LA VII ÉTERNELLE
veut nous conduire. La vie éternelle estime expression qui, si j'ai bien compté, se trouve quarante fois dans les livres du Nouveau Testament, et quarante fois elle est prise dans le même sens, savoir le bonheur que Dieu nous destine, l'état en vue duquel nous avons été tirés du néant.
Cet état quel est-il ? Que lisons-nous dans les livres saints ? Nous sommes des créatures de Dieu, « Dieu a créé les choses pour qu'elles fussent, » dit Thomas d'Aquin La première fois que j'ai rencontré ces paroles, je n'ai su y voir qu'une sorte de naïveté. En y pensant mieux, je les ai trouvées d'une grande profondeur, j'ai reconnu la traduction de cette pensée de Jésus-Christ : « Dieu n'est pas le Dieu des morts, mais des vivants. » Dieu a créé les choses pour qu'elles fussent ; or les actes de Dieu sont sans repentir ; il ne nous a pas tirés du néant pour nous y replonger ; il ne nous a pas donné la vie pour nous tuer. Ce qu'il a fait, il Ta fait pour toujours. Nous ne sommes pas le produit éphémère du jeu de la vie universelle, la manifestation passagère des forces de la nature ; nous sommes des êtres, et les êtres voulus de Dieu sont durables :
1 Somme contre les Gentils, à la fin.
c'est une donnée de la foi, c'est même une présomption de la raison. Conduits par un sûr instinct, les matérialistes, qui nous refusent l'immortalité, commencent par nous refuser l'existence ; ils nous réduisent au rang des phénomènes transitoires que manifeste et détruit le mouvement de la matière, seule réelle dans leur pensée.
Dieu veut que nous soyons. Dans quelle condition ? Dans la sainteté, c'est-à-dire voulant le bien et y trouvant le bonheur. Le plan de l'Éternel nous a été révélé. H nous a créés à son image, et nous a donné le privilège d'établir notre domination sur les éléments de la nature, dans une mesure fixée par sa sagesse et par sa bonté. Une puissance intelligente et libre est l'essence de l'homme, elle est en nous l'image de Celui qui peut tout. Et la puissance créée doit s'associer aux plans de la puissance créatrice. « Ta volonté soit faite, » devons-nous dire, et c'est là la sainteté. Vouloir ce que Dieu veut, c'est vouloir l'accomplissement de l'ordre absolu; c'est la sainteté, et c'est aussi le bonheur. Si le beau est, comme on l'a dit, la splendeur du vrai, le bonheur n'est que la lumière qui émane du devoir accompli.
Je dois ici m' arrêter un moment à l'examen d'une
idée trop répandue et trop féconde en conséquences pour nous demeurer indifférente.
Un chansonnier peut bien, le verre en main, célébrer le dieu des bonnes gens, accueillant avec une égale indulgence tous ceux qui se présentent à lui. Nous-mêmes, dans notre légèreté, nous nous laissons entraîner à parler de ceux qui ne sont plus comme si le dernier soupir de la vie de la terre était nécessairement, et dans tous les cas, la première respiration de la vie des cieux. Nous accréditons ainsi l'idée d'un Dieu bénévole, dont la bonté facile ne laisse aucune place à la crainte, d'un Dieu tel qu'après la mort, nous trouvons nécessairement le bonheur auprès de lui. Ainsi se forme en nous un vague espoir de rencontrer le bonheur, sans la condition delà sainteté; l'aiguillon de la conscience s'émousse, et nous sommes rassurés dans le mal. Mais ce Dieu lointain, ce Dieu qui semble dormir, pendant l'économie présente, pour s'éveiller un jour dans le souvenir de sa bonté, je ne le connais pas. Celui que je connais, c'est le Dieu en qui nous avons la vie, le mouvement et l'être, qui réside sur la terre, près de nous, aussi bien que dans les profondeurs des cieux ; qui nous voit et connaît nos maux mieux que nous-mêmes. Il connaît nos misères, il sait nos dou-
leurs, et il les permet; Dieu est là et nous souffrons. Ces maux, triste partage de notre nature déchue, me crient bien haut qu'il n'y a de bonheur que dans Tordre, que Dieu conserve les lois qu'il a établies ; que dans son royaume et sous son regard, la souffrance accompagne le péché, la calamité poursuit les égarements du cœur, comme l'ombre suit le corps sous les rayons , du soleil. Dans le tremblement de mon cœur et l'épouvante de ma raison, ma raison même, instruite par l'expérience, me force à conclure que là où la révolte contre la lumière durera toujours, les ténèbres n'auront point de fin. Ce n'est pas là mon sujet ; je l'ai dit. Mais il y aurait eu de la lâcheté de ma part à garder sur ce point un silence absolu ; et je vous honore assez pour croire que vous ne m'estimeriez pas si je venais ici sacrifier la vérité au désir de vous être agréable.
La vie éternelle est une vie sainte. Sur la porte du royaume des deux on lit cette inscription : « Rien d'impur ni de souillé n'entre ici. »
Rien n'est donc éternel que ce qui est saint, ou peut être sanctifié ; et, la sainteté étant la présence de Dieu même en nous, tout ce qui est saint ou peut être
sanctifié, appartient à la vie éternelle. Or, qu'est-ce qui peut être sanctifié en nous ? Notre être tout entier, dans les conditions voulues par le Créateur, car il a créé les choses pour qu'elles fussent. Aussi à la question que nous venons de poser, l'apôtre Paul répond d'une manière précise : tout; et il développe sa pensée : tout, l'esprit, l'âme et le corps *. Arrêtons-nous un moment à ce dernier point.
Le corps n'est pas un élément passager de notre existence. U doit faire dans l'économie à venir, comme dans l'économie présente, une partie constitutive de notre personne. Le corps ne doit pas se détruire, mais subir une transformation qui le rendra incorruptible et glorieux. Les Athéniens avaient écouté l'apôtre avec patience tandis qu'il leur parlait du Dieu créateur ; ils se moquèrent de lui lorsqu'il leur annonça la résurrection. Cette doctrine soulève encore bien des objections. Et cependant cette doctrine méconnue et raillée est véritablement une des pierres angulaires d'une vraie science de l'homme. Le temps me manque pour vous le démontrer. Permettez-moi pourtant de vous fournir à cet égard quelques indications rapides.
1 1 Thessaloniciens, v, 28.
Une pensée assez généralement répandue dans l'antiquité, et qui prévaut encore dans les philosophies orientales, est que le corps est un élément méprisable, un mal. De là naissent deux tendances absolument contraires. Les uns estiment que le sage doit se réfugier dans la partie supérieure de sa nature, sans prendre garde, en aucune sorte, à ce corps grossier et indigne de son attention.
Le corps, cette guenille, est-il d'une importance, D'un prix à mériter seulement qu'on y pense, Et ne devons-nous pas laisser cela bien loin?
Ces paroles de la Philaminte de Molière ont été souvent développées par une certaine métaphysique. On méprise le corps, et parce qu'on le méprise, on le laisse faire, suivre son penchant et ses appétits. La licence se trouve mise de la sorte sous la garde de la philosophie. D'autres penseurs méprisent le corps moins qu'ils ne le haïssent. Us s'appliquent à opprimer, autant que possible, cet ennemi de l'âme, à lui refuser tout ce qui dépasse le strict nécessaire ; ils arrivent à ces macérations excessives dont l'Inde, en particulier, offre des exemples. Ainsi de la pensée que le corps est
méprisable et mauvais, sortent deux conséquences directement contraires : le relâchement moral le plus entier et le plus dur ascétisme. L'Évangile tarit d'un mot la source de ces erreurs : le corps doit être sanctifié, il doit être « le temple du Saint-Esprit. » Il faut résister à la chair, c'est-à-dire aux convoitises mauvaises et aux appétits déréglés ; il faut dompter l'organisme, parce que les organes doivent être les serviteurs de l'esprit ; mais le corps en lui-même est bon, et, à sa manière, il est appelé à glorifier Dieu.
Abordons une autre idée, voisine de la précédente. Dans les mêmes doctrines, qui font de l'organisme un élément inférieur et mauvais, on rencontre une tendance prononcée à voir dans le corps la condition de l'existence personnelle, à admettre, par suite, qu'une âme sans corps n'aurait plus conscience d'elle-même. La physiologie et la psychologie fournissent des inductions assez solides à l'appui de ces vues, en sorte que la philosophie qui admet une existence des âmes à l'état pur, se trouve souvent en conflit avec les sciences expérimentales. Le corps ressuscitera, dit l'Évangile, et l'Évangile offre ainsi un terrain solide où les naturalistes et les philosophes peuvent se rencontrer dans la vérité.
Telles sont les conséquences importantes de la doctrine chrétienne sur la résurrection des corps. Mais les esprits qui ont une demi-teinture de science et qui savent que les molécules de la matière passent d'un corps organisé dans un autre, demandent en souriant comment feront les âmes, au moment de la résurrection, pour retrouver leur enveloppe, puisque les mêmes molécules auront appartenu à une foule d'âmes successivement. Un peu de science, disait Bacon, éloigne de la religion, beaucoup de science, y ramène. Cette parole célèbre trouve ici son application. La science ne vous dit pas seulement qu'un corps qui se dissout cède ses molécules à d'autres formes organisées ; elle vous dit que, dans le cours de la vie, les particules matérielles du même corps se renouvellent entièrement. Votre corps actuel ne possède plus une seule des parties matérielles de votre corps d'il y a vingt ans. Hésitez- vous à dire que votre corps est le même? Quel est donc ce corps toujours le même, dans le renouvellement de toutes ses parties? C'est le principe de la vie organique, le principe qui a le pouvoir de s'emparer des éléments de la matière, de leur donner la forme et la vie, et de les rejeter, après un certain temps, pour les rendre à la circulation universelle, en les remplaçant par des éléments
nouveaux. C'est ce principe, uni à l'âme par un lien intime, qui est le corps un et permanent. Voilà ce qu'enseigne la science; et, avant la science, saint Paul le disait assez clairement lorsqu'il parlait aux Corinthiens 1 de la graine qui meurt en donnant vie à une plante qui ne renferme plus aucun des éléments de la semence elle-même. Lisez , Messieurs , l'exposition complète de la pensée de l'apôtre, vous comprendrez cette transformation du corps, devenant glorieux et spirituel dans l'économie future; et vous comprendrez aussi tout ce qu'il y a de superficiel dans certaines objections de l'incrédulité. Je reviens à mon objet principal.
Tout ce qui est en nous, ai-je dit, appartient à la vie éternelle : intelligence, volonté, affections légitimes, joies pures et objets de nos affections, inséparables de ces affections mêmes. Ceux qui sont bien morts sont vivants ; ou plutôt, dans le ciel et sur la terre, il n'y a de morts que nous, nous et nos pareils, aussi longtemps que nous restons éloignés de Celui qui est la source de la vie. Vous citerai-je ici des textes ? Non.
1 Épttre I, chapitre xv.
Prenez le Nouveau Testament; lisez-le avec attention, et cherchez bien s'il renferme une page, une ligne qui vous permette de supposer qu'au delà du voile de la mort, nous ne nous retrouverons pas vivants, ayant la conscience de nous-mêmes, et dans une société sainte, dont Celui qui a voulu être ici-bas notre frère, sera le centre et l'éternelle lumière. Écoutons à ce sujet deux représentants de la pensée chrétienne, séparés par des siècles, mais unis dans une même espérance. « Nos liens communs, » dit un des écrivains de l'ancienne église, Tertullien, « nos liens communs deviendront u d'autant plus étroits que nous sommes destinés à « une vie meilleure, à ressusciter pour vivre d'une « communion spirituelle. Lorsque nous serons près de « Dieu, nous serons aussi près les uns des autres, « puisqu'en Dieu nous ne serons tous qu'un.» En transcrivant ces paroles anciennes, le professeur Néander. de Berlin, y joint, en ces termes, l'expression de sa propre pensée : « Vivre soi-même, mais dans un corps
« glorifié, d'une vie nouvelle et glorieuse, telle est « la promesse de l'Évangile. Les âmes qui se sont « rencontrés ici-bas, et qui ont appris à se connaître et « à s'aimer mutuellement, se connaîtront et s'aime- « ront bien plus intimement lorsqu'elles se retrouve-
« ront auprès de Dieu. Quand l'imperfection sera dis- « sipée par la perfection, quand la foi sera changée en « vue. l'amour, rapproché de la source de tout amour, u rapproché de l'amour même, qui est Dieu, ne fera « que croître et se purifier »
C'est donc tout ce qui est en nous qui doit entrer dans le royaume des cieux. oui, tout, sauf le péché, parce que le péché n'est pas un être, mais seulement la déviation de ce qui est. Le péché, c'est la révolte de notre volonté, mais ce n'est pas la volonté ; c'est l'égarement de la pensée, mais ce n'est pas la pensée ; c'est le dérèglement de nos affections, mais ce n'est pas la puissance d'aimer. Et cette déviation, cette perversion de la nature, ce n'est pas l'œuvre de Dieu, c'est la triste création de la créature. Tout notre être est fait pour l'avenir céleste, pourvu qu'il soit dépouillé de Pégoïsme qjii est la racine du péché. Il ne faut que renoncer à ce moi, centre de notre vie, petit dieu auquel nous dressons un autel en face du Dieu vivant ; il ne faut qu'entrer dans les plans du Père commun, nous aimer comme l'un des membres de la grande famille, du même amour dont nous aimons les autres, sentir
* Mémoires pour servir à l'histoire du christianisme (traduction française), tome I, pages 163 et 164.
que toute joie égoïste est un mal, que notre bonheur doit être dans le bonheur de tous; il faut renverser ces murs mitoyens qu'élève l'orgueil, comprendre que dans le séjour éternel, si nous sommes dignes d'y entrer, nous retrouverons le plus petit, le plus méprisé, le plus méprisable de nos semblables, s'il répond à l'appel de Dieu, ne fût-ce qu'à la onzième heure ! Je sais bien que cette pensée répugne parfois à notre cœur. Je sais bien qu'il est tel de nos semblables dont nous sommes tentés de dire qu'avec lui nous ne voudrions pas du Paradis. Mais, Messieurs, si, par une dispensation douloureuse de la Providence, ce méprisé entre les méprisés, ce méprisable entre les méprisables était votre frère, votre père, votre enfant, vous insurgeriez-vous contre le décret quilui ferait miséricorde et grâce? Faites donc aux autres ce que vous voudriez qui vous fût fait à vous-mêmes !
Tout ce qui est susceptible d'être sanctifié appartient donc à l'éternité, et c'est pourquoi l'éternité commence ici-bas, en un sens. Ce qui est pur, ce qui est bon, ce qui est voulu de Dieu, est voulu pour toujours. L'expérience de la vie ne nous donne-t-elle pas à cet égard une haute instruction? Toute joie coupable amène le dégoût; tout plaisir illégitime produit la sa-
tiété; Tâme livrée aux convoitises est incessamment entraînée de désirs en désirs et de déceptions en déceptions, tandis que les joies pures seules sont fermes et permanentes, tandis que Tâme tournée vers Dieu, et trouvant en Dieu son repos, semble échapper déjà, en quelque mesure, à l'écoulement rapide des choses de la terre. Les éléments durables de notre existence sont donc comme désignés d'avance par leur propre stabilité. Le royaume des cieux est sur la terre, mais il y est sous un voile, comme l'éclat du firmament est là dans le jour le plus sombre. Otez le nuage, vous verrez resplendir l'azur éternel. Aussi Jésus-Christ, qui est pour nous le chemin, est-il en lui-même la vie, parce que, dégagé des nuages du péché, il est la réalisation vivante du plan primitif de la création ; surnaturel dans le monde du péché, il est seul la nature selon le décret de l'amour éternel. Et il est venu à nous pour que la vraie vie commence, dès ici-bas, dans l'âme de ses disciples. La vie éternelle sera l'épanouissement d'un germe que possèdent, dès maintenant, les cœurs donnés à Dieu. La graine déposée dans le sol renferme déjà les fleurs et les fruits que les pluies fertilisantes et les rayons vivifiants du soleil en feront sortir un jour. En nous aussi Dieu a placé un germe fécond, au-
quel il ne manque pour s'épanouir entièrement que l'air du ciel et le soleil de l'éternité.
Gardons-nous toutefois de méconnaître l'étendue et l'importance de la transformation que nous réserve l'avenir. La vie éternelle est ici-bas, mais dans quelles conditions? sainteté toujours près de la souillure, lueurs fugitives qui vont s' éteignant dans les ténèbres, joies d'un moment toujours soumises au vent de l'instabilité. Or, nous avons une plus haute espérance. Nous attendons mieux que le prolongement, plus ou moins brillant, de la vie présente ; nous attendons de nouveaux cieux et une nouvelle terre où, hors des atteintes de la misère et du péché, la justice habitera.
Élevons-nous à la considération de cette économie future. Abordons cette étude avec une foi d'enfants, mais en étant des hommes faits quant à l'intelligence : c'est une recommandation de l'apôtre Paul. N'imputons pas à notre foi tous les caprices de notre pensée et toutes les fantaisies de notre imagination.
Que seront les royaumes éternels? Livrez-vous à vos rêves les plus beaux; voyez, dans le monde à venir, des collines couvertes de fleurs dont la terre ignore la beauté ; faites réfléchir leur image dans des lacs plus
bleus et plus transparents que le plus pur cristal de nos eaux; éclairez ces sites incomparables des rayons d'un soleil qui ne se couche jamais, entendez monter du fond des vallées du Paradis et du sommet des Alpes de l'éternité les mélodies d'un alléluia sans fin.... Qu'aurez-vous fait ? Vous aurez fait de la poésie ; vous aurez coloré des reflets brillants de l'idéal les réalités qui vous sont connues. Laissons maintenant intervenir la réflexion. La réflexion nous enseigne que le son dépend de l'oreille, et la couleur de l'œil. Toutes les représentations empruntées aux résultats de notre organisation actuelle sont de nulle valeur pour un autre mode d'existence. L'œil d'ici-bas ne saurait percevoir une autre lumière que la lumière terrestre; l'ouïe de la terre ne peut nous fournir aucune idée des mélodies des cieux. Changez nos organes, tout changera pour nous ; la plus haute poésie ne peut soulever la moindre partie du voile qui nous dérobe l'avenir.
Voilà ce que dit l'intelligence des hommes faits. Le monde céleste échappe entièrement à notre imagination actuelle. Si donc vous avez cru que je vous produirais une histoire du Paradis, un tableau descriptif de la vie future, vous serez déçus dans votre attente. Mais que cela ne trouble personne. Avoir beaucoup de
238 atxriara discours.
foi, ce n'est pas savoir et se représenter beaucoup de choses : c'est aimer beaucoup et beaucoup se confier. La foi est une connaissance merveilleuse qui comble ses propres lacunes et supplée par elle-même à son insuffisance ; car la foi est la certitude que la volonté de Dieu est bonne et parfaite, et que, lorsque nous serons dignes de la connaître tout entière , elle sera agréable à nos cœurs.
Ne faisons donc pas de vaines tentatives pour nous figurer le Paradis ; mais d'un autre côté, ne nous laissons pas arrêter par un idéalisme abstrait, voulant effacer les promesses qui font notre force et notre espérance. Notre avenir, c'est la vie, la vie réelle et pleine. Nous serons, revêtus de corps spirituels et glorieux, dans une société sainte ; et si les splendeurs célestes ne répondent pas à nos rêves les plus beaux, ce n'est pas que notre imagination prenne trop de carrière ; c'est qu'elle est impuissante à atteindre des réalités qui la dépassent. Soyons donc pleins d'une espérance qui triomphe de la mort; et sans nous égarer dans des pensées chimériques, efforçons-nous, autant que notre faiblesse peut le permettre, de sonder la valeur de ce mot : l'éternité. Dans ce but, il nous faut prendre la vie et en retrancher la mort ; non pas seulement le terme
LA VIE ÉTERNKLWC. 239
de la vie, mais ce mourir continuel dont ce que nous appelons la mort n'est que l'achèvement.
D semble, au premier coup d'œil jeté sur l'univers, qu'il n'y ait dans notre monde qu'une invariable succession d'objets toujours les mêmes. Les eaux qui surgissent au pied des glaciers de nos Alpes vont se verser dans l'Océan. Sous l'action des rayons du soleil, ces eaux s'élèvent en vapeurs, forment les nuages et redescendent en pluie et en neige pour alimenter les mêmes sources d'où elles étaient parties. Le printemps succède à l'hiver, ramenant ces fleurs et ces beaux jours que l'automne avait ravis à l'été. Tout paraît changer, mais tout est monotone. Regardez mieux. Ên réalité, tout périt peu à peu sous la lente action du temps. Les montagnes s'abaissent insensiblement et descendent dans les vallées. La science nous parle d'espèces animales disparues dont elle retrouve les débris, et nous fait toujours mieux comprendre que le solde notre planète est l'immense cimetière de tout ce qui a vécu. Les astronomes, à leur tour, nous parlent d'étoiles qui vieillissent et s'éteignent dans les profondeurs des deux. La vie se maintient à la vérité. Mais qu'est-ce qu'une génération entre celles qui ne sont
plus et celles qui ne sont pas encore? C'est ainsi qu'autour de nous le temps se manifeste partout comme la puissance de la mort. Et que trouvons-nous si nous rentrons en nous-mêmes? Une pensée ne naît dans notre esprit qu'à la condition de faire mourir celle qui l'a précédée : nous sommes incapables d'en former deux à la fois. S'il ne nous était donné de retenir, par la mémoire, quelques lambeaux du passé, et, par la prévision, de nous étendre un peu dans l'avenir, si nous étions réduits à l'instant présent, nous n'aurions pas le temps d'avoir conscience de nous-mêmes et de dire moi ; car l'instant présent n'est rien que la limite insaisissable séparant ce qui n'est plus de ce qui n'est pas encore. Nos joies aussi et nos douleurs sont tuées par le temps. Quoi de plus fugitif que les satisfactions de4iotre cœur? et n'avons-nous pas éprouvé- ■ la réalité de cette parole : «Notre misère est si grande, que nous n'avons pas même la force d'être longtemps malheureux? » Eh bien! enlevez cette destruction, ce mourir continuel; placez la maturité de l'expérience dans l'élan de la jeunesse; réunissez la sagesse des vieillards à l'enthousiasme des adolescents ; que le cœur, riche de ses joies, les garde en s'ouvrant à des joies nouvelles : vous aurez une vie pleine, stable,
d'accroissement, une vie toujours montée et jamais descendue, au prix de laquelle notre existence, telle qu'elle est, ne sera qu'une sorte de mort; vous n'aurez pas encore atteint la conception de la vie éternelle.
Pour avoir l'éternité, il ne faut pas une succession de pensées qui se remplacent, mais une pensée toujours la même. Il ne faut pas une succession de volontés, mais une volonté lixée sur son objet immuable ; il ne faut pas des joies qui s'ajoutent à d'autres joies, mais une joie pleine et débordante remplissant le cœur tout entier. A ces exigences, il n'y a qu'une seule réponse : Dieu, Dieu connu, voulu, aimé ; et dans cette connaissance, cette volonté et cet amour, la circulation éternelle de la vie divine. C'est bien là ce qui nous est enseigné. « Nous verrons Dieu, » a dit Jésus-Christ; « nous connaîtrons comme nous avons été connus, » dit saint Paul. Comment Dieu nous connaît-il? Il ne connaît pas nos pensées par nos paroles, nos volontés par nos actes, notre nature par ses manifestations extérieures; il nous connaît directement dans notre centre. Maintenant nous ne le connaissons pas ainsi. Maintenant nous voyons seulement dans la nature quelques reflets de sa gloire, et dans l'humanité quelques rayons de son amour. Dans une autre économie,
nous verrons directement la nature et l'humanité dans leur centre même ; nous connaîtrons toutes choses en Dieu leur principe. Alors, tous les voiles étant levés, notre regard pourra plonger dans la source de l'amour infini. Nous n'aurons qu'une seule pensée, mais une pensée qui contient tout ce qui est ; nous nous associerons à une seule volonté, mais à la volonté qui soutient tout. Alors nous aurons la solution des mystères, l'harmonie des contrastes, l'inépuisable variété dans la parfaite unité. Alors la nature sera la grâce, et la grâce sera la nature; ou plutôt, en dehors de l'action du péché qui a brisé le rayon unique de l'amour éternel, la grâce et la nature, dans leur unité suprême, recevront un nom nouveau qu'il n'est donné à personne de prononcer ici-bas.
Il y a donc deux vues de Dieu : une vue obscure, celle du temps, et une vue claire, celle de l'éternité. Mais quel est ce Dieu que nous connaîtrons ï Est-ce un Dieu dans lequel nous serons absorbés de manière à oublier la créature ? Arrêtons-nous un instant à cette triste pensée, déjà réfutée par nos paroles précédentes, mais qu'on ne saurait trop réfuter. Il est une théologie qui nie ce qui est affirmé dans notre foi : la société éternelle des enfants de Dieu ; il est une doctrine
qui, partant de l'idée que Dieu a tout fait pour sa gloire, en conclut qu'en sa présence on ne saurait plus avoir de pensée pour les créatures. Oui, Dieu a tout fait pour sa gloire ; mais avez-vous lu l'Évangile, vous qui semblez oublier que sa gloire est dans sa bonté ? En dehors des affections coupables, qui donc vous a appris à opposer le Créateur à ses créatures, l'amour du Père à l'amour de ses enfants? Dieu est amour ; le connaître, c'est connaître le plan et les objets de sa miséricorde; vouloir ce qu'il veut, c'est vouloir le bonheur de tous ceux qu'il aime. Sans doute, il est un Dieu jaloux, jaloux de notre cœur qu'il veut tout entier, parce que seul il peut le satisfaire ; mais s'il veut s'emparer de notre cœur, c'est pour le purifier, pour en arracher l'égoïsme qui nous éloigne de nos semblables comme de lui, pour que nous puissions, en lui et par lui, aimer tous les membres de son immense famille. Ah I que nous avons de peine à croire au divin amour ! Voici que le Dieu souverain, le Dieu qui, aux jours de Moïse, s'appelait « Celui qui est, » qui remplit tout l'Ancien Testament des témoignages de sa souveraineté, voici qu'aux jours de l'Évangile, il prend un nom nouveau ; et parmi tous les noms pouvant désigner ses attributs, il en choisit un : il se nomme le
Fère ; et pour qu'en nous adressant à lui, nous ne séparions jamais nos frères de nous-mêmes, il veut que nous disions : « Notre Père. » Jésus-Christ ne laisse échapper aucune occasion de rappeler que l'amour pour Dieu ne saurait être séparé de l'amour du prochain. Lorsque saint Paul nous dit que Dieu sera tout, il se hâte d'ajouter, en tous, pour que personne ne puisse penser que Dieu absorbera les êtres qu'il a créés. Et tout cela vient parfois se briser contre une théologie toute d'une -pièce, qui prend pour la vérité les inexorables conséquences d'une logique sans frein !
Pour bien vous signaler ce danger, je veux le montrer en action, chez un homme dont vous ne m'accuserez pas d'avoir méconnu la valeur; je veux parler de Pascal. Pendant sa dernière maladie, il désolait sa sœur en repoussant les témoignages de sa tendresse, parce que, disait-il. « il est injuste qu'on s'attache à « moi, quoiqu'on le fasse avec plaisir et volontaireu ment. Je tromperais ceux en qui je ferais naître ce « désir, car je ne suis la fin de personne, et n'ai pas « de quoi les satisfaire. Ne suis-je pas prêt à mourir? « Et ainsi l'objet de leur attachement mourra donc »
4 Vit de Pascal, écrite par «a sœur.
Pascal parle ici comme S'il oubliait la vie immortelle qui nous est promise. Cette direction de sa pensée donne parfois quelque chose de dur aux écrits et même à la conduite de ce grand serviteur de Dieu. Du reste, c'est seulement lorsqu'il était question de lui-même qu'il raisonnait de la sorte. S'il ne se croyait pas assez réel pour se laisser aimer, il croyait assez à la réalité des autres pour se dévouer à eux sans réserve. Pauvre Pascal ! il affligeait sa sœur en se refusant aux témoignages de son affection, et plus il avançait dans la vie, moins il pouvait comprendre le service de Dieu autrement que dans le service du prochain. Écoutez : Atteint déjà de sa dernière maladie, il avait reçu dans sa maison un pauvre. Ce pauvre fut atteint d'un mal contagieux qui réclamait l'isolement. Ce fut Pascal qui sortit de sa propre demeure, où il ne devait jamais rentrer, pour en laisser la libre disposition à son hôte. C'était un chrétien, celui-là ! Et il est presque beau de se tromper, lorsque, par sa conduite, on donne un pareil démenti aux erreurs de sa pensée. Mais non, l'erreur est toujours un mal. Dieu a créé les choses pour qu'elles fussent ; nos frères sont nos frères pour l'éternité ; le Créateur a fait le cœur de l'homme pour l'aimer et pour aimer en lui chacun de ses enfants. Les affections
saintes sont éternelles ; car la charité est pour toujours.
Ainsi, Messieurs, la vie éternelle nous apparaît sous deux faces : elle commence pour nous dans le temps, c'est l'époque de la foi; elle se continuera dans l'éternité, ce sera l'époque de la vue; mais elle est identique dans son essence : vouloir ce que Dieu veut.
Et maintenant, engagés comme nous le sommes dans le temps, nous est-il permis de saisir quelque chose de l'éternité? et notre âme, sans se livrer aux fantaisies trompeuses de l'imagination, pourrait-elle obtenir un avant-goût de sa condition à venir ?
Il y a plus de quatorze siècles que, sur les rivages de la mer d'Italie, cette vie éternelle dont nous parlons faisait le sujet de l'entretien d'une femme qui allait mourir à la vie, et d'un homme, jeune encore, qui venait de mourir aux passions. Avez-vous vu la gravure d'un tableau d'Ary Scheffer, au bas de laquelle on lit ces mots : « Saint Augustin et sa mère sainte Monique ? » Avez-vous remarqué ces deux regards, dirigés vers le même ciel, où l'un va chercher l'avantgoût d'une félicité prochaine, et l'autre la force nécessaire à cette action qui devait remuer l'Église, et à
la production de cette parole dont les accents vibrent encore après quatorze siècles? Voici la page qui a inspiré le peintre. C'est Augustin qui parle :
« A l'approche du jour où ma mère devait sortir de « cette vie, il arriva que nous nous trouvâmes seuls, « elle et moi, appuyés sur une fenêtre dont la vue s'é- « tendait sur le jardin de la maison où nous étions « descendus, au port d'Ostie. C'est là que, loin de la « foule, après la fatigue d'une longue route, nous at- « tendions le moment de la traversée. Nous étions k seuls, conversant avec une ineffable douceur; et, u dans l'oubli du passé, dévorant l'horizon de l'avenir, « nous cherchions entre nous quelle sera pour les « saints cette vie éternelle que l'œil n'a point vue, « que l'oreille n'a point entendue, et où n'atteint pas « le cœur de l'homme. Et, portés par un élan d'amour « vers Celui qui est, nous nous promenâmes, par les « échelons des corps, jusqu'aux espaces célestes d'où « les étoiles, la lune et le soleil nous envoient leur lu- « mière. Et montant encore plus haut dans nos pen- « sées, dans nos paroles, dans l'admiration de vos œu- « vres, Seigneur, nous traversâmes nos âmes pour at- « teindre la sagesse incréée, qui est ce qu'elle a été, « ce qu'elle sera toujours, ou plutôt en qui ne se
« trouve ni avoir été ni devoir être, mais l'être seul, « parce qu'elle est éternelle ; car avoir été et devoir « être excluent l'éternité. Et en parlant ainsi, dans « nos élans vers cette vie, nous y touchâmes un in- « stant d'un bond du cœur, et nous soupirâmes en y « laissant captives les prémices de l'esprit, et nous « redescendîmes dans le bruit de la voix, dans la pa- « rôle qui commence et finit. Nous disions donc : « qu'une âme soit en qui les révoltes de la chair fas- « sent silence, qui se fasse silence à elle-même, qu'ou- « blieuse de soi, elle franchisse le seuil intérieur ; que « la dernière voix s'évanouisse dans le silence après « avoir élevé notre âme jusqu'à l'auteur de toutes cho- « ses; et qu'il parle lui seul, non par ses créatures, « mais par lui-même ; qu'il nous parle, lui seul que « nous aimons en tout ; qu'en l'absence de tout il « nous parle ; que notre pensée se soutienne dans son « essor, et que, toute vue d'un ordre inférieur cessant, « elle seule ravisse, captive, absorbe le contempla- « teur dans ses secrètes joies; qu'enfin la vie éternelle « soit semblable à cette fugitive extase qui nous fait « soupirer encore ; n'est-ce pas la promesse de cette « parole : Entre dans la joie de ton Seignwr ?. . . Telles « étaient les pensées de cet entretien, et ce jour même
« ma mère me dit : Mon fils, en ce qui me regarde, « rien ne m'attache plus à cette vie ; qu'y ferais-je? « Il était une seule chose pour laquelle je désirais sé- « journer dans cette vie, c'était de te voir chrétien « avant de mourir ; mon Dieu me l'a donnée avec surce abondance ; que fais-je encore ici 1 ?
Messieurs, je cite un fait, je n'établis pas une doctrine. Dans cette page, où la foi d'un chrétien s'exprime dans la langue de Platon, saint Augustin déclare avoir obtenu, pour un instant, une intuition de la vie éternelle, un éclair, quelque chose qui dépasse la pensée et ne peut s'exprimer par la parole et le bruit de la voix. Je n'ignore pas les dangers de la recherche d'états semblables, les écueils du mysticisme ; mais je n'ignore pas non plus les dangers de la dispersion religieuse, d'une piété sans recueillement qui jette aux quatre vents des cieux la lumière d'une lampe où l'huile finit par manquer. Nous n'avons pas à demander compte à Dieu des grâces particulières qu'il peut accorder aux âmes. Dans la recherche d'une union intime avec lui, il n'y a pas de péril, si l'on n'oublie pas que Dieu ne reconnaît d'adoration légitime que celle
* Saint Augustin, Confessions, livre ix.
qui produit la charité ; si Ton n'oublie pas que le Dieu de Jésus-Christ est le Dieu de la conscience, dont la volonté éternelle a reçu parmi les hommes un nom auguste et sacré : le devoir.
La religion.
Messieurs,
Il existe dans les œuvres de l'historien grec Xénophon un petit livre retraçant avec beaucoup de charme et de pureté Pintérieur d'une famille honnête d'Athènes, il y a 2200 années. Ce livre est intitulé V Economique. Le héros, nommé Ischomaque, rend compte du côté religieux de son existence dans les termes que voici : « Je m'efforce de mériter, par de justes prières, « la force, la santé, la considération, la bienveillance « de mes amis, l'avantage de sortir honorablement des « combats. Je demande enfin aux dieux des richesses, « fruit d'une honnête industrie. »
Cette prière de l'honnête Grec exprime fortclaireraent une manière de comprendre la religion, dont le caractère propre est de mettre le ciel au service de la terre. S'il est des dieux influant sur nos destinées, il est raisonnable de faire son possible pour se concilier leur faveur, et de mettre sous leur protection sa personne et ses propriétés. Le culte devient un supplément aux voies ordinaires par lesquelles l'homme se procure les biens et les avantages de ce monde. La prière monte vers le ciel avec l'espoir d'en redescendre sous la forme d'un accroissement de fortune, de réputation et de bien-être. La piété s'attache aux promesses de la vie présente et s'y arrête. Se contenter de la vie présente nous est moins facile peut-être qu'aux habitants du monde ancien :
Une immense espérance a traversé la terre ;
% Malgré nous vers le ciel il faut lever les yeux.
Toutefois, il ne serait pas difficile de reconnaître au milieu de nous les signes manifestes de pensées religieuses semblables à celles d'Ischomaque. Ne nous arrive-t-il pas souvent, dans le secret de nos cœurs, de demander à Dieu beaucoup plus que notre pain quotidien, et d'invoquer Celui qui est le maître des joies et
des douleurs de la vie, plus encore que le Dieu de l'éternité? Cette religion toute humaine n'a pas le droit de fixer longtemps notre attention.
Il est une autre idée de la religion, également fausse, mais plus élevée, plus sérieuse, et qui mérite par conséquent de nous arrêter davantage.
En présence des réalités manifestées par l'expérience, l'homme a la faculté de concevoir quelque chose de mieux que ces réalités. Sa pensée est imparfaite, lente, obscure, au prix d'une pensée plus haute, plus pleine, plus lumineuse, dont il saisit distinctement l'idée. Ses joies passagères et mélangées lui suggèrent l'idée d'une joie pleine et permanente. Les rayons de beauté qu'il discerne dans la nature ou dans l'humanité, l'élèvent à la conception d'une beauté complète, dont les beautés d'ici-bas ne seraient que le pâle reflet. Nous avons, en un mot, la faculté de concevoir l'infini, l'idéal. A cette faculté merveilleuse répondent des sentiments d'une nature particulière, qui portent visiblement le sceau de la noblesse et de l'élévation.
Dès qu'il constate ce fait et en accepte les conséquences, l'homme peut arriver à comprendre que ce qui fait le prix de la vie, ce n'est pas l'argent, le bien-être, les petites et mesquines ambitions qui nous travaillent
à l'ordinaire, mais la culture de l'intelligence, de l'art, de la poésie, mais l'effort de l'âme quittant le cercle étroit de la réalité, et ouvrant ses ailes au souffle de l'idéal, pour prendre son vol vers l'infini. Écoutez à cet égard un homme que j'ai combattu devant vous, et que je vais combattre encore, le regardant comme un des plus dangereux adversaires de la vérité, ce qui m'impose en quelque sorte l'obligation de ne vous laisser ignorer ni son beau talent, ni le caractère élevé que peut revêtir sa pensée :
« La vraie religion, dit M. Renan, est le fruit du
« silence et du recueillement Elle naît, avec la
« délicatesse morale, au moment où l'homme ver- « tueux, rentrant en lui-même, écoute les voix qui s'y « croisent. En ce silence, tous les sens étant apaisés, « tous les bruits du dehors étant éteints, un murmure « pénétrant et doux sort de l'âme et rappelle, comme « le son lointain d'une cloche de village, le mystère de « l'infini. Semblable alors à un enfant égaré qui cherche v< vainement à démêler le secret de sa naissance in- « connue, l'homme qui médite se sent dépaysé. Mille « signes de la patrie provoquent chez lui de mélanco- « liques retours. Il s'élève au-dessus des terres fan- « geuses de la réalité, vers des champs pénétrés de
by Goog'
« soleil ; il sent les parfums des jours antiques que les « mers du Sud conservaient encore quand les vaisseaux « d'Alexandre les parcoururent pour la première fois. « La mort, en habit de pèlerin, revenant de la Terre « Sainte, frappe à la porte de l'âme, qui commence à « sentir, ce qu'elle ne voyait pas dans le trouble de la « vie, qu'il lui sera doux de mourir 1 . »
Voilà des paroles dont il ne faudrait pas toujours serrer le sens de trop près, des images qui ne supporteraient pas un examen attentif, mais enfin, en un certain sens, voilà de belles paroles. Pour l'homme enfermé dans la vulgarité de la vie, et ne voulant rien voir au delà des horizons bornés de nos affaires ou de nos plaisirs, il n'y a ni poésie ni religion. U existe donc bien, comme on l'a dit, entre la poésie et la religion a un rapport d'essence et de nature *. » Cette thèse est irréprochable dans sa généralité; mais — et c'est ici le suprêmç danger, surtout pour les hommes voués à la culture de l'art ou de la pensée — dès que cette thèse se précise, elle donne lieu à deux conceptions religieuses, non-seulement différentes, mais pleinement contradictoires.
1 Journal des Débats du 17 décembre 1859.
» Lettres sur la poésie, par M. le professeur Rambert, dans la Bibliothèque Universelle, 1859 et 1860.
Dieu n'étant pas seulement le Tout-Puissant, mais aussi la sainteté absolue, l'idéale beauté, l'infini dans tous les sens, dès qu'il sera connu et adoré, l'âme par tous ses sommets montera vers le Père de la vie. Toute haute pensée, toute noble aspiration du cœur, toute admiration de la beauté, deviendra un hymne à l'Éternel. Mais dans la conception de l'idéal on peut aussi, et c'est là, je le répète, le suprême danger, on peut se passer de Dieu et rester seulement en présence d'abstractions qui ne sont plus les attributs d'un être réel, du Créateur tout-puissant. Bien plus, il se trouve des esprits qui, au nom même de l'infini et de l'idéal, prétendent nous interdire de croire au Dieu vivant et vrai. Le mot leur paraît vieux et lourd, la conception enfantine et grossière. La réalité de Dieu pose une borne à notre pensée ; et l'infini, dit-on, ne veut pas de bornes. La loi de Dieu met une barrière autour de notre volonté, et l'idéal ne veut pas de barrières. On affirme que le seul culte digne d'un esprit élevé est de ne rien oser dire de l'être infini. Lui attribuer une volonté, c'est l'amoindrir; parler de son amour, c'est le rabaisser et le faire à notre image ; on en vient à proclamer que c'est à une sorte d'athéisme qu'appartient le monopole de la piété. Si la matière n'était si grave
et l'aberration si triste, la gageure serait jolie et faite pour séduire des hommes d'esprit.
Telle est une conception qui ne se répand que trop de nos jours. Et voici ce qu'il y a de sérieux sous ces épouvantables paradoxes. Qu'est-ce que l'idéal sans Dieu? Une pensée de l'homme. On adore la puissance qui produit cette pensée ; l'homme adore son propre esprit, envisagé dans ses plus hautes manifestations. Dès lors l'Eternel, le Créateur, est une idole dont il faut briser la statue pour laisser la place libre à la sainte image de l'humanité. Ainsi, dans une sphère supérieure à la vulgarité de la vie, se manifestent deux tendances absolument contraires : l'homme s'exalte dans le sentiment de sa divinité et s'appuie sur sa propre force ; ou bien l'homme s'humilie devant son Créateur et s'appuie sur l'amour de son Dieu. Ce sont deux religions incompatibles: il faut choisir. Pour nous faciliter ce choix, étudions de plus près la religion du pur idéal. Voyons bien ce qu'elle nous enseigne.
Elle enseigne que l'esprit humain s'égare lorsque, loin de l'idéal, il reste ou tombe dans une préoccupation exclusive des intérêts matériels ; mais l'homme ne peut pécher contre un Dieu qui n'est pas, ni violer une loi qui n'a jamais été prononcée. Cette religion réclame
donc de ses sectateurs de l'élévation dans la pensée et de la noblesse dans les sentiments, mais c'est une religion sans conversion, sans humilité et sans repentir. Je ne forge pas ici une chimère. Il y a deux siècles, vivait en Hollande un Juif nommé Spinosa, homme prodigieux, ayant si bien parcouru, semble-t-il, tout le cercle de l'erreur, que l'incrédulité moderne le sachantounele sachant pas, ne fait souvent que reproduire ses thèses deux fois séculaires. Spinosa était un homme doux et pur, aimé de ceux qui vivaient près de lui, polissant des verres pour gagner sa vie, ne voulant pas de la richesse, ne recherchant pas les honneurs et travaillant, dans un modeste silence, à des écrits qui ont placé son nom entre ceux des grands philosophes. Il avait au suprême degré l'idée, le sentiment et le culte de Tinfini. Or, cet homme, niant la liberté et même la réalité des créatures, regardait l'humilité comme une faiblesse, et pensait que de toutes les sottises qui sont jamais montées à l'esprit de l'homme, une des plus sottes çst le repentir. Direz-vous maintenant que le sentiment de l'infini ne peut pas servir de base à deux religions contradictoires?
Les semences de Spinosa sont cultivées de nos jours sous une forme particulière. Le sentiment de l'infini
est envisagé surtout, par une certaine école, dans son application à la beauté. La beauté justifie tout. Elle est la plus haute des conceptions, et doit être la règle suprême de nos jugements. La beauté sans doute est divine. L'art suivant sa propre loi, et se développant selon sa véritable nature, élève et purifie les âmes. Le bien et le beau sont deux rayons de la lumière suprême qui se rapprochent dans la proportion où ils s'élèvent; il suffit de suivre leur direction pour comprendre qu'ils procèdent de la même source. Il en est ainsi dans l'ordre, dans la règle. Mais faut-il vous apprendre ce qu'il advient sous l'influence des égarements du cœur de l'homme? Si le besoin d'idéal ne conduit pas à Dieu, le rayon céleste se brise ; dispersé sur des réalités inférieures, il les colore de lueurs trompeuses, et la beauté dès lors peut s'attacher au mal comme au bien. Lisez le Mithridate de Racine. Voyez le vieil ennemi de Rome mourir comme il a vécu, dans l'unité et la force du sentiment unique de son existence ; entendez-le prendre son parti de tout, parce qu'il peut dire, en exhalant son dernier soupir :
Cependant, quelque joie en mourant me console : Je meurs environné d'ennemis que j'immole ; Dans leur sang odieux j'ai pu tremper mes mains, Et mes derniers regards ont vu fuir les Romains.
Il y a de la haine dans ces paroles ; pour un chrétien il y a du péché. Un chrétien niera-t-il que ces paroles ne soient marquées du sceau de la beauté? Lisez le Paradis perdu de Milton. Le génie du poëte anglais n'a-t-il pas su revêtir d'une beauté sombre et sublime l'ennemi de Dieu, l'auteur de la perte du genre humain ? Le fabuliste a donc raison de nous dire que le bon n'est pas toujours camarade du beau. Comprenez maintenant où l'on peut aller, lorsqu'au Dieu saint on substitue l'abstraction de la beauté. M. Ernest Renan, dans le même article où figurent les paroles que je vous lisais tout à l'heure, écrit un de ces mots qui, pour un esprit attentif, déchirent ces voiles brillants et laissent plonger le regard dans la hideuse réalité qu'ils recouvrent. Parlant d'un des plus immoraux entre les écrivains illustres, d'un des hommes qui ont le plus outragé l'humaine pudeur, il dit: « Boccace « ne se convertit pas. Cela est tout simple: la grande « pensée ne connaît pas de résipiscence, et le yand « art ri a jamais à se repentir \ »
1 « La Fontaine se convertit. Boccace et l'Àrioste ne se convertirent pas. Cela est tout simple: les contes de la Fontaine sont licencieux; les récits de Boccace et de PArioste ne sont que charmants. La grande pensée ne connaît pas de résipiscence, et
. la Religion. 261
Ainsi la morale s'en va. Ce n'est pas seulement le nom sacré de Dieu, c'est aussi le nom auguste du devoir que l'on conserve comme un vieux mot dont on change la valeur. La distinction du bien et du mal est remplacée par celle du vulgaire et du distingué ; le bon goût hérite de la conscience. La religion nouvelle est si large et si tolérante qu'elle accepte tout, tout, y compris le péché, s'il se colore de reflets éclatants; tout, y compris le vice, sous la seule condition qu'il ait bonne mine et grand air ' .
Je n'ai pas tout dit.
Les raffinements de la pensée et du goût ne sont pas à la portée de tout le monde; il n'est pas accordé au premier venu de comprendre les hautes abstractions de l'esprit humain, et une religion sans Dieu restera toujours inintelligible aux simples. On accepte ce résultat, et on le proclame. On proclame que l'humanité
le grand art n'a jamais à se repentir. » (Journal des Débats du 17 décembre 1859.)
1 M. Laboulaye, dans le Journal (les Débats du 3 février 1860, désignant les tendances de M. Renan, sans nommer cet écrivain, s'exprime ainsi: « Ce n'est plus le bien et le mal qui nous touclient, c'est la grandeur, la force, l'éclat, la passion,
la douleur, la poésie, tout ce qui brille » Je n'avais voulu
dire ni plus, ni autre chose.
uigiti
est irrémédiablement divisée en deux castes. D'un côté la foule des esprits étroits et vulgaires, condamnée à jamais à la superstition ; d'un autre côté la petite aristocratie des sages, qui, pourvu qu'on la laisse se développer librement, n'a aucun souci du reste des hommes. Vous avez cru, Messieurs, que le sentiment de l'humanité avait fait définitivement la conquête du monde moderne. Vous avez cru que la pensée de l'égalité religieuse appartenait désormais à la conscience commune. Détrompez-vous. En plein dix -neuvième siècle on peut écrire, dans le Journal des Débats *, que la vraie religion est synonyme de distinction et de raffinement A la pensée de ces pauvres sauvages, frères déshérités de notre race, courbés sous des superstitions sans nom, et plongés dans une terrible misère, tandis que le chrétien s'étonne de ces dispensations mystérieuses et prie, tandis que le missionnaire s'émeut, et dit à sa patrie un long adieu, un adieu peut-être éternel, pour porter la parole de vie à ces créatures de Dieu déchues et souffrantes, un homme d'esprit, paisiblement assis sur l'un des fauteuils de l'Institut de France, peut écrire cette phrase cruelle qui paraissait,
4 Numéro du 17 décembre 1859.
il y a dix jours, dans la Revue des Deux-Mondes 1 : « Pour moi, je ne vois pas de raisons pour qu'un Papou soit immortel. »
Le sentiment de l'humanité proteste contre ces désolantes théories. Mais comprenons-nous bien. Il est une distinction à laquelle tous doivent aspirer. La foi sincère ennoblit les actes les plus communs et peut donner aux natures les plus vulgaires je ne sais quelle inimitable grandeur. Mais cette grandeur et cette noblesse sont de ces choses accordées par surcroît à ceux qui recherchent premièrement le royaume de Dieu et sa justice. Cherchées pour elles-mêmes, elles se transforment, elles échappent, et, au lieu de la simple grandeur du chrétien, vous n'avez plus que la distinction recherchée du bel esprit.
Pour moi, je crois de toute mon âme à l'égalité des hommes devant Dieu. Pour la vie des sociétés dans le temps, il est des inégalités temporaires aussi, et légitimes parce qu'elles sont absolument nécessaires. Mais, sous le regard du Père commun, et dans le domaine de la piété, il n'est entre les hommes d'autres différences que celles qui naissent de cette piété même.
1 Cahier du 15 janvier 1860.
Une religion qui serait le monopole de la science et de la haute culture du goût, une religion brisant, au lieu delà rétablir, l'unité de l'espèce humaine, déclarant à jamais impossible la communion universelle des âmes dans la lumière et dans l'amour... une telle religion, je la déclare fausse par cela même. Non, non! la religion de la distinction et du raffinement n'est pas la nôtre. Ce n'était pas, en tout cas, celle de l'humble fils de Marie, qui appelait au repentir les pauvres habitants de la Galilée, et promettait la vie éternelle aux bateliers de Génésareth. Le Dieu de Jésus-Christ n'est pas une abstraction de la pensée, un Dieu manifesté aux intelligences habituées aux spéculations de la philosophie, tandis que l'âme simple n'embrasse que sa trompeuse image. C'est le Père commun que le plus élevé d'entre les hommes peut adorer, à côté du plus humble et du plus petit, dans une même foi et une même espérance. Tout l'Évangile tend à la restauration des âmes, et le principe de cette restauration n'est pas un acte intellectuel, ou un sentiment esthétique, mais la conversion du cœur, la volonté rebelle ramenée à sa loi. Là est l'égalité sainte. Pour accepter l'œuvre rédemptrice, il ne faut ni des études spéciales, ni des sentiments exquis, nés d'une culture raffinée, mais seule-
ment une conscience droite, qui sent son péché et qui réclame la grâce. Et l'homme dans la condition la plus humble, l'homme sans lettres voué aux travaux les plus rudes, la pauvre femme toujours assujettie à un obscur labeur, peuvent être aussi grands devant Dieu que les fronts couronnés aux yeux des hommes, par la science ou le génie, de la plus brillante auréole. Ce qui fait le prix de la vie, c'est le principe qui la domine, quelles que soient les circonstances distinguées ou vulgaires dans lesquelles il se manifeste. Le rayon du soleil n'est ni moins brillant ni moins pur dans la chaumière du pauvre que dans la demeure somptueuse du grand de la terre.
L'œuvre de la religion est de changer le principe de notre vie. Aussi longtemps que l'âme ne s'est pas associée librement aux desseins de la miséricorde éternelle, aussi longtemps que l'égoïsme n'a pas fait place à la charité, le plus grand développement de l'esprit et la plus haute culture de l'idéal n'ont aucune valeur religieuse. Les plus sages des païens l'avaient entrevu, et, dans la lumière de l'Évangile, il n'est plus permis d'en douter. Telle est la religion de Jésus-Christ.
L'Évangile est fait pour tous : il n'est pas le privi-
lége de quelques-uns. De même qu'il s'adresse à tous les hommes, il s'adresse à l'homme tout entier. Ddoit atteindre le centre de notre âme, et, à partir de ce centre, toute la vie. Lisez, au commencement du premier de nos Évangiles, le discours du Seigneur, ordinairement désigné sous le nom de Discours de la montagne. La pensée religieuse ne vient pas ici s'ajouter, comme du dehors, à une vie réglée d'après des considérations d'un autre ordre ; mais le royaume de Dieu apparaît comme le centre et la fin de l'existence entière. Ce royaume, est-il dit, doit être cherché avant toutes choses, et toutes choses nous seront données par-dessus. Toutes choses, c'est-à-dire selon les dispensations de la Providence, la santé, la considération, le succès ; et aussi, selon d'autres dispensations de la ^Providence, ces grâces plus précieuses encore dans leur amertume : l'épreuve, la maladie, les revers. Tout doit concourir au bien de ceux qui aiment Dieu, parce que tout, la joie et l'affliction, le succès et l'infortune, nos souhaits accomplis et nos désirs trompés, tout doit servir à détacher les âmes de l'amour d'ellesmêmes, et les mûrir pour la vie éternelle. La religion bien comprise n'est rien, ou elle est tout dans la vie, parce que l'éternité n'est pas, ou devient par cela seul qu'elle existe, la seule fin légitime du temps.
La religion, faisant son œuvre dans le monde, est obligée de se servir des choses du monde; mais il faut qu'elle se serve de tout, et il ne faut pas que rien se serve d'elle. Je m'explique par un exemple. La religion est la couronne et la sauvegarde du foyer domestique ; mais n'est-elle que cela ? n'est-elle considérée que dans ses rapports avec la famille de la terre ? ne vous y trompez pas, dès lors elle perd sa vertu, même pour le but terrestre qu'on lui assigne. « La religion, » dit M me Necker-de Saussure, « ne doit point avoir « d'autre but qu'elle-même; employée comme moyen, u elle n'a plus d'effet ; elle ne réalise les promesses de « la vie présente que pour ceux qui ne recherchent en « elle que le triomphe de l'éternelle vérité. »
La religion doit se servir de tout; mais elle a des manifestations qui lui sont propres, elle use d'instruments spéciaux : le culte, les lectures et les œuvres de piété. Ces moyens, dont la religion se sert et par lesquels elle se manifeste, sont susceptibles de se séparer de l'esprit qui doit les vivifier, de tomber dans les formes vaines, et de n'être plus qu'un corps privé de son âme, c'est-à-dire un cadavre. Vous savez ce que Jésus-Christ disait des bonnes œuvres faites par vanité; et je m'assure que personne ici n'a oublié cette
déclaration de V apôtre Paul : « Lors même que je « distribuerais tous mes biens aux pauvres, et que je « livrerais mon corps pour être brûlé, si je n'ai point « la charité, cela ne me sert de rien. » Des œuvres de piété séparées de l'esprit de piété qui doit les produire, ne sont plus des œuvres de piété. La lecture de la Parole sainte, si nous n'en faisons qu'un vain aliment de notre curiosité, n'a plus rien de religieux. Cette Parole n'est pas une encyclopédie du savoir humain, elle est le dépôt des révélations de Dieu pour notre salut ; et nous ne la Usons plus religieusement dès que nous la lisons autrement qu'en vue de l'éternité, et sous l'influence du même esprit qu'elle-nous manifeste. « Si « tu savais la Bible par cœur, depuis le commence- « ment jusqu'à la fin, » dit Y Imitation de Jésus-Christ, « et que tu n'eusses pas la charité, cela encore serait « une vanité. » Les saintes lectures, le culte, les œuvres pieuses, si l'âme n'est pas touchée, si l'égoïsme n'a pas diminué, si la charité n'a pas augmenté, tout cela n'est donc rien, et j'emploie le mot le plus doux ; il serait facile de dire, sans sortir des limites de la vérité : tout cela est pire que rien.
La religion est une seule chose, mais cette chose est tout; elle est tout sans être rien en particulier. Pour
me faire bien entendre, je ne craindrai pas d'entrer ici dans des détails précis et peut-être vulgaires. Vous rencontrerez la religion partout. Vous la trouverez à la douane d'un État ou à l'octroi d'une ville, non pas pour vous dire si le système prohibitif est bon ou mauvais : cela est l'économie politique ; mais pour vous rappeler que la fraude est un vol, et presque toujours un vol doublé de mensonge. Vous trouverez la religion dans le cabinet d'un agent de change, non pas pour vous indiquer des spéculations avantageuses, mais pour vous rappeler qu'il y a des spéculations qui ressemblent trop au jeu, et que le travail et l'économie sont les seuls moyens honnêtes pour rechercher la fortune. Vous trouverez la religion dans la politique, non pas pour vous prescrire telle forme de gouvernement, pour vous dire s'il convient de changer ou de garder une constitution : cela n'est pas de son domaine; mais pour vous demander si ce que vous appelez votre fermeté n'est pas l'aveuglement de vos passions; si ce que vous nommez votre douceur n'est point de la lâcheté; si, devant être fermes pour résister à l'injustice et prompts à abandonner vos intérêts, vous n'êtes pas faciles à sacrifier la justice et âpres dans la défense de vos intérêts. La religion est tout, sans être rien en
particulier, comme le soleil répand en tout lieu sa clarté, sans qu'aucun des objets qui réfléchissent sa lumière soit cette lumière elle-même.
Mais comprenons-nous bien : je ne dis pas qu'il faille toujours parler de religion (Dieu m'en garde !) ; je dis qu'il faut parler de tout religieusement. Il ne faut pas faire toujours des actes de piété, cela est impossible, mais parcourir pieusement le cercle entier de l'existence. La religion doit être le centre de la vie, le soleil intérieur, toujours présent, parce que la religion se manifeste sous la forme du devoir, qui doit être le principe directeur de toute la vie. La morale n'est pas tout l'Evangile ; mais l'Evangile tout entier n'a d'autre but que de restaurer l'ordre moral. C'est parce que l'ordre moral a été violé que Jésus-Christ est descendu sur la terre. « La rémission des péchés, l'abolition de « notre dette, le dessein arrêté de traiter l'homme « pécheur comme innocent, le pardon, en un mot, « scellé et garanti par le plus grand des sacrifices, tout « cela est autre chose que la nouvelle naissance ; mais « nous ne pouvons être sauvés par une grâce qui ne « nous change point. Aucun de vous ne me démentira. « Ce ne sont pas les chrétiens qui pourront prétendre « que le bonheur éternel puisse être le partage de
« créatures dont le cœur est séparé de Dieu. Et quant a aux autres, aux moralistes (s'ils permettent qu'on u les appelle ainsi), ce serait renier leurs principes et « les renier gratuitement que de supposer possible un « bonheur auprès de Dieu, qui ne serait pas en même « temps un bonheur selon Dieu. »
Ainsi s'exprime Vinet La religion est donc tout, parce que, dans sa manifestation extérieure, elle va se résoudre dans la pratique du devoir. Ily a deux morales : celle de l'homme, et celle de Dieu. Je ne voudrais pas ici me livrer à une classification arbitraire, et passer le niveau d'une logique inintelligente sur des faits infiniment complexes. Mais quand il s'agit d'une morale ramenée à son principe et consciente d'ellemême, d'une morale qui puisse embrasser l'existence tout entière, il n'y en a que deux, celle de l'égoïsrae et celle du renoncement. L'homme sent trop la dignité de sa nature pour se céder lui-même à un autre qu'à son Créateur ; il se garde, jusqu'au jour où il se donne à Dieu pour se retrouver en Dieu.
La volonté de Dieu, c'est le tout de celui qui a com-
1 Études évangéliques.
Digitize
pris l'Évangile, c'est l'unité et la seule unité possible de la vie. La volonté de Dieu c'est l'énergie dans l'action et la patience dans la douleur : c'est la consolation dans la peine, et c'est la modération dans la joie ; c'est l'unité. Ai-je besoin de vous dire que c'est le bonheur? Qui ne sait que le cœur partagé est la source de nos misères? Si vous ne comprenez pas les choses du ciel, comprenez du moins les choses de la terre. N'avez-vous jamais rencontré un homme qui, dans des circonstances objet de l'envie des autres, dans la santé, dans la fortune, dans le bien-être, s'ennuie d'un incurable ennui? Pourquoi? Parce qu'il manque à cet homme un but, un intérêt ; parce que ses journées passent les unes après les autres sans lien qui les rassemble ; parce que, dans la variété de ses plaisirs, le plaisir s'émousse et finit dans le dégoût. Croyez-le bien, ce ne sont pas seulement les misérables, ce sont aussi, et plus souvent peut-être, les heureux du monde qui sentent le poids de la vie, et peuvent répéter cette plainte poétique :
Cependant il faut vivre encore, Dormir, s'éveiller tour à tour, Et traîner d'aurore en aurore Ce fardeau renaissant du jour 1 .
1 Lamartine.
Eh bien, donnez, par la pensée, un intérêt quelconque à ces âmes fatiguées de la vie. Le cœur de ce jeune homme a été rempli d'une passion romanesque. Cet homme mûr s'est attaché à une œuvre utile ; cet autre est dominé par un goût vif et constant pour l'art ou pour la science ; cet autre encore a été simplement secoué par une de ces grandes commotions politiques qui nous remuent assez pour devenir une préoccupation continuelle. Ds ont maintenant une pensée toujours présente qui les saisit au moment du réveil, et ne les quitte que lorsqu'ils vont s'endormir de nouveau; les voilà sauvés de l'ennui.
Mais tout ici-bas est soumis au vent de l'instabilité. On s'attache à un être aimé, la mort le prend. On donne son cœur à une œuvre bonne, la méchanceté la renverse, ou elle périt par ses propres défauts. On se dévoue à sa patrie il n'y a qu'une cité permanente : le royaume des deux; il n'y a qu'un seul intérêt qui puisse survivre à tout, au milieu des fluctuations de la vie : la volonté de Dieu ; il n'y a qu'un être qui ne puisse jamais nous être enlevé : l'Éternel. C'est pour lui qu'il faut vivre. Comprenez-vous que la vie alors soit une et qu'elle soit heureuse? Écoutez Racine qui nous a dit les tourments d'un cœur partagé, écoula*
tez-le nous dire aujourd'hui les joies d'une âme pacifiée dans le divin amour :
D'un cœur qui t'aime, Mon Dieu, qui peut troubler la paix?
n cherche en tout ta volonté suprême Et ne se cherche jamais.
Sur la terre, dans le ciel même, Est-il d'autre bonheur que la tranquille paix D'un cœur qui t'aime*?
C'est bien cela, Messieurs, c'est là le repos; c'est la vie éternelle : vouloir ce que Dieu veut. La vie éternelle dans son principe, elle est ce qu'elle sera, et elle sera ce qu'elle est, maintenant dans les obscurités de la foi et au delà du voile dans les splendeurs de la vue.
Voilà la religion. Et si vous l'acceptez, vous êtes, parmi les hommes, un messager de la vie éternelle.
Allez l'annoncer. Je ne dis pas assez : allez la faire, comme Jésus-Christ, qui n'a pas seulement semé la Parole, mais a arrosé la semence de la sueur de sa vie et du sang de sa mort. Allez réaliser le plan de l'amour universel ; allez dans le monde de la souillure
1 Chœurs d'Athalie.
pour y porter la pureté; allez dans le monde de l'égoïsme pour y porter la charité ; allez dans le monde de la souffrance pour y porter le bonheur. Le programme est beau, n'est-ce pas? et une vie pleine de cette pensée ne connaît plus le vide ni l'ennui. Direzvous que vous manquez de foi? Et moi aussi, j'en manque; et aucune parole ne me touche davantage que celle de cet homme de la troupe, comme dit le texte de l'Écriture, qui se mit à genoux devant le Sauveur du monde et lui dit : « Je crois, Seigneur ! aident moi dans mon incrédulité » Et le Seigneur l'aida. Vous manquez de foi! Mais ne croyez-vous pas au moins quelque chose ? ne croyez- vous pas que la pureté vaut mieux que la souillure? que la charité vaut mieux quel' égoïsme? que la paix vaut mieux que le désespoir de nos douleurs ou la tristesse de nos plaisirs ? Eh bien ! faites selon ce que vous croyez. Gardez-vous de cette piété imprudente qui se dissipe et s'évapore, en se dépassant elle-même par ses propres manifestations, et à la place de la source des eaux vives, laisse bientôt des citernes crevassées qui ne contiennent point d'eau. Mais gardez-vous aussi de cette
1 Évangile selon saint Marc, chapitre ix.
lâcheté intérieure qui nous fait retenir captive la part de vérité qui est en nous. Soyez ce que vous êtes, ni plus ni moins ; mais ce que vous êtes, par la grâce de Dieu, en fait de foi et de piété, soyez-le ouvertement, résolûment, et à la face de tous. Voilà la religion, et voici maintenant le problème qu'elle recèle dans son sein.
Nous sommes faits pour l'éternité, mais nous sommes placés dans le temps. Il n'y a qu'un mot qui résume toute notre destinée: l'obéissance à Celui qui nous aime. Et maintenant, cette obéissance, il nous demande d'en faire preuve dans le monde, c'est-à-dire d'accomplir sa volonté dans nos rapports avec les choses de la vie et avec les hommes, rapports qui constituent nos devoirs. C'est là qu'est le problème. D n'est pas en effet un seul des objets de nos devoirs qui ne soit pour nous un objet de tentation, parce que le mal est dans notre cœur. Quand on nous propose de marcher à la rencontre du mal pour le combattre, souvent, hélas! (et je parle de ceux-là mêmes qui connaissent la source de la force) souvent c'est nous qui sortons meurtris de la lutte. Il y a plus; nous ne sommes pas seulement dans le danger d'être vaincus par le mal que notre mission est de vaincre, mais nous
sommes exposés à trouver dans les choses bonnes, honnêtes, même dans les œuvres de piété, un grand écueil : la dispersion de l'esprit. Les œuvres, et je veux parler des œuvres directement religieuses, directement charitables, les œuvres qui devraient procéder de la source divine, s'en séparent, et ne sont plus que l'objet d'un intérêt tout humain. On se préoccupe d'une bonne action, l'on se rend à une assemblée de piété dans le même sentiment que l'on porte au spectacle, ou au milieu des agitations d'une assemblée politique. H est difficile de vivre dans le monde et de se maintenir continuellement dans la présence de Dieu; il est difficile de courir la carrière du temps et de ne perdre jamais le sentiment de l'éternité. Voilà le problème. %
A cette lutte il y a deux issues extrêmes. Les uns, après quelques efforts, renoncent à la poursuite d'un idéal qui les décourage. Ils se mettent à vivre au jour le jour; mais non comme un journalier fidèle qui accomplit sa tâche. Us s'oublient, ils se perdent dans les choses, ils se dissipent et ne regardent plus au delà de l'horizon de la vie. C'est renoncer autant qu'il est en eux à la vie éternelle. La seconde issue, c'est de rompre avec le monde, de s'enfermer dans la cellule d'un
cloître ou dans la solitude de sa demeure, pour consacrer tout son temps à la pratique des œuvres saintes, à la contemplation et à la prière, loin des relations ordinaires de la société humaine et des tentations qui en résultent. C'est un effort pour commencer ici-bas, autant qu'il est possible, la vie de l'éternité. Ainsi font quelques âmes. Si Dieu les y appelle, si Dieu les y autorise, qu'avons-nous à dire? Puis, Messieurs, je dois faire observer que ces retirés du monde sont parfois ceux qui exercent sur le monde l'action la plus énergique. Pascal, physicien et gentilhomme, n'aurait pas écrit sans doute le livre des Fensées, et ce ne fut pas un médiocre bienfaiteur de l'espèce humaine que le moine qui composa, pour les couvents du quinzième siècle, ce manuel de tant d'âmes pieuses que nous appelons Y Imitation de Jésus- Christ
Mais ceci n'est pas la règle. La règle c'est la vie, c'est le combat de la vie. Comment donc vivre dans le monde en se maintenant toujours dans le sentiment de la présence de Dieu? Agir et renouveler dans la contemplation et la prière les sources vives de l'action; parvenir ainsi à rendre le recueillement de plus en plus actif, et l'action de plus en plus recueillie : telle est sans doute la voie à suivre. Cette voie n'est pas aussi difficile
qu'on pourrait le penser. « 11 ne faut pas beaucoup de « temps pour aimer Dieu, pour se renouveler en sa pré- « sence, pour élever son cœur vers lui, pour lui offrir « ce que l'on fait et ce que l'on souffre ; voilà le vrai « royaume de Dieu au dedans de nous, que rien ne « peut troubler. Quand la dissipation des sens et la vi- « vacité de l' imagination empêchent P âme de se recueilce lir d'une manière douce et sensible, il faut du moins « se calmer par la droiture de la volonté ; alors le désir « du recueillement est une espèce de recueillement qui « suffit : il faut se tourner vers Dieu et faire avec une « droite intention tout ce qu'il veut que l'on fasse. »
Ces paroles sont de Fénelon 1 . Fénelon donne lieu à une remarque que je vous ai présentée. H a trop oublié parfois que nous ne pouvons pas opposer Dieu à la créature, parce que Dieu est notre Père, et que nous ne devons pas opposer la sainteté au bonheur, parce que, dans le plan de Celui qui est amour, la sainteté et le bonheur ne sont que les deux noms de la même chose. Mais, cette réserve faite, Fénelon est un des grands maîtres de la vie spirituelle.
D faut que la vie s'alimente à sa source. Il faut in-
1 De la présence de Dieu.
cessamment puiser et repuiser en Dieu le sentiment de l'éternité, que les nécessités de notre existence temporelle risquent toujours de nous enlever. Pour cela, il faut croire à la réalité de la présence et de l'action de Dieu en nous. C'est ce qui nous manque. Ecoutez ici les nobles paroles d'un écrivain de nos jours :
« Croyez-vous à la pénétration mutuelle des es- « prits? Croyez-vous qu'indépendamment de la parole « et de la voix, indépendamment des distances, d'un « bout du monde à l'autre, les esprits influent l'un sur « l'autre et se pénètrent? Croyez-vous, comme le dit « Fénelon, qu'en Dieu les hommes se touchent? Croyez-' « vous qu'une pensée, un mouvement, un amour, un « élan peut vous venir par influence secrète du cœur « et de l'esprit d'autrui ? Ou plutôt ne savez-vous pas « que toute âme vit continuellement du mouvement des « autres âmes, et lutte, résiste, consent, s'accorde « perpétuellement avec elles? Ne savez-vous pas qu'une « âme peut sentir en soi une autre âme qui la touche? « Si vous ne savez pas cela, vous ignorez les choses « quotidiennes de la terre; comment alors compren- « drez-vous les choses du ciel ? Si vous le savez, si vous « croyez à cette communication entre âmes et entre « esprits créés, à plus forte raison vous devez y croire
« de Dieu à vous. Eh bien ! oui, il y a près de vous, en « vous, plus profondément que n'y peut pénétrer aucun « esprit créé, et que vous-même n'y pouvez pénétrer, « il y a Dieu, son influence et sa présence répandues « dans votre âme, depuis sa racine et au-dessous, jus- « qu'au bout de toutes ses puissances et au delà. Et ce « n'est pas seulement une force divine et immense, au i sein de laquelle vous êtes plongé, c'est un esprit qui « éclaire le vôtre, c'est un cœur qui porte le vôtre.
« Oui, il y a quelqu'un en vous outre vous-même. « Vous n'êtes pas seul. Est-ce lui, est-ce moi qui parle « en moi. disait saint Augustin. Il y a, dis-je, quelqu'un u en vous, en ce moment, qui vous regarde et qui vous « aime. Vous le sentez peu, vous le croyez peu, parce « que toute votre âme est ailleurs, plongée et entraînée « dans d'autres joies, d'autres pensées, d'autres avi- « dités, d'autres amours. Faites-les taire, et vous senti- « rez bientôt la présence et l'attrait de Celui qui depuis « longtemps vous parlait, vous regardait et vous ai- « mait 1 . »
Dieu, l'esprit de Dieu, telles sont les sources de la vie religieuse. Mais l'Evangile, par lequel Dieu nous
1 De la connaissance de Dieu, par le père Gratry.
est manifesté et le secours de Dieu promis, l'Evangile se maintient dans le monde par le moyen d'institutions extérieures; et vous m'accuseriez peut-être de rester dans le domaine des abstractions, si je n'abordais, en terminant, cette face de mon sujet.
Jésus-Christ est devenu le point de départ de la société chrétienne. A la parole des apôtres- les églises lèvent comme une semence. Ils se rapprochent, ces voyageurs de l'éternité, pour s'entretenir des promesses du Maître et des joies .de la patrie. Ils s'unissent pour rassembler les archives saintes de leurs espérances et pour veiller sur ce précieux dépôt. Et chacun de nous, Messieurs, a reçu de la société chrétienne l'Evangile et la face particulière sous laquelle il l'a d'abovd considéré. Mais la société chrétienne est brisée : nous y trouvons des églises en lutte avec d'autres églises. Cela est-il indifférent? je dis indifférent quant au sujet qui nous occupe. Est-ce que la constitution d'une église, son culte, l'action qu'elle exerce sur les âmes, la règle de sa foi, est-ce que tout cela est sans effet sur le développement de la piété, et par conséquent sur le développement de la vie éternelle en nous ? oserait le dire ? Il y a donc ici des questions
secondaires sans doute, niais réelles. Nous voici en présence des matières de controverse ; et dans la partie de l'Europe que nous habitons, nous voici en présence des controverses qui séparent les catholiques des protestants, depuis la commotion qui a brisé, au seizième siècle, l'Eglise d'Occident. Ces questions sont graves, elles sont brûlantes au milieu de nous. Soyez tranquilles, je n'x entrerai pas. Je vous dirai tout à l'heure pourquoi. Permettez-moi auparavant de considérer, comme du dehors, ces questions dont j'ai dû marquer la place, et de projeter sur elles la lumière qui rayonne de mon sujet.
Qu'est-ce qu'une controverse chrétienne? C'est une discussion entre deux hommes faisant l'un et l'autre profession de croire en Jésus-Christ et d'être des citoyens de la vie éternelle à laquelle ils aspirent. Qu'en résulte-t-il pour le mode de leur discussion? Elle sera conduite selon cette loi royale : « La vérité dans la charité. »
La vérité : celle qui s'interdit non-seulement d'allé-
guer un fait faux, mais de fausser un fait véritable par l'interprétation qu'on lui donne; non-seulement de prê ter à son adversaire des paroles supposées, mais d'arracher violemment ses paroles à ce qui les entoure et les
explique ; la vérité, qui ne recule pas seulement devant le mensonge volontaire, mais qui use de prudence pour éviter d'involontaires erreurs. — La charité : non pas qu'il faille affadir la pensée par je ne sais quel langage emmiellé et doucereux ; mais la charité qui respecte l'adversaire, qui ne se permet pas de soupçonner gratuitement ses intentions; qui, lorsqu'on a reçu, dans la < lutte, quelque flèche empoisonnée, interdit de la ramasser sur le sol, ou de l'arracher de la plaie pour la lancer à son tour. Telles sont les exigences imposées à une discussion, par ce seul fait qu'elle est une discussion chrétienne. Et il peut y en avoir de semblables ; et toute controverse n'est pas nécessairement cette controverse maudite, qui prend prétexte des choses du ciel pour ouvrir l'écluse aux plus mauvaises passions de la terre.
La bonne controverse, je ne la condamne pas. Elle 'est légitime, elle est parfois nécessaire ; elle peut même devenir un impérieux devoir. Et pourtant, en ce qui me concerne et dans les circonstances actuelles, je n'y entrerai pas. Avant de vous dire mes motifs pour agir ainsi, laissez-moi vous communiquer mes impressions, et veuillez bien comprendre qu'il est à peu près impossible de traiter sérieusement le sujet qui nous occupe
LA ftËLlGlON. 285
sans donner quelque partie de soi-même, sans livrer à son auditoire quelqu'un des secrets de sa vie. Ecoutez : Né dans une ville condamnée en quelque sorte, par sa position même, aux luttes confessionnelles qui séparent les protestants des catholiques, j'ai été préservé, par des circonstances que j'appelle un bienfait, de l'emportement de ces luttes et de l'ardeur de ces discussions. Un homme dont je sais que plusieurs de vous gardent la mémoire, l'homme que Dieu m'a donné pour père, m'a élevé dans la pensée que, dans les limites du devoir, il vaut mieux, en toutes choses, s'attacher à ce qui unit qu'à ce qui divise. Il m'a élevé dans l'habitude de recevoir de tout homme, sans regarder à l'habit, et de tout livre, sans m' arrêter à la couverture, tout ce qui est bon, pur, élevé, et toutes les traces bénies de l'esprit vivifiant de l'Évangile. Ce furent mes premières impressions. Puis, élevé dans une des églises du protestantisme, je n'ai pas tardé à reconnaître dans d'autres communautés religieuses des fruits manifestes de vie chrétienne, qui m'ont prouvé que l'esprit de Dieu plane au-dessus des barrières qui nous séparent. Puis, moi qui ne suis pas catholique, je ne puis oublier que je dois à des chrétiens de l'Église de Rome bien des paroles qui m'ont raf-
fermi, bien des exemples de piété qui m'édifient encore. Moi qui ne suis pas catholique, je ne puis oublier que c'est à Fribourg en Suisse, et dans la cellule d'un moine franciscain que j'ai reçu quelques-unes des impressions les plus sérieusement salutaires de ma vie, que j'ai entendu quelques-unes des plus nobles paroles qu'une bouche humaine ait prononcées devant moi, que j'ai vu le plus distinctement rayonner au front d'un vieillard les gages sacrés de nos immortelles destinées. De tels souvenirs, on ne les oublie pas ; on aime à les dire, et si on les oubliait, on se sentirait coupable d'ingratitude envers Dieu. Écoutez encore :
Lorsque je repasse en ma mémoire ces jours, ces tristes jours, où l'on sent la foi vaciller dans son âme, où il semble que le phare aille s'éteindre, et toute lumière disparaître dans les ténèbres, j'en trouve un
C'était une radieuse matinée de printemps, il y a vingtcinq années. J'avais eu la funeste idée de tirer de la poudre d'une bibliothèque le dossier vieilli d'une controverse théologique et de le lire en présence de la nature. Et le contraste entre le spectacle offert à mes regards et les pensées qui passaient devant mon esprit
1 Le Père Girard.
était un contraste amer. Et j'en vins à me demander avec angoisse si cet Évangile qui provoquait ces paroles aigres et petites, ces controverses mesquines et passionnées tout ensemble, pouvait bien être l'œuvre de ce grand Dieu, créateur de cette nature qui était là, devant moi, dans sa splendeur, son calme et sa majesté. L'Évangile est grand comme la nature ; l'amour de Dieu est plus calme et plus serein que la plus radieuse matinée de printemps ; et les mystères redoutables dans lesquels il se manifeste ne sont que l'ombre projetée par le péché sur une œuvre toute de lumière et d'amour. Mais il est des livres soi-disant religieux qui, dans certaines dispositions d'esprit, et à certains moments de la vie, font à l'âme de longues blessures. Je n'aime pas la controverse ; maintenant vous savez pourquoi.
Ce sont là des impressions personnelles. Je les ai dites, pour vous faire bien comprendre le fond de ma pensée, et peut-être, aux yeux de quelques-uns d'entre vous, pour en atténuer les torts. Mais, enfin, nos goûts ne sont pas la règle de notre vie. Il est temps de vous dire mes motifs réfléchis pour penser que, quels que puissent être les droits de la controverse confessionnelle, il est, de nos jours, des œuvres plus pressées à accomplir.
Il y a dans le monde une doctrine qui s'appelle la doctrine chrétienne, ayant sa date précise, ses documents authentiques et son histoire avérée. Vous êtesvous demandé quelquefois pourquoi les discussions sur le sens de la parole évangélique sont plus vives et plus étendues que les autres discussions de même nature auxquelles se livrent les hommes ; pourquoi l'on est beaucoup moins d'accord sur le sens des dogmes religieux que sur le sens des systèmes des philosophes ? On peut apporter diverses raisons de ce fait. En voici quelques-unes qui me frappent en ce moment. Pendant des siècles, il a fallu être chrétien, sous peine d'exil, de prison ou de bûcher. Plus tard, là ou le pouvoir civil a respecté la liberté religieuse, l'opinion publique a continué à peser fortement sur les consciences. On comprend dès lors qu'à la sollicitation d'intérêts graves et pressants, la subtilité de l'esprit se soit exercée pour donner aux pensées les moins chrétiennes les apparences du christianisme, puisque le christianisme était imposé par la force des gouvernements, ou par la puissance de l'opinion. Je remarque ensuite que, sous l'empire de l'habitude, et en dehors d'une foi réelle, il s'est établi dans la plupart des esprits une identification complète entre l'idée de l'Évangile et l'idée de la
vérité. Nombre d'hommes s'efforcent, en conséquence, de se persuader à eux-mêmes, de très-bonne foi, qu'ils sont restés dans l'enceinte de l'Évangile, lors même qu'ils en ont franchi toutes les barrières. Personne ne songe à se dire disciple da Fourrier s'il se raille du phalanstère ; nul ne pense être disciple de Hobbes s'il croit au droit et à la justice ; on ne se donne pas pour voltairien, si l'on croit à la révélation ; mais on se dit chrétien, et on pense l'être, dans des conditions telles que, s'il s'agissait de toute autre chose, on appellerait le sourire sur les lèvres de l'historien des idées, même le moins attentif. Ces causes d'altération de la pensée religieuse tendent à disparaître. Nous sommes libres ; dans ce pays, grâce à Dieu, nous jouissons plus qu'ailleurs d'une pleine liberté de conscience. Quant à l'empire de l'opinion, la négation de l'Évangile n'entraîne plus aucune flétrissure dans une partie considérable de la société moderne. En présence du grand courant des écrits contemporains et des tendances religieuses des principaux organes de la publicité, il est permis de le dire : les jours sont venus où, pourvu que l'on observe certaines convenances, on peut rompre sans péril avec les traditions évangéliques. Personne ne doit se sentir obligé de paraître chrétien. Sauf quelques si-
tuations particulières, rien ne s'oppose à ce que les pensées qui s'éloignent de Jésus-Christ se reconnaissent et s'affirment pour ce qu'elles sont. Nous sommes donc bien placés pour constater, en dehors de toute préoccupation, le christianisme tel qu'il est.
Le christianisme affirme la réalité du Dieu destinant ses créatures à la vie éternelle ; le péché de la créature qui la sépare de son Dieu ; la grâce de la rédemption qui l'y ramène, lorsque cette grâce est acceptée. Telles Sont les bases de l'Évangile, aussi faciles à lire dans les documents primitifs et dans la tradition générale, que peuvent l'être les bases de la doctrine de Platon ou de la religion de Brahraa, reconnues et constatées sans hésitation par les historiens. Or, ces vérités essentielles, fondement de la foi chrétienne, qui est-ce qui les conserve dans le monde?
Chrétiens catholiques, vous dites que c'est votre église, et vous dites vrai, car ces articles sont écrits dans vos symboles, comme dans ceux de toutes les grandes communautés chrétiennes.
Chrétiens protestants, vous dites que c'est l'Écriture, et vous dites vrai ; car si l'Évangile n'est pas dans le Nouveau Testament, il n'est nulle part.
Chrétiens, et sans vous arrêter à ce qui vous sépare,
vous devez affirmer que ces vérités sont conservées par la volonté éternelle et par la puissance de Dieu, qui ne permet pas qu'elles disparaissent de la terre.
Quand ces bases sont ébranlées plus qu'à l'ordinaire, ne faudrait-il pas avant toutes choses les soutenir? Le devoir des membres de toutes les églises n'est-il pas de s'unir pour une lutte commune ? Et, croyez-le bien, je ne viens pas vous parler de vaines utopies, et rêver quelque fusion, dans une même société religieuse, entre catholiques et protestants. L'unité extérieure delà chrétienté ne peut être qu'un objet de foi, une de ces choses qu'on espère contre toute espérance. Je ne sais pas si personne peut voir à l'horizon le moindre signe précurseur de ce grand événement. Toutes choses sont possibles à Dieu ; ce qui est possible à l'homme, le voici. Dans une lutte où leurs convictions communes sont engagées, les chrétiens, sans sacrifier aucune partie de leurs convictions, sans entrer dans des transactions impossibles, et, si vous me permettez cette figure, en gardant chacun leur uniforme et leur drapeau, les chrétiens pourraient combattre ensemble pour ce qui les intéresse tous également. Direz-vous que c'est sacrifier les droits de la vérité? Sacrifier les droits de la vérité ! Eh ! qui vous l'a dit, que vos discussions et
vos controverses sont le meilleur moyen de conquérir la vérité et delà défendre? Sans doute, lorsqu'on oppose à l'Évangile la science et le raisonnement, il faut bien répondre par la science et le raisonnement. Lorsqu'on veut élever une muraille entre les âmes et Dieu, au nom de l'intelligence, il faut bien recourir à l'intelligence pour abattre cette muraille. Mais, dans l'enceinte de la foi, si l'on disait qu'affirmer cette foi par ses paroles et surtout par sa vie, c'est, après tout, le plus puissant moyen de prosélytisme ; si l'on disait que l'esprit de paix pourrait bien être le précurseur de l'esprit de lumière, dirait-on quelque chose de contraire à l'Évangile?
La lutte contre la foi commune à tous les chrétiens existe vive et puissante autour de nous. Ses proportions croissent de jour en jour de manière à épouvanter ceux qui en suivent le développement. On nie Dieu, on nie Jésus-Christ, on nie la vie éternelle. La lutte est ouverte en Allemagne, où, après une philosophie idéaliste, qui voulait expliquer tout au moyen de l'homme sans Dieu, apparaît un matérialisme grossier qui veut expliquer tout par la nature sans l'esprit. La lutte est manifeste en France, où des savants, des historiens, des critiques semblent conjurés pour ébranler les bases de
toute foi religieuse. Je vous ai fait entendre un membre de l'Institut, M. Barthélémy Saint-Hilaire, déclarant qu'au nom de la science, de l'histoire, de la métaphysique, on s'efforce à Paris, au milieu du dix-neuvième siècle, et sous prétexte de nouveauté, de reproduire les désolantes doctrines du Bouddha. Je pourrais vous faire entendre encore M. Saisset, professeur à la Sorbonne, jeter, dans un livre récent un véritable cri d'alarme, et déclarer que de tous les grands courants de la pensée qui s'agitent autour de lui, il n'en est pas un seul qui n'aille à la négation du Dieu vivant et personnel. Et ce n'est pas dans l'ombre que se produisent ces doctrines ; elles s'étalent dans les recueils les plus répandus de l'Europe, sans scrupule de la part des rédacteurs, et trop souvent sans scandale de la part des abonnés. C'est le droit de la liberté. Et prenez-y garde, ce que je déplore, ce n'est pas la liberté (Dieu m'en préserve), mais les pensées que la liberté manifeste, et qu'il est peut-être bon, qu'il est peut-être utile qu'elle manifeste, quand par malheur ces pensées existent.
Ce n'est pas tout. Tandis que l'Evangile est attaqué du dehors, dans l'enceinte même de la chrétienté, au
1 Essai de philosophie religieuse.
sens extérieur et matériel de ce mot, il est l'objet d'attaques plus dangereuses peut-être. Dans la savante Allemagne et sous son influence, on voit des hommes d'église défendre contre d'autres hommes d'église, quoi? un symbole ecclésiastique? C'est le fait normal. Le sens des révélations de Dieu? C'est encore le fait normal. Quoi donc? On voit des hommes d'église réduits à défendre contre d'autres hommes d'église la réalité même des révélations de Dieu, la réalité de la résurrection de Jésus-Christ, ce fondement historique de toute la prédication des apôtres, la résurrection de Jésus-Christ , dont saint Paul nous dit : « Si Christ n'est pas ressuscité, votre foi est vaine, et vous êtes encore dans vos péchés. » Faut-il tout dire ? On voit des hommes d'église réduits à défendre contre des hommes d'église l'immortalité de nos personnes, cette glorieuse espérance des fidèles de tous les âges. Et ne croyez pas que je viens tirer de la poudre des écoles un fait oublié, pour le traîner au jour avec une maladroite imprudence. Non ; ces faits se produisent au grand soleil delà publicité. Voilà où nous en sommes!
Dans une situation semblable, tes églises chrétiennes auraient mieux à faire peut-être que de prolonger les controverses du seizième siècle, ou des controverses
moins importantes encore. Elles auraient mieux à faire que de creuser comme à plaisir, et tous les jours davantage, le fossé qui les sépare. Pour moi, il m'est arrivé de me dire que le mieux après tout serait d' affirmer paisiblement sa foi, et de ne contredire personne. Mais, s'il faut descendre dans l'arène des opinions humaines, je me sens plus pressé de contredire celui qui nie mon Dieu que de contester avec celui qui l'adore. Je me sens plus pressé de contredire celui qui nie mon Sauveur que de bien établir tous mes dissentiments avec celui qui place son espérance dans la croix et la résurrection de l'homme-Dieu. C'est de la controverse aussi; mais c'est de la grande, et je pense qu'il faut la faire. Voilà, Messieurs, la cause, la sainte cause à soutenir. Dans la limite où vos convictions vous le permettent, je vous convie à prendre rang au nombre de ses défenseurs. La parole de néant se répand dans le monde ; elle a ses clubs, ses journaux, sa propagande. C'est la voix des hommes de plaisir voulant jouir de la vie et chantant : Qui sait si nous serons demain? C'est la voix des découragés disant : Nous avons heurté, et personne n'a ouvert; le ciel est vide, ou Dieu est sourd. C'est la voix des savants qui, après avoir arraché toute espérance de nos cœurs, se procla-
ment les seuls intelligents et les sages par excellence. Etrange concert, où la voix folle de l'orgie, l'accent plaintif de la tristesse et le sourire de la satisfaction se réunissent dans cette lugubre parole : « Il n'y a rien à espérer après la mort, » et voudraient inscrire sur la porte de la vie les mots terribles que Dante place sur la porte de l'Enfer : « Vous qui entrez, laissez toute espérance. »
Il faut, Messieurs, que ceux qui n'ont pas laissé toute espérance, il faut que le pauvre et le riche, l'ignorant et le savant, celui qui a rencontré le Ressuscité dans la douleur et près de la mort, celui qui a rencontré le Sauveur dans le repentir, celui qui, dans l'étude, a vu la lumière du Verbe éternel briller à ses regards, il faut que tous ceux qui croient encore à Dieu, à l'âme, au devoir, à la sainteté, à l'immortel avenir, se rapprochent, s'unissent, et, à la parole de néant qui va se répandant sur la terre, répondent avec fermeté : La