ÉVANGILE
toutes choses dans la présente économie ; en parlant du royaume de Dieu, il indiquait la volonté de Dieu acceptée, voulue par sa créature, comme la source inépuisable de la joie. Il annonçait enfin, avec une pleine assurance, que sa parole se répandrait dans tout l'univers, que les barrières entre les nations devaient s'abaisser, le pauvre se rapprocher du riche, et l'ignorant s'unir au savant dans une même foi et une commune espérance.
Toutes ces choses, Jésus les annonçait au nom de Dieu, du Dieu adoré par le peuple d'Israël, du créateur des cieux et de la terre, qui a tout fait, et par l'acte continu duquel tout subsiste, mais qui, en dehors de ses œuvres, demeure dans son essence propre, et dont l'univers manifeste sans pouvoir l'épuiser l'inépuisable puissance. C'est l'absence de cette conception d'un Dieu libre et tout-puissant qui empêcha l'antiquité d'arriver à la pensée distincte d'une vie éternelle. Les anciens, et après eux cette antiquité prolongée qu'on appelle l'Orient, considèrent la divinité comme une essence diffuse dans les choses, et n'ayant pas de réalité en dehors du monde de notre expérience. Dieu n'est que le principe, la substance de la nature. Dans ce point de vue l'avenir ne peut être conçu que de deux
manières : ou bien les âmes restent dans cette vie, passant d'une forme à une autre, ce qui est l'essence commune de la mythologie et de la doctrine de la transmigration ; ou bien, échappant à la circulation incessante de la vie, les âmes se perdent dans un principe sans conscience, ou par l'absorption des brahmanes ou par le Nirvâna des bouddhistes. La pensée ne s'élève, dans aucun cas, à une existence dans un royaume de Dieu, supérieur à la présente économie, parce que Dieu n'a pas de vie en soi ; l'économie présente est sa complète, son unique manifestation. Mais le Dieu de Jésus- Christ, celui qui avait affirmé et manifesté son souverain pouvoir dans les révélations du peuple hébreu, ce Dieu possède une vie indépendante du monde créé par un acte libre de sa volonté, et qui raconte sa gloire, sans limiter sa puissance. Dès lors il peut nous associer à cette vie supérieure, il peut nous faire entrer dans un repos éternel, sans nous absorber en lui, car il n'est pas seulement le principe de la vie, il en est le maître. Il le peut; il le veut, disait Jésus-Christ, car Dieu est amour, et cet amour est le secret de la création.
Dieu a fait sa créature pour être heureuse. Sa volonté est notre devoir, sa volonté est notre bonheur : ce ne sont là que les deux faces, les deux noms d'une
l'évangile. 145
même chose. Sur ce point encore, l'antiquité s'était partagée. L'homme désire le bonheur, et porte en soi le sentiment du devoir. Ces deux tendances paraissant se contredire, on avait vu s'élever deux sectes, dont l'une cherchait le devoir sans tenir compte du bonheur, l'autre le bonheur sans tenir compte du devoir. Les plus sages des païens, et Socrate surtout, avaient bien affirmé que le bien et le bonheur devaient être inséparables; mais cette affirmation restait chancelante, en présence de l'expérience de la vie, du doute planant sur l'avenir et du voile qui cachait les plans de la sagesse éternelle. Il était réservé à l'homme de Nazareth de fournir la solution du problème et de concilier les doctrines contraires par la puissance de la vérité. Dieu veut notre bonheur, et il le veut pour toujours. Sa volonté est notre règle, elle constitue le devoir ; mais la substance de cette volonté est que nous soyons heureux. Dieu est notre père; devoir, bonheur ne sont que deux noms divers du dessein unique de sa "Iniséricorde.
Mais ce Dieu est le père de tous, et dans son royaume il n'y a pas place pour des joies personnelles, pour un bonheur égoïste. L'ordre établi par sa volonté toute-puissante, c'est le bonheur partagé qui rayonne
du cœur de chacun au cœur de tous, et se réfléchit du cœur de tous dans le cœur de chacun. Il faut entrer dans le plan de l'amour éternel, il faut renoncer à ce qui divise les enfants de la grande famille, aux convoitises qui en font des rivaux, aux passions mauvaises qui les mettent en lutte ; comprendre que les joies personnelles et impures vont s'éteindre dans le vide et le dégoût, que les joies pures et partagées seules sont stables, et grandissantes. Celui qui fera son bonheur du bonheur des autres, sa joie de la joie de tous ses semblables; celui-là sentira le prix de l'existence ; il verra toutes choses dans la calme et sereine lumière de Dieu. Les yeux levés au ciel, il traversera la vie, la main dans la main de son semblable, et pourra répéter ces belles paroles d'un poëte 1 :
On admire le monde à travers ce qu'on aime, Et la vie appuyée, appuyant tour à tour, Est un fardeau sacré qu'on porte avec amour.
Voilà, Messieurs, la vie éternelle, le royaume de Dieu. Et, comprenez-le bien, la vie éternelle n'est pas seulement la vie à venir. L'éternité embrasse le présent et le passé aussi bien que le futur; l'éternité, nous
1 Lamartine.
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y sommes. Pour celui qui est entré dans le plan de Dieu, le royaume céleste commence ici-bas ; seulement, tandis qu'ici-bas tout est soumis au vent de l'instabilité, dans cette autre économie que nous appelons le ciel, la vie sera pleine, stable et permanente, car la joie est pour toujours :
C'est pour l'éternité que le Seigneur nous aime.
Qui a dit ces choses? Jésus, de Nazareth en Galilée. Et, en les disant, il ne discutait pas, il n'argumentait pas, il rendait témoignage à la vérité, comme la possédant par nature. Voilà le témoignage de l'histoire.
Pour le chrétien, la parole de Jésus de Nazareth est la parole de l'homme-Dieu, de celui qu'il écoute sans l'accuser de mensonge lorsqu'il nous parle comme à ses frères, et qu'il écoute encore sans l'accuser de blasphème lorsqu'il dit que sa parole est la parole de Dieu même et qu'il est un avec le Père. Ceci n'est plus de l'histoire, c'est de la foi. Pour le moment, je ne discute pas la foi des chrétiens, je l'expose. Soit qu'on l'accepte, soit qu'on la nie, il faut, avant tout, la reconnaître pour ce qu'elle est. Or, quant à la question de notre destinée, la foi est la certitude d'un avenir où se fera la justice et où s'accomplira l'amour; c'est
la ferme attente, fondée sur la promesse de V homme- Dieu, d'une éternité de joie auprès du Père qui est au ciel.
Après la mort de Pascal, on trouva, dans la doublure de son habit, un parchemin qui ne le quittait pas et conservait pour lui la mémoire d'une époque de sa vie.
On y lisait ces mots : « Certitude Joie Dieu de
Jésus-Christ, non des philosophes et des savants
Que je n'en sois jamais séparé ! » Ce qu'il voulait dire, c'est que, dans une nuit mémorable et dans une veille sainte, il avait rencontré, non plus seulement le machiniste de l'univers, le Dieu qui n'est que la substance ou la loi du monde, mais le Père qui veut et fait le bonheur de ses enfants. Telle est l'espérance du chrétien.
Je voudrais maintenant vous faire apprécier, par des faits, la position toute spéciale que les promesses de l'Évangile font à ceux qui les acceptent. Dans ce but, prenons des points de comparaison.
Je reviens à Socrate mourant. Il est dans sa prison, il va boire la ciguë ; ses disciples en pleurs sont autour de lui. Après leur avoir rappelé les données de la mythologie, ainsi que nous l'avons indiqué, il continue :
« Affirmer que toutes ces choses sont telles que je
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« les ai dites, ne conviendrait pas à un homme de sens; « mais que tout ce que je vous ai raconté des âmes et « de leur demeure soit précisément comme je vous « l'ai dit, ou d'une manière approchante, s'il est cer- « tain que l'âme est immortelle, c'est ce qu'on peut, « ce me semble, affirmer avec quelque raison, et la « chose vaut bien que l'on hasarde d'y croire. C'est « une noble chance à courir ; c'est une espérance par « laquelle il faut comme s'enchanter soi-même. »
Il y a dans ces paroles de la lumière et de la paix. Mais que d'ombres aussi ! Quelle triste, ou si vous l'aimez mieux, quelle sage hésitation de la pensée!
Je consulte maintenant un monument bouddhiste : Un jeune homme, nommé Poûrna, se décide à porter la foi nouvelle chez des peuples féroces, n va partir, et voici son dernier entretien avec l'homme qui lui a enseigné la doctrine sainte :
« Les hommes du Çronâparânta, où tu veux fixer « ton séjour, sont emportés, cruels, colères, furieux « et insolents. Lorsque ces hommes, ô Poûrna, t'adres- « seroht en face des paroles méchantes, grossières et « insolentes ; quand ils se mettront en colère contre « toi et t'injurieront, que penseras-tu ?
« — Si les hommes du Çronâparânta , répond
« Poûrna, m'adressent en face des paroles méchantes, « grossières et insolentes ; s'ils se mettent en colère « contre moi et m'injurient, voici ce que je penserai : « ce sont certainement des hommes bons que les Çro- « nâparântakas, ce sont des hommes doux, eux qui ne « frappent ni de la main, ni à coups de pierres.
« — Mais si les hommes du Çronâparânta te frap- « pent de la main et à coups de pierres, qu'en pense- « ras-tu ?
« — Je penserai qu'ils sont bons et doux, puisqu'ils « ne me frappent ni du bâton, ni de l'épée.
« — Mais s'ils te frappent du bâton et de l'épée, « qu'en penseras- tu?
« — Je penserai qu'ils sont bons et doux, puisqu'ils « ne me privent pas complètement de la vie.
« — Mais s'ils te privent complètement de la vie, « qu'en penseras-tu?
« — Je penserai que les hommes du Çronâparânta « sont bons et doux de me délivrer avec aussi peu de « douleur de ce corps rempli d'ordures.
« — C'est bien, Poûrna ; tu peux, avec la perfec- « tion de patience dont tu es doué, oui, tu peux fixer « ton séjour dans le pays des Çronâparântakas. Va « donc, Poûrna; délivré, délivre; parvenu à l'autre
l'évangile. 151 « rive, fais-y parvenir les autres ; consolé, console ; « arrivé au Nirvâna, fais que les autres y arrivent « comme toi '. »
Ce document me paraît très-digne d'intérêt. H est impossible de ne pas remarquer avec étonnement la hauteur morale qui s'y manifeste, et de ne pas remarquer ensuite avec un étonnement égal la nature des espérances qu'il renferme. C'est la consécration d'un jeune missionnaire, assez dévoué pour donner sa vie à l'œuvre qu'il va entreprendre ; et dans les paroles que lui adresse, au moment du départ, son père spirituel, il n'y a aucune vue d'immortalité, aucun rayon de lumière éternelle, mais seulement l'attente du repos absolu, de la cessation de la vie dont l'indifférence est ici-bas le commencement. Poûrna ne craint rien, car ce qui peut lui arriver de plus fâcheux, c'est d'avoir le bonheur de mourir.
Et maintenant je me souviens d'un homme qui a été frappé de pierres, non par les Çronâparântakas, mais par les habitants des rives du Jourdain. Il a été frappé de pierres jusqu'à en mourir ; et au moment du
1 Ce dialogue, abrégé ici, se trouve en entier, avec toutes ses longueurs orientales, dans Y Introduction à l'histoire du Buddhisme indien de Burnouf, pages 252 et suivantes.
départ suprême, je ne vois pas qu'il se réjouisse de déposer enfin le fardeau de l'existence, mais je l'entends qui s'écrie : « Seigneur Jésus, reçois mon esprit. » Cet homme-là se nommait Etienne. Je pense à un autre missionnaire qui, après avoir été chargé de fers, battu de verges; tourmenté de mille manières, écrit du fond de sa prison, à un disciple aimé : « Je « vais être immolé et le temps de mon départ appro- « che. J'ai combattu le bon combat, j'ai achevé ma « course, j'ai gardé la foi. Au reste, la couronne de « justice m'est réservée, et le Seigneur, juste juge, « me la donnera. » Cet homme-là s'appelait Paul. Etienne et Paul étaient chrétiens. Comparez l'accent de leurs dernières paroles aux discours de Socrate et au dialogue bouddhiste que nous venons de lire !
Telle est la foi de l'Évangile. Et tandis que les sages de l'antiquité ne parvenaient à communiquer leur doctrine qu'à un petit nombre de disciples intelligents, les apôtres ont fait en peu de temps pénétrer celle de leur Maître dans toutes les classes de la Société. Jésus l'avait annoncé ; et il savait bien que c'était là une chose prodigieuse. On vient à lui, un jour, pour demander des signes de sa mission ; après avoir mentionné les malades guéris, les morts ressuscités, il
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cherche une merveille plus grande, et il ajoute : « L'Évangile est annoncé aux pauvres. »
Et maintenant, vous ai-je dit tout l'Evangile? Non, sans doute. Je vous en ai montré une seule face; je vous ai entretenu de la restauration de ces vérités primitives qui est la conséquence de l'œuvre de Christ plutôt que cette œuvre elle-même. Si jem'en tenais là, si je me bornais à jeter sur les épaules de Socrate des lambeaux arrachés au manteau de saint Paul, vous m'accuseriez de supprimer les traits caractéristiques de la mission du Seigneur et de la prédication de ses apôtres, et vous auriez le droit de le faire. Les paroles qui nous révèlent le- plan de Dieu et son amour sont lumineuses, faciles et douces à recevoir. Mais, vous le savez bien vous qui croyez, ces paroles ne renferment pas toute votre foi ; et vous le savez aussi vous qui ne croyez pas, ces paroles ne sont pas celles que vous refusez surtout d'admettre. Achevons donc notre exposition.
Par où commence Jésus? Par la prédication de l'amendement et de la conversion. Il demande à l'homme de renoncer à l'amour de l'argent pour revêtir l'esprit de pauvreté, à l'orgueil pour devenir humble ; il lui
demande de renoncer à lui-même, non pour se perdre, mais pour se retrouver dans Tordre, dans la lumière, dans la paix. Lisez ces béatitudes étranges qui nous renverseraient de surprise sans cet émoussement de l'habitude dont nous parlions tout à l'heure. Ce que nous aimons, l'Evangile le condamne; ce que nous haïssons, il nous prescrit de l'aimer. La richesse, la gloire, les honneurs sont des occasions de tentations et de chutes ; la souffrance, l'humiliation, l'opprobre, font partie des sentiers royaux qui mènent à la vie éternelle. Et le changement que Jésus réclame de ses disciples est si grand, si fondamental, qu'il l'appelle lui-même une nouvelle naissance.
Que signifie cette parole et qui est capable de ces choses ? Qui oserait ici se lever et dire : cela est bon, et je le fais naturellement; je le fais par ma propre force; je cherche tout mon bonheur dans le dévouement; l'accomplissement de la volonté divine, dans le renoncement à ma volonté propre, est mon unique règle et toute ma joie. Si je ne devais avoir pour auditeurs que ceux qui tiendraient hardiment ce langage, je crois, Messieurs, que vous sortiriez tous de cette salle, et les meilleurs passeraient les premiers. Nous ne sommes pas dans l'ordre; nous avons violé la loi fondamentale
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de notre nature et nous en portons la peine, nous avons perdu nos titres à la vie éternelle, et, séparés de Dieu, nous sommes tombés dans la misère. Jésus le sait et le proclame : c'est pour cela même qu'il est venu. Il est le médecin qui cherche le malade pour le guérir ; il est le bon berger qui court après la brebis égarée. D est le libérateur, non pas le Bouddha, qui nous promet dans le repos de la mort le terme de nos souffrances, mais Fauteur du salut, apportant au pécheur le pardon et subvenant à notre misère par l'énergie de sa grâce. Il vient, c'est lui qui parle, il vient « chercher et sauver ce qui était perdu, » et replacer l'homme dans le bonheur, en le rétablissant dans la sainteté. Ce n'est pas seulement une doctrine qu'apporte Jésus- Christ, une théorie de la nature des choses; il annonce un acte de miséricorde dont il est lui-même l'accomplissement. C'est lui qui est l'auteur du pardon, c'est par lui que nous recevons la force et la lumière; il est la vie du monde et il sera vainqueur de la mort : tel est le témoignage qu'il se rend à lui-même. C'est ce que déclarent aussi ses apôtres. Ils annoncent le pardon et le salut acquis par leur maître et par la vertu de son sacrifice ; ils disent que la vie éternelle, commandementdesanciensjours,estdevenueledonnouveau
de la grâce ; ils disent que, par la puissance de Jésus, l'âme, dans les douleurs du repentir, doit renaître à l'espérance de la vie et à la force du bien.
L'Évangile proclame le pardon de Dieu et annonce le relèvement de la créature déchue, la restauration dans l'ordre, qui doit être la conséquence de cette grâce. Ces deux éléments sont inséparables. La morale n'est pas toute la religion, mais rien n'est plus dangereux et plus faux que la conception d'une religion qui n'aboutirait pas au redressement de l'ordre moral. C'est, Messieurs, ce qu'a dit, de bien des manières, un homme qui avait mis les riches trésors de son esprit sous la garde de l'humilité de son cœur : Alexandre Vinet. Une de ses plus chères pensées, c'est que l'œuvie commencée dans les profondeurs de l'essence divine, et manifestée en Golgotha, ne s'achève que dans la conscience de l'homme pardonné et rappelé à la lumière.
Voilà l'Évangile au sens propre de ce mot. Ce n'est pas simplement la doctrine de la bonté du principe de l'univers; l'Évangile, c'est la pitié de Dieu, son pardon et sagrâce; l'Évangile, c'est la croix et la résurrectioudu Sauveur. Ou, pour ne rien omettre, l'Évangile a deux faces : l'une estpaix et lumière, c'estl'annonceduplande
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l'amour créateur; l'autre est sombre; un auteur célèbre 1 n'a pas craint de l'appeler hideuse ; c'est le péché, c'est le sacrifice de la croix et celui du cœur humain dans les profondeurs de la conscience. L'Évangile est lumière, mais il ne se manifeste que dans de redoutables ténèbres; l'Évangile est une parole d'amour, mais c'est une parole de combats, de renoncements et de sacrifices. L'Évangile est tout rempli des plus saisissants contrastes. Voulez-vous comprendre pourquoi ?
Nous souhaitons tous le bonheur, et lorsqu'on nous dit que Dieu veut nous rendre heureux pour toujours, nous souscrivons volontiers à cette pensée. Mais les déceptions de la vie et la certitude de la mort font soupirer toute créature, et quand on ne parle pas du jéché, nous ne comprenons pas pourquoi Dieu, qui veut nous rendre heureux, voile si fréquemment sa face et nous laisse si misérables. Nous avons tous au fond de notre conscience l'idée de la sainteté, et lorsqu'on dit que Dieu nous veut purs comme lui, il n'y a que des êtres dénaturés chez qui rien ne vibre à cet appel. Mais quand on nous tait la grâce, nous ne comprenons pas pourquoi Dieu nous laisse si faibles dans les luttes de la vie.
1 Bossuet.
Écoutez Racine, traduisant l'apôtre, qui traduit luimême le cœur humain :
Mon Dieu, quelle guerre cruelle !
Je trouve deux hommes en moi:
L'un veut que, plein d'amour pour toi, Mon cœur te soit toujours fidèle ; L'autre, à tes volontés rebelle, Me révolte contre ta loi.
L'un, tout esprit et tout céleste, Veut qu'au ciel sans cesse attaché Et des biens éternels touché, Je compte pour rien tout le reste ; Et l'autre, par son poids funeste, Me tient vers la terre penché.
Hélas! en guerre avec moi-môme, Où pourrai-je trouver la paix?
Je veux et n'accomplis jamais ; Je veux, mais, ô misère extrême !
Je ne fais pas le bien que j'aime Et je fais le mal que je hais.
Lorsque ces paroles furént prononcées pour la première fois devant Louis XIV, pour qui elles avaient été écrites, le monarque, se tournant vers M me de Maintenon, lui dit : « Ah ! Madame, que je connais bien ces deux hommes-là! » Nous les connaissons aussi, nous qui ne sommes pas Louis XIV. Nous avons le désir du
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bien, le sentiment secret qu'il n'y a de bonheur stable que dans Tordre, et quand on nous parle des grandes perspectives de la vie éternelle et bienheureuse, si nous pouvions exprimer ce qui se passe parfois en nous, si nous pouvions nous dévoiler à nous-mêmes le fond de notre pensée, voici ce que nous dirions : « Ces choses sont belles, elles sont bonnes, elles sont désirables ; je voudrais les croire, mais je n'ose pas. »
Vous n'osez pas! Comprenez- vous maintenant pourquoi la parole du pardon est la parole de la vie éternelle? Comprenez-vous pourquoi la croix du Calvaire est la porte sanglante du royaume des cieux ? La conscience du péché est un nuage qui nous voile l'avenir. Le sentiment de notre indignité se traduit parle doute. Une parole d'espérance ne peut arriver jusqu'à nous qu'en prenant la forme d'une parole de miséricorde. C'est pourquoi les sages de l'antiquité voyaient bien l'idéal briller à leur horizon, mais se trouvaient comme arrêtés dans la route qu'ils voulaient parcourir pour l'atteindre parce que le sentiment de la misère et du mal leur barrait le chemin. « Autre chose, dit saint « Augustin, est de voir du haut d'une montagne et du « sein d'une forêt sauvage sa paisible patrie, sans en « pouvoir trouver la route.... autre chose de courir, en
« effet, sur la route qui nous y conduit. Les platoni- « ciens connaissent, d'une certaine manière, la nature « invisible; mais la voie qui conduit à cette béatitude « souveraine, savoir : Jésus-Christ crucifié, cette voie a leur paraît méprisable ; ils refusent de la suivre, et ne « peuvent dès lors parvenir au sanctuaire où est le terme a du repos, quoique pourtant la lumière qui en vient « frappe leur intelligence d'un lointain rayonnement *.»
Résumons maintenant ces considérations. Le but de la création des êtres intelligents, c'est leur bonheur; ces êtres ont été créés libres, parce que la liberté est l'image de la nature divine et la condition même du bonheur. Le péché est venu avec ses suites : les ténèbres de l'esprit et la misère du cœur. L'homme est en* tré en lutte contre lui-même : la raison a voulu ressaisir les rayons de la lumière éclipsée, la conscience a protesté contre le courant de dégradation qui l'entraînait; d'où les luttes, les progrès, les revers, les misères de la pensée antique. Puis Dieu est intervenu par Pacte de sa suprême puissance, dirigée par sa miséricorde. Il est intervenu pour offrir sa grâce sans l'imposer, pour solliciter la liberté sans la contraindre.
1 Voir l'écrit du P. Gratry, De Ja connaissance de Dieu, t. I, p. 264-265.
l'évangile. 161
Il y a donc en Dieu deux volontés : la volonté créatrice et la volonté rédemptrice ; mais ces deux volontés sont une; une, parce qu'elles procèdent du même Dieu; une, parce qu'elles manifestent le même amour; une, parce que l'œuvre de l'Évangile restaure et complète dans l'homme le plan primitif de la création. Vous avez entendu parler de ces manuscrits antiques, dont des mains ignorantes ont fait disparaître les caractères, et utilisé le parchemin pour y écrire à leur tour. Des savants, jaloux de retrouver des trésors depuis longtemps enfouis, ont réussi à lire sur ces vieux documents l'écriture première : « L'âme humaine est un « palimpseste. Sous le texte banal delà vie, elle recèle « les caractères mystérieux et presque effacés d'un « livre sublime, d'un évangile révélé au commence- « ment des jours \ » L'œuvre de Jésus-Christ est d'effacer le péché, pour donner vie dans nos âmes au plan d'amour du Créateur.
Cette intervention de Dieu pour le salut des hommes est l'ordre surnaturel dans son essence. Dieu est dans la nature, puisque toutes choses ont par lui le mouvement et l'être ; mais il est au-dessus de la nature dans
1 Adolphe Pictet.
la plénitude de sa puissance et dans les mystères de son insondable liberté. La liberté créée, les lois divines selon lesquelles le péché produit les ténèbres et la misère, la lutte inégale que soutient l'homme livré à ses propres forces contre le courant qui l'entraîne constituent, dans Tordre moral, ce que nous appelons la nature. Dieu a rompu cet enchaînement fatal par un acte de son amour : Jésus-Christ paraît. Tout l'annonce, tout le prépare. Les" juifs et les païens, les grandeurs de l'humanité et ses misères, dans Tordre de la Providence et dans Tordre de la grâce, sont également ses avant-coureurs; l'Orient et l'Occident s'accordent à lui frayer la route; les religions et les philosophies se réunissent pour dresser devant lui ses sentiers. Tout l'annonce, tout le prépare, mais rien ne le produit. Quand la nuit touche à sa fin, T obscurité pour un moment redouble, les étoiles pâlissent, une blanche lueur paraît à l'horizon et bientôt s'illumine ; tout annonce Tastre du jour, mais ce n'est pas l'aurore qui produit le soleil. Jésus-Christ est le centre de l'histoire, le but de tous les développements de l'humanité; mais Jésus-Christ brise l'histoire, afin qu'on sache que l'amour de Dieu dépasse le décret de la création qui a produit et maintient la liberté. Il brise aussi la nature,
l'évangile. 163 afin qu'après avoir adoré Dieu dans les splendeurs de l'univers, nous l'adorions encore dans les mystères de sa puissance que l'univers n'absorbe ni ne limite. On
met le Christ dans un sépulcre D en sort ; et c'est
au nom de sa résurrection qu'on annonce la vie éternelle.
L'Évangile, dans sa substance, c'est la rédemption de l'homme. La rédemption estl'acte de la miséricorde infinie; et cet acte est tout le fondement de Tordre surnaturel, dont le miracle dans l'histoire et dans la nature n'est que la manifestation extérieure et secondaire. Je vous laisse juger maintenant si, comme le disent quelques-uns, la cause de l'Évangile peut être séparée de la cause de l'ordre surnaturel. Vous pouvez bien, par la pensée, effacer tel miracle des récits du Nouveau Testament, sans altérer la bonne nouvelle. On ne saurait légitimement conclure d'un détail au centre même, au principe de tous les faits évangéliques. Mais toutes les manifestations particulières de la puissance diviue étant laissées de côté, Jésus-Christ restera, et c'est là le miracle par excellence. Si vous supprimez l'acte de miséricorde qui nous l'a donné pour Sauveur, vous supprimez l'Évangile, au sens propre de ce mot. Le rédempteur n'est plus, il ne reste que le sage
de Nazareth. Et après tout, Jésus a marqué si profondément sa trace dans la voie de l'humanité que, même après le convoi du Christ, il faudrait bien lui élever une statue, dans le Panthéon de l'histoire, entre le sage Socrate et le bouddha Çakiâmouni.
Le surnaturel enlevé, nous perdons Jésus-Christ ; conservons-nous du moins les vérités élémentaires de la religion : Dieu, l'immortalité et la morale? On l'affirme ; mais cette affirmation doit être discutée. Lorsqu'on méconnaît assez l'Évangile pour n'y voir que la religion dite naturelle, mise sous la sanction du miracle, on allègue que la vérité est la vérité, que c'est à ce titre qu'il faut la recevoir, qu'il importe peu qu'elle ait été révélée ou non, et que la question du surnaturel est une question diseuse. Nous l'avons dit, les sages du paganisme ont entrevu de hautes vérités, et de nos jours encore, des hommes étrangers à la révélation arrivent aux mêmes lueurs. Mais quand on a connu l'Évangile, quand on a accepté ses promesses, si on s'en détourne, est-il certain qu'on se retrouvera dans la position de Socrate ? Non, cela n'est pas certain. Lorsqu'on s'écarte de la foi, après avoir joui de sa lumière, il peut se produire dans les âmes une crise bien propre à démontrer toute l'importance de la question
l'évangile. 165
du surnaturel. Pour vous dépeindre cette crise des intelligences, j'emprunterai les paroles d'un homme que nul ne saurait soupçonner de défendre la même cause que moi. Dans un dialogue publié en 1858, dans la Nouvelle revue de théologie, de Strasbourg, M. Edmond Scherer introduit deux hommes, dont l'un attaque vivement l'ordre surnaturel et dont l'autre le défend peu. Un des interlocuteurs, vers la fin, s'exprime ainsi :
a Quand je sens vaciller en moi la foi au miracle je « vois aussi l'image de mon Dieu s'affaiblir à mes re- « gards; il cesse peu à peu d'être pour moi le Dieu liu bre, vivant, le Dieu personnel, le Dieu avec lequel « l'âme converse comme avec un maître et un ami. Et « ce saint dialogue interrompu, que nous reste-t-il? « Combien la vie paraît triste alors et désenchantée 1 « Réduits à manger, à dormir et à gagner de l'argent, « privés de tout horizon, combien notre âge mûr pa- « raît puéril, combien notre vieillesse triste, combien « nos agitations insensées ! Plus de mystère, c'est-à- « dire plus d'inconnu, plus d'infini, plus de ciel au- « dessus de nos têtes, plus de poésie. Ah I soyez-en « sûr, l'incrédulité qui rejette le miracle tend à dé- « peupler le ciel et à désenchanter la terre. Le surna-
a turel est la sphère naturelle de l'âme. C'est l'essence « de sa foi, de son espérance, de son amour. Je sais « bien que la critique est spécieuse, que ses arguments « paraissent souvent victorieux ; mais je sais une « chose encore, et peut-être pourrais-je ici en appe- « 1er à votre propre témoignage : en cessant de croire « au miracle, l'âme se trouve avoir perdu le secret de « la vie divine ; elle est désormais sollicitée par l'a- « bîme ; une chute toujours plus rapide l'entraîne loin u de Dieu et des saints anges; elle perd tour à tour a piété, droiture, génie, bientôt elle gît à terre; oui, « et parfois dans la boue. »
L'autre interlocuteur répond, après quelques mots d'objection :
« Je suis, au fond, de votre avis. Je ne sais que trop « que le miracle est l'élément propre de la foi, et « qu'avec le miracle risquent de disparaître le ciel et « l'enfer, et Jésus-Christ, et Dieu même, et la distincte tion du bien et du mal, et tout ce qui nous a élevés « au-dessus du paganisme. Oui, il nous faut un Dieu « vivant et présent, et le surnaturel seul nous le donne. « Le Dieu qui ne peut ou ne veut pas descendre sur « notre terre pour y manifester sa puissance et sa « gloire, ce Dieu est le Dieu du déisme, un machiniste
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« caché dans les cieux, une abstraction de l'esprit, un « Dieu mort. »
Ces paroles n'expriment pas seulement ma pensée ; elles la dépassent. Je me borne à en conclure que la question du surnaturel, qui, pour tous ceux qui comprennent la valeur des mots, est la question de l'Évangile, peut devenir pour plusieurs, dans le sein de la chrétienté, la question de Dieu et de l'immortel avenir. Direz-vous qu'en vous citant ces lignes, si belles dans leur profonde tristesse, je viens vous forger un épouvantail et vous prendre par la peur? Eh bien, oui, je viens vous prendre par la peur ; mais je ne sais pas si c'est un sentiment indigne de l'homme que d'avoir peur de perdre son Dieu, peur des ténèbres quand il se sent dans la lumière, peur du désespoir quand il se sent consolé !
Mais nos sentiments ne sont pas la règle absolue de la vérité. Si la science démontrait, d'une manière certaine, que l'intervention de Dieu est une chimère, nous n'aurions qu'à nous voiler la face et à pleurer la perte de nos espérances. On le dit. On prétend que la critique de notre époque a relégué les doctrines chrétiennes au nombre des croyances superstitieuses. Cette assertion deviendra l'objet de notre examen. Mais on
va plus loin : on ne se prévaut pas seulement des résultats de la science ; on affirme, d'une manière générale, que la foi à Tordre surnaturel est incompatible avec la culture de l'esprit, que l'intervention de Dieu dans le monde est une conception grossière, mécanique, indigne d'un homme cultivé du dix-neuvième siècle, et qui ne mérite pas les honneurs de la discussion. Ces voix viennent de partout : l'Allemagne nous les envoie ; Paris nous les renvoie à son tour, et je crains que l'écho de nos montagnes ne leut réponde que trop. J'entends ces propos, je m'en afflige.... et je ne m'en émeus pas. Que l'Évangile soit une folie aux yeux d'une certaine sagesse, sans doute! saint Paul le dit nettement et Jésus-Christ le fait entendre. Mais il y a tant de choses qui sont une folie pour une certaine sagesse. Le devoir, dans son austérité, paraît une folie à l'homme de plaisir ; le dévouement est une folie pour les calculs prudents d'une sagesse humaine. Puis, dans cette sorte d'humiliation où notre foi de chrétiens nous place entre les doctes, nous ne manquons pas de sour lagements et d'assez riches aumônes pour notre amourpropre. Les savants de l'école d'Alexandrie qui repoussèrent la prédication de la croix étaient pleins d'érudition et d'iutelligence; mais ce n'était pas un
l'évangile. 169 ignorant ou un sot que cet évêque d'Hippone qui porta le nom d'Augustin. Dans des temps plus modernes, je pense à Leibniz, qui n'était ni un petit philosophe ni un médiocre géomètre, et qui n'a jamais parlé des vérités de la foi que pour les respecter ou les défendre. Je me souviens de Pascal, qui pouvait, sans folle ambition, aspirer à devenir le premier physicien de son temps et l'un des plus illustres mathématiciens de l'univers, et qui interrompit un jour ses calculs et laissa ses baromètres, pour se donner sans réserve à la cause de Jésus-Christ. Je me souviens de Newton, passable astronome, qui jamais n'entendait nommer le Dieu de l'Évangile sans donner quelque signe de respect, et qui ose bien terminer un traité d'optique en rappelant le sommaire de la loi : aimer Dieu de tout son cœur et le prochain comme soi-même. J'entends dire encore qu'à une époque plus rapprochée de nous, des hommes placés au sommet de la science, de l'histoire, de la philosophie, ont voulu descendre pour venir croire, adorer, prier avec les humbles. Dans la société et l'entretien de ces morts illustres, je prends après tout mon parti, si quelque bel esprit contemporain ou quelque savant moderne, me marquant au front de la marque des petits esprits, me ferme, de son autorité privée, la
porte de la science, et me déclare indigne de sa docte compagnie.
Ce ne sont pas ici des arguments, ni même des propos sérieux. Il convenait seulement de montrer qu'aux préventions de l'esprit moderne il y aurait moyen d'en opposer d'autres. Mais, Dieu nous garde de faire intervenir dans la recherche de la vérité les mesquines considérations de l'amour-propre ! Et malheur à nous si, lorsqu'il s'agit de nos plus sérieux intérêts, nous nous livrons en aveugles à cette puissance capricieuse et mobile qu'on appelle l'esprit de son temps, sans réfléchir que, par cette désignation même, on atteste que née d'hier, cette puissance éphémère pourra bien n'être plus demain.
Messieurs, si vous n'estimez pas la cause de l'ordre surnaturel absolument désespérée, je vous propose d'entendre ce qu'on peut dire en sa faveur, non pas en sophistiquant pour cacher sous de vieux mots une pensée nouvelle, mais en prenant l'ordre surnaturel dans le sens où l'entendaient saint Paul et saint Augustin, Pascal et toute la chrétienté, dans le sens où l'entendent les vieilles femmes et les petits enfants. En présence de l'idée d'une intervention directe de Dieu, je comprends le doute et la négation ; et, pour un doute
l'évangile. 171
sérieux, comme pour une négation sérieuse aussi, ce n'est pas moi qui aurai ni sarcasme ni dédain. Ce que je n'ai pas encore réussi à bien entendre, c'est qu'il y ait deux manières de croire.
L'Évangile en présence de la science et de la fol.
Messieurs,
L'objet de notre étude n'est pas une survivance quelconque des âmes, une sorte d'immortalité anonyme; c'est la vie éternelle offerte et promise par Jésus-Christ. Par sa nature même, notre sujet nous a conduits directement à l'Evangile ; et comme les destinées de l'Evangile se trouvent unies à la question du surnaturel, cette question même s'offre aujourd'hui à notre étude. On dit la croyance à une intervention directe de Dieu incompatible avec la science moderne ; c'est l'affirmation qu'il nous faut examiner. Et d'abord, établissons bien la thèse chrétienne à cet égard.
Le monde physique n'a été créé et n'est maintenu que par un acte continuel de la volonté divine ; mais dans ce monde de la matière, l'esprit de l'homme retrouve ses propres lois ; l'almanach peut prédire longtemps à l'avance les diverses révolutions des astres, nous annoncer l'heure et la minute d'une éclipse ; le savant, par ses calculs, trouve ainsi dans son cabinet les réalités qui s'accomplissent dans les deux. 11 y a dans la nature un ordre déterminé, des lois fixes, et la pensée créatrice livre son secret à la pensée humaine. A côté de la science utile qui féconde l'industrie, se développe la science qui satisfait la noble curiosité de l'esprit, et devient, dans une âme pieuse, un cantique à l'Eternel, cantique auquel chaque découverte du génie ajoute une nouvelle note. Pour celui qui croit en Dieu, ce qu'on appelle loi dans la nature est simplement le mode d'action du créateur du ciel et de la terre. Si maintenant nous rencontrons dans l'histoire l'affirmation d'un fait qui s'écarte entièrement de cette marche ordinaire des choses, par exemple la résurrection d'un mort, nous dirons, au point de vue de notre expérience, que le fait n'a pas eu lieu, ou qu'il est extraordinaire.
A côté du monde matériel existe le monde moral,
comprenant les faits de l'intelligence et de la liberté. Là aussi l'esprit de l'homme reconnaît des manifestations régulières qu'il appelle lois. H constate, par exemple, que, dans la vie de l'individu, le désordre de la volonté amène la souffrance ; que, dans la vie des peuples, la licence et l'anarchie sont le prélude du despotisme. Mais la science ne se trouve plus ici en présence de faits identiques et permanents ; pourquoi ? Parce que nous n'avons plus affaire à la matière inerte et passive ; nous ne sommes plus en présence des molécules de la terre et des astres du ciel, obéissant à une parole qu'ils n'ont jamais entendue. Dans le monde spirituel, il y a une parole entendue, et qui peut être violée ou suivie ; il y a deux puissances : la volonté divine qui a créé et dirige tout, et l'esprit humain, exerçant aussi son pouvoir. « L'homme s'agite et Dieu le mène. » L'expérience, toutefois, découvre dans les phénomènes moraux un enchaînement réel, sans être absolument fixe, et surtout des limites qui ne sont jamais dépassées. Si, dans ce nouvel ordre de choses, nous rencontrons une affirmation sortant complètement de tout ce que l'observation a manisfesté, par exemple l'affirmation qu'un homme parfait a paru sur
ce globe, nous dirons encore que cela n'est pas, ou que le fait est extraordinaire.
Or, la thèse des chrétiens est que l'extraordinaire existe, ayant son centre et son apogée en Jésus-Christ. Cet extraordinaire est pour eux surnaturel ; voici comment ils l'expliquent : La créature a été faite libre, et par le fait de sa liberté elle a pu violer la loi divine. Elle l'a violée en effet; le péché a fait invasion dans le monde, et, par un décret qui remonte à la création et constitue la nature morale, les misères du cœur et les ténèbres de l'esprit ont suivi le désordre de la volonté. Mais Dieu est intervenu pour rompre l'esclavage du péché, pour relever la liberté sans la contraindre, par la grâce de son pardon et le secours de son Esprit. La volonté rédemptrice, envisagée en Dieu comme un décret de sa miséricorde, constitue essentiellement le surnaturel, le surnaturel divin, par opposition à l'ordre de nature, suivant lequel la créature aurait été livrée à toutes les conséquences de sa rébellion. Le surnaturel historique, ou le miracle, n'est que la manifestation extérieure et secondaire de la résolution de l'amour suprême. D y a donc en Dieu deux volontés, mais ces deux volontés sont une dans leur auteur qui est Dieu, une dans leur motif qui est l'amour; nous l'avons
déjà dit. Ces pensées vont au fond des mystères et des profondeurs du christianisme ; mais vraies, fausses ou douteuses, elles sont claires en elles-mêmes : ceux qui les nient savent très-bien ce qu'ils refusent d'admettre. Le terme de surnaturel que nous employons pour exprimer notre pensée, en nous conformant à l'usage, peut donner lieu à de fausses interprétations qu'il convient de prévenir. D offrirait à l'esprit la plus grave des erreurs, si on concluait que la nature est une puissance indépendante de Dieu, et dans laquelle Dieu interviendrait comme une force étrangère, tandis que la nature n'est que le plan primitif selon lequel s'exerce l'acte à la fois créateur et conservateur de l'univers. On se tromperait encore, si l'on déduisait du terme que nous employons l'idée que le Dieu de la grâce est au-dessus du Dieu de la nature, tandis qu'il est également en toutes choses, et au-dessus de toutes choses, Dieu béni éternellement. Ce n'est que par un manque d'attention, qu'on pourrait appliquer à l'ordre surnaturel, c'est-à-dire à l'exercice de la volonté suprême dirigée par l'amour divin, la qualification d'acte arbitraire. On oublierait que la notion de l'arbitraire s'évanouit en présence de l'être qui est la source absolue de toute loi. Enfin, si l'on entendait par
nature l'homme tel qu'il devait être dans le plan d'amour du Créateur de la liberté, Jésus-Christ est le seul homme naturel, et nous sommes devenus, par le péché, sous-naturels, si l'on peut s'exprimer ainsi, ou plutôt contre nature. Mais l'essentiel est de bien s'entendre, et je crois qu'après ces explications il ne peut rester d'équivoque dans nos esprits. L'équivoque serait à redouter, au contraire, si nous appelions nature l'ordre idéal, ou ce qui devrait être, dans une discussion ou le mot nature signifie presque invariablement l'état de fait révélé par l'expérience du cours habituel des événements.
Les deux volontés que nous reconnaissons en Dieu, sont une, avons-nous dit, une dans leur étroite harmonie. Ce mystère n'est pas seulement dans les hauteurs des deux ; nous le retrouvons dans les profondeurs de notre conscience. Descendons en nous-mêmes. Qu'estce que l' effort de l'homme, c'est-à-dire la nature en nous? Qu'est-ce que la grâce de Dieu, c'est-à-dire le surnaturel en nous ? Interrogez un chrétien qui a ré- . fléchi. Demandez-lui s'il peut assigner les limites de ces deux puissances? Il vous répondra que non, parce que Dieu est la cause absolue de notre être, et que j'oeuvre de sa grâce est de nous donner la volonté qui
nous manque. Demandez-lui ensuite si, parce qu'on n'en trouve pas les limites, la volonté humaine et la grâce divine sont une seule et même chose ; vous entendrez sa réponse. Le naturel et le surnaturel dans l'histoire se présentent dans des conditions analogues; leur diversité est profonde, leur union est intime; l'œuvre de l'Evangile se combine avec la nature, sans que ces deux éléments se confondent. Tout vient de Dieu ; mais le péché, produit de la liberté créée, a brisé le rayon unique et direct de l'éternel amour.
La question est donc celle-ci : l'Evangile est-il surnaturel, ou est-il le simple produit du développement de l'humanité? L'Evangile est-il de Dieu ou des hommes? Cette question, posée en ces termes, n'est pas nouvelle : Jésus-Christ l'adressait aux Juifs de son temps, à l'occasion du baptême de Jean-Baptiste. Commençons par bien reconnaître ce qu'elle suppose.
La demande : Dieu est-il intervenu? suppose un Dieu libre, en dehors de l'univers, un Dieu qui n'est pas la substance ou la loi du monde, mais son Créateur et son souverain maître. En dehors de cette foi, il est clair que la question qui nous occupe ne peut être raisonnablement posée. A qui nie Dieu, le Dieu réel, vivant et libre, je ne répondrais pas ici. Je m'adresse
seulement aux déistes qui, admettant l'existence d'un Créateur, déclarent le miracle impossible. J.-J. Rousseau dit dans une de ses boutades : « Si un homme affirmait que Dieu ne peut pas faire des miracles, ce serait lui faire trop d'honneur que de le punir ; il suffirait de l'enfermer *. » Or je désire précisément répondre à ceux que mon illustre compatriote voulait plus simplement mettre sous clef. Je désire répondre, non aux athées ou aux panthéistes, mais aux déistes qui disent la révélation impossible.
On fait à l'ordre surnaturel une triple objection : on lui oppose la science de la nature, la philosophie et l'histoire.
Commençons par la science de la nature ; je serai bref. A la possibilité d'une intervention de Dieu, on oppose la fixité absolue des lois de l'univers. C'est là une simple distraction de l'esprit. Les sciences physiques, portées dans notre siècle à un degré si haut de développement, constatent les phénomènes et leurs lois ; mais aucun physicien au monde ne pourra établir par l'observation que les phénomènes, tels qu'ils se
1 Lettres de la Montagne.
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montrent, sont nécessaires, et que leur ordre ne peut être ni interrompu, ni troublé. Cette assertion, absolument étrangère à la science expérimentale, procède de la philosophie, et j'arrive, sans retard, à ce second point de la discussion.
Dieu, dit-on, au nom de la philosophie, est trop sage pour modifier ses lois. Il n'appartient qu'à un ouvrier malhabile de retoucher son ouvrage. Une intervention de Dieu constaterait une limite à sa sagesse; l'admettre c'est porter atteinte à sa majesté. Cette objection est digne, par sa fréquence au moins, d'être considérée de près. Elle repose sur une confusion entre l'ordre matériel et l'ordre spirituel. Elle serait fondée s'il était question des astres, elle ne l'est pas lorsqu'il s'agit du monde moral. Lorsqu'on parle d'ouvrier et d'ouvrage, on a dans la pensée les corps inertes, le bois, la pierre ou le métal qui une fois façonnés restent ce qu'ils sont, sans réagir contre l'action qui les a modifiés. Mais la question que nous agitons ne concerne pas le bois ou la pierre mais une œuvre qui a la puissance de se modifier elle-même. Croyez-vous qu'il y a dans les créatures spirituelles un principe de liberté ? Croyez-vous que nous sommes responsables de nos actes, et que nous pouvons mal faire? Qui osera dire
non? Or, Dieu est saint; il veut le bien, le bien absolu; le mal est donc le contraire de sa volonté. Si nous commettons une mauvaise action, si nous prononçons une J parole profane, si nous concevons une pensée impure, cette action, cette parole, cette pensée montent vers le ciel comme un défi, et disent à l'Être saint : « Ta volonté ne se fait pas. » Non, elle ne se fait pas ; et il est tout-puissant! Et pour conserver l'idée de son pouvoir absolu, voulez- vous sacrifier votre conscience, dire que . le bien et le mal sont une même chose? Voulez-vous dire que tout ce qui se fait est la volonté de Dieu ? Vous pensez avoir sauvé la toute-puissance ; mais à quel prix? Au prix de la dignité de l'existence humaine. Et à quel résultat parviendrez-vous ? A la plus l flagrante contradiction. Vous avez fait de Dieu une puissance mécanique qui produit tous ses effets ; mais vous lui avez refusé le droit de créer des êtres libres. Pour le faire tout-puissant, vous lui avez donc dénié le plus haut exercice de sa puissance. Vous vous confondez dans vos propres pensées. Ah ! c'est que la création
de la liberté est le miracle des miracles \ C'est que le j
* M. Foucher de Careil a découvert, il y a quelque temps, dans les manuscrits inédits de Descartes, cette pensée bien digne d'être remarquée: <Dieu a fait trois miracles: les choses
péché est à la fois la plus éclatante manifestation de la puissance de l'Être capable de créer la liberté, et la plus étrange limitation de la puissance de l'Être saint, dont la volonté est violée. Vous ne voulez pas qu'il y ait deux volontés en Dieu, et, par ce motif, vous rejetez l'Évangile. Mais l'Évangile supprimé, la question reste tout entière. Il reste deux volontés en Dieu : une qui nous a faits créatures libres : celle-là s'accomplit ; une autre qui nous veut bons et heureux : celle-là ne s'accomplit pas. Le mystère n'est pas seulement dans les hauteurs des deux, il n'est pas seulement en Golgotha, il est tout entier dans l'analyse des pensées d'un honnête homme. Quand on est descendu dans ces profondeurs, quand on a longtemps fixé le regard sur ces lumineuses ténèbres, l'esprit devient plus retenu, et l'on est moins prompt à trancher ces grandes questions au gré d'un superficiel bon sens, qui croit avoir tout dit lorsqu'il a répété que Dieu est trop sage pour changer ses lois, et qu'un ouvrier malhabile retouche seul son ouvrage. D'ouvrier qui fasse des
êtres libres, il n'y en a qu'un ; et c'est pourquoi, en un
« de rien, le libre arbitre et PHomme-Dieu (Tria mirabilia fecit « Bominus : res ex nihilo, liberum arbitrium et Hominem Deum). *
tel sujet, toute analogie est vaine, et conduit inévitablement à Terreur.
Si vous.croyez que le mal est dans le monde, et que la loi morale est la manifestation de la volonté éternelle, voyez bien ce que vous refusez à Dieu. Au nom de sa sagesse, vous lui défendez la miséricorde ! au nom de sa puissance, vous lui contestez le pouvoir de rétablir, par un miracle d'amour, sa volonté violée! Non, non, ceux qui parlent ainsi n'ont pas bien lu dans leur propre pensée, ou ils ne croient pas au Dieu vivant et vrai. Et c'est bien là le fond de la difficulté. Le déisme tend à disparaître, dans le mouvement actuel de la pensée, pour faire place à des doctrines qui, en termes plus ou moins voilés, nient notre Dieu. Ce Dieu qui est le Père de ses créatures, ce Dieu qui nous connaît et nous aime, ce Dieu qui s'émeut de nos souffrances, — je dirai toute la sublime folie des chrétiens, — ce Dieu qui se donne pour que l'homme se donne à lui.... aux yeux d'une certaine philosophie, je sais bien que c'est une idole. Eh bien, Messieurs, si c'est une idole, j'aime mieux être païen avec Jésus de Nazareth, que de prendre place au rang des sages dans les temples glacés d'une métaphysique sans espérance et sans consolation.
Une idole ! Et quel est-il le Dieu de ces sages? Le géomètre impassible de l'univers? Moins que cela: la substance, la loi du monde ; un être (ils insistent particulièrement sur ce point), un être sans conscience et sans volonté un Dieu mort. Et ces hommes sentent bien que le cœur et la conscience protestent contre leurs doctrines ; mais ils s'enhardissent à lutter contre eux-mêmes; ils se font un sévère devoir d'im* moler leur humanité tout entière sur les autels de la pure logique; ils affirment que le demi-jour des religions a fait place aux clartés de la philosophie, et qu'il n'y a désormais de repos pour le sage que sur des sommets étincelants peut-être, mais où régnent le froid et la mort. Il est une philosophie sans doute qui conduit à ces résultats ; il est une philosophie meilleure qui en éloigne. Je le dirai, je braverai pour le dire la crainte de paraître céder ici aux sollicitations de l'amour-propre : pour petite que soit l'autorité de ma parole, ce n'est pourtant pas la parole banale d'un homme qui n'aurait jamais regardé hors du cercle étroit de sa propre pensée et de la tradition au sein de laquelle il fut élevé. Voici bientôt vingt années que, par goût et par devoir, les spéculations métaphysiques ont fait l'objet principal de mes préoccupations. J'aime cette noble
science qu'on appelle la philosophie ; j'aime, d'un vif amour, cette fière curiosité de l'esprit, qui, voulant sonder toute chose, se rend témoignage à lui-même de la grandeur de son origine et de la noblesse de ses destinées. Et, je vous le dis, malgré les défaillances de ma foi et les obscurcissements de ma pensée, je ne vois pas seulement dans l'Évangile le remède à nos maux, le relèvement dans nos chutes, la consolation dans nos douleurs ; je trouve encore dans l'humble foi des chrétiens pour la solution des plus hauts problèmes où puisse aller la philosophie, des secrets que la Grèce n'enseigne pas, et que bien des modernes n'ont pas appris. Non, non! L'intelligence s'égare, lorsqu'elle croit se satisfaire par le sacrifice des plus nobles instincts de notre nature. La vérité se reconnaît à ce signe u'elle établit l'harmonie dans notre monde intérieur^ Ce n'est pas à une philosophie sans Dieu, c'est à une science chrétienne qu'il est réservé de laisser l'âme en P***' et ^ e r ^P on( * re > en m ême temps, aux lus hautes exigences de l'esprit humain. Ces pensées
rt nouvelles dans notre pays. Elles paraissent ne sont pas nou F J ;
j «ta les écrits de Vmet. bous une forme plus souvent dan» 1 r
nt métaphysique, elles ont été enseignées à
p cialem Lausanne, V** un homme que je pourla jeunesse
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rais nommer un de mes maîtres, si je n'aimais mieux me prévaloir ici de son amitié que des services qu'il m'a rendus : M. Charles Secrétan. La Philosophie de la liberté est peut-être un des livres où l'on a développé avec le plus de vigueur d'intelligence et de chaleur d'âme, les preuves de la valeur à la fois morale et métaphysique de la foi des chrétiens l .
Je conclus que ce n'est pas la philosophie qui nie d'avance le surnaturel ; mais une certaine philosophie qui n'est au fond qu'un athéisme déguisé.
Passons aux objections tirées de la critique et de l'histoire. L'histoire et la critique prouvent, à ce qu'on nous dit, que, possible ou non, le surnaturel n'a pas existé en fait. On affirme que la réalité des dispensations miraculeuses a été ruinée par les travaux des théologiens ; que pour les admettre encore, il faut être resté en dehors du courant de la science. Je suis loin de contester les modifications considérables qui résultent, dans le domaine des sciences théologiques, des tra-
1 La philosophie de la liberté, cours de philosophie morale fait à Lausanne par Ch. Secrétan, 2 vol. in-8 ; Paris, chez Hachette; Genève, chez Joël Cherbuliez, 1849. J'ai exprimé ma pensée sur ce ' bel ouvrage et indiqué mes réserves dans la Bibliothèque universelle de juiUet 1849,
" vaux et des découvertes de la science moderne. Mais que ces travaux aient légitimement renversé la foi à TÉvangilede Dieu, je le nie, et voici mes preuves.
Vous avez sans doute entendu parler du docteur Strauss, qui, indépendamment de sa notoriété théologique, causa, il y a une vingtaine d'années, la chute d'un gouvernement du canton de Zurich. Il est connu pour l'un des plus savants adversaires de la réalité des récits évangéliques, et son traducteur français n'a pas manqué de déclarer dans sa préface que l'œuvre qu'il a traduite est le résultat de la science allemande. Or, Strauss a des principes qui lui servent de guide et qu'il énonce en tête de son travail avec une louable franchise. Les voici : « Tout événement incompatible avec les lois connues de la nature n'est pas historique. — Les lois psychologiques ne permettent pas de croire qu'un homme ait agi, pensé, parlé autrement que les autres hommes. » Qu'est-ce à dire? C'est-à-dire que ce docteur a abordé l'histoire évangélique avec la certitude préalable qu'un fait surnaturel ne pouvait exister.
Il est arrivé à conclure qu'il n'en existait pas on
pouvait s'y attendre.
Je prends un autre exemple, et le choisis en France. Vous connaissez la position de M. Renan dans le
monde religieux. Lui aussi nie le surnaturel ; et comme il possède la science du critique, on croit souvent que ses négations sont le résultat de cette science. Mais il suffit de le lire pour reconnaître l'erreur d'une telle opinion. M. Renan, c'est lui qui nous l'apprend, a un principe antérieur à ses recherches historiques, qui en devient le fil directeur. Ce principe, le voici : « Tout fait donné pour surnaturel est faux. » En conséquence, il efface de l'histoire tout ce qui a le caractère d'une intervention directe de Dieu, après quoi il ne rencontre nulle part cette intervention divine.... on pouvait encore s'y attendre.
Mais d'où vient à ce littérateur habile la règle suprême de sa critique historique? Écoutez : « Dieu, « Providence, immortalité, autant de bons vieux mots, u un peu lourds peut-être, que la philosophie inter- « prêtera dans des sens de plus en plus raffinés 1 .... » Vous l'entendez, Messieurs? Dieu, ce nom sacré, devant lequel les moins croyants d'entre nous s'arrêtent du moins avec respect, n'est ici qu'un vieux mot, servant moins à exprimer la pensée du sage qu'à la couvrir. Et quelle est la pensée nouvelle cachée sous le
1 Études d'histoire religieuse, page 419.
mot vieilli ? Ecoutez encore : « L'éternelle beauté vite vra à jamais dans ce nom sublime (celui de Jésusu Christ), comme dans tous ceux que l'humanité a « choisis pour se rappeler ce qu'elle est et s'enivrer de « sa propre image. Voilà le Dieu vivant, voilà celui u qu'il faut adorer » Ce n'est donc pas l'homme qui a été créé à l'image de Dieu ; mais ce que nous appelons Dieu n'est qu'un fantôme brillant et comme un mirage trompeur dans lequel l'humanité s'adore ellemême. Et ne croyez pas que j'abuse ici de lambeaux de phrases arrachés à ce qui les entoure et les explique, et détournés de leur sens. Vous pourrez voir la claire négation de la réalité de Dieu dans des pages du même auteur publiées dans le dernier numéro de la Bévue des Deux-Mondes *. J'éprouve, il faut bien que je l'avoue, j'éprouve une répulsion toute spéciale pour ces écrits qui finissent comme une prière, après avoir affirmé que la raison absolue et l'absolue justice n'exis^ tent que dans l'humanité ; et que considérées hors de
1 Études d'hist. relig., page 215.
* 15 janvier 1860. Dans cet article, Fauteur nie la réalité de la métaphysique, se contredit bientôt en posant les bases d'une métaphysique qui divinise l'homme, et conclut par une invocation au Père céleste.
l'humanité, la justice absolue et la raison infinie ne sont que des abstractions. Dans un pareil système, la question du surnaturel ne saurait sans doute être posée; si Dieu n'est pas, il serait naïf de demander comment il agit.
Les deux savants dont je viens de citer l'exemple n'arrivent donc pas à la négation du surnaturel par la voie de la critique et de l'histoire; cette négation est leur point de départ, leur axiome. Je pense qu'il en est de même dans tous les cas. Mes connaissances en cette matière sont limitées, à la vérité ; mais je ne connais pas un théologien qui ait nié le miracle, sans avoir déclaré de quelque manière que l'impossibilité du miracle était le fond de sa pensée. Dès lors le phénomène est simple. Au moyen âge, les alchimistes, qui cherchaient la pierre philosophale, trouvaient parfois de l'or au fond de leur creuset lorsqu'ils en
avaient mis dès le commencement de l'opération. Ainsi procèdent nos critiques célèbres, lorsqu'ils trouvent, au terme de leurs travaux, la négation qui fut leur point de départ.
Mais, dit-on, indépendamment de toute discussion particulière, de toute étude spéciale des documents, le sens critique en lui-même ne permet pas l'admis-
sion de l'ordre surnaturel. Le rejeter est le point de départ légitime d'un travail sérieux; ce n'est pas le résultat d'une étude particulière, c'est le résultat général de l'habitude des recherches et de la culture du sens historique. Cet argument n'a d'autre base que l'autorité de ceux qui le mettent en avant. A une autorité, opposons-en d'autres. Bossue t nous montre l'histoire universelle gravitant autour de Jésus-Christ, comme autour de son centre : mais Bossuet était un évêque, historien par occasion ; son nom peut-être ne doit pas intervenir dans ce débat. Cherchons quelque chose de plus significatif.
Un homme qui a écrit l'histoire de notre patrie suisse, qui n'était point un homme d'église, ni même à ce qu'il semble, un chrétien bien conséquent et bien pratique, Jean de Mûller, vivait après Voltaire et Rousseau, après tout l' effort du dix-huitième siècle. Il se trouvait, en 1782, à Cassel, au plus fort de ses immenses études historiques, et écrivait de là à Charles Bonnet, notre compatriote et son ami, qui savait bien quelle différence les avait jusqu'alors séparés dans leur foi. Je prends une de ses lettres qui porte la date du 27 mai :
« Vous m'aimez, mon cher et vénérable ami : ne
« m'aimerez-vous pas plus encore, quand je vous reste serablerai davantage, quand vous saurez que rien « ne nous séparera jamais ? Depuis que je suis à Cas- « sel je lis les anciens, sans en excepter aucun, dans u Tordre des temps où ils ont vécu, et je n'omets pas « un fait remarquable sans l'extraire. Je ne sais cornci ment il me tomba dans l'esprit, il y a deux mois, de « jeter les yeux sur le Nouveau Testament, avant que « je fusse entièrement parvenu par mes lectures à Pé- « poque où il a été écrit. Comment vous exprimeraice je ce que j'y ai trouvé? Je ne l'avais pas lu depuis « bien des années, et en le commençant j'étais prévenu « contre lui. La lumière qui aveugla saint Paul pente dant le voyage de Damas ne fut pas plus prodigieuse, « plus surprenante pour lui, que le fut pour moi ce « que je découvris tout d'un coup : l'accomplissement « de toutes les espérances, le point de perfection de « toute la philosophie, l'explication de toutes les ré voit lutions, la clef de toutes les contradictions apparence tes du monde physique et moral, la vie et l'immor- « talité. Je vis la chose la plus étonnante opérée par u les plus petits moyens. Je vis le rapport de toutes les « révolutions de l'Asie et de l'Europe avec ce miséra- « ble peuple qui conservait le dépôt des promesses,
a comme on aime à confier les écritures à quelqu'un « qui, ne sachant pas écrire, ne saurait les falsifier. Je « vis la religion paraître au moment le plus favorable « à son établissement, et de la façon la moins propre à a la faire adopter.... Le monde paraissant être arrangé « uniquement pour favoriser la religion du Sauveur, u je n'y comprends plus rien, si cette religion n'est pas « d'un Dieu. Je n'ai lu aucun livre là-dessus ; mais en « étudiant tout ce qui s'est passé avant cette époque, « j'ai toujours trouvé quelque chose qui manquait, et, « depuis que je connais notre Seigneur, tout est clair a à mes yeux; avec lui il n'y a rien que je ne puisse « résoudre.... Pardonnez-moi de vous faire l'éloge du « soleil, comme le ferait un aveugle qui, tout d'un u coup, aurait reçu le don de la vue. »
Vous le voyez. Voici un historien qui aborde l'Évangile avec indifférence, bien plus, avec hostilité, il vous le déclare ; et à la rencontre d'un Nouveau Testament, il se meta parler de l'histoire du monde comme Bossuet.
Mais il reste une dernière objection. Jean de Mùller vivait au siècle dernier, et ce qui a ruiné, dit-on, toute croyance à l'ordre surnaturel, c'est surtout le réveil des études historiques qui caractérise notre siècle. Je
répondrai par l'exemple d'Augustin Thierry, l'un des maîtres, nul ne le conteste, de la science historique de notre temps 1 . Je ne parle pas de ses derniers jours, moments où l'on explique tout, au besoin, par la débilité sénile de l'intelligence. Augustin Thierry était en rapport d'étroite amitié avec un de nos compatriotes, mort depuis peu, M. D' Espine père \ Dans une lettre qu'il lui écrivait en 1853, au moment même d'une de ses importantes publications, abordant la question religieuse, il parle de la foi des chrétiens comme du port qu'il va chercher, « port où la raison pure ne conduit pas, » cette raison « dont les incertitudes le fatiguent ; » et il ajoute ces lignes bien significatives pour ceux qui savent quelle était la position religieuse de son correspondant : « Ce que je désire est de pou- « voir être dans ma communion ce que vous êtes dans
1 Une publication récente m'a rappelé bien vivement que j'aurais pu répondre aussi par l'exemple de M. Guizot.
* M. D'Espine, de Genève, père du docteur Marc D'Espine. U était bien connu de ses compatriotes par son zèle pour la foi évangélique, la douceur de son caractère et son active et chrétienne bienfaisance. Ayant longtemps habité le midi de la France, par raison de santé, M. D'Espine était devenu propriétaire d'un domaine dans les environs d'Hyères. C'est là qu'il contracta des relations d'amitié avec Augustin Thierry.
« la vôtre, aussi ferme et en même temps aussi tolé- « rant que vous. »
Je ne veux pas faire dire à ces paroles plus qu'elles ne renferment; j'en tire seulement cette conclusion, c'est que, de nos jours, un homme profondément versé dans la connaissance de l'histoire, et qui en avait, de l'aveu de tous, l'esprit et le génie, n'a rien trouvé dans sa science qui l'empêchât d'aller chercher le port que lui offrait la foi des chrétiens.
La science de notre siècle n'a donc nullement tranché la question du surnaturel, comme on nous le dit et nous le crie bien haut. La discussion reste ouverte. Il y aura toujours des savants enclins à identifier leurs vues personnelles avec la science, à faire du courant de leur propre pensée la tendance générale de l'esprit de leur temps. Il y aura toujours (et qui de nous ne cède parfois à cette tentation), il y aura toujours des hommes prêts à dire comme l'Armande de Molière :
Nul n'aura de l'esprit, hors nous et nos amis.
Mais, à voir les choses telles quelles sont, personne n'a le droit d'affirmer que la science de notre siècle ait ruiné les bases de la foi des chrétiens; personne n'a le droit de l'affirmer d'une manière vague, et sans fournir
ses preuves. Observons-le en passant, cet appel incessant à la science moderne fournit peut-être par sa fréquence même une présomption contre sa légitimité. Lorsqu'un point de doctrine est véritablement établi, on s'y appuie, on s'en sert au besoin, sans y revenir à chaque instant. Lorsqu'on proclame le plus haut et le plus souvent qu'une affirmation est incontestable, c'est parce qu'on a le sentiment secret qu'elle peut être, qu'elle est, qu'elle sera légitimement contestée.
Maintenant, quelles preuves pourrons-nous alléguer pour établir la réalité de l'ordre surnaturel? Il importe d'abord de bien nous entendre sur la nature de ces preuves. Produirons-nous ici des démonstrations absolues, irréfutables, à la manière des géomètres, des démonstrations telles qu'il n'y ait rien à répliquer? Non, cela est impossible ; il est facile de le comprendre. Que voulez- vous, en effet, qu'on vous démontre de cette manière ? Sera-ce le surnaturel historique, les miracles? Si vous croyez que Dieu était en Jésus-Christ, vous ne vous étonnerez pas que la nature docile ait obéi à son maître, et queie sépulcre ait rendu le prince de la vie. Tant que vous ne croirez pas, on ne pourra vous contraindre à accepter un miracle. Si on vous en parle,
vous répondrez d'abord que les lois de la nature sont trop connues pour qu'il soit possible d'admettre rien de pareil. Si on insiste sur la valeur des témoignages, vous répondrez que les forces de la nature sont trop peu connues pour que, tel fait étant constaté, on soit autorisé à dire qu'il dépasse la nature. Il y a toujours moyen d'échapper, lorsqu'on le veut. Et ce seront peut-être les mêmes personnes qui, selon les besoins de leur cause, feront alternativement ces deux réponses contradictoires. Pour certains esprits, tout est bon : notre savoir et notre ignorance, la détermination et l'indétermination des lois qui régissent l'univers, tout est bon, pourvu qu'on se passe de Dieu.
Sera-ce le surnaturel divin, la libre résolution de l'amour du Créateur, qu'il s'agira d'établir logiquement, absolument? Qu'est-ce à dire, et où chercherions-nous nos arguments? Démontrer logiquement, c'est réduire aux lois de la nécessité; c'est prouver, non qu'uue chose est, mais qu'il est impossible qu'elle soit autrement. Dans le domaine de ce qui se prouve ainsi, il ne peut y avoir, par la nature même des choses, ni liberté ni amour. Dire d'un acte d'amour qu'il est nécessaire, qu'il est le résultat infaillible d'une chaîne de causes logiquement enchaînées^ c'est le nier dans
son essence même. Vouloir prouver de la sorte le surnaturel, c'est entreprendre une œuvre contradictoire dans la force du terme.
Il ne peut donc y avoir, dans le sujet qui nous occupe, de démonstration à la façon des géomètres. La prétention de posséder des preuves de cette espèce produit l'arrogance des dogmatistes, et, par une réaction naturelle, fournit des armes à l'incrédulité : la démonstration annoncée par le croyant se trouve défectueuse, et l'adversaire triomphe. Mais si la science ne peut pas tout dans cet ordre d'idées, elle a toutefois une grande tâche à remplir. Il est des chrétiens qui, parce qu'on a abusé des procédés scientifiques appliqués aux matières religieuses, veulent opérer une séparation impossible entre la cause de l'Évangile et l'étude raisonnée des faits auxquels l'apparition de l'Évangile se trouve étroitement unie. Ces chrétiens cèdent à un découragement qui n'est pas justifié, et dont les périls sont manifestes. Cherchons à bien poser la question.
Je suppose que j'aie à faire à un homme au courant de la science moderne, ayant le besoin de méthodes rigoureuses, et doutant de l'Évangile, sans avoir de parti pris contre la vérité. Voici comment je procéderai à son égard, non sur le terrain des preuves morales,
toujours les mêmes en tout temps, mais sur le terrain variable des débats scientifiques. Je ne tenterai pas de lui prouver directement l'Eglise ou le Nouveau Testament. Mon interlocuteur saura toutes les controverses agitées au sujet du canon des Écritures. Quant à l'autorité de l'Eglise qui a formé ce recueil et l'a pris sous sa garantie, il est clair que cette autorité dépend de la solution donnée à la question capitale et première, la question de la nature et de l'autorité de Jésus-Christ, fondateur de l'Église. Ce qu'il me faut, c'est une base historique contenue dans des documents incontestés.
Or, cette base fixe nous la possédons; ces documents incontestés, ils sont dans nos mains. Les théologiens négatifs de l'Allemagne nous ont rendu un vrai service à cet égard; le bien peut sortir du mal. Us ont soumis les livres du Nouveau Testament à une critique animée de l'esprit de destruction le plus prononcé; et l'évidence des faits les a contraints à s'arrêter devantquatre lettres de l'apôtre Paul: Fépître aux Romains, les deux aux Corinthiens et l'épître aux Galates. Il existe donc, dans l'état actuel delà science, quatre lettres de Paul de Tarse que les douteurs les plus prononcés acceptent comme authentiques, et qui étaient écrites vers l'an 64 de notre ère approximativement. Si l'on n'accorde pas ce fait,
il faut dire qu'il est incertain que Colomb ait découvert F Amérique, qu'il n'est pas sûr que Cicéron ait écrit des harangues, et que l'on ne sait pas au juste si Racine a fait applaudir ses tragédies sur les théâtres de Paris. Nous avons donc une base, un point de départ historique accepté par les savants les plus éloignés de la foi. J'ouvre maintenant l'un de ces documents incontestés, et voici ce que j'y trouve:
« Frères, je vous rappelle l'Évangile que je vous ai « annoncé, que vous avez reçu, dans lequel vous pera sévérez, et par lequel vous êtes sauvés, si vous le re- « tenez tel que je vous l'ai annoncé; autrement vous « auriez cru en vain. Je vous ai enseigné en premier « lieu ce que j'ai reçu. Christ est mort pour nos pé- « chés, selon les Écritures; il a été enseveli, et il est « ressuscité le troisième jour, selon les Écritures ; et il « est apparu à Céphas, puis aux Douze. Ensuite il est « apparu en une fois à plus de cinq cents frères, dont « la plupart vivent encore à présent, et dont quelquesce uns sont morts. Après cela, il est apparu à Jacques, « puis à tous les apôtres. Après tous, il m'est aussi a apparu comme à un avorton »
1 l Cor. xv, 1-8.
Qu'est-ce que ces paroles établissent? Les idées de Paul de Tarse ? Beaucoup davantage. Au moment où Paul écrivait, une église était fondée ; l'Évangile était non-seulement prêché, mais reçu; et les chrétiens étaient réunis en communauté de croyants, sur la base de la foi en Jésus-Christ mort et ressuscité. Dans le passage que nous venons de lire, Paul n'enseigne pas, il rappelle un enseignement reçu avant la date de sa lettre. Paul atteste la résurrection de Jésus-Christ, et en appelle à des témoins nombreux, dont beaucoup étaient encore vivants. Il affirme que le Seigneur lui est apparu à lui-même; et, dans sa lettre aux Galates 1 , il déclare avoir « reçu et appris son Évangile non de l'homme, mais d'une révélation de Jésus-Christ. » Voilà des affirmations positives, catégoriques. Maintenant, la question se pose : Ce que Paul annonce est-il de Dieu ou des hommes? L'apôtre dit avoir reçu des révélations; que faut-il en penser? Trompe-t-il? On n'ose plus le dire. Est-il victime d'une hallucination et dupe de son propre enthousiasme, ou rend-il témoignage à la vérité? La question est précise pour ceux qui croient en Dieu. Si on la résout dans le sens de la foi, à partir
' Gai. i, 12.
de la base incontestée que la science nous a oflerte, la pensée doit reconstruire (si j'ose ainsi parler) Jésus- Christ, l'Église, l'Écriture. Si on résout la question dans le sens du rationalisme, la pensée entre dans une autre voie ; elle doit rendre compte par des moyens naturels des manifestations extraordinaires qui entourent l'apparition de l'Évangile. D'un côté, on étudie l'histoire des révélations de Dieu, de l'autre ou ramène à la vérité rationnelle des croyances superstitieuses. Dès qu'on s'éloigne de quelques rares données de fait, admises par tout le monde, il n'y a pas une science théologique, il y en a deux qui obéissent à des principes contraires. D n'y a pas une critique, il y en a deux : la critique de l'incrédulité et celle de la foi. Sur l'abîme qui les sépare personne encore n'a su jeter un pont.
Mais comment prendre parti ? Comment se décider pour la foi ou pour la négation ? Continuons à réunir les éléments du problème.
L'Évangile est annoncé. Suivons ses destinées dans le monde. Il naît dans un pays sans culture, et on ne peut dire avec vraisemblance qu'il soit le produit des lumières de l'antiquité. H est annoncé immédiatement dans les centres les plus importants de la civilisation antique, et on ne peut dire qu'il ait grandi dans les
ténèbres. H s'établit par trois siècles de martyre, et il est manifeste que la force n'est pour rien dans ses succès. H subit pendant quatre siècles les attaques des savants et des philosophes les plus renommés, et Ton ne peut dire qu'il s'est fortifié loin des discussions, jusqu'au moment où il était trop tard pour arrêter ses progrès. Après s'être établi d'une façon surprenante, le christianisme se maintient d'une manière qui n'est pas moins merveilleuse. Il a triomphé des attaques de ses adversaires et de ses persécuteurs ; il remporte un triomphe nouveau sur les faiblesses, les lâchetés, les trahisons de ses disciples. Au milieu de toutes les misères humaines, de celles même dont il est l'occasion, je le vois maintenir sa trace lumineuse et pure. J'ai entendu un orateur public accuser l'Évangile de tous les crimes accomplis au nom de la religion, de toutes les
hontes de la chrétienté Je ne sais pas s'il est une
preuve plus magnifique de sa divinité que ce sang et cette boue ! Ecoutez un poëte, s'adressant au Christ :
L'homme n'a pu souiller ta loi de vérité.
L'ignorance a terni tes lumières sublimes, La haine a confondu tes vertus et nos crimes, Les flatteurs aux tyrans ont vendu tes maximes ; Elle est encor justice, amour et liberté !
Et l'aveugle raison demande quels miracles
De cette loi vieillie attestent les oracles !
Ah ! le miracle est là, permanent et sans fin.
Que cette vérité par ces flots d'impostures.
Que ce flambeau brillant par tant d'ombres obscures.
Que ce verbe incréé par nos lèvres impures
Ait passé deux mille ans, et soit encor divin 1 !
Il n'est pas interdit à de beaux vers de renfermer un solide argument ; et quand on aura dit en prose qu'il est prodigieux que l'Évangile ait résisté à toutes les attaques dont il a été l'objet, et plus prodigieux peutêtre qu'il ait résisté à toutes les défaillances de ses disciples, et à tous les crimes des soi-disant chrétiens, on aura dit, je le pense, quelque chose de sérieux. Vous savez bien que l'Évangile est encore la source de ce qu'il y a de meilleur sur la terre ; vous le savez au fond, vous, le moins croyant d'entre nous. Malgré tout ce que vous avez à dire sur les faux dévots et les hypocrites, si vous connaissez un vrai chrétien, — je dis un seul — un chrétien, c'est-à-dire un homme qui, appuyé sur le Rédempteur, cherche auprès de son Dieu la force de servir ses semblables, un homme aimant de prédilection les œuvres obscures et les dévouements
1 Lamartine, Hymne au Christ.
inconnus je ne sais pas de qui vous faites à l'ordinaire votre société, mais, au jour de la détresse, c'est cet homme-là que vous souhaiterez près de vous.
Maintenant, Messieurs, je vais résumer en peu de mots des considérations faciles à développer. Un homme a dit : « Je vous donne la paix. » Et depuis dix-huit siècles, des milliers de voix de pauvres et de riches, de savants et d'ignorants, ont répondu : « Oui, tu nous as donné la paix ! »
Un homme a dit cette parole bien étonnante si l'habitude ne nous en voilait l'éclat : « Je suis la vérité. » Et des plus hauts sommets de la science, de l'histoire et de la philosophie, des hommes qui ont des égaux peut-être, mais qui n'ont pas de supérieurs dans le inonde, ont répondu : « Oui, tu es la vérité. »
Un homme a dit : « Instruisez toutes les notions ; » et sa parole est obéie. Et si loin que l'amour du gain conduise les voyageurs du commerce, si loin que la curiosité pousse les voyageurs de la science, aussi loin et plus loin encore, sur les côtes les plus brûlées du soleil, sur les rivages les plus glacés, je vois des hommes porter la parole de l'Évangile et planter la croix du Sauveur. Le phénomène est immense, et je n'ai pas encore indiqué l'action exercée par Jésus sur les
lois, sur les mœurs, sur les institutions; je n'ai pas indiqué cette civilisation dominatrice et maîtresse, qui n'est ni la civilisation de l'Orient, ni celle de l'Occident, ni celle du Nord, ni celle du Midi, ni celle d'une race, ni celle d'une autre race, mais qui est la civilisation chrétienne, et porte au front les signes d'une suprématie que nul ne songe à contester.
Oui, la civilisation chrétienne fait la conquête du monde, et le sel qui l'empêche de se corrompre et de s'anéantir dans sa corruption, c'est l'Évangile. Et qu'on ne vienne pas nous dire qu'enfermés dans notre petit horizon, nous développons ici un thème de rhétorique que pourrait aussi bien amplifier à son usage un lettré clrnois, ou un brahmane indien. L'histoire universelle n'est pas la simple addition d'histoires particulières. Elle présente un courant visible, et ce courant nous porte et nous conduit à la conquête du globe. Les nations chrétiennes ont sur toutes les autres une supériorité dont elles abusent, et parfois d'une manière odieuse ; mais cette supériorité, qui pourrait la méconnaître ? Sont-ce les navires de l'Orient qui font le commerce de nos ports ? Sont-ce les armées de la Chine qui menacent Londres ou Paris ? Les brahmanes et les bouddhistes nous envoient-ils
leurs missionnaires ! Sont-ce ces peuples qui nous découvrent et nous étudient? N'est-ce pas nous qui apprenons à les connaître; n'est-ce pas dans les bibliothèques et les universités de l'Europe que l'Hindou devra bientôt venir apprendre l'histoire de son peuple et le vrai sens des documents de sa littérature V Et cette supériorité incontestable, d'où vient-elle? Encore une fois, ce n'est pas une affaire de race ou de climat. Les nations reines du monde sont celles qui reposent sur la base de cet Évangile, qu'elles peuvent bien méconnaître, altérer, renier par leurs actes, mais qui fait pourtant leur force et leur vie. Ces nations, même par la violence, même par le crime, deviennent les instruments d'un plan divin, et accomplissent la prophétie de cet habitant des rives du Jourdain, qui savait que le champ où devait être semée sa parole c'était le monde, et que tous les peuples de la terre étaient son héritage.
On dit parfois qu'une vue plus étendue de l'histoire doit ébranler notre foi, que l'étude des religions comparées élève des nuages qui arrêtent les rayons de la divinité de PÉvangile. Croyez, Messieurs (et si j'ai Pair de parler ici avec autorité, je ne veux pourtant que faire appel à votre réflexion), croyez bien que nous
marchons à un résultat tout contraire. L'Évangile est unique, comme la civilisation dont il est le principe ; plus les religions païennes seront connues, plus resplendira l'auréole lumineuse qui ceint le front du fils de Marie. L'Évangile est unique; ses adversaires euxmêmes le reconnaissent lorsqu'ils ne sont pas sur leurs gardes. On ne peut le réduire à n'être qu'un cas particulier de l'application d'une loi générale, car il échappe à toute comparaison. Je ne pense pas qu'aucun philosophe sérieux le conteste de nos jours : la question de la divinité d'une religion ne se pose pas, ou elle se pose pour le christianisme seul.
L'établissement et le maintien de l'Évangile présentent donc un phénomène immense, un phénomène incomparable. Et que trouvons-nous à son début? Un homme mis en croix, sur une colline de la Judée, entre des femmes qui pleurent et un peuple qui se moque ; et du pied de cette croix, quelques messagers obscurs se répandant pour dire au monde : « Ce pendu au bois est le Fils de Dieu. Convertissez-vous ! »
Tels sont les faits. J'affirme maintenant que leur explication la plus raisonnable est de dire : « C'est ici l'œuvre de Dieu. »
Poser la question, en bien établir les termes, montrer les éléments de la réponse, c'est tout ce que peuvent l'étude et la réflexion, dans le sujet qui nous occupe. La science peut résoudre les objections que la science elle-même a fait naître dans l'esprit. Il ne lui appartient pas de produire la foi. S'il fallait être savant pour aller àla rencontre de son Dieu, que seraient, au prix de cette inégalité, toutes les autres inégalités de l'humaine existence I
Le travail de l'esprit peut dissiper des préventions hostiles à la vérité religieuse, préparer les voies à l'Évangile, établir ses titres de crédibilité ; mais dans la formation d'une croyance proprement dite, d'une croyance qui devient le fondement de la vie, il entre un élément d'un autre ordre.
Pourquoi donc les croyants croient-ils ? Demandezle-leur. Ils vous diront que l'origine de leur foi, c'est leur rencontre avec les promesses, les grâces, les lumières qu'apporte Jésus-Christ. Cette foi se développe peu à peu chez les uns, chez les autres elle envahit l'âme subitement, à un moment donné; chez tous, elle est le produit de la vie, de la vie de l'âme, au sens le plus complet de ce mot, de la vie dans ses rapports avec le monde et avec Dieu. Pour vous rendre compte
de la marche de ses pensées, de la formation de ses espérances, il faudrait souvent qu'un chrétien vous racontât sa vie entière et vous livrât les derniers secrets de sa conscience. Pouvons-nous indiquer tout ce qui conduit à l'Évangile? La douleur, la satiété des plaisirs, les illusions perdues, la lutte contre les passions, les chutes amères, l'existence brisée par une séparation cruelle, le besoin de force, le besoin de repos, le besoin de lumière et d'intelligence... Mais qui pourrait dire tous les chemins que suivent les âmes? Qui pourrait nommer tous les points de l'horizon d'où arrivent des hommes qui, se rencontrant aux pieds de Jésus-Christ, s'accordent à lui rendre, sous mille formes, le témoiguage de Paveugle-né : « J'étais aveugle, et maintenant je vois. »
On peut étudier et reconnaître, dans une certaine mesure, les voies diverses par lesquelles les croyants sont parvenus à la foi ; mais quant au fait dernier, quant à la formation même de la conviction, il reste un mystère, un secret et une œuvre de Dieu. Et ne croyez pas que je vienne ici plaider une exception en faveur de l'Évangile, et opérer une sorte d'escamotage au profit de la religion de vérité. C'est une des lois fondamentales de l'ordre moral et spirituel, que
dans cet ordre tout entier, le travail de la seule intelligence n'explique rien d'une manière complète.
Leibniz dit quelque part : Si la géométrie contrariait nos passions, il ne manquerait pas de gens pour contester la solidité de ses démonstrations. Je ne m'arrête pas à ce paradoxe, bien que vous puissiez fouiller toutes les annales du genre humain sans y trouver un homme plus compétent que Leibniz pour prononcer sur de telles matières. J'admets donc que, dans le domaine de l'observation et du calcul, il n'y a pas de discussion qui ne puisse trouver son terme dans la science même. Dès que vous touchez le monde spirituel, il en est autrement. Vous croyez en Dieu, n'estce pas? Vous diriez bien au moins avec M. de Voltaire, lorsqu'on lui propose de se faire athée :
L'univers m'embarrasse et je ne puis songer Que cette horloge existe et n'ait point d'horloger.
Eh bien ! Messieurs, n'avez-vous pas entendu dire qu'il y a eu des astronomes athées? Cela vous étonne, et moi aussi ; mais notre étonnement constate le fait et ne le détruit pas. Les deux et la terre racontent la puissance et la sagesse de l'architecte des mondes ; mais si vous n'avez pas rendu gloire au Créateur à
l'aspect d'un brin d'herbe, en présence d'un insecte qui traverse l'air, l'étude la plus profonde ne vous le fera rencontrer ni dans les astres des cieux, ni dans les merveilles de la terre. La foi en Dieu suppose donc autre chose que la pure science.
Vous croyez à la morale. Vous tiendriez pour un insulteur celui qui vous dirait en face que le devoir n'est qu'un mot honnête dont vous couvrez la recherche de votre plaisir. Ignorez- vous que la réalité de l'ordre moral a été niée, non-seulement par des hommes grossiers ou légers jusqu'à la déraison, mais par des penseurs estimés pour la force de leur intelligence ? Ignorez-vous que de graves philosophes ont consacré de longs volumes à établir que le devoir est un mot vide de sens et que l'homme ne cherche jamais que son intérêt? La foi au devoir suppose donc autre chose que la pure science.
Que s'est-il passé chez ces hommes qui nient les bases fondamentales de l'ordre spirituel? Ont-ils, dans leur conscience, lutté contre la vérité? Je l'ignore. J'ignore ce que Dieu pourra leur dire un jour. Plusieurs d'entre eux présentent les signes d'un caractère moral digne de respect ; et sans méconnaître le lien profond qui rattache l'erreur au péché, je ne me sens
pas le droit de leur dire qu'ils se trompent parce qu'ils sont méchants. Mais j'ai le droit de l'affirmer, car cela ressort avec une entière évidence de l'examen des faits : ce n'est pas la science qui creuse, et ce n'est pas la science seule qui peut combler l'abîme ouvert entre les adorateurs du Dieu saint et les hommes qui nient Dieu et sa loi. Dans la formation des croyances les plus élémentaires de l'ordre spirituel, à côté du travail de l'esprit, se rencontre un mystère que je ne puis réduire à la mesure de mes conceptions. Dire que dans la naissance de la foi chrétienne, au delà de la science, il y a dans les âmes une œuvre d'une autre nature qui est le secret de Dieu, ce n'est donc pas plaider une exception pour le besoin de ma cause.
Mais n'abusons pas de cette vérité ; ne comptons pas sur l'œuvre divine, en demeurant dans un lâche sommeil, qui serait la violation directe du premier de nos devoirs. Ne comptons pas sur un coup de la grâce; n'attendons pas l'éclair qui foudroya Saul sur le chemin de Damas. Autres sont les voies ordinaires de la Providence. La foi, dans son principe, est le plus souvent une faible lueur qui paraît au fond de la conscience. C'est cette pensée qui vous vint un jour que l'Évangile pourrait bien être la vérité ; c'est ce besoin de pardon
qui tourna vos regards vers le Rédempteur ; c'est cet étonnement que vous fit éprouver la rencontre d'un vrai chrétien. Ce sentiment de votre cœur, cette pensée de votre esprit sont la lueur blanchissante de l'aube matinale qui, reçue dans une conscience droite et suivie par une volonté bonne, ira grandissant peu à peu jusqu'à la splendeur du midi. Pour marcher dans ces voies, il y a une méthode indiquée par Jésus-Christ, et recommandée par l'expérience de ses disciples. Elle se ramène à ces deux prescriptions : la pratique et la prière. La pratique des œuvres chrétiennes ne procédant pas encore de la foi, mais du désir de la foi ; la prière ne reposant pas encore sur la certitude d'être exaucé, mais sur l'espoir d'être entendu.
A ce dernier égard, laissez-moi vous citer un fait digne de vous être rapporté. Un des membres de la convention nationale, Isnard, avait soulevé les murmures de cette assemblée, peu exigeante cependant à l'égard de la foi, en prononçant ces paroles athées : « La loi, voilà mon Dieu, je n'en connais pas d'autre.» Plus tard, il s'attira les honneurs de la proscription, pour s'être écrié, en présence d'une menace d'émeute, que si Taris continuait à attenter à la représentation nationale, on chercherait bientôt sur les rives de la
Seine la place où Paris aurait existé. Réduit à se cacher, il passa seize mois dans une cave du faubourg Saint- Antoine. Là, comme perdu dans les entrailles de la terre, et n'ayant que la mort en perspective, il se tourna vers Dieu. Voici comment il rend compte luimême de ses expériences: « Je m'aperçus qu'en niait tière religieuse, la solution de la vérité dépend moins « de l'effort de notre esprit que de la disposition de no- « tre cœur.... Je reconnus que dans la nuit obscure de « la métaphysique religieuse, la vérité ne se montre que « par éclairs qu'il faut saisir, et comme une flamme « que l'humble prière allume et que l'orgueil éteint.... « Je commençai donc par prier, et, plus en rapport « avec Dieu, je devins meilleur, plus calme, plus apte « à discerner la vérité 1 . »
Ce ne fut pas là un mouvement passager : Isnard a prouvé par trente années d'une vie humble et chrétienne la réalité de sa conversion etl 'efficace de la prière pour conduire à la foi.
La méthode de la vie intérieure et spirituelle, il appartient aux prédicateurs de vous en rappeler les bases, aux conseillers chrétiens d'en faire l'application.
4 De l'immortalité de l'âme, par Maximin Isnard. Paris, 1802.
Ma tâche est autre. J'ai pour mission de vous dire ce que peuvent, en de tels sujets, l'étude et la réflexion. Je ne suis pas un prédicateur ayant charge d'âmes, ni un théologien accrédité pour vous exposer le dogme de son église. Je suis au milieu de vous comme un" homme quelconque, qui, ayant eu le goût et le loisir de réfléchir sur ces matières, vient vous inviter à y réfléchir pour vous-mêmes, sans pouvoir donner de sa parole aucune autre garantie que la sincérité de sa recherche et son sérieux désir de vous dire les choses précisément comme il les pense.
Aujourd'hui, j'ai surtout cherché à vous démontrer que les caractères extérieurs de la révélation de Jésus- Christ la rendent respectable à la raison. Dans notre prochaine séance je m'efforcerai d'établir que la doctrine de Jésus-Christ sur la vie éternelle se recommande à l'esprit, au cœur et à la conscience des hommes de bonne volonté.
La doctrine chrétienne de la rte éternelle.
Messieurs,
L'histoire nous montre l'homme partout et toujours inquiet de son avenir. Aux questions qu'il se pose à cet égard, le vaste Orient nous a fait entendre une réponse lugubre, au fond de laquelle nous n'avons trouvé que l'espoir du repos, d'un sommeil profond sans songe et sans réveil. En Grèce, au delà des fantaisies brillantes de l'imagination populaire, nous avons rencontré la parole des sages. Ces sages ont rendu à l'esprit humain des services immortels : ils ont constaté quelques-uns des titres de notre noblesse; ils ont démontré la nature spirituelle du principe de
la pensée; mais, en présence d'une affirmation précise sur notre avenir personnel et conscient, ils ont hésité, et ont gardé pour dernière ressource, l'idée que la vie a si peu de valeur que, dût-elle faire place au néant, il serait encore doux de mourir. C'est Socrate qui parle ainsi, et je m'en suis toujours étonné. Quand je me représente la vie du philosophe d'Athènes, cette existence si pleine et si animée, passée, sous le beau ciel de la Grèce, dans le charme des plus nobles entretiens, je m'étonne que le possesseur de tant de biens fît si peu de cas de la vie. Mais c'est bien Socrate qui déclare qu'il est peu de nos plus belles journées qui vaillent le repos du sommeil.
Jésus-Christ paraît ; à sa voix, une foi profonde dans l'immortel avenir remplit le cœur de ses disciples. L'humanité a rencontré une parole ferme qui, répondant à ses besoins les plus profonds, transforme ses pressentiments mêlés de doute, et voilés souvent par le désespoir, en une certitude joyeuse et sereine. Pouvons-nous nous associer à ces hautes espérances ? A la maladie qui nous consume ou nous menace, au temps qui nous entraîne, à toutes ces voix qui nous disent : « Je te conduis à la mort, » pouvons-nous répondre, dans un humble et ferme espoir : « A la vie? » Et, lors-
LA VIE ÉTERNKLLE. 221
qu'il s'agit de ceux qui nous ont quittés, au lieu de dire : ils ne sont plus, pouvons-nous dire : ils sont nés à la vie des cieux ? On le conteste. On affirme que la science moderne a relégué au nombre des superstitions la foi dans le Ressuscité. J'ai cherché à établir le contraire, à vous prouver que, toutes choses considérées, nous pouvons nous associer aux grandes pensées d'un homme qui a malheureusement servi plusieurs causes, en sorte que je ne puis lui emprunter ici que l'éclat un peu pompeux de sa parole.
« Ainsi que le disent quelques-uns, assisterions-nous « aux funérailles du christianisme vieilli ? Était-il des- « tiné à s'user comme tout le reste? Devait-il arriver « un temps où lui aussi ne serait plus qu'un souvenir? « Les espérances du genre humain sauvé sur le Gol- « gotha n'auraient-elles été que le rêve de vingt siè- « cles ? Devaient-elles rencontrer au bout de ce terme « un second tombeau, un tombeau scellé pour jamais, « et ce tumulte des peuples en mouvement ne serait-il « que le convoi du Christ? Non, non, laissez ces vai- « nés frayeurs aux âmes défaillantes, à ceux dont le « cœur engourdi a presque cessé de battre, et dont lu « vue s'est affaiblie dans les ténèbres. Ne vous trouât blez pas de la joie lugubre de ces pauvres insen-
« sés qui, n'ayant que la mort pour se consoler de la « mort, croient le soleil éteint quand autour d'eux ils « ont fait la nuit en remuant la poussière du sépulcre. « Le Christ est ressuscité, il vit, il vivra toujours »
Le Christ est ressuscité ; c'est la base du repos, le fondement de la foi qui espère sans orgueil et s'humilie sans découragement, parce qu'elle a placé son espérance dans l'amour et le pardon de son Dieu.
Jésus-Christ est le chemin de la vie, de la vie stable et sans fin. La vie éternelle, c'est la réconciliation avec Dieu ; et si vous réfléchissez que Dieu seul est permanent, vous ne vous étonnerez pas d'entendre dire que se réconcilier avec lui, c'est entrer dans l'éternité. La vie éternelle n'est pas seulement à venir, future, l'éternité embrasse le présent et le passé. La vie éternelle existe dès maintenant dans les âmes unies à leur Créateur. Aussi, me bornant à mon objet spécial, je laisse de côté l'histoire des âmes au moment de leur séparation de l'enveloppe périssable qui les revêt ici-bas; je laisse de côté les mystères redoutables de la justice exercée sur les volontés en révolte ; je ne m'attache ici qu'à la considération du terme où l'amour suprême
1 Lamennais, Affaira de Rome.