HYGIÈNE DE LA DIGESTION ET PHYSIOLOGIE DES TROUBLES DE CETTE FONCTION
Observations sur le régime. — Inutilité des prescriptions données à ce sujet. — Choix des aliments. — Effets d'une mastication insuffisante. — Influence des corps o-ras des condiments, des alcalins, des acides, du repos et de l'exercice sur la digestion. — Explication physiologique de la tendance au sommeil après les repas.
Causes qui entravent la digestion. — Effets produits par l'insuffisance du suc
o-astrique. — Danger de nourrir trop abondamment les convalescents et les anéj^jques. Influence d'une alimentation trop abondante sur la production de l'obésité de la goutte et de la gravelle. — Explication physiologique des phénomènes qui résultent de l'irrégularité des fonctions digestives. — Troubles de la digestion dépendant d'une affection de l'estomac. — Alimentation dans les affections de l'estomac. Troubles de la digestion dépendant d'une affection de l'intestin ou de
ses annexes. Imperfection des connaissances médicales sur ce dernier point.
§1er
Les auteurs des anciens traités d'hygiène s'étendent longuement sur le régime et sur les règles à observer pour que les fonctions digestives s'opèrent régulièrement. Leurs préceptes compliqués et arides ne reposent le plus souvent sur aucune base physiologique précise, et probablement du reste ils n'ont jamais été bien sérieusement suivis. Nous ignorons si Gornaro, dont M. Flourens a tant vanté le genre de vie dans son ouvrage sur la longévité humaine, a réellement dû sa longue existence au régime rigoureux qu'il observait. Mais peu de personnes consentiraient sans doute à acheter un siècle de vie au prix de privations semblables à celles que s'imposait le célèbre Italien.
En fait de régime, on pourrait dire jusqu'à un certain point que le meilleur est de n'en pas avoir. L'individu qui suit un régime trop sévère ou trop uniforme s'expose à des accidents graves lorsque par hasard il vient à s'en écarter. C'est précisément ce qui arriva à Gornaro, qui, ayant voulu prendre un jour ili onces d'aliments
au lieu de 12 dont se composait sa ration habituelle , faillit en mourir.
Lorsque l'alimentation contient une proportion de matières organiques et minérales égale aux pertes journalières, elle est suffisante en quantité. Elle est suffisante en qualité, si elle est digérée facilement. Aucune règle ne vaut, sur ce dernier point, les indications fournies par l'estomac. Quant aux diverses causes qui d'une façon générale peuvent favoriser ou entraver la digestion, nous allons les indiquer avec soin.
Une des premières conditions d'une bonne digestion et souvent une des moins observées est une mastication suffisante des aliments. Nous avons déjà dit quelques mots de l'importance de ce précepte; mais il n'est pas inutile d'y revenir, car il est bien démontré aujourd'hui qu'un grand nombre de maladies de l'estomac sont causées par une mastication incomplète. Un aliment mal broyé arrive dans l'estomac en fragments grossiers dont la surface seule est attaquée par le suc gastrique, et leur partie intérieure, perdue comme matière nutritive, joue le rôle d'un corps étranger qui encombre inutilement le tube digestif. Utile pour tous les aliments, la mastication est indispensable pour ceux que recouvre une enveloppe réfractaire à l'action de ce liquide, tels que les haricots, les pois, le raisin, par exemple. Spallanzani, ayant avalé 25 grains de raisin bien mûrs, en rendit 15 intacts. La même expérience répétée avec des haricots, des lentilles, a donné des résultats analogues. Les personnes qui n'ont pas de dents doivent les faire remplacer par un râtelier et ne manger que des aliments bien cuits^ car la cuisson ramollit les tissus et les rend plus facilement attaquables par le suc gastrique.
Lorsque les substances nutritives introduites dans l'estomac contiennent des composés non attaquables par le suc gastrique, comme les corps gras par exemple, ces principes empêchent l'action de ce liquide sur les aliments, qui séjournent alors longtemps dans l'estomac et sont, comme on le dit vulgairement , indigestes. C'est pour cette raison que les sauces et les potages trop gras, ainsi que les viandes très-adipeuses, rendent les aliments qu'ils accompagnent d'une digestion difficile.
Les condiments, tels que le poivre, la cannelle, la moutarde, dont on se sert pour assaisonner les mets, jouissent de propriétés tout à fait contraires. Par leur action irritante sur la muqueuse stomacale , ils augmentent la sécrétion du suc gastrique et rendent la digestion plus facile. Les liquides alcooliques à petites doses agissent de la même façon. Il faut choisir parmi eux ceux qui contiennent des principes de plantes aromatiques , tels que l'anisette, le curaçao etc.
Les alcalins, qui accroissent la sécrétion du suc gastrique, favorisent aussi la digestion ; c'est ce qui explique leur utilité pour les personnes chez lesquelles le travail digestif se fait difficilement. Il faut bien se garder cependant de les conseiller uniformément à tous les individus dont l'estomac fonctionne mal, ainsi qu'on le fait habituellement. Bien des dyspepsies, en effet, sont précisément causées par le défaut d'acidité du suc gastrique, et il est évident que dans ce cas, loin de remédier aux troubles digestifs^ les alcalins ne feraient que les augmenter. Nous connaissons des personnes qui ne peuvent bien digérer que quand elles ajoutent à leurs aliments des substances acides, telles que le vinaigre par exemple, et chez lesquelles les eaux alcalines provoquent de l'indigestion et des vomissements.
Un exercice très-modéré, tel qu'une légère promenade après le repas, favorise la digestion, probablement en facilitant la circulation et augmentant par suite la quantité de suc gastrique sécrétée par la muqueuse stomacale. Un exercice violent la ralentit au contraire. Dans ce dernier cas, le sang qui se portait en abondance à l'estomac pour la production du suc gastrique reflue vers la surface de la peau et la sécrétion de ce dernier liquide diminue. Chez les sujets faibles et anémiques, le repos complet après le repas est préférable à l'exercice, si modéré qu'il puisse être.
La tendance au sommeil qui se manifeste chez beaucoup d'individus après le repas ne nous semble en 'aucune façon indiquer une prédisposition aux congestions cérébrales, comme on le suppose généralement sans appuyer cette hypothèse d'aucune preuve. Pour nous, la tendance au sommeil dénote seulement que l'individu chez lequel on l'observe est anémique. Loin de se porter au cer-
veau, le sang afflue au contraire à l'estomac, et nous pensons que c'est précisément parce que le premier de ces organes n'en reçoit plus en quantité suffisante que ses fonctions se ralentissent et que le sommeil arrive. Sans doute, le besoin de dormir après le repas se produit souvent chez des sujets dont le visage est très-coloré et qui dès lors semblent, d'après l'opinion vulgaire, prédisposés aux congestions. Mais aucun médecin n'ignore que l'anémie peut exister avec une coloration plus ou moins marquée de la face. Nos observations personnelles nous ont prouvé, du reste, que c'est précisément chez les individus de constitution débile ou affaiblie, ainsi que chez les vieillards, que cette tendance au sommeil se rencontre le plus fréquemment.
Si nous abordons maintenant l'étude des causes qui peuvent troubler la digestion, nous verrons que l'explication physiologique de leur action est également facile.
La mastication incomplète et l'exercice violent après le repas entravent la digestion pour les causes que nous avons énoncées plus haut. Le travail intellectuel ou les préoccupations agissent comme l'exercice. Le sang, qui se porte en abondance au cerveau pour l'élaboration de la pensée, n'arrive plus à l'estomac en quantité assez abondante, et le suc gastrique est insuffisamment sécrété. Travailler pendant la digestion est toujours chose mauvaise. Si on y était absolument forcé, mieux vaudrait débuter immédiatement après la fin du repas que d'attendre que la digestion fût commencée. Dans le premier cas, en effet, elle se ferait lentement, mais elle se ferait, tandis que dans le second, elle pourrait être violemment troublée par le brusque appel du sang dans une autre partie du corps. C'est pour une raison analogue qu'un bain froid pris aussitôt après le repas est sans danger, tandis qu'il peut avoir de fâcheuses conséquences s'il est pris pendant la digestion.
Toutes les causes qui diminuent la masse ou la richesse du san.^ ont pour effet de ralentir le travail digestif^, ce qu'il est facile de comprendre quand on réfléchit que le suc gastrique est formé aux dépens de ce liquide. Nourrir abondamment un individu qui vient d'être soumis à une diète prolongée est un moyen infaillible de lui
occasionner une indigestion dangereuse. Le suc gastrique ne pouvant plus être sécrété en quantité suffisante pour dissoudre les aliments, ces derniers agissent conime corps étrangers. Des naufragés qui avaient eu à supporter une longue abstinence sont morts pour avoir trop cédé aux sollicitations de la faim lorsqu'on leur présentait des aliments.
C'est également par suite d'une insuffisance du suc gastrique que les individus chlorotiques et anémiques ont souvent des digestions difficiles. Les convalescents qui veulent manger autant qu'une personne en bonne santé s'exposent aux mêmes accidents.
L'ingestion de certaines substances, telles que l'alcool à haute dose^ la glace chez beaucoup de personnes, suspend la sécrétion du suc gastrique et par suite arrête la digestion. L'ingestion de composés qui paralysent la contraction de l'estomac, tels que l'opium, l'arrête également en empêchant les mouvements qui mettent toutes les parties de la masse alimentaire au contact du suc gastrique.
Une alimentation trop abondante rend la digestion difficile à cause de l'introduction dans l'estomac d'une plus grande quantité d'aliments que le suc gastrique n'en peut transformer. Si l'excès d'aliments est habituel, le sang finit par se trouver chargé d'une surabondance de matériaux nutritifs, qui entraîne à sa suite l'obésitéj la goutte ou la gravelle, suivant que cet excès se dépose sous forme de graisse dans les tissus, d'acide urique et d'urates dans les articulations ou dans l'appareil urinaire. Il suffit d'un repas abondant pour déterminer dans l'urine un dépôt rouge briqueté d'acide urique ou d'urates. Ce n'est qu'en faisant beaucoup d'exercice ou un travail musculaire suffisant, pour proportionner ses dépenses à ses recettes, que le fort mangeur pourra échapper aux inconvénients résultant d'une alimentation trop abondante. La production de la force a lieu, en efTet, comme nous l'avons vu, aux dépens des aliments, et leur oxydation les transforme en produits solubles d'une éUmination facile.
Après avoir indiqué les conditions qui favorisent ou entravent la digestion, nous allons aborder, avec l'aide des connaissances physiologiques précédemment acquises, l'explication des principaux phénomènes qui résultent de l'irrégularité de cette fonction.
La sécrétion du suc gastrique s'accompagne toujours d'un afïlux de sang vers la muqueuse stomacale, qui, de pâle qu'elle était entre les repas, devient rouge aussitôt que les aliments arrivent à son contact. Si cet état physiologique s'exagère, il en résulte une inflammation de cette membrane avec sécrétion plus ou moins abondante de mucus, à laquelle on a donné le nom de gastrite.
Cette affection est généralement produite par les mêmes causes que celles qui entraînent de mauvaises digestions habituelles, mais elle peut être également engendrée par l'ingestion de liquides toxiques, d'aliments trop chauds ou de substances qui, sans être précisément des poisons, comme l'alcool par exemple, font subir à l'estomac des modifications telles, qu'à la longue la sécrétion du suc gastrique devient imparfaite.
Les affections qui ralentissent la circulation dans les vaisseaux de l'estomac, telles que les maladies du cœur et du foie, troublent également la sécrétion gastrique et peuvent engendrer la gastrite.
A l'état normal, la digestion s'accompagne d'un léger abattement qui passe souvent inaperçu. Lorsque la muqueuse stomacale est enflammée, l'abattement s'exagère et le malade éprouve cette fatigue et ce malaise général qu'on constate habituellement dans cette forme légère de la gastrite qui a été nommée embarras gastrique. En même temps, le suc gastrique, devenu alcalin par suite de son mélange avec le mucus abondamment sécrété par l'estomac, ne peut plus agir sur les matériaux nutritifs, et la digestion est entravée. Les aliments non digérés se décomposent et donnent naissance h des gaz qui sont la cause d'éructations acides ou fétides. Les gaz sont acides si l'estomac contient des liquides alcooliques, dont une partie se décompose en acides acétique et carbonique. Ils sont fétides et rap-
pellent l'odeur d'œufs pourris si cet organe renferme des aliments albumineux dont la décomposition produit de l'hydrogène sulfuré.
Si , malgré son état de malaise, le malade veut manger, le suc gastrique n'agissant pas sur les aliments, par suite de l'excès de mucus alcalin que l'estomac contient, ces derniers sont rejetés au dehors. Des vomissements peuvent se produire également chez des individus qui observent la diète , mais chez lesquels la sécrétion du mucus stomacal est considérable. Ce liquide est fréquemment rendu au dehors coloré par de la bile provenant de l'intestin.
D'après ce qui précède, on comprend facilement pourquoi, dans l'inflammation passagère de la muqueuse stomacale, il ne faut pas charger l'estomac d'aliments. Dans l'inflammation chronique, la diète serait également très-utile ; mais comme une alimentation insuffisante prolongée serait une cause de mort beaucoup plus active que la maladie elle-même, il est évident qu'elle doit être évitée. Ici encore les indications fournies par la physiologie nous sont fort utiles. Elles nous montrent, en effet, qu'il faut administrer les aliments en petite quantité, de façon que l'estomac n'en reçoive pas plus qu'il n'en peut digérer à la fois. Elles nous font comprendre également la nécessité de choisir, autant que possible, des aliments liquides, parce qu'ils séjournent moins longtemps dans l'estomac que les solides et sont plus facilement digérés*. Si la
* Sous prétexte que le suc gastrique a perdu ses propriétés digestives, Niemeyer dit dans son Traité de pathologie interne (7^ édit., 1. 1, p. 591), que chez les individus atteints de gastrite qui traîne en longueur on ne doit permettre que l'usage des aliments amylacés, tels que les soupes à l'eau par exemple. Malgré la grande autorité de cet auteur, nous n'hésitons pas à qualifier son conseil de très-dangereux. Un individu qui suivrait ce régime pendant quelque temps mourrait de faim, ainsi que nous l'avons vu en parlant des principes qui doivent entrer dans l'alimentation. La physiologie nous enseigne que les aliments imbibés de suc gastrique ou de pepsine sont parfaitement digérés dans l'intestin sous l'influence de la bile, du suc pancréatique et du suc intestinal. Nous savons, d'un autre côté, que les aliments liquides traversent rapidement l'estomac. Il n'y a donc aucun inconvénient à nourrir suffisamment les individus atteints de gastrite si l'on suit fidèlement les indications que nous avons données. Les œufs bien délayés dans du lait, du bouillon ou de la panade nous semblent en pareil cas le meilleur aliment à conseiller. C'est avec des mélanges de cette nature que nous avons nourri pendant le siège de Paris les malades atteints d'affections de l'estomac ou des intestins, qui se trouvaient dans l'hôpital militaire dont le service nous était confié. Les résultats excellents que nous avons obtenus nous ont montré une fois de plus l'utilité d'éclairer les prescriptions médicales des lumières de la physiologie.
difficulté des diijestious peut faire supposer que la sécrétion du suc gastrique est tout à fait iusuffisante, oa peut remplacer le suc gastrique qui fait défaut eu mélangeant les aliments avec une solution acidifiée de pepsine. On arriverait ainsi à nourrir suffisamment le malade pour lui donner la force de supporter sa maladie. Dans le traitement des affections de l'estomac par les anciennes méthodes, le malade succombait plus souvent à l'inanition qu'aux suites de l'affection elle-même.
Les vomitifs , dont on abuse généralement dans l'embarras gastrique, ne sont utiles que dans deux cas : lorsque l'estomac contient des aliments non digérés ou lorsqu'il renferme une quantité considérable de mucosités, ce qu'on reconnaît par le gonflement de l'épigastre et l'existence de nausées. Dans la gastrite chronique, il n'existe aucune raison physiologique pour en conseiller l'emploi.
Les purgatifs ne sont également utiles que quand l'intestin contient des matières non digérées, ce qui peut se reconnaître par la [jercussion et aux gaz fétides qui se dégagent.
Les gaz engendrés dans le tube digestif par la décomposition des aliments non digérés occasionnent un gonflement de l'estomac et de l'intestin qui, par leur développement, compriment les organes avec lesquels ils sont en rapport et gênent la circulation et la respiration. En administrant des corps susceptibles de- les absorber ou de se combiner avec eux, tels que le charbon et la magnésie, on les fait disparaître. Lorsqu'on agit ainsi, on s'attaque évidemment à l'effet et non à la cause, car l'absorption des gaz ne les empêche pas de se produire. On combattrait au contraire la cause en administrant des substances capables d'arrêter la décomposition des aliments dans le tube digestif. Théoriquement, des antiseptiques , tels que l'acide phénique , seraient fort utiles , mais ils n'ont pas encore été essayés.
Tous les troubles digestifs qui ont leur siège dans l'estomac n'ont pas pour origine l'inflammation de cet organe ; plusieurs sont produits par des causes diverses, du reste mal connues, et dont l'étude nous entraînerait trop loin. On voit souvent des digestions difficiles accompagnées de douleurs (gastralgie) qui ne tiennent pas
évidemment à une inflammation de la muqueuse de l'estomac; elles s'observent fréquemment chez les personnes anémiques, épuisées par le travail ou les excès, les convalescents, les vieillards etc., et paraissent tenir habituellement à une altération ou à une insuffisance du suc gastrique, résultant de l'appauvrissement du sang. Souvent elles sont liées à une affection du foie et sont de véritables coliques hépatiques. Il est nécessaire de distinguer des cas semblables d'avec la gastrite, parce qu'alors les substances qui augmentent la sécrétion du suc gastrique en irritant la muqueuse, telles que les liquides alcooliques , les amers etc. , peuvent être fort utiles , tandis que dans la gastrite leur emploi est , au contraire , inutile ou dangereux.
C'est également à l'insuffisance de la sécrétion du suc gastrique que sont dus les troubles digestifs qu'on observe chez les buveurs. Habituée au contact des liquides irritants, leur muqueuse stomacale n'est plus suffisamment excitée par le contact des aliments pour sécréter le suc gastrique, et ce n'est qu'en faisant usage de substances nutritives très-épicées que ces individus parviennent à digérer facilement.
L'estomac est loin de jouer un rôle prédominant dans la digestion, comme on le croyait autrefois. La physiologie nous enseigne, en effet, que les actes les plus importants de cette fonction s'accomplissent dans l'intestin. Les maladies de l'intestin et de ses diverses annexes doivent donc avoir une influence plus considérable que celles de l'estomac sur les fonctions digestives; mais, comme elles sont très-mal connues, on ne leur accorde qu'une place tout à fait accessoire dans les ouvrages de pathologie. En outre, comme une affection d'une partie quelconque du tube digestif se traduit par divers états pathologiques qu'on peut attribuer à une lésion de l'estomac, c'est généralement à ce dernier qu'on rapporte l'origine des troubles digestifs observés, confondant ainsi l'effet avec la cause, chose si fréquente en médecine. Quand on possède des notions suffisantes sur le rôle des liquides digestifs , suc pancréatique, suc intestinal etc., il est facile de comprendre qu'une lésion de l'un des organes chargés de les sécréter doit être beaucoup plus grave
qu'une lésion de l'estomac lui-même. Si l'importance des fonctions digestives qui s'accomplissent dans l'intestin était mieux comprise, des affections d'organes essentiels, tels que le pancréas, ne seraient pas aussi complètement ignorées qu'elles le sont aujourd'hui.
Nous n'aurons donc, faute de connaissances précises sur ce point, que peu de chose à dire des troubles de la digestion dans l'intestin. Les purgatifs drastiques, le passage d'aliments non digérés et en décomposition , la rétention prolongée des matières fécales, rétention capable quelquefois d'irriter l'intestin au point de déterminer une péritonite partielle, les obstacles à la circulation dans le foie, d'où résulte une distension des veines intestinales, et diverses causes peu connues provoquent l'inflammation de cet organe et une sécrétion abondante de sa muqueuse. En même temps, sous l'influence de cette excitation plus vive, les contractions intestinales deviennent plus rapides et déterminent fréquemment l'expulsion du contenu de l'intestin qui, le plus souvent, a échappé à l'action des sucs digestifs. Mélangée au liquide sécrété par la muqueuse intestinale , la masse alimentaire forme une bouillie liquide , dont l'émission constitue le phénomène nommé diarrhée , le seul symptôme qui quelquefois révèle l'état inflammatoire de l'intestin.
L'inflammation de la muqueuse intestinale s'accompagne souvent, comme celle de la muqueuse stomacale, d'une production abondante de gaz due à la décomposition des aliments. En s'accumulant dans les anses intestinales , ces gaz les distendent et sont fréquemment l'origine de douleurs plus ou moins vives, auxquelles on a donné le nom de coliques. Quand leur développement est trop abondant, ils refoulent le diaphragme et gênent considérablement la respiration.
C'est généralement à une affection de l'intestin, le plus souvent, suivant nous, à une semi-paralysie des muscles de cet organe, qu'est due la constipation habituelle, état pathologique qui fait justement le désespoir d'un grand nombre de malades ; car, sans compter l'obstruction intestinale qui n'en est que rarement la suite, la constipation habituelle amène — par la gêne qu'apporte à la circulation la compression exercée sur les vaisseaux du bassin par les matières fécales durcies — la congestion de divers organes, le rectum, l'u-
térus et le cerveau notamment. Il en résulte une série d'accidents: hémorrhoïdes , catarrhes utérins, bourdonnements, maux de tête, irritabilité nerveuse excessive etc. , qui empoisonnent la vie du malade. Voltaire, en faisant dire à l'anatomiste Sidrac que la chaise percée a une influence considérable sur les actions humaines, émet, sous une forme paradoxale, une vérité profonde. Sans affirmer avec lui que les gens constipés sont souvent de grands scélérats, et que Cromwell, quand il fit condamner son souverain, Henri III, quand il fit assassiner le duc de Guise, Charles IX, quand il ordonna la Saint-Bai'thélémy, n'étaient pas allés depuis fort longtemps à la garde-robe , on peut considérer comme certain que l'état de gêne produit par la constipation habituelle a sur le moral des malades une influence que tous les médecins ont été à même d'observer. Un physiologiste ne conseillera pas à un homme prudent d'irriter inutilement un individu constipé ou de solliciter de lui une faveur. Véritable pantin, qui ignore l'existence des fils qui le font mouvoir, l'homme est bien souvent ainsi le jouet de causes dont la faiblesse de ses jugements peut seule l'empêcher de soupçonner la force.