Gimlé, « toit de pierres précieuses
13. C'est-à-dire NiphQggr, «celui qui frappe avec haine», le dragon qui déchire les cadavres des méchants au fond de la fontaine Hvergelmer dans Ni^afiçll, « les monts ténébreux » ou Niflheimr, «la demeure des ténèbres », c'est-à-dire les enfers.
NijBafiQll, l'étincelant reptile Ni/jhç>ggr, qui plane sur la plaine, des cadavres sur ses ailes ; maintenant il s'abîme pour toujours.
Essai de reconstruction des grands traits des mythes originaires norrois. — L'origine chrétienne se révèle déjà dans Tidéc de Dieu : « Le Dieu suprême »,« le Seigneur tout-puissant qui vient pour juger ». Dans HyndloljojB, 44 ', il est dit : « Uu dieu viendra plus grand en pouvoir dont je n'ose pas dire le nom. »
« La salle de Gimlé, reluisante de soleil, couverte d'or, où des hommes braves {dyggvar drôtter), demeureront en jouissant d'un bonheur éternel », a donc remplacé comme séjour des heureux la Valhçll, nommée ici « le palais triomphal (sigtopter) de Hroptr* (OjBenn) », où résident Hy/ir et Baldr. Le nouveau ciel, Gimlé, qui semble dériver de conceptions chrétiennes, est, aussi bien que l'ancien séjour bienheureux, la Valbçll, un appendice plus ou moins inutile à la nouvelle terre dont les champs seront fertiles sans être ensemencés et qui sera purifiée de tout mal par l'arrivée de Baldr.
Mais de F enfer éternel tel que Snorre Sturlason nous le représente à la fin du monde, il ri y a pas trace , pas plus que dans C eschatologie selon le mazdéisme. A la fin, le dragon Nf/>hç>ggr termine son repas, qui a duré aussi longtemps que le monde dans la maison de Hel où il mangeait les corps. On le voit venir, arrivant à tire d'ailes des montagnes sombres, portant des cadavres dans son plumage; il s'enfonce et disparaît.
Malgré l'empreinte chrétienne 3 , dont il n'entre pas dans
1. Cette strophe appartient au « petit oracle de la Vçlva », Vçlospâ en skamma.
2. S. Bugge prétend que l'islandais Hroptr est le même mot que le nom d'Ojtenn dans Saxo Grammaticus : Rostarus, ancien danois Rostr, nom qu'il fait dériver du nom ... du Christ! (Studier, I, 533 ss.).
3. Elard Hugo Meyer dans ses recherches sur la Vçlospd déclare, p. 267, que « à l'exception de deux strophes, elle est remplie de pensées chrétiennes ». Il l'appelle « la composition de style {Stilubung) d'un théologien de grande culture qui se réjouit de traduire le magnifique contenu d'une religion étrangère, le thème chrétien le plus saint, dans les expressions de l'obscure prophétie indigène, saturée de mythes ». Il croit, p. 27,
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notre sujet de poursuivre tous les détails, il est facile de distinguer là-dessous les Irails fondamentaux du mythe germain,
que ce poème ne remonle qu'au xn e siècle. Nous verrous tout à l'heure comment il s'y prend pour démontrer l'influence chrétienne. Nous ne sommes pas persuadés par le déploiement de tant d'ingéniosité.
En effet, la littérature eddique est née dans un milieu qui avait beaucoup de contacts avec la civilisation chrétienne. Nous devons nos connaissances, sur ce point, au grand initiateur des éludes norroises, réminent professeur Sophus Bugge, de Christiania. Il y avait des monastères et des ermites irlandais eu Islande déjà lors de l'invasion Scandinave au ix c siècle. Les Vikings Scandinaves eurent des rapports suivis avec les Irlandais chrétiens en Irlande môme pendant plus de deux siècles. Ils mirent pour la première fois le pied sur la terre d'Irlande en 807 et ils n'en furent chassés qu'à la bataille de Clontarfen 1014. D'après Bugge les scaldes des rois et des puissants paysans islandais et norvégiens étaient les flls spirituels des filids des petites cours irlandaises. Il prétend prouver que « le noyau de la collection des poèmes eddiques s'est formé non pas en Islande ni en Norvège, comme on l'a prétendu, mais dans les Iles Britanniques, chez les Scandinaves qui habitaient tantôt l'Irlande, tantôt la Grande- Bretagne comme le roi Olâfrk varan... De là par les Orcades et les Shetland, cette collection, qui comprenait déjà la plus grande partie de ce que nous appelons l'Edda, a, été transportée en Islande, où elle a été complétée par quelques pièces composées dans le sud ouest de la Norvège et par des poèmes tout récents comme les Allamâl groenlandais » (Louis Du van, Formation de la mythologie Scandinave, extrait du Journal des Savants, novembre 1899, p. 13).
Mais cela étant admis, il ne s'ensuit pas que la remarquable sagacité et l'ingéniosité du savant norvégien n'ait pu l'égarer lui-même quelquefois lorsqu'il fait dériver presque tout dans l'Edda d'une influence celtique et chrétienne. M. Duvau écrit, p. H, que l'on admire ses trésors d'érudition « non sans se demander avec quelque inquiétude si l'auteur n'en fait pas parfois trop généreusement part aux poètes eddiques. M. Bugge n'ignore rien de ce que les scaldes ont été à môme de connaître ; il peut être téméraire d'en dire autant d'eux-mêmes ». Nous avons vu ailleurs, dans l'histoire des religions, qu'une civilisation peut vivre longtemps en contact intime avec une autre, lui emprunter même certains thèmes et certaines croyances, tout en restant elle-même, quant au fond, et tout en gardant plus ou moins intact l'héritage de ses pères. Nous remarquons encore que les similitudes avec des croyances celtiques, romaines, grecques, constatées par M. Bugge, se prêtent très souvent aune autre interprétation que celle d'un rapport historique. Des analogies sont d'autant plus probables qu'il s'agit de races aussi étroitement apparentées les unes aux autres que les Norrois et les autres Européens de l'ouest.
surtout quand l'œil est accoutumé à l'appareil des traditions similaires de la fin du monde. Nous avons déjà parlé plus haut de l'hiver Fimbolvetr, avec sa glace et sa submersion; il peut avoir été un des éléments primitifs du mythe du peuple de l'Edda. Mais il est certain qu'à côté ou par derrière se cache la légende germaine plus répandue d'un incendie du monde 1 . Nous verrons comment ces deux mythes, indépendants l'un de l'autre, celui d'un embrasement final; et celui de l'hiver mondial, ont été combinés sans qu'il y ait pourtant grande
1. M. Elard Hugo Meyer veut prouver l'origine chrétienne de ces deux mythes norroîs.
1° A l'appui il cite, parmi Ips passages d'auteurs chrétiens, qui doivent nous expliquer l'origine du Fimbolvetr, quelques paroles de Honorius « sur un long hiver avant l'arrivée du .Christ et sur une maxima tempestas bellorum in toto orbe », jusqu'à ce que le printemps « calore fidei Sancti Spiritus terram solvit », Vôluspa, p. 186.
Il vaut la peine de rechercher cette citation.
Honorius Augustodunensis, du commencement du xn« siècle, écrit dans son « Expositio in Cantica canticorum », à propos des paroles du chap. 2, v. 11 : « hiems (id est infidelitas) iransiit, imber (id est perseculio) abiit et recessit, » le commentaire suivant (Migne, CLXXII, p. 391 s.) : « Hiems quae gelu terram constringit ne fruclificet, est infidelitas, quae corda hominum frigorc malitiae constringit, ne fructum fidei afierant. Haec hiems usquead Ghristum duravit, sed ipso solo justiliae oriente hiems transiit, et ver calore fidei Sancti Spiritus terram solvit et virtulum flores produxit. Imber est pluvia in impetu veniens, et cito recedens; sic persecutio cum impetu venit, sed Christo in suis vincente cilo abiit, etc. »
Il n'est donc pas chez Honorius le moins du monde question d'un hiver du monde ni d'une pluie destructive, etc., analogues aux phénomènes célébrés dans les croyances populaires que nous avons traitées dans ce chap. 3, ni de quelque chose de futur. Honorius parle de ces choses au sens figuré en allégorisant les mois du Canlique des cantiques sur hiems et imber. Et les savants scaldes norrois auraient recherché dans quelque bibliothèque celle interprétation allégorique du Cantique des cantiques pour créer le mythe de l'hiver général à la fin du monde!
Ce procédé del'émincnt mylhographe est caractéristique d'une méthode qui a déjà été jugée sur le terrain de la critique biblique, mais qui a encore cours dans d'autres domaines de l'histoire des religions.
2° Aux pages 192 s. de son livre. M. Meyer veut expliquer l'incendie du monde dans la Vçlospd par Esu'U, 26, 11 s., Matth. 25, 41, etc. Nous allons voir, au chapitre 4, que ce mythe est beaucoup plus ancien dans les croyances aryennes que dans les religions bibliques.
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difficulté à démêler les traits caractéristiques de chacun d'eux. A la fin nous relèverons un troisième point de l'eschatologie norroise, le plus remarquable : le destin des dieux.
L'incendie du monde. — Surtr jette du feu sur la terre et brûle l'univers. « Le soleil s'obscurcit, la terre s'enfonce dans la mer, les brillantes étoiles tombent du ciel, les vapeurs tourbillonnent ainsi que le feu, le ciel même est léché par les hautes flammes »'. La froide Islande possédait aussi le mythe si répandu de l'incendie final que nous avons montré dans la croyance populaire du bouddhisme, dans l'eschatologie mazdéenne que nous traiterons au chapitre suivant, et chez les Grecs où les stoïciens l'avaient emprunté au peuple et d'où ce mythe a été transporté dans le domaine judéo-chrétien. C'est donc une croyance générale au moins chez les Indo-Germains, que la seconde Épîtrc dite de Pierre formule ainsi : « La terre fut tirée de l'eau ». « Mais les cieux et la terre d'à présent sont gardés... et réservés pour le feu... et les cieux passeront avec le bruit d'une effroyable tempête, et les éléments embrasés seront dissous et la terre sera entièrement brûlée avec tout ce qu'elle contient ».
La nouvelle terre fait partie du mythe de l'hiver du monde, non de celui de l'embrasement. — Un autre trait authenthique que nous relevons dans l'oracle de la Vçlva sur les choses finales, c'est la nouvelle terre, sortant de l'eau, d'après l'Edda, comme d'après la vieille croyance indienne qui par le bouddhisme est parvenue en Birmanie et au Cambodge ; c'est la nouvelle terre, sortant de Veau pour la seconde fois*.