L'ÉVANGILE
bien souvent; rien que plusieurs d'entre vous ne sachent mieux que moi. Entrons toutefois en matière.
C'était sous l'empereur Tibère, un monstre de cruauté et de débauche qui affligeait l'empire romain et faisait regretter le règne glorieux et relativement paisible de l'empereur Auguste. Sous Auguste, Rome, cette cité souveraine, comme en compensation de sa liberté perdue, avait vu fleurir les lettres, les arts, la civilisation à ce degré qui caractérise une des époques lumineuses de l'histoire. Les écrits de cet âge sont ceux que nous proposons à l'admiration des écoliers, et dans lesquels maint homme de goût cherche un moyen de charmer les loisirs de sa vieillesse. C'est alors, c'est à l'époque de cette civilisation brillante que quelques pauvres gens se répandent dans toutes les contrées de l'empire romain, promettant la vie étemelle au nom d'un homme nommé Jésus, qui était mort et qu'ils disaient ressuscité. A leur parole germe de toutes parts une foi vive et profonde en l'immortel avenir. Ce n'est plus la vue incomplète et mêlée de superstitions des nations idolâtres. Ce ne sont plus des pensées philosophiques restant le monopole de quelques savants. Les jeunes enfants savent ce que Socrate entrevoyait ; les humbles femmes professent des vérités qui auraient
ravi Platon. Ce n'est pas une douteuse espérance, c'est une joyeuse et ferme certitude. La foi est si profonde que l'équilibre de notre faible nature en est, pour un moment, rompu. Les chrétiens courent au martyre comme à une fête, et des voix graves doivent s'élever dans l'Église pour dire; « Vous n'avez pas le droit de désirer la mort avec une si insatiable ardeur. » Nous sommes bien guéris, Messieurs, de cette maladie !
La société chrétienne se forme, elle grandit, elle s'organise. Elle recueille les documents vrais, les annales authentiques de sa foi, et les rassemble dans un livre qu'elle marque de son sceau. Ce livre, le Nouveau Testament, est aujourd'hui traduit dans deux cents langues environ, pour être mis à la portée de toutes les populations de notre globe ; dans le courant d'une seule année, il s'en est imprimé récemment près de deux millions d'exemplaires. La société chrétienne qui présente ce livre au monde comme renfermant les bases de ses croyances porte les signes d'une suprématie si incontestable, que ses adversaires, lorsqu'ils sont intelligents, comprennent et proclament qu'après une telle religion, il n'y aura de place pour aucune autre, et que si ce n'est pas la religion vraie, c'est du moins la dernière des religions.
l'évangile. 189
Ce que la chrétienté professe, ce que le livre des chrétiens renferme, se désigne par un mot : c'est l'Évangile, ou, si nous traduisons en français ce terme grec, la bonne nouvelle. Avant d'aborder le contenu de ce message de grâce et de paix, je désire vous signaler un procédé souvent employé pour détourner les esprits de se poser la question chrétienne dans son sens direct et positif. « Toutes les religions, disent les hommes que j'ai en vue, sont nées dans les ténèbres des , premiers temps ; la raison humaine n'étant pas encore éveillée, l'imagination livrée à elle-même a peuplé le ciel d'êtres chimériques. Plus tard on a compris que la religion n'est que l'enveloppe de vérités métaphysiques, et les hommes intelligents ont brisé cette enveloppe, à laquelle s'attachent seuls aujourd'hui les ignorants et les esprits attardés. »
Il faut craindre sans doute les préjugés traditionnels, les préjugés de naissance et d'éducation ; mais j'en connais d'aussi redoutables au moins, ce sont ceux qui se couvrent du manteau de la science, et qui, avec plus de prétention, sont parfois tout aussi aveugles dans leur crédulité. Défions-nous donc, c'est-à-dire examinons. La théorie que je viens de résumer nous est proposée par des hommes fort èrudits, et répétée avec
confiance par d'autres qui le sont moins; mais les faits ne demandent-ils pas qu'on y fasse, dans tous les cas, de notables exceptions?
Sous le rapport du nombre de leurs sectateurs il y a dans le monde trois religions principales : celle de Jésus-Christ qui promet la vie éternelle ; celle de Mahomet qui en altère l'idée, et celle de Bouddha qui la nie. Or ces religions ont toutes trois une date certaine, des documents authentiques, et leur naissance s'est produite dans les temps historiques. Quant à l'Évangile en particulier, ce n'est pas une époque crépusculaire que celle où les sujets de Tibère lisaient les œuvres de Cicéron. Il n'y avait guère, ce semble, ni crédulité enfantine ni spontanéité primitive chez les hommes nourris des œuvres de Virgile et d'Horace. Il ne leur manquait ni le développement de l'intelligence, ni la finesse de l'esprit, ni les flèches acérées de la raillerie. C'est alors cependant que l'Évangile, au moment même de sa naissance, se répand dans la société romaine. C'est dans tout l'éclat de sa puissance, c'est dans toute la fleur de sa civilisation que le monde ancien s'est heurté à la folie delà croix et qu'il a été brisé du choc. Écoutez un grand orateur, Bossuet, nous raconter l'œuvre de saint Paul.
l'évangile. 141
« Il ira, cet ignorant dans l'art de bien dire, avec « cette locution rude, avec cette phrase qui sent l'é- « tranger, il ira en cette Grèce polie, la mère des phi- « losophes et des orateurs ; et malgré la résistance du « monde, il y établira plus d'églises que Platon n'y a « gagné de disciples par cette éloquence qu'on a crue « divine. Il prêchera Jésus dans Athènes...... il pous-
« sera encore plus loin ses conquêtes; il abattra aux « pieds du Sauveur la majesté des faisceaux romains ex en la personne d'un proconsul, et il fera trembler « dans les tribunaux les juges devant lesquels on le cite. « Hume même entendra sa voix; et un jour cette ville « maîtresse se tiendra bien plus honorée d'une lettre « du style de Pau! adressée à ses concitoyens que de « tant de fameuses harangues qu'elle a entendues de « son Cicéron. »
Regardez bien, Messieurs, et sous l'éclat de cette splendide éloquence, vous trouverez le fait vrai, l'histoire.
Et maintenant quelle est la bonne nouvelle ? quelle est cette doctrine établie d'une manière si surprenante? On racontait (ce qu'on racontait alors, c'est ce que nous lisons aujourd'hui), qu'elle devait son origine à Jésus,
de Nazareth en Galilée. On disait que ce Jésus parlait avec autorité; qu'il ne se servait pas de longs raisonnements, mais faisait appel à une vérité présente en lui, à laquelle il rendait témoignage; on disait qu'il n'exigeait pas de ses auditeurs de grands efforts d'esprit, ni beaucoup de science, mais des consciences droites et des cœurs altérés de justice. Il parlait d'un avenir certain au delà du tombeau, non pas comme d'une vérité nouvelle, car une partie de ceux qui l'écoutaient avaient reçu cette croyance, mais comme d'une vérité qu'il venait dégager de tous les nuages et mettre en pleine évidence. Cet avenir n'apparaissait pas dans ses discours, comme une hôtellerie banale, où tous les voyageurs reçoivent indistinctement le même accueil. Il disait, sous des ligures effrayantes, les malheurs réservés aux âmes perverses, malheurs tels que celui qui aurait en partage toutes les joies delà terre, devrait estimer ne rien avoir s'il perdait son âme. Il disait aussi combien de joies attendent les cœurs purs qui, dans une communion intime avec Dieu, jouiront d'une félicité sans fin. C'est là ce qu'il nommait la vie éternelle ou le royaume de Dieu. En parlant d'une vie étemelle, il désignait un état de bonheur stable, permanent, par opposition à ce torrent rapide qui entraîne