, les écrits de Platon retrouvent Timportance qu'ils paraissaient avoir perdue, et peuvent être considérés comme la source authentique non-seulement de sa méthode, mais de son système philosophique même.» Ainsi il ne s'agit plus pour nous de comprendre, d'étudier, de méditer la philosophie de Platon : c'est une création disparue ; seulement, grâce
tiooes exponere et in médium proferre nunquam in animo habuisse, sed nonnisi id spectasse ut œquales suos, falsas eo- Vum opiniooes et errores corrigendo, ad rectam philosophiœ viam perducerel, prsDpararet quasi eorumque studium et arao* ■o vera philoaophia colenda cxcitaret. »
à Dieu, un membre inférieur, mais essentiel, s'est conservé, à l'aide duquel nous pourrons reconstruire, c'est-à-dire deviner l'organisme tout entier. J'avoue, quant à moi, ne pas posséder ce don de divination, ni cette audace de reconstruction philosophique. Je ne conteste pas l'eiactitude des inductions de génie d'un Cuvier; mais l'analogie est fausse. L'être vivant est soumis à des lois nécessaires que l'homme peut observer et connaître ; un système de philosophie ne peut être appelé un organisme que par métaphore : cet organisme n'est pas l'œuvre d'une intelligence parfaite et d'une puissance sans limite ; c'est l'ouvrage d'une raison bornée et d'une volonté libre, dont nous ne pouvons par des lois générales deviner les élans ni les écarts. Si donc les dialogues de Platon ne contenaient pas l'exposé sincère et complet de sa doctrine, il faudrait tout simplement renoncer à la connaître : il aurait emporté son secret avec lui. Mais comment oser dire que les dialogues n'expriment pas toute la pensée de Platon? A quoi donc se réfère Aristote? Sauf un point sur lequel nous reviendrons, n'altaque-t-il pas précisément la doctrine telle que nous l'y voyons exposée? et sur quelles raisons appuie-t-on cette opinion qui renverse l'autorité , sinon l'authenticité de ces précieux et admirables monuments? Eh! quoi? parce que, dans une œuvre de jeunesse , Platon déclame dans un livre contre les livres, le voilà condamné à n'en plus faire! C'est bien mal connaître les hommes. A la question qui préoccupe Herraann, et à laquelle il fait produire des conséquences si consi-
dérables, je fais une réponse dont la simplicité naïve et gauloise fera peut-être sourire la gravité allemande, mais que je maintiens la seule vraie. Platon a écrit parce qu'il lui a plû d'écrire ! Mais après l'exposé de principes du Phèdre sur la parole écrite, c'est une inconséquence? — Eh bien, c'est une inconséquence. Après? Mais pourquoi a-t-il commis cette inconséquence? Vraiment c'est être trop cu- ,rieux, mais je veux bien encore répondre : c'est qu'il lui a plû d'être inconséquent. Et ne vous étonnez pas trop de cela.
L'inconséquence ne doit pas étonner un philosophe, même dans un philosophe, ni un homme dans un homme : « Jam de Platonis inconstantia longum est dicere (1), » dit Cicéron, qui, outre ces raisons générales, nous fait entendre que Platon ne serait pas à l'abri de tout reproche à cet égard, et même en des points plus importants. Mais y a-t-il vraiment même inconséquence? Le Phèdre ne dit pas qu'il ne faut pas écrire, mais qu'il ne faut pas écrire pour écrire; écrire est peut-être une nécessité, mais ce n'est pas la fm, Tessence de la communication des idées, et la preuve, c'est qu'après toute cette discussion, dont le caractère moitié sérieux, moitié plaisant, est marqué par le mot TicTcaicOo) (2), Platon se résume en ces termes : «Disons à tous ceux qui écrivent que si, en composant leurs ouvrages, ils sont sûrs de posséder la vérité, s'ils sont en état de défendre ce
(1) QXcdeNat. D., 1, 12.
qu'ils ont écrit dans un examen sérieux, s'ils sont en un mot capables par leurs discours de montrer rinfériorité naturelle de récriture, il ne faut pas leur donner les noms méprisants dont nous nous sommes servis , mais au contraire tirer leur nom des 'choses mêmes dont ils se seront sérieusement occupés» et le nom qui conviendra le mieux à ceux qui s'occupent des plus belles choses, c'est celui de philosophe, d Ainsi voilà, du consentement exprès de Platon, le philosophe autorisé à écrire, sauf à pouvoir rendre compte par la parole de ce qu'il a écrit. On comprend donc que Platon n'ait cru commettre aucune inconséquence , en fixant par écrit les doctrines qu'il avait passé toute sa vie à développer, à expliquer, à enseigner, à démontrer.
Pourquoi Platon a-t-il écrit en prose? On pourrait dire que le temps de la philosophie poétique était passé ; mais, sans nier que cette forme en général puisse être considérée comme un moment passager di^ développement de la science, je ne voudrais pas attribuer le fait à cette seule cause : car, née dans l'Inde, je vois reparaître la forme poétique de la philosophie chez le plus original et peut-être le plus grand des poètes romains, aussi bien que dans le Dante , le philosophe des poètes , et le poète des philosophes, comme on l'appelle. Je crois plutôt que la poésie philosophique naît d'une certaine manière de concevoir la philosophie, qui peut être plus répandue à certaines époques, mais qu'il appartient à l'individu de se faire dans toutes.
L'art a été pour les Grecs, sous toutes ses formes,
non pas un accessoire, mais un élément essentiel de leur vie. La philosophie, comme la religion, comme la législation, comme toutes les formes de l'activité, fut intimement unie à la poésie. De là les poômes d'Hésiode, d'Empédocle, de Xénophane, de Parménide, des Pythagoriciens. Mais cependant la réaction se fit de bonne heure , et presque au moment même où la philosophie commença à avoir conscience d'elle-même, aussitôt que le développement tardif de l'art de l'écriture eut permis à la prose de devenir un instrument harmonieux et pur, clair et puissant, on y renonça, et on eut raison. L'esprit humain est faible; la poésie vit de fictions, de merveilleux, de fables,
« Le mensonge et les vers de tout temps sont amis^ »
dit le proverbe rapporté par Arislote(l), et traduit avec tant de grâce par La Fontaine. Lorsque l'imagination voit ces tableaux charmants, lorsqu'elle entend la voix mélodieuse, la douce musique du vers, la raison s'envole sur les ailes du rêve, dans le monde vague de la fantaisie, où les choses et les idées ne se présentent que dans cette lumière vaporeuse, qui plaît à l'artiste par l'indéfini de ses effets. La philosophie ^ passion du pourquoi , curiosité insatiable de la raison complète, claire et vraie des choses, a besoin de se soustraire à ce cercle magique et enchanté (2), et de prendre une langue plus virile
(1) Plat, Phédon, 61, b; ÂrUtot., Met, 1, c. 2; Plut, de Aud. Poet,, c. 2.
(2) Le sévère Aristote appelle cela les mignardises, les bégaie-
et plus sévère ; elle descend du char céleste pour marcher humblement à pied (1). Dans l'École ionienne Anaxagore, dans l'École éléatîque Zenon, dans l'École pythagoricienne Philolaûs, et dans l'École atomistique Heraclite, ont déjà écrit en prose. Le caractère plus pratique, plus modeste, prosaïque même, donné à la philosophie par Socrate, ne pouvait manquer de retenir son disciple dans cette tradition. Considérée comme science de la vie, la philosophie en prend tout naturellement le langage, et Platon, obligé comme Socrate, de cornbattre les Sophistes, était, par la force des choses^ appelé à les suivre sur le terrain où ils s'étaient établis , l'éloquence , c'est-à-dire la beauté dans la prose. C'est ainsi qu'il fut amené peut-être à choisir la forme'du dialogue qui, entre les mains d'un grand artiste, est plus apte que toute autre à remplir la fonction philosophique, l'œuvre morale et essentielle de l'éloquence, d'enlever, d'enchanter, de ravir les âmes (2). Bien des causes ont dû contribuer à lui faire adopter cette forme pleine de mouvement , de vie, d'art, où, de l'aveu de tous les critiques, il a déployé une supériorité incomparable, mais qui semble tellement appropriée à la philosophie en général et particulièrement à la philosophie issue du mouve-^ ment socratique , qu'elle est commune à toute l'É-
meols de la philosophie. Jlfe/., I, s : VcXXiCotUvr) ifj icp«oTir) 91X0aoçCa; et Anal. po5/.,L c. 19 : TepCTC^iiaTa.
(1) Plut., de Aud. Poet,, c. 2 : "'Ûoitcp 6xviH^ fôv ôy*®^ *«î t6 {léTpov Iva xb TcéCov SiaçuYttfftv.
(7) Phèdr,, 261, a : Vvx>T^T^ ^U Stà Xôywv.
cole(l), et qu'on la trouve même antérieurement employée dans d'autres.
Zenon, suivant quelques-uns, Alexamène deTéos ou de Styrée, suivant Aristote et Favorin , avait été le premier à composer des dialogues (2). Peutêtre même d'autres disciples de Socrate avaientils , avant Platon , adopté ce cadre charmant et animé. Les Mémorables en contiennent déjà le germe; on parle de dialogues d'Aristippe, mais l'authenticité en est moins que certaine (3) . Quoi qu'il en soit, on ne peut pas considérer Platon comme l'inventeur du dialogue philosophique, à moins de dire avec Diogène et l'Anonyme, que rinlmitable perfection où il sut le porter peut être appelée une véritable invention (4). Le dialogue est l'expression naturelle de la Dialectique, qui consiste dans le fait dMnterroger et de répondre : elle repose au fond sur ce principe, que la vérité est innée à Tesprît, que tout homme a dans sa raison les germes de la science, et que du choc des idées que la conversa-
(1) Aristote lui-même, comme nous Fappren Dent Gioéron {ad Fam,j \^%\ad Attic., IV, 16 ; XIH, 19, Plutarque) ( adv. Colot, X, 586. Reisk.), S. Basile (Ep. 135, t. in, p. 226), avait écrit' des dialogues; il renonça à continuer cette lutte inégale, averti par son propre goût qu*il n'arriverait jamais à y répandre le charme et la grâce qui caractérisent ceux de Platon, Stà x6 9uvci8svat oOtoTc tûv nXaTu>vtx(ôv xttpt'^<*>v t^v ivfieiov.
(2) Diog. L., m, 48; Athén., XL 505.
(3) Diog. L., Il, 83.
(4) A non. : Eupev 8à xal etdo; ov^YP^f^C, xd diaX<»Ytx6v * s! yà^ Tiç eficot 5ti xolï Zi^vcov icp6 aOtoû dioX^YOuc CYpa4'> xai napfjieviSric, ipoû|&tv 6ti outoc {làXiora aOrc^ Ixpi^fffltTo.
tion produit doit jaillir l'étincelle (1). Pour Platon, comme pour Socrate, la philosophie n'est pas chose de tradition (2). Chacun doit produire en lui-même par un efifort personnel la science et la vérité. Or le dialogue seul a la vertu de provoquer et de soutenir cet effort. La pensée n'est qu'un dialogue de Tâme avec elle-même (3) ; l'art de penser n'est donc que l'art de dialoguer avec soi-même et avec les autres, et de forcer les autres à pratiquer ce double dialogue qui constitue toute la logique. On comprend donc que les raisons qui firent adopter le dialogue universellement à toute l'École socratique aient déterminé également le choix de son plus illustre représentant : il l'accepta comme la forme la plus naturelle de la philosophie, et particulièrement de la sienne.
Il y trouvait d'ailleurs un autre avantage : il restait, autant que le livre peut le faire, fidèle à la méthode de Socrate, qui avait passé sa vie à interroger et à répondre ; il faisait revivre son maître
(1) Plat, Rép.^ IV, 435, a.
(2) Dion. Haï., Rhet.^ c. ix, n. 2 : « Il n'expose pas lui-même des théories qu'il cherche ensuite à démontrer : il propose une
• recherche en commun à ceux qui conversent avec lui, et s'efforce de trouver une solution plutôt qu'en démontrer une toute faite (iv (Aéafi>T^v 2^iQTT]<Ttv 7ioiou(isvo;). Il n'a pas la prétention de savoir avec certitude les choses qu'il expose : la philosophie n'est pas une exposition dogmatique, elle est une recherche faite en commun. » Plat., Gorg., 506, a : Ovdè y«p toi ly^o^T^.s^^c Xéytû oc Xiybi, àXXà ^fixSi xoiv^ {icO' 0(A(Ôv.
(3) Soph., 263, e : *0 |ièv évxô; xt); ^n^x^^ "^9^^ aûr^v StéXofOc Théét.y 189, e : T6 8à SiavoetoOat... Xo^ov Sv out^ icpdç aO^jv i|
dans le rôle quil avait rempli avec une puissance invincible, et continuait pour ainsi dire ses nobles et charmants entretiens. Le rôle donné à Socrate dans les dialogues de Platon est sans doute un acte de gratitude et de respect, le témoignage de la grande influence qu'il avait eïercée sur son disciple, et de Texcellence de sa méthode ; mais c'est aussi un trait de génie, et un coup de maître. La figure de Socrate, qui se prétait toute seule à l'idéalisation, répand sur la doctrine l'autorité de sa vertu et de son caractère, de sa vie et de sa mort. L'artiste même y trouve son compte : Tunité des doctrines se rattache à un seul personnage, qui les professe et s'identifie avec elles ; c'est la thèse en action , le raisonnement prenant corps et Ame» Tidée faite homme. En face de Socrate, qui est la vérité vivante, les sophismes s'incarnent dans ses adversaires et deviennent des personnages insolents, suffisants et ridicules. La verve comique, dont Platon était richement pourvu, trouvait là un emploi naturel (1), et il s'en servit avec un art terrible. Quel satirique que ce Platon! s'écriait une de ses victimes (2).
Nous avons eu déjà occasion de le dire, et de montrer quel abus on en a voulu faire : Platon, fidèle au génie même de la Grèce, célèbre avec enthousiasme, et peut-être quelque exagération, la
(1) s. Bas., Ep, 167, i. lU, p. 187, c : H>(&oO i&èv TOtcdéyiiaffi
(2) Athén., XL 505 : *ûc xoXwc otSt màrcûv lait^CCciv.
supériorité de la parole sur le livre et récriture. Tandis que la parole parlée, animée, vivante, grave les pensées dans les âmes , ou plutôt les y sème comme des semences qui doivent y germer, y fleurir et y fructifier, le texte écrit n*est que Tombre pâle, le squelette décharné de la pensée. Aucune idée claire, aucune conviction profonde et forte ne peut naître de la lecture (1). Dans tout discours écrit il doit y avoir beaucoup de badinage, itai$(av ; aucun ne doit être pris complètement au sérieux. C'est un délassement' où l'esprit s'amuse, un trésor de soui^enirs qu'on amasse en se jouant pour charmer sa vieil tesse, et, au plus, un moyen de réminiscence pour celui qui a autrement appris les choses (2). En un mot, si nous en croyons Platon, le livre conserve les pensées, comme Therbier du naturaliste conserve les plantes, décolorées-, sèches et fanées; la parole, dontFaccent est l'âme, les présente, comme la nature ses productions, dans leur fraîcheur, dans leur force, dans leur grâce florissante et vivante; elle fait naître au cœur un amour sincère, une vive intelligence des choses; elle se prêle à toutes les circonstances et sait se proportionner' aux choses dont elle parle, comme aux hommes à qui elle s'adresse. Et maintenant qu'est-ce qua le dialogue si ce n'est l'imitation, que l'art pousse jusqu'à l'illusion, du discours parlé? Avec une pareille théorie, comment Platon ne l'eût-il pas adopté ? On
(1) PAècfre, 275, c
(2) Phèdre, 277, e.
a TOulu voir dans cette préférence une preuve de l'influence pythagoricienne, étendue jusque sur les formes mêmes de sa philosophie. Plutarque rapporte en effet que les Pythagoriciens ne confiaient pas leurs maximes à cette mémoire muette et sourde de récriture (1) ; mais c'était pour mieux assurer le secret de leurs doctrines. Chez Platon le sentiment est tout autre. C'est au contraire afin de multiplier et d'augmenter la puissance des pensées^ qu'il veut en confier la communication à la parole.
C'est d'ailleurs un trait caractéristique de Tesprit national. Les Orientaux ont des livres, r^le extérieure et immuable de leur pensée et de leur vie. La Grèce n'a jamais voulu laisser emprisonner ainsi son esprit et sa pensée dans les formules inflexibles d'un texte écrit. Tout est soumis à la tradition orale qui part du fond intime de l'âme : les lois civiles et politiques, les sciencfes philosophiques, mathématiques, médicales, comme la poésie, se transmettaient d'abord exclusivement ainsi. La tradition orale conserve et développe, vivifie le passé en le rajeunissant, et en lui rendant sans *cesse une fraîche vigueur. Les poèmes mêmes ne sont pas lus, mais chantés, dansés et presque joués par une gesticulation mimique. De là, la liberté d'interprétation des fables religieuses ; de là, la liberté qu'ont prise tous les poètes de modifier les mythes sacrés. Pindare le constate et ne s'en plaint pas : les poètes, dit-il, débitent bien des
(1) Plut., N«m,, 1. 1, p. 74, d.
mensonges ; ils trompent souvent les hommes, cela est certain ; mais le charme de la poésie et la gr&ce enchanteresse de k beauté sauve tout ; car la beauté est divine. De là, chez les Grecs, et particulièrement chez Platon, Taccent simple, le tour aisé, le style vrai , naïf , populaire sans trivialité, familier sans bassesse; les écrivains n'y parlent point comme des .livres : au contraire , leurs livres font l'effet d'un homme qui parle. Le dialogue est le reflet de la réalité, l'imitation fidèle des habitudes et de la vie de ce temps. Tout se passe en entretiens, en discours, en conversations, dans les maisons particulières, les gymnases, les ports, les places publiques. Le règne de la leçon, àxpoavi;, où le disciple n'a qu'à écouter en silence, n'est pas encore venu. Tout le monde joue ici en commun an rôle actif dans la recherche de la vérité ; tout le monde a droit de suffrage, parle, pense et vote : c'est l'image d'une société libre. Le maître n'y supprime pas la personnalité des auditeurs , ne fait taire ni leur sentiment ni leur voix : il se borne à exciter leurs efforts et à les diriger à leur insu.
Enfin il faut se rappeler sans cesse que Platon n'est pas seulement un grand philosophe, c'est encore un grand artiste : il veut charmer, il veut plaire; par un principe de sa philosophie, qui est en même temps un besoin de son esprit et de l'esprit grec, il veut unir la beauté à toute chose : et la forme dramatique du dialogue lui en offrait une occasion qu'il a avidement saisie.
Déjà Épicharme avait inventé la comédie philo-
sophique , et indiqué à Texposition de la philosophie une voie nouvelle. Mais de plus^ à côté de la comédie, et peut-être après elle, était né en Sicile un genre dramatique inférieur qui s'en distinguait par l'absence des chœurs ; l'action véritable était remplacée par une scène de mœurs, le rhythme était intermédiaire entre le vers et la prose (1), la simplicité des sujets était telle qu'on pouvait les représenter comme les Planipédies romaines, sans masque et sans appareil scénique, ce qui permettait de les jouer dans les cercles de bonne compagnie (2). Sophron et Xénarque^ son fils, que Platon avait pu connaître à Syracuse, y avaient excellé. Ce fut là le cadre que choisit Platon, et les modèles qu'il se proposa (3) : c'est par une étude approfondie de ces petits
(1) Atbén., X, 445» b : CM xaToXotadviv la\i£oL
(2) Id.f Xf 452, f : MC{i.(i)v avTcmpôadMcoc Otcox^itiqc... év totc xvxXoiç éicoieiTo ràc (itpiiQaei;. Plutarque, Symp.f Vil, S, nous apprend que cette représentation dramatique des mimes s'étendit à Rome même aux dialo^^ues de Platon : coutume, dit-il, qui 8*est introduite depuis peu, et qui u'a encore gagné que peu de maisons. On fait apprendre les plus aisés de ces dialogues à de jeunes esclaves, pour qu*ils les récitent avec le ton, les inflexions de voix et les gestes qui conviennent au caractère des divers interlocuteurs... Des esprits chagrins blâmaient cependant cet usage et trouvaient mauvais qu'on servit un dialogue de Platon entre la poire et le fromage, ou, pour parler comme Plutarque, au dessert et au milieu des parfums.
(3) Atbén., XI, 504 : *0 toifc (ii(Loi)C icticotv]X6l>;, ouc àsl 2tà Xtipèc ixeiv AoûpCc 9T}ai tiv aof^v IlXdTcova. Gonf. Diog. L., III, 18. Quintil., I, 10 : « Sophron... quem adeo Plato probavit,ut suppositoscapitilibrosejus, quum moreretur,habuisse tradatur.» Val. Max., VIII, 7; Hesych., v. Sei^p.; Olymp., Vit, PUU,, Prolegg., c. 3.
chefs-d'œuvre, perdus pour nous, aussi bien que des grands ouvrages de la comédie grecque (1)» qu'il parvint à donner tant de mouvement et de vie dramatiques à l'exposition de ses doctrines, à décrire avec tant de relief et de vérité le lieu de la scène, à faire agir et parler les personnages conformément à un caractère réel et vivant (2), à représenter un type général dan$ chaque figure individuelle, et à semer avec tant d'art ces petits traits qui achèvent l'individualité, et sont nécessaires à l'illusion dramatique (3). Unir le beau au vrai et au bien, est un de ses principes, et il a voulu en donner l'exemple. La nécessité de Tart et de la beauté dans la forme, pour agir sur l'esprit et l'âme d'un peuple artiste, se fit sentir non-seulement à Platon,
(1) Olymp. : "Fj/cu^t $è icàw xal !àptaxof dvei tc^ xtt>|iiixcp xat Xcûçpovi, icap* 29V xal nf^v (iî(iV]aiv tûv icpoa(oiC(i>v év toî; 6toOlÔYOi;
(2) Dion. Hal., deComp.Verb., p. 133 : 'Ajiiqx»^®'^ Y«P e^peîv TOVT(i>v irépouc â7ceiaoSioi;Te icXeCoai xat icoixiXiaïc eOpobOTépat; xal ox^(Aa<Ti icoXveiSeaTépoïc xP^^^^t^^^o^c* Sur lec&oix ioteUigent de ses personnages, voir Dion Chrys., Orat, LVy p. 561.
(3) Cesl au moins une idée ingénieuse, sinon solide, que de montrer le caractère dramalique que prennent toutes les formes deia'pensée au temps de Platon, et d'en déduire le caractère de ses ouvrages : la philosophie de la nature est comme le récit épique des phénomènes sensibles; la dialectique socratique est le retour de Pâme sur elle-même, qui se détache du monde extérieur, comme la poésie lyrique, qui vit du sentiment intime et se nourrit de la pensée recueillie et de la passion intérieure. La dialectique platonicienne est le drame même de la philosophie ; elle met en face Tun de l'autre le sujet et l'objet, et, après la lutte un instant désespérée et tragique qu'ils se livrent, a la prétention de les réconcilier. Ast, Platon's Leben, p. 45, 46.
maïs à tous les socratiques , précisément parce que c'était le propre de leur école de considérer la philosophie comme une chose vivante : et de même que Platon, nous apprenons que Xénophon, iEschine, Ântisthène, qui avaient apporté beaucoup de soin au travail du style et à la beauté de l'expression (1), adoptèrent également la forme dramatique du dialogue. Ils ne furent pas les seuls : TÉcole socratique tout entière, l'Académie, Aristote même, les imitèrent (2), et le fragment que nous a conservé Plutarque d'un des dialogues de ce dernier, et qui contient même un mythe, justifie les éloges de Gicéron sur l'abondance, la douceur et la gr&ce de son style (3). Plutarque et Athénée le modifièrent en créant le genre symposiaque, tandis que Lucien, qui appelle le dialogue le fils de la philosophie (4), invente le dialogue des Dieux et des Morts. Saint Augustin, à l'imitation de Gicéron, Mallebranche et Leibniz, pour ne citer que ces grands noms (5),
(1) Long., Ars rhetor,, Rhet, Grasc, éd. Spengel, 1. 1, p.30S; Waz.y t. IX, p. 559.
(2) Gomme aussi Théophraste ; mais on se plaisait à redire avec S. Basile, Ep. 135, qu'ils étaient tous deux restés bien éloignés de leur modèle. *
(3) Plut, Consol, CLd ApolL opp,, I, 2, p. 453; Cic, Top, ! : « Dicendi quoque incredibili quadam quum copia, tum etiam suavitate. » Acad., 1, 1. H, n. 38 : « Flumen orationis aureum fundens. » Conf. de Orat.^ I, ii; Brut.y Z\\ de Fin,<, I, b;de Invent, II, 2 ; ad AttiCf 2, L i ; cfe Nat, Deor., H, 37.
(4) Bis accusai.
(5) A répoque de la Renaissance, les partisans de la philosophie de Platon, Laurent Vaila, Fr. Barbaro, Palmieri, Landino. Jordano Bruno, reprennent cette forme, aussi prisée et prati-
en revenaYit au modèle de Platon, prouvent que cette forme se prête bien aux exigences de Texposition philosophique et justifient le choix qu'il en avait fait(l). Comme il veut enfoncer les vérités au fond du coeur et de Tâme, comme il s'adresse à tout le monde , Platon est obligé d'exclure l'obscur symbole des Pythagoriciens, et la forme sèche, impérieuse et hautaine du traité et de la leçon : il lui faut une forme animée , populaire , vivante, gracieuse et belle. C'est à ce prix qu'il peut conquérir des esprits amoureux de la beauté. Mais cette beauté de la forme a ses inconvénients : elle peut attirer à elle par son charme propre l'attention de l'auditeur et lui faire oublier la proie pour l'ombre, négliger le parfum pour le vase (2). Je ne
quce alors que la forme épistolaire, et qui avait pour les philosophes de cette époque Tavantage d'exposer, sous prétexte de * les combattre, bien des opinions suspectes à TÉglise ou à l'État.
(1) Prolegg., c. xv, expose ainsi les raisons de cette préférence : « Notre âme se plait à l'imitation : le dialogue est un» imitation ; c'est donc pour plaire que Platon a choisi ce mode d'exposition... Une autre raison, c'est qu'en nous présentant les idées sous une forme animée, vivante, personnelle, il excite davantage notre âme à s'éloigner des mauvais exemples et à suivre les bons. Enfin le dialogue est la forme naturelle de la dialectique. »
(2) Proclus signale ce danger de la forme poétique dans la philosophie, in Remp,, p. 370 : • La fiction, dit-il, exerce sur nous un si grand charme que bientôt nous ne voyons plus qu'elle; nous négligeons le fond obscur que recouvre un si riche vêtement : aussi le mythe et la poésie sont de mauvais moyens d'enseignement. » Il fait grâce cependant à Homère et à Platon, k car, ils sont si semblables qu'on ne peut blâmer l'un sans condamner l'autre. » In Remp., p. 362.
voudrais pas affirmer que Platon n'a jamais franchi ces limites délicates : les deux fins qu'il poursuit à la fois, de plaire et d'enseigner, de charmer et de convertir, se nuisent quelquefois réciproquement. La clarté des analyses, la conduite des raisonnements, souffrent des nécessités de l'art qui, à son tour, est sacrifié aux exigences des idées et de la méthode philosophiques. Les détours et les digressions, le mouvement libre et presque abandonné de la conversation, rompent ou du moins brouillent le fil des idées : inconvénient réel qu'augmente encore l'emploi fréquent des mythes.
§ 6. De l'Emploi des Mythes et de l'Ironie
platonicienne.
On s'est demandé quel avait été le but de Platon en introduisant ces ornements tout poétiques au milieu des discussions les plus graves , et quelquefois les plus arides. Sans doute cela tient aussi à son désir de plaire , à ce goût et ce besoin d'artiste qui ne l'abandonne jamais ; il sait que les hommes sont toujours des enfants et qu'ils aiment le merveilleux (1 ). Mais il a aussi des raisons plus sérieuses et dont il nous fait connaître lui-même quelquesunes. L'emploi du mythe est comme un aveu d'impuissance (2) : on y a recours pour expliquer d une
(1) Prolegg.f c. xy;Iiep., II, 377, a : npÛTov toi; TtaiSioïc jaw- Oovç Xeyoïiiev .
(2) Max. Tyr., Diss., X, 5, p. 175 : ITpaY(AaTcov yàp W M^tO" mvT)ç àaOtveCa; ov xaOopa>(iÉva>v aaçcô;, evax^^iioveatepoç ép(AY)vevc à (ivOo;.
façon quelconque les problèmes que la raison se pose, qu'elle ue peut pas résoudre et dont Thomme demande une solution telle quelle (1). Ce sont peutêtre des contes de vieilles femmes, mais comment les mépriser si nous n'avons rien de mieux, rien de plus exact à dire (2)? Par exemple, sur l'origine des choses , que peut-on demander de plus qu'un mythe vraisemblable, fxuôov ioixdr» (3)? Pour dire ce que c'est que l'àme, il faudrait avoir la science et l'éloquence d'un Dieu; mais un homme ne peut que s'en former dans l'esprit une image (4), à l'exemple de ces créatures bizarres et merveilleuses que nous offrent les vieux mythes (5) , et, si nous voulons nous élever jusqu'à l'idée de Dieu, il ne faut pas orgueilleusement porter nos regards sur ce soleil du monde intelligible dont l'éblouissante lumière nous aveuglerait (6) : comme des oiseaux de nuit, nous voyons mieux dans l'ombre (7). Nous ne pouvons regarder en face la source pure de la lumière : contentons- nous d'en contempler le reflet obscurci, mais mieux approprié à notre imparfaite
(1) Jtepfy U, 282, d : 'Ev tàîc (LuOoXoyCaiç, 8ià xè [kii cl^ivai 6m\ xàXYiOàc lx'( icepl twv icoO^oUdiv àfoiJUXovvTCç tc^ àXT)Ot( xà 4^60- 8oc. •
(2) Plat., Gorg., 527, a . ^Qttitt^ Ypaoç... xaX oùdèv y' àv ^v 6au(MiaT6v xaTttf povsîv toutcov, eficT) l^viTovvTec ixo({tsv aOxwv psXtita xal àXv)OtaTtpa edpttv.
(3) Tim,, p. 29, d.
(4) Phèdre, 246, a.
(5) Rép,f IX : 0(a (ivOoXoYovvTai icoXaiat Y^veaOai fvatic (A) Legg., X, p. 890.
(7) Aristot., Met., U, p. 36, LU.
organisation (1). On voit donc déjà comment, pour Platon, les figures et les mythes étaient utiles et nécessaires; ou le verra mieux encore si Ton se rappelle la place immense que tenaient les mythes dans rimagination , les habitudes et les formes du langage, dans le fond même de la pensée chez les Grecs, 'EXXàç fxuOoToxoç.
La mythologie grecque, malgré les prétentions d'une école récente , enivrée des découvertes de la philologie comparée , ne peut pas évidemment être exclusivement ni même essentiellement considérée comme une maladie du langage (2). La mythologie est un poëme : mais ce poëme n'est pas une pure créatioYi d'imagination, une œuvre exclusive de la fantaisie d'un artiste ; sans compter les éléments historiques qui ont dû contribuer à les former, ces fictions merveiUeuses et charmantes recouvrent une philosophie, une philosophie religieuse , et à un certain degré spiritualiste : la mythologie est un poème philosophique. C'est en effet,
(1) Asclépiade (Schol. Arist. Br,^ p. 548) distingue, et avec raisoQ, le mythe du symbole : « I^es Pythagoriciens, dit^il} n'usaient pas des mythes, mais bien des symboles, » parce que le symbole est un voile qui cache le mystère et ne dit rieuf si ce n'est aux initiés. Aussi Platon n'employa pas le symbole. Les Pythagoriciens, société secrète, secte religieuse, association po* litique plus encx)re qu'école philosophique, y avaient recours pour échapper aux poursuites judiciaires, s'ils venaient à être entendus, et pour ne pas rendre publiques les doctrines qu'ils tenaient renfermées et, pour ainsi dire, cousues dans un sac, <ntuTeû<nv.
(2) M. Mflx Mûlier.
évidemment, une conception et presque un système sur l'homme dans ses rapports avec la nature et avec Dieu, confondu avec elle. Le Grec, se réfléchissant dans la nature, y a vu partout sa propre image, et a conçu tous ses phénomènes, ses forces, ses lois, comme des êtres vivants et des puissances morales et libres. Le mythe consiste à nommer Dieux les différents aspects de la force divine; ainsi le fond de la mythologie est le polythéisme que la philosophie grecque , jusqu'à Aristote, n'a pas répudié. Le spiritualisme de Platon Tépure et ne le nie pas (1) : sous la forme vivante et concrète de ces récits merveilleux , il suppose des vérités profondes que sa riche imagination philosophique y crée plus souvent qu'elle ne les y voit, mais qui n*en sont pas toujours absentes (2). Aristote lùi-
(1) Dans le Phèdre, p. ^30, il se déclare TeDDemi de ces interprétations savantes et sophistiques qui faisaient évanouir dans Tallégorie tout le merveilleux mythologique, et qui exigent trop de travail, de raffinement et de temps : il aime mieux, dit-il, croire là-dessus ce que croit le vulgaire, ou plutôt s'occuper d'autre chose, TcciOéiievoc $è t^ voyi(Co(iiv(|> iccplavTÛv. Schleiermacher, Prtf, à la trad. ail. de la Rép., p. 19 : « Wcnu sich Platon auch in der Rep. gegen aile die Idée des hôchsten Wesens entwùrdigende Fabelei erklart, so war er zugleich zit tiefsinnig, um sich der flachen raison irenden Gôttervernichtung einiger Sophislen gleichzustelleu und nicht vielmehr das wunderbare Gewebe von Naturahndung und geschichtlicherSage in der hellenischen Gôlterlehre in Ehren zu halten. »
(2) Suivant Olympiodore, Comment, in Gorg.^ f. 78, les anciens ont employé les mythes dans l'exposition des idées philosophiques, parce qu'ils se rapportent à la nature : les choses invisibles se concluent des choses visibles, et le mythe nous aide à aller do ce qui est apparent à ce qui est invisible, et
même aflirine ce rapport du mythe à la philosophie (1). Non-seulement le Pythagoricien Erapédocle, mais l'austère Parménide, en avaient adopté l'emploi dans leur exposition philosophique : il convenait encore mieux au génie poétique de Platon, et au caractère poétique et religieux à la fois de sa philosophie, puisqu'il avait lui-même cette double signiiScation. Le mythe, dit Platon, est un mensonge, mais qui renferme de la vérité (2).
Le mythe n'est donc pas un simple jeu d'esprit, ni une forme employée dans une intention préconçue : c'est un élément intégrant de la philosophie et comme le corps de la pensée grecque (3).
eu outre parce qu'ils se rapportent à notre àme, à cette foculté de notre àme, qu^çn appeUe Timagination. Le mythe est une fiction qui représente la vérité sous une imagei Xo^oc «l^eudi^c elxov(2|a>v à>i^Oeiav.
Prochis a toute une théorie sur l^emploi du mythe philosophique : n Le mythe, dit-il, est de l'essence de la poésie : ce voile qu'elle jette sur les mystères divins de la théologie, transparent pour les âmes d'élite, en dérobe la vue aux profanes (Procl-, in Remp. 369) : c*est Tenveloppe symbolique de la vérité (/d., 368, 392).»
(1) Met., If p. 8; Br. : 4>tXé(ivOo( à 91X69090^ ntaç éoriv. î\ est cependant le premier qui Tait banni de Texposition philo-
'sophique. Mët,^ III, 4; XII, 8; de Cœlo, II, 11, 1.
(2) Rép,, II, 377, a : (MOBoç) 4/tvÔoç, Ivi Se xai àXTjWi. Gorg,, 522 ; ... *Ov ov jiiàv ^'rt<nri piOOov, iyù> ôè Xoyov à; &XT)Ot) yàp ivxa aoi XÉÇo).
(3) Les plus célèbres sont ceux du ProtagoraSt du Banquet, du Phèdre, du Ménon, du Gorgias, de la République, du Poli' tique, et la cosmogouie mythique du Timéfe. Voir sur les mythes daos Platon, Schelling, Religion und Philos, ^ p. 35; Ast, Ptoton'$ Lehen ; Sclileieruiachcr, Introd,; Tabbé Garnier, Mém» de
Si Platon expose sous une forme mythique les vérités qui ont un grand intérêt religieux et moral, c'est parce que sa philosophie, comme toute la philosophie ancienne, et plus qu'aucune autre, a le caractère pratique et la forme même d'une religion. Toute religion s'appuie sur le merveilleux, et, si elle veut agir sur les masses populaires, qu'on prend par l'imagination autant que par la raison, la religion la plus philosophique doit faire au merveilleux sa part et sa place. 11 faut donner aux idées reconnues vraies par la raison un fondement objectif, réel , vivant , qui les dérobe à la mobilité des opi-
VAcad, des Tnscr.f t. XXXH, distingae trois sortes de mythes dans Platon : les uns purement poétiques, comme celui du Protagoras, du Politique, du Banquet et du Phèdre, ne servent qu*à répandre sur un sujet sévère les agréments et les grâces, le mouvement, la couleur et la vie des fictions poétiques, lesqueUes ont pour but d'animer toutes choses et de donner un corps aux idées abstraites, afDpiaToicoieiaOai. Mais « ces fictions ne sont pas des ornements postiches, insérés pour la montre et la décoration ; ils naissent sans contrainte et sans effort du fond même du sujet, au moment où l'esprit faligué par une marche longue et pénible a besoin de repos. > Ces sortes de mythes n'ont donc pour but que de réjouir l'imagination et de relâcher pour quelque temps la trop longue contention de l'esprit, de lui faire reprendre de nouvelles forces et de le renvoyer, pour ainsi dire, plus ardent et plus vif à la poursuite de la vérité. Les mythes théologiques, comme celui du Politique, du Timée^ de la République, sont un aveu de l'impuissance où le philosophe se trouve de donner une explication scientifique des choses, et de la nécessité de se^contenter d'un mythe vraisemblable. Enfin les mythes politiques ont pour but l'utilité publique, et iU mettent sous la protection du surnaturel et du merveilleux, qui s'empare puissamment des imaginations, les grandes vérités de la religion et de la morale.
nions individuelles, en un mot les incarner. Et de là, en même temps , le rôle de Socrate dans les dialogues. Le but de tout mythe est de transformer une conception ontologique en un fait qui se déi^eloppe historiquement; mais il n'y a pas lieu de distinguer toujours ou du moins de séparer toujours par un abîme Télément mythique et Téléraent philosophique de la pensée platonicienne. Ast (1) va jusqu'à dire, au contraire, que le mythe est la base thcologique de la spéculation platonicienne, et que les expositions philosophiques des dialogues n'ont d'autre but que de conduire l'esprit à une contemplation supérieure, et de le préparer à l'intelligence et à la perfection de cet élément infini et divin qui se manifeste sensiblement dans les mythes. On voit Platon, même dans les sujets purement spéculatifs, suivre les anciennes traditions (2). Les philosophes postérieurs aiment aussi à s'appuyer sur les vieilles
traditions : iraXaià ^loadxotXCa.
Le mythe, le merveilleux, est quelquefois même une solution, une explication qui peutparaître rationnelle ou tenir lieu d'une telle explication : c'est l'essor sublime de la raison, arrivant sur les confins du monde intelligible, et entrant su rie domainedudivîn.
On ne peut donc pas s'étonner de l'emploi qu'en a fait Platon ; mais on peut lui reprocher, si toutefois ce n'était pas une conséquence nécessaire , de les avoir présentés sous une forme si vague, et de
(2) Phileb., 16, c Conf. Arist., ifirt., XI, 8.
les mêler si intimement au tissu de sa pensée (1), qu'on ne sait plus si c'est une image ou une réalité qu'on a sous les yeux (2).
On a voulu rattacher l'emploi du mythe à l'ironie platonicienne, le mythe étant, dit-on, de sa nature ironique (3). Ceci m'amène à m'expliquer sur l'ironie dans Platon.
Il est difficile et pour ainsi dire impossible de distinguer l'ironie de Socrate de l'ironie de Platon : c'est en effet au personnage de son maître que l'auteur des dialogues donne partout ce rôle, qui fait partie de sa méthode critique, et que l'entretien semble appeler tout naturellement. En effet, lorsque des hommes de bonne compagnie se réunissent pour traiter en commun d'un objet quelconque, il va de soi qu'ils sont tenus "^s-à-vis les uns des autres à certains égards, à une certaine déférence, à certaines formes de politesse et de respect mutuels : ils ne se jetteront pasàla tête des mots grossiers et desépithètes injurieuses ; ils ne se diront pas : a Vous n'avez pas le sens commun , vous êtes absurde , vous êtes un
(1) Conf. Baûer, Sokrat., p. 44, 45, croit que Platon ne pouvait pas les séparer; que le moment de la philosophie qu'il exprime était précisément d'unir le contenant au contenu, la forme au fond, en un mot d'incarner l'idée. Colotes (Macrob., SaL, 1. 1, c. 4) reprochait déjà à Platon cet emploi du merveilleux dans la philosophie : • Ait a philosopho fahulam non oportuisse confiugi, quoniam nullum figmenti genûs veri professoribus conveniret. »
(2) Par exemple : la chute des âmes, la réminiscence, la métempsycose, la préexistence.
(3) V. Ck)usin, Plat.,t VI, p. 356.
sot, un ignorant ; les théories que vous avancez sont odieuses, corrompues, féroces. «Mais, comme on le dit , le diable n'y perd rien : ce qu'ils ne disent pas, ce qu'ils protestent même ne pas vouloir dire, ils le font deviner ; ils l'indiquent par l'exagération même des qualités et des vertus qu'ils prêtent à leurs adversaires, et qu'ils se refusent à eux-mêmes. L'ironie est une manière de dire ce qu'on ne dit pas, de ne pas dire ce qu'on dit : arme excellente pour la polémique et la critique, et dont Platon s'est évidemment saisi , mais surtout dans le personnage de Socrale. Cependant je trouve qu'on a été trop loin, qu'on lui prête des intentions ironiques dont je n'aperçois pas la moindre trace , et qu'on a confondu souvent ce tour particulier de la discussion avec la force comique qui en est trèsdifférente. Olympiodore nous dit même que Platon avait renoncé à l'ironie socratique (1). L'ironie au fond est un mensonge qu'on exige de la politesse, qu'on pardonne à la faiblesse dont c'est la seule défense : mais il ne faut pas prendre pour ironique le ridicule qui éclate dans les caractères, ou le risible qui éclate dans les situations comiques. Les dialogues où Gorgias, Protagoras, Hippias, jouent un rôle si plaisant et si ridicule ne sont point en cela ironiques : ce sont des scènes de la meilleure, mais de la plus franche comédie. Il est des traits qui, pour n'être pas comiques, n'en sont pas pour cela plus ironiques. Ainsi, dans le Parménide, Platon
(1) vu. Plat, : KaX yàp xt^ç ZcûxpaTixvj; clpwveCa; àicVjXXaxTo.
raconte qu'au moment où les interlocuteurs du dialogue se rendent à Mélité, maison de campagne d'Antiphon, pour lui demander le récit de Tentre- Tue de Socrate avec Zenon et Parménide, a Antiphon donnait à un ouvrier une bride à raccommoder ; car il était alors entièrement et exclusivement occupé de Félève des chevaux. » M. Stallbaum veut absolument voir là une ironie; c'est pour se moquer de lui, sans en avoir Tair, que Platon met ce grave et sévère récit dans la bouche d'une espèce de gentleman-rider ; car la dialectique, et surtout la dialectique éléatique, devait être le cadet de ses soucis. Gela peut étonner un Allemand et même un Français ; mais en Grèce autrefois, comme aujourd'hui en Angleterre , la passion des chevaux , passion nationale, héréditaire dans les grandes familles (1), n'excluait en rien les études les plus profondes et les plus austères. Parce que Kant et Hegel n'ont pas fait courir, ce n'est pas une raison pour afiSrmer que M. Stuart Mill ou M. Grote ne peuvent pas goûter ce plaisir, et qu'on ne pourrait leur en attribuer la pensée que par une manifeste ironie. D'ailleurs les détails qu'ajoute Platon montrent qu'il n'y a pas dans son intention le plus léger grain d'ironie : « Antiphon, nous dit-il en efTet, s'était rendu familiers, par une étude assidue, les entretiens de Socrate avec Zenon et Parménide, qu'il avait souvent entendu répéter à Pythodore, et
(1) ProcL, t. IV, p. 18 : 'Ûç Toîç YevvoCoi; ^v *Mfr\\9iwi itcKTptov. Plat, Lach.^ 182, a : « Rien ne convient mieux à un homme de bonne naissance que Texercice des armes et du cbeyal. »
il les possédait assez parfaitement pour les repro* duire par cœur (1). » Pour expliquer Torigine des animaux, Platon, dans le Timée^ a recours à la métempsycose, et prétend que* « les oiseaux ont été formés de ces hommes innocents, mais légers, aux discours itombreux et frivoles, qui dans leur simplicité s'imaginent que la vue est le meilleur juge de Texistence des choses (2) . j> Je suis bien d'avis, avec M. Cousin, que cette plaisanterie est peu à sa place, et dégrade, au lieu de la rehausser, la dignité de Texposition philosophique sur le règne animal ; mais, à coup sûr, la feinte, c'est-à-dire Tironîe, en est absente. Enfin « croirait-on que dans la peinture gracieuse, et dans toute l'introduction du Phèdre, Âst ne voit que de Tironie et un persiflage de la sentimentalité de Phèdre qui se complaît trop dans le spectacle du monde extérieur et néglige la pensée (3)? » <c C est un grand luxe d'ironie, et l'ironie doit avoir ses limites (4). » Je m'arrête à ces conclusions de l'illustre écrivain : oui, l'ironie a sa place dans le dialogue platonicien, parce qu'elle est une forme naturelle de la méthode analytique et de l'esprit critique; mais elle a aussi sa limite. Faire de l'ironie une tendance, une manière et presque une manie de l'exposition platonicienne, c'est oublier les autres qualités de ce beau génie si mesuré et si harmonieux ; s'il y a quelque chose
(1) Plat., Parm.t init.
(2) nm., 91, d.
(8) M. Cousin, Trad, de Plat,, t. W, p. 854. (4) /cf., iMd,, p. 356.
de manifeste dans le style de Platon , c'est la grâce et la sérénité naïves : la naïveté , dont l'opposé est précisément la manière, est le trait essentiel de l'art, de l'art grec, de l'art de Platon. L'ironie est une feinte (1), c'est-à^re un mensonge : et le mensonge, quelque légitime , quelque innocent qu'il puisse être, ne peut pas être naïf.
Et quant à cette portée singulière de l'ironie, qu'on veut étendre sur le mythe en lui-même, « essentiellement ironique, comme la nature, » j'avoue que je ne vois pas clairement ce qu'on veut dire. La nature ce semble avouer dans quelques-unes de ses productions une véritable ironie » (2), ditM. Cousin. Le monde était appelé par le mythographe Salluste un grand mythe (3); voici qu'on ajoute qu'il est une grande ironie. Qu'entend-on par là? L'ironie n'est pas simplement le fait de la discordance des choses avec leur idée, du réel avec l'idéal : elle implique une intention de tromper, une dissimulation volontaire, que je ne sais comment attribuer ou à la nature elle-même ou à son auteur, à moins de le définir comme Hérodote, et d'en faire cette divinité jalouse, maligne et railleuse du Destin; mais à coup sûr ce n'est pas là l'idée que Platon nous en donne, en sorte que je ne puis m'empôcher de répéter avec M. Cousin et contre lui : « C'est là un grand luxe d'ironie», et bien inutile.
(1) IIpo<nco(Ti<nc. G*e8t la définition d'Aristote, Ethic. Nie,, U, 7 et 12. Schol. ^lat, Ruhnh,, p. 17.
(2) M. V. Cousin, Plat, trad., t. VI, p. 468.
(3) SalL, de DiiseiMundo^ c. 3.
§ 7. Appréciation littébaire des Dialogues.
L*art en général, et Tari d'écrire en particulier, forme une partie si importante de la philosophie même de Platon, le goût du heau, le sens de la forme, la passion de la perfection , coiTStituent un trait si caractéristique de ce grand esprit, si complet et si harmonieux, que ce serait malle connaître que de ne pas connaître en lui Técrivain et Tartiste. Sa conception de la nature, de Thomiue et de Dieu, est poétique par essence : il y a du rêve dans le système, et de là cette jeunesse, cette grâce, cette vie, tout cet éclat de poésie qui se fondent si merveilleusement avec la tendance idéale de la doctrine, et en sont comme l'expression naturelle. Cicéron , dans son enthousiasme, osait dire que son style serait celui de Jupiter, si Jupiter voulait parler grec (1). Mais il ne se borne pas à cette formule générale et banale d'admiration; entrant plus à fond dans Fanalyse des qualités de l'écrivain, il en relève en lui trois principales : l'abondance (2), ta gr&ce, la force (3); mais cette force a un caractère à part. Longin distingue ainsi l'éloquence de Démosthène, et celle de Cicéron : « Démosthène est sublime , to Cj/oç, c'est-à-dire quMl a l'impétuosité, l'élan irrésistible, la force terrible : c'est un incendie
(1) Brut., c. 31. Jovem sic aiunt pliilosopbi, si graece loqualur, loqui. *
(2) Brut.fC, 31 : Quîsenim uberiôr in dicendo?
. (3) Orat., 19 : « Et suavitate et gravitate priooeps. » De Div., 1, 36 : « Singulari iUum suavitate orationis fuisse. » Conf.
qui embrase; c'est un torrent qui ravage : il tonne, il foudroie (!)• » h'^vi de Cicéron est caractérisé par le mot x'i<yK, qui se dit au propre d'une mer immense qui enveloppe, baigne, inonde de ses eaux abondantes et profondes, mais tranquilles et silencieuses. C'est cette grandeur d'étendue plutôt que de force que Longin donne à Platon (2), et qui lui paraît l'image la plus vraie de son éloquence. C'est par cette douceur et cette sérénité, par ce développement calme, majestueux et puissant qu'41 se rapproche en effet d'Hbmère, auquel les anciens aimaient à le comparer, et contre lequel il eut l'audace^ ditLongin, de croiser la lance(3) et de soutenir une lutte impossible : il fut vaincu, niais la défaite ne lui fut pas inutile et n'a pas été sans gloire. Denys d'Halicarnasse, qui cependant ne lui est
Oljrmp., p. 1 ; Plin. Maj., LXI; Val; Max.» I, c. 3 ; Élien, H, F.» Xy 21; XII, 45. ThéoD, Progymn.^ c. 8, t. l, p. 230, appelle Pla* ton ÛQ écrivain YX&çvpov, c'est-à-dire qui possède une grâce aimable et brillante; car c'est ainsi que Démétrius, IT/oc, 128, et Eustath., ad Hom. Od. a, p. 1385, déûnissent ce mot.
(1) Long., Dep. GiC*» 12 : KaCciv te 5{ia xal 2iapicdEÇeiv, axviiCT^ Tcvi icapetxàÇoiTO âv t) xcpotuv^.
(2) Long.. Hep. C^'., 12 : ToioOrcj) ttvi xeu{j,aTi àf^ofinxi pécov.
(3) Long., Hep. Ci)'., 13, 3 : *Û( àvTaYÙviar^jc véoç... $iaSopa- TiCô(ievoc.Max. T3rr.,Dii«.,XXXII,3,qui copie Dion Chrysostome, Or., 55. Tbém., Orat., XV. Télèpbe le grammairien, cité par Suidas, avait fait une dissertation mpl ttic "OtAi^pov xal IlXat»voc <ni(A9(ûv(ac ; Aristoclès de Messine, d'après le même, une autre intitulée : DéTspov <ncou8at6Tepoc ^'Oiivipoc t) IIXàTcûv. On sait que Panétius rappelait l'Homère des philosophes. Cic, Tusc, I, 32. Ammonius avait fait un livre iccp) tûv <nf6 nxà- Twvo; |UTtvT)vtYH>^<<0v IÇ *0(Ai^pov. SchoL Yen., 1, 540.
pas favorable, nous le verrons, insiste sur deux autres qualités, également considérables à ses yeux, mais qui n'ont pas pour nous la même importance : Tune est une harmonie savante et parfaite, où coule la grftce et la dignité, et pour laquelle on ne peut le comparer qu'à Hérodote dans la prose, et à Homère dans la poésie (l). Qu'est-ce qui donne, dit ce critique ingénieux et sévère, qu'est-ce qui donne tant de charme, tant de noblesse, tant de beauté au style de Platon, si ce n'est l'art avec lequel il le compose des rhythmes les plus beaux et lès plus distingués? et il cite, en l'analysant dans le plus grand détail, la première phrase de l'Oraison funèbre; puis il ajoute : On trouverait des milliers d'exemples semblables ; pour l'harmonie et la perfection des rhythmes, Platon est divin (2). S'il eût mis autant d'art dans le choix de ses expressions que dans leur arrangement savant, il eût surpassé Démosthène, ou du moins lui eût disputé le titre du plus grand écrivain de la Grèce (3).
(1) DeAdm, viDem., c. 41.
(2) Aat|iovtcoTaTo;. U ne faut pas croire que cela veuUle dire que son élocution se rapproche de la forme du vers; au cootraire, rien n'est plus varié, plus ondoyant, plus souple, plus libre, au point de vue même du rbythme, que la période de Platon : les membres n'en ont ni un poids ni une dimension constants; elle glisse, tandis que celle de Démos>tiiëne vole. Démétrius, de Eloc, 80, loue ce mouvement libre et varié de la période, TcoixtXCa Tûv xcibXa», et ce rhytbme, qu'il appelle èxtera- (Aévo;, et qui, tout en obéissant aux lois de la mesure, n'est pourtant pas mesuré comme un vers, oOre (lérpotç oOre àiUrpoK.
(s) De Camp, verb., c. 18.
Nous sommes obligés d'en croire Denys sur parole; nous ne sentons plus qu'un reflet, un écho mourant de cette harmonie divine qui enchantait son oreille, et nous ne pouvons plus étudier avec tant de soin les ressorts compliqués de cet ingénieux mécanisme, qui nous semble artificiel. Mais Denys relève encore dans Platon une qualité qui nous paraît bien supérieure, et que nous goûtons dans toute sa force : c'est son talent de mise en scène, son arl incomparable de développer par une action dramatique pleine de mouvement des caractères pleins de vie et de vérité ; en un mot c'est ce que le rhéteur appelle r^ôoç{l).
Il y en a de deux sortes, et Platon .les possède également; car qui lui refuserait ce soufQe pur, ce grand sentiment moral qui, en se répandant sur le style, en fait ce que nous appellerions la vertu, et que les Grecs nommaient "ffio^ (2) ? A côté de cet ^6oç général et philosophique , il en est un autre, propre à la forme, et qui est une qualité, non plus de l'âme, mais du goût, et une supériorité de l'artiste : il consiste à donner aux personnages le iangage, les sentiments, les mœurs qui leur appar> tiennent, et qui en font de véritables caractères dramatiques (3). Mais, sous peine de tomber dans
(1) VetL ScripU. Cens, y c. 4 : Twv^t* ^6wv x«piv xal tti; ^5ovti; xal Tti; |jt.cYaXoicpciceCaç.
(2) Dion. Hal., Rhet., c. X, 1 et 2 : El< àpcr^v TcpoTpéicwv xa xaxCac àna>XdTT(i)v.
(3) Dion. Hal. BheC, X, 1. Conf. Aristot., Rhet., M, 21 : ^HOoc Ixovai Xd^oi, èv &9oi; STJXt) i^ icpooCpeaiç. C't*8t ce qu'Hermogène ,
la peinture des lâches ou ignobles passions, xk iràôyj, de la première de ces qualités devait dépendre Tautre, et Platon les réunit toutes deux. Au grand caractère moral qui anime toute son œuvre, et qui fait qu'on y respire un air pur et généreux, se joint le ipérite de rassembler dans une unité vivante les traits de caractère des sophistes, des politiques, des artisans, des hommes, des femmes, des vieillards, des enfants , des esclaves , des hommes libres. Sous ce rapport Démosthène lui-même, qui d'ailleurs emporte la palme, n'est qu'un disciple et un imitateur dé Platon (i ).
Aristote, ce grand critique, pénètre encore plus avant; il ramène les qualités du génie de Platon, considéré comme écrivain, à quatre. D'abord, le goût de l'élégance, de la distinction, l'horreur du vulgaire et du commun, Tàw^piTTov; ensuite, une grande habileté de main, un rare savoir-faire, une exécution soignée et attentive, unart délicat et savant, To xofx^'ov ; en troisième lieu roriginalité , to )taivoTO|Aov, et enfin le génie de l'investigation et de la recherche, ÇifjnfjTixov (2). Non-seulement, au point de vue dé l'art, il est un des plus grands écrivains de la Grèce, mais, au point de vue de la pureté de la langue, il est cité comme un modèle du plus pur atticisme : Phrynichus le grammairien le
irspl eup., I. HI, p. 128, et Thcoo, Progymn., l. I, p. 164, appelleut npoawnonoita ; et sous ce rapport, Théon ne trouve à comparer à Platon que Ménandre et Homère.
(1) Dion. Haï., Ahet., X, 1 et 2.
(2) Arist., PoL, H, 3, 3.
met au rang de Thucydide et de Démosthène, et s'en sert comme d'une autorité égale pour justifier le caractère attique de certaines expressions con-* testées (i).
Eh bien ! malgré tous ces éloges, toutes ces qualités, s'il faut en croire la critique peut-être trop subtile des anciens, Platon n'a pas encore la perfection de l'art : on aperçoit les traces du travail (2), et peut-être à cause de cela même il manque de mesure (3). Or la mesure, il le disait lui-même, c'est la vraie beauté, la vraie perfection ; et ce n'est pas seulement Denys d'Halicarnasse qui, tout en critiquant Platon, proteste qu'il sait l'admirer (4), ce sont Géphisodore, Théopompe, Zolle, Hippodamas (5), Dicéarque, qui Taccusent de manquer de goût (6); ce sont tous les rhéteurs de l'école attique (7), et à leur tête Démétrius de Phalère (8), son fondateur, qui lui reprochent de se laisser emporter comme une bacchante par l'ivresse de la phrase, et de s'abandonner, comme un char sans frein, à des métaphores excessives et h des allégories ambilieu-
(1) Phryn., EcL, p. loi, 312, 331. Sur le rapport de Platon à DémoslbcDC, comp. Hermogène, de IdeiSf Rhet, grwc., Walz» t. IlL p. 372.
(2) ThéoDy Progymn. : Hapà Ôè nXdTcovt -ri^v Utpyaaiav.
(3) Dion. Hal., ad Pomp., t. II, 86, éd. Gros : Ou xparet xou
{ICTpCoU.
(4) Ad Pomp.^ 1. 1, p. 58, éd. Gros, (o) Id,t id,^ p. 70.
(6) Diog. L., 111, 38. Tôv TpÔKov ôXov Ttj; ypaytlç çoptixôv.
(7) Longin, Tccpl G^'., 32, 8.
(8) Dion. Hal., a(iPomp.,Ll.yp. 77.
ses ; et Ca^ilius de Galantia, rhéteur et grammairien du temps d'Auguste, se fondait sur ces défauts pour soutenir que Lysias était de tout point supérieur à Platon (0* Denys d'Halicarnasse était moins injuste ; mais, en élevant Platon au-dessus de la simplicité U*op nue de Lysias, comme des grâces affectées et de lenflure de Gorgias (2), il se refusait à vpir en lui le modèle des écrivains : a Si on compare Isocrate , Platon et Démosthène, la palme est à ce dernier. Quelque mérite qu'aient les autres, ils ne sont pas parfaits (3). »
Il faut bien reconnaître en effet, et tous les critiques l'ont reconnu, qu'il a répandu Un éclat si lumineux sur son style, que parfois on croit lire un poëte et même un poëte dithyrambique (4). Aristote (5) et Cicéron (6) trouvaient que son genre d'élocution tient le milieu entre la prose et la poésie, et penche peut-être vers ce dernier caractère. Les critiques signalent dans le Phèdre^ — et Denys ne fait que généraliser cette remarque, — le ton emphatique, la période trop
(1) LODg., L L ^'ûffitcp Otcô paxx&Cac Tivdç tâv Xoyuv... t^ icovtI Auaîorv à(Ae(v{i> nXàTcovoc
(2) De Adm, vi Dem,, c. 3 et 16.
(3) Ad Pompât L \. p. 62. OùSà âicavTa 2ti{(n)c xatcopOôÂoOtti. H Va jusqu'à dire que sa langue n'est ni pure ni correcte. De Adm. vi Dem.f c. 5. Kdxiov IXXvivîÇouaa.
4) Oljrmp., c 3. Tou 2iaX6YOU icàvu irvéovTOC toô 2iOupa(i6ai-
2ovcx>P>x'^po<*
(5) Diog. L., ni, 37. 4»yi<Tl 8* 5ipt<TT0T£XtjÇ t9jv tôv Xoycdv lUacv a&Toû lACToÇii iroiV)(iatoç etvai, xat Tcé^ou X6yov.
(6) Cic, Oral., 20, 44 ; de Legg., U, 7. QuinUl., IX, 4; X, I*
LES ECRITS DE Pr.ATON. 507
artislement travaillée, l'élocution toute fleurie et parée (1). L'auteur des Prolégomènes appelle le Timée un hymne, l'hymne du Tout (2), et le rhéteur Ménandre rappelle que ce mot est de Platon luimême (3). L'étude attentive de son style prouve qu'il recherche les grâces et vise à l'effet (4). Pour nous servir d'une figure qu'on lui a trop sévèrement reprochée, il s'assied souvent, comme le poëte, sur le trépied des» Muses (5). Denys cite comme exemples l'Invocation aux Muses, le Discours sur l'Amour, la Palinodie de Phèdre, et ibajoute : « Si ce passage et d'autres semblables avaient la mesure et le rhythme du vers, comme les dithyrambes et les hyporchèmes, on pourrait comparer la marche dans le ciel du chœur des Dieux à la suite de Jupiter à l'ode de Pindare sur le soleil (6). » Longin reconnaît, à propos de la fameuse phrase, plusieurs fois reproduite dans l'antiquité, du VP livre des Lois (7), qu'appeler l'État une coupe où fermente et bouillonne un vin en délire, dont on réprime la fureur à l'aide d'un autre dieu sobre, grâce auquel on peut alors se procurer une boisson bonne et saine, Longin reconnaît, dis-je, qu'appeler l'État une coupe, l'eau
(1) Henn.» Schol. ad Phœdr. Ast, p. 63. T^ Xé^i i^(ayxfû\Ur^ xoU 9TO(A9(oSet xal noiv)Tix^ {jlôXXov.
(3) De Enc, c. 6, extr.
(4) Longin, cité par Proclus, ad Tim., p. 19. 'ûpatCcoOai... xoXXoMcCaavTa tov Xâyov.
(6) DeLegg.y IV, 719, c.
(6) Ep. ad Pomp., p. d3, t. n, éd. Gros.
(7) DeXw-» VI, 773,d.
o08 LES ÉCRITS DR PLATOK.
un dieu sobre, le mélange de Tun et de l'autre une correction, x<SXa9tv, et de faire du tout une boisson, c*est d'un poëte qui a oublié d'être sobre, oCxl v^v- To< (!)• On peut reconnaître cette exagération dans la couleur, sans mettre pour cela Platon au-dessous de Lysias, comme ce Cdecilius qui aimait plus Lysias qu'il ne s'aimait lui-même, mais qui détestait Platon encore plus qu'il n'aimait Lysias (2).
On explique, il est vrai, ces caractères poétiques, qui se révèlent par la couleur, la vivacité, le mouvement du style, par le luxe et l'éclat des métaphores, à l'aide de ses premiers essais dans la composition poétique, et pailiculièrement dans la tragédie; mais les expliquer ainsi, ce n'est pas les justifier. Il me semble, quant à moi, que l'on exagère beaucoup cet excès prétendu, qui n'apparatt que dans un seul de ses ouvrages, et qui y est parfaitement à sa place. Le ton dithyrambique du Phèdre n'a pas échappé à Platon, et il est le premier à en rire. Après l'Invocation et le Discours sur l'Amour : Grand Dieu ! dit Phèdre à Socrate, voilà un style qui ne t'est pas habituel. N'est-ce pas, répond ironiquement le vieillard, n'est-ce pas que c'est beau, ce style chargé de mots figurés et de tout l'attirail poétique? cela sent le dithyrambe, c'est presque un hymne
(1) Long.yKcplO^f., 32.CoDf. AthéD.,X, 61,etPlut, deAud,, p. 11, 15; An Seni Ger. R.^ 13. TibuUe a pourtant profité de la métaphore, H, i, 46 : « Mixtaqne securo est sobria lympha mero. » Voir d'autres exemples dans la note de Stallbaum au Banquett p. 196, c
(2) Long., 1.1.
mythique ; et il ajoute expressément que c'est pour Phèdre qu'il Ta adopté (1). Ainsi cette couleur un peu chargée est le résultat d'une intention formelle : d'une part l'auteur a voulu mettre dans la forme un peu du désordre et du délire que son sujet l'appelait à peindre, de l'autre il en dénonce lui-même l'hyperbole comme un vrai badinage et un jeu d'esprit. Mais ailleurs, sauf ces taches que les plus parfaits écrivains ne peuvent éviter, et qu'on retrouve dans Homère, je n*accorderais pas que Platon manque de proportion et de mesure dans le coloris et le mouvement de son style, tour h tour et à la fois aimable, spirituel, fin, gracieux, sévère, éclatant, sublime. C'est sous celte réserve que j'accède à ce jugement de Denys d'Halicarnasse, trop rigoureux (2), mais bien étudié, ce Lorsque Platon se borne à un style simple, naturel, sans couleur poétique, il est ravissant de charme et de gr&ce ; sa diction est pure et transparente comme la source la plus limpide, et il l'emporte sur tous ses rivaux
(1) Phèdre^ 238, a, 257, a. Mu0(x6v tiva CfAvov. U rappelle même du nom qu*on donne au vers héroïque : ''H^ Itct) çOéy- YO|Aai, &XX' oOx îxi dtOupà(i6ovc, p. 241, e, et il a]onte que 8*il continuait, il ne sait pas où s'arrêterait Tentbousiasme poétique qui déborde, évOovatà^o».
(2) Montaigne est plus rigoureux encore, mais 11 désarme par sa candeur et aussi par son art de dire, 1. II, c.^ x : « La licence du temps m'excusera elle de cette sacrilège audace d'estimer aussi traisnants les dialogismes de Platon, étouffant par trop sa matière, et de plaindre le temps que met à ces interlocutions vaines un homme qui avait tant de meilleures choses h dire? Mon ignorance m*excusera mieulx, sur ce que je ne veois rien en la beauté de son langage. •
en correction et en élégance. Il n'emploie que les- mots familiers et usuels, s'attache à la clarté et dédaigne la recherche et l'effet. Il se mêle à son style un je ne sais quoi de négligé, d'inculte, d'antique, qui exhale comme la fraîcheur de l'ombre et les grâces des fleurs : c'est comme un doux parfum. Mais, lorsqu'il veut s'élever au grand et au sublime, il prend un tel élan qu'il ne garde plus de mesure ; il devient moins doux, moins pur, et même lourd (1). Sa diction s'obscurcit et semble se couvrir d'épais nuages; elle est diffuse et jette l'intelligence dans le vague. Lorsque la pensée devrait être concise, elle est noyée dans de fastueuses périphrases et dans une abondance de mots stériles. Il dédaigne les termes consacrés par l'usage pour des expressions nouvelles, étrangères ou surannées; il court après les figures gigantesques, prodigue les épithètes et les métonymies; ses métaphores sont forcées et contraires à l'analogie; il emploie dçs allégories longues, fréquentes, qui manquent de mesure et d 'à-propos. En un mot, il tombe dans ce style poétique à l'excès, dans cette manière théâtrale et puérile de Gorgias, qui l'avait séduit (2). » C'est en effet un rapprochement curieux que
(1) De Adm. vi Dem,, c. 5. Ka\ xàxtov éXXY)viCou<ra, que Benihardy, Grundr. d, griech. LiUeratur, S 8, 2, a tort de prendre dans un sens absolu. Denys ne dit pas que Platon parle un mauvais grec ; mais, ne comparant Platon qu'à lui-même, il prétend que dans certains de ses ouvrages sa diction est moins pure que dans d'autres.
(!2) Ep,^ ad Potnp,, t. If, p. 73, éd. Gros. De Adm, vi Dem,^ t. III, p. 141, c. 5. 'Eicl rà QsaTpixà Ta To^^M,
LES ÉCRITS DE PLATON. 5i 1
rdève, non sans malice , le subtil critique. Non-^ seulement Platon est un écrivain de génie, maie il a ses procédés, sa rhétorique, un art savant et calculé; un travail des plus scrupuleux et des plus minutieux, que les rhéteurs désignaient d'un nom emprunté à la sculpture, iltpfacioi^ se manifeste dans le choix de ses expressions et la composition de sa période (i) ; ce qu'il y a de plus piquant, <5'est qu'il imite ces rhéteurs et ces charlatans d'élo*quence dont il s'est tant moqué (2).
Les rhéteurs et les sophistes ont en eflet rendu des services à la langue et à Tart d'écrire, et appris aux Grecs, enivrés de poésie, que l'on pouvait revêtir même la prose , si longtemps dédaignée^ de formes correctes et pures, dp6osice{a, et d'un reflet de grâce et de beauté, «ùcireCa, xdllumioL (3). Ce charme répandu sur le langage, cette douce musique de la parole, ^ouatia XoyV>v, Platon les a durement reprochés à Gorgias et à Polus : et cependant on ne peut nier que leur école n'ait ravi toUteia Grèce, et n*ait ,eu pour imitateurs ses plus beaux esprits et ses plus grands écrivains : Aspasie, Cri*
(1) Longin, cité par ProcL, ad Tim,^ p. 19. QuiDtil., IX, 4» VappeUe « diligentissimum composiUoDÎs ».
(2) Dion. Hal., Bp. ad P., p. 86. ArisUd., yoL m, p. 519 : T6v aofun^v SoxcT |&év iceoc xaxtÇecv àtC, xa) 5 y* ^ {laXtvta 2icayaoràç Tt^ M\ulxi Uk&xtù't stvat (lot Soxsî. Cicéroo ne Tapp^lle pas un sophiste» mais il fait remarquer cependant, de Orat,, U II> que dans le Crorgias il se montre, en attaquant Torateur, un grand orateur, « in oratoribus irridendis ipse esse orator summus videbatur ».
(3) Léon. Spengel, Artt. Scriptt.
b<2 LES ÉCRITS DE PUTON.
lias, Eschin'e le Socratique , le grave Thucydide, Platon lui-même, n'hésitèrent pas à Gorgiaser (1); celui-ci leur emprunta l'élévation et la majesté ; à leur exemple, cisela sa phrase avec l'amour et le soin d'nn sculpteur (2) : en beaucoup d'endroits de ses ouvrages, on entend comme un écho de Protagoras et d*Hippias (3), on surprend une imitation de leurs (artifices les plus puérils. On sait qu'ils aimaient & distribuer leurs phrases en membres parallèles , et dans ces membres se répondant deux à deux, à opposer, chacun à chacun , des mots de même catégorie grammaticale, de mêmes désinences, de même.quantité de syllabes, de même son : c'est ce qu'ils appelaient «vrWsTa et «apKn. Telle est, par exemple, cette période binaire :
Tobç («iv TtttXcuryjxoTaç (xavcuç litaivéoet, Toîc tï Cw9iv eOu^vAAç Ttapaiycoti,
OÙ l'on entend l'article faire écho à l'article, la conjonction h la conjonction , le participe au participe, l'adverbe à l'adverbe, le verbe au verbe, et les deux membres se renvoyer comme un écho fidèle le même son. Ovc^^parisa si artistement arrangés, ces antitheta si laborieux et si puérils, & qui les
(1) ropYtdCetv. Philofitr., Ep.yll^ p. 919. Sekol, Tkuqfd,, Duker, IV, p. 317.
(2) Dion. Hal., de Adm. vi Dem,, c. 51 : Idoxpâtriv xal JHé- TCdva t^uictoïc xa) topveCTOtç iotxoTaç X6youc.
(3) Philost., 1. 1. : KaràTif^v *lTnc(ov xal npoiTay^pou ^â>ipO<7»
attribuez- VOUS? Aux Agathon et aux Lycinuiius? Pas du tout : ils sont du divin Platon, c'est une phrase du Ménéxène (i). Mais qu'est-ce que cela prouve? Platon n'a jamais nié qu'il y a, en dehors et au-dessous de Tinspiration, un ensemble de règles et de procédés, un savoir-faire technique : il reconnaît au contraire que c'est une préparation, et une préparation nécessaire (2), et il montre qu'il s'était rendu mattre de cette pratique, qui est comme le mécanisme de l'art. Mais il affirme, et il a raison d'affirmer, que ce n'est point l'art même. Le grand vice de l'École sicilienne n'a point été de communiquer à la prose le mouvement et la couleur, la variété, la symétrie, l'ampleur de la période, les effets charmants ou pathétiques des rhythmes ou de l'harmonie : son vice incurable a été de sacrifier tout à cette grâce extérieure et à cette beauté matérielle du style. A force de travailler le vase, on oublia d'y verser le parfum, l/amour de la ciselure s'empare vite des esprits médiocres, et, tandis qu'ils sculptent avec tant d'art, et fouillent leur phrase avec tant d'amour, ils se croient dispensés d'y mettre une idée. C'est sans doute un défaut dont on n'osera pas accuser Platon : l'art ne sert pas chez lui à masquer le vide de la pensée, mais à la faire valoir et à la mettre dans un jour plus lumineux, dans un relief plus saillant. Quand bien même on pourrait découvrir çà et là,,
(1) Dion. HaLyifeXdm. f^l Dtm.^ p. loaô.
(3) Plat., Phèdr,^ lAfl .' Ta icpi t9|c tixv^c... &vaYxaTs.
5i4 LES ÉCRITS DE PLATON.
dans le coin d*un dialogue » une métaphore trop poétique^ quelques formes qui sentent le rhéteur, comme certains raisonnements qui fnsent le sophiste; quand on sera parvenu & signaler quelques antitheta et quelques parisa affectés, rien de tout cela ne lui 6tera Thonneur d'être un grand écrivain ; il serait le plus grand .prosateur de la Grèce , si tous ne p&lissaient pas devant la perfection de Démosthène. Sans doute il a des défauts , mais ils disparaissent , comme les taches du soleil se perdent dans la splendeur de ses rayons.
Il faut même ajouter que cette habileté technique, dont' on semble vouloir lui faire un crime, n'ftte rien au caractère parfaitement simple, naturel et sain de sa langue. On lui a reproché quelque obscurité qu'on attribuait à la prudence (1). Elle tient plutôt à une certaine négligence de la précision technique, à une certaine horreur, commune à tous les Grecs, d'une terminologie spéciale, d'une pédanterie scolastique « indigne d'un honnête homme (2).)) C'était un principe de Platon d'éviter la distinction rigoureuse et l'exacte définition des nuances des mots : il recommande au contraire une élocution aisée et naturelle (3), et trouve que la
(1) Diog. L.y m, 63 : IIp6c xà (i^ cO^vctoç etvat tok à|&dtOc9t Ti^v icpaY|iaTi(av. Ce qui est bien étrange, c'est que Stobée l'accuse d'avoir moins d'idées que de mots, Ed. Eth., p. Sa, icoXv- 9CAV0C, oOx, 6ç Tivtç oiovtai, icoXuSo^oc.
(2) Port-Royal, Log.
(S) Thééi., 184, e : ta e^x^ps;.
rigueur du langage savant, cette sévérité de précision du style (1), n'est pas de bonne compagnie, de bon ton , ni de bon goût (2). C'est une puérilité et une servitude de s'assujettir à ces règles, quoiqu'il soit parfois nécessaire de le faire (3). Il reprochait à Prodicus de faire dégénérer l'exactitude en subtilité puérile (4), et recommandait un langage plus libre et plus franc. Il ne se gênait même pas pour inventer des mots nouveaux et qu'on trouvait barbares (5). Galien et toute l'école académique approuvaient sa devise : Le philo-^ sophe doit s'occuper des choses, et ne pas trop
(l) M; l, /. .* Al' &xpi6c(ac UsTaC6|icvov. . (a) Id., l, l, : Î^Ytwàç, àv«Xt^Oepov,
(3) PoHtU!,^ îfll, e : Kàv ÔiaçoXà^ç t6 |ai^ fficouWÇtiv IvX xoîç 6vô{ta9t.
(4) Cratf 384, b ; Euthyd,^ rJl^ e; Laehès, 197, d ; Protag.^
(5) Aristot., Top.<, VI, 2, 5, en cite quelques-uns qu'on ne trouve pas dans ses dialogues» et qui n'étaient peut-être que de ces mots échappés à l'improvisation. Dipgène le Cynique (Diog. L., VI, 63) lui reprochait l'emploi de Tpait«Ç6tYjç, xvaOôtYic, et Diogène de Laèrte» UI, 24, lui attribue l'invention de Avtdroicc, fftotxsîovy SioXcxttx^, iroi6tT}c. Mœris, p. 128, cite Siofop^'nic comme appartenant au Théétète, et dit qu'il ne l'a pas trouvé ailleurs. Lobeck (Phryn. Ed., p. 350) mentionne le mot cheiB beaucoup d'écrivains, tous, il est vrai, postérieurs. Quoi qu'il en soit, il y a eu de bonne heure des travaux sur la terminologie platonicienne : outre le lexique de Timée, que nous avons encore, Photius (Seçm,, 154 et 155) en cite un de Boéthus , qu'il dit supérieur; Suidas en mentionne un autre d'Harpocration. Les obscurités de sa langue mathématique avaient été éclaircies par des études spéciales de Géarque, Théodore de Soles, Philippe de Mondes, Théon de Smyme.
s'inquiéter des mots (i). « C'est aux paroles de suivre, dit Montaigne» et non de commander. Haïssons toute tyrannie, et la parlière et l'effectuelle (2). » Aussi le style de Platon a plutôt une clarté esthétique qu'une clarté logique résultant d^une perfection grainmaticale ; il ne s'inquiète ni des anacolouthes (3), ni des parenthèses, ni des longues périodes ; il se joue des règles des rhéteurs, et n'observe leurs procédés que quand et autant qu'il lui platt. Néanmoins le fond de la pensée reste toujours limpide et lumineux , et dans sa phrase, dont la longueur n'exclut pas la souplesse, la chaîne des idée^n'est jamais réellement brisée.
Ce qui éclate surtout en lui, c'est d'une part la riche diversité de couleurs et de tons qui se fond dans une admirable harmonie; de Tautre, la puissance de vie qu'il répand sur sa pensée, et dont il pénètre la forme de l'expression. 11 suffit de lire quelques-uns et peut-être un seul de ses dialogues pour saisir ces deux qualités caractéristiques de son génie d'artiste^ Qu'on prenne le Phédon ou le Phèdre, et on va le voir passer, sans discordance, sans dissonance, du ton dithyrambique, de l'enthousiasme lyrique, de l'émotion tragique, de l'accent pathétique, du mouvement dramatique , à la dis-
(1) GaL, Comm, in ffipp. de Àrtic,, IV» 436, d, et de Meth. Therapif XI, 12. Cicéron, cité par S. Augustin, adv. Acad.^
ly II.
(2) Essais, 1. m, C. 8.
(a) Voir les exemples cités dans les Index de Stallbaum au tûti^tmacoUAiihon,
LES ECRITS DE PLATON. 5t7
cussion tranquille, simple, froide, logique, bientôt y mêler la plaisanterie \ive, ironique, le persiflage aimable, spirituel, mordant, et môme le plus haut et le plus vrai comique. La gravité et la légèreté, la force comique et le don d'émouvoir, l'enthousiasme du poète et le calme froid du logicien qui analyse et dissèque, il a tout, et non-seulement il réunit, mais il unit tout. La vitalité de son style et de sa composition en surpasse encore la richesse, la variété et Tharmonie. Non-seulement il fait vivre tous ses personnages, ce qui est le don suprême du poète dramatique, mais il fait vivre la pensée abstraite, et il a fait, ce que nul n*a plus tenté de faire après lui, une philosophie vivante.
Nous venons de faire connaître Thomme et l'écrivain : on pourra maintenant aborder le philosophe. Ântiphane disait en plaisantant qu'il y avait une ville oîi il faisait si froid que les paroles y gelaient aussitôt qu'elles sortaient des lèvres, et qu'on ne pouvait pas les entendre. Ce n'était que plus tard, lorsque l'été faisait fondre la neige et la glace, que s'éveillaient alors tous ces sons endormis et ensevelis. Il en est ainsi, disait-il, de Platon; ce n'est pas au moment qu'il vient de parler, qu'on peut Tentendre : c'est seulement lorsque le développement de r&ge et de la raison a fait fondre l'enveloppe de sa pensée, et en a mûri le fruit, qu'on peut le comprendre et le goûter (1).
(I) Plut., de ProfeeU in VirU, 7.