HISTOIRE DE LA DÉCOUVERTE DE LA CIRCULATION
Le mécanisme de la circulation du sang, tel que nous allons l'exposer dans ce chapitre, est fort simple et il semble ([u'il ait du toujours être parfaitement connu. Cependant il n'en est rien. Avant le physiologiste Harvey, il était complètement ignoré. Les efforts des plus illustres observateurs avaient été impuissants à en soulever le voile.
Mais les grandes découvertes ne sont ni l'œuvre d'un jour ni l'œuvre d'un seul homme, moins encore l'œuvre du hasard, ainsi que le croit le vulgaire. L'imprimerie, la machine à vapeur, le télégraphe électrique ne sont pas sortis de toutes pièces du cerveau
d'un inventeur unique, comme on l'écrit fréquemment. Ce sont des monuments dont les fondements — bien longs à bâtir — ont exigé les efforts d'une foule de travailleurs. La découverte de la circulation a subi la loi commune. Elle fut préparée par un grand nombre de recherches , et, de même que Lavoisier pour la chimie, Harvey trouva tout prêts les matériaux dont son génie fit naître la lumière.
Les anciens savaient que le sang est contenu dans des vaisseaux en rapport avec le cœur , et, il y a plus de deux mille ans, Hippocrate connaissait la direction d'un grand nombre d'entre eux ; mais, comme tous les médecins de l'antiquité, il croyait que les artères contiennent de l'air : erreur facile à expliquer quand on sait que sur les cadavres ces canaux ne renferment pas de sang, tandis que les veines en sont gorgées.
Le créateur de l'anatomie du moyen âge , Galien , étudia longuement la question. Le premier, il reconnut que les artères contiennent du sang. Il suffisait , pour cela , d'ouvrir un de ces vaisseaux sur un animal vivant, et c'est ce qu'il fit; mais il crut que ce liquide provient des veines par les communications existant entre elles et les artères et ne s'écoule au dehors que lorsque l'air que ces dernières étaient censées contenir s'était échappé.
Ce fut sur une série d'observations exactes , mais mal interprétées, que ce médecin célèbre édifia une théorie qui , pendant quatorze siècles j régna sans rivale. Suivant lui , les veines naissent du foie et les artères du cœur. Le sang formé dans le premier de ces viscères se divise en deux parties, dont l'une se dirige vers le cœur et l'autre directement vers les organes. Le liquide qui va au cœur s'y transforme en sang artériel en filtrant à travers les pores qu'il croyait exister dans la cloison qui sépare les ventricules ; le liquide parti du foie et celui parti du cœur après sa transformation en sang artériel ne reviennent jamais à leur point de départ, ils sont absorbés par les tissus et il faut que le foie en produise toujours des quantités nouvelles.
Cette théorie fut admise sans opposition jusqu'au seizième siècle. A cette époque, Vésale prouva que les deux cavités du cœur ne communiquent pas. Michel Servet, que ses controverses religieuses
avec Calvin devaient conduire au bûcher, conclut de celle importante remarque que , puisque le sang du ventricule droit ne peut passer directement dans le ventricule gauche , il est obligé de faire un détour et de traverser le poumon avant d'y parvenir. Servet est donc l'auteur de la découverte de la circulation pulmonaire, c'està-dire de ce que les physiologistes ont nommé la petite circulation. Quelques années plus tard, Gésalpin, professeur à l'Université de Pise , fit pour la première fois , dans son ouvrage De plantis , allusion à la circulation,, et quelques phy^iologistes ont cru pouvoir lui attribuer la découverle de cette fonction ; mais ce qu'il en dit se borne à quelques lignes, auxquelles lui-même ne semble pas avoir attaché beaucoup d'importance.
Dans les premières années du dix-septième siècle, Fabrice d'Acquapendente, qui fut le maître d'Harvey, découvrit l'existence des valvules que contiennent les veines, et reconnut qu'elles sont disposées de façon à ne pas permettre au sang qui circule dans ces vaisseaux de revenir sur sa route.
Malgré ces découvertes successives , la vieille théorie de Galien régnait encore, et les luttes qu'Harvey eut à soutenir pour la détruire montrèrent à quel point elle était enracinée dans les esprits. Ce fut en 1628 qu'Harvey fit connaître ses recherches. Le petit livre dans lequel il en consigna les résultats : Exercitatio anatomica de motu cordis et sanguinis in animalibus, produisit une très-vive sensation. Jamais un ouvrage aussi méthodique n'était encore sorti de la plume d'un physiologiste.
L'illustre observateur commence d'abord par étudier les mouvements du cœur, et prouve que ce sont les contractions de cet organe qui lancent le sang dans les artères. Par des vivisections nombreuses sur les animaux du parc de Windsor, que le roi Charles P' mettait à sa disposition, il constate: que ce n'est qu'après avoir été remplis de sang par les oreillettes, que les ventricules se contractent, et que cette contraction coïncide avec le soulèvement des artères; que le ventricule droit envoie le sang aux poumons, et le ventricule gauche dans l'aorte. Etudiant ensuite le jeu des valvules, des veines et du cœur, il reconnaît que le sang ne peut se mouvoir que dans une direction déterminée.
Que devient le sang projeté dans les artères par le cœur? Galien croyait, comme nous l'avons dit, que ce liquide est absorbé par les tissus et qu'il s'en forme constamment de nouvelles quantités dans le foie. En observant la proportion de sang, qui dans un temps donné , est lancée dans les artères par les contractions du cœur, Harvey reconnut qu'une masse aussi considérable ne saurait pas être continuellement formée par les sucs alimentaires, et que, d'un autre côté, des vaisseaux déjà pleins ne pourraient recevoir, sans se rompre, de nouvelles quantités de liquide s'ils ne laissaient pas écouler d'abord celui qu'ils contiennent. II fut ainsi conduit à penser que la quantité de sang contenue dans les vaisseaux est invariable, et que ce liquide se meut dans un cercle fermé.
Si cette hypothèse est vraie, le sang doit circuler en sens contraire dans les vaisseaux qui le conduisent aux organes, c'est-à-dire les artères, et dans ceux qui le ramènent au cœur, c'est-à-dire les veines. L'expérience prouva la justesse de la théorie. Si on lie une artère , elle se gonfle au-dessus de la ligature. Si on lie une veine , le gonflement se produit au-dessous. Si l'on coupe une artère, le sang s'écoule avec force de la partie en communication avec le cœur ; si l'on coupe une veine, la partie inférieure du vaisseau laisse seule échapper le liquide.
Harvey- varia ses expériences et les répéta un grand nombre de fois. Après quatorze ans d'investigations patientes il crut sa théorie assez bien établie pour braver les objections et il la fit connaître.
Cette découverte fut accueillie comme le sont toutes les choses nouvelles qui heurtent des idées enracinées depuis longtemps. D'universelles clameurs s'élevèrent contre elle. La Faculté de Paris et les anatomistes les plus célèbres se signalèrent par la violence de leurs attaques.
L'œuvre d'Harvey reposait sur des bases trop solides pour qu'elle pût être ébranlée et l'évidence ne pouvait être niée longtemps. Alors on compulsa les vieux textes , afin de prouver que la doctrine de ce médecin ne contient rien de nouveau et qu'il est un simple compilateur; mais ces injustices et ces colères s'éteignirent peu à peu. Ce grand physiologiste eut le rare bonheur de vivre assez longtemps pourvoir ses idées admises partout.
L'ancien médecin du roi Charles P' mourut le 3 juin 4657. à i'àge de 80 ans, entouré de l'estime et de l'admiration de ses contemporains. Aun génie supérieur, ce grand homme sut joindre les plus belles qualités du cœur, et dans descirconstancesdifiicilesilfit preuve d'un dévouement sans bornes envers le monarque malheureux qui l'avait autrefois protégé, donnant ainsi l'exemple, toujours trop rare, d'une vie entière consacrée à la science et d'une inaltérable fidélité au malheur.
La découverte d'Harvey n'a pas reçu d'atteinte essentielle du temps. Mais elle a été complétée sur bien des points. Le mode de communication entre les artères et les veines fut trouvé quelques années après sa mort par l'anatomisteMalpighi , qui, en examinant au microscope les poumons d'une grenouille, vit le sang passer des artères dans les veines par les capillaires. Beaucoup d'autres progrès, ainsi que nous le verrons plus loin, ont été réalisés depuis cette époque. L'action de l'air sur le sang, l'mttuence du système nerveux sur la circulation, l'analyse du mouvement et des bruits du cœur ont été approfondies. Mais toutes ces découvertes ont celles d'Harvey pour base, et, en réalité, cet homme illustre a plus fait à lui seul pour la physiologie que tous les savants de l'antiquité et du moven àû-e réunis.
La marche du sang du cœur aux organes et des organes au cœur constitue la circulation.
Le cœur représente une pompe double en comuKinication avec deux ordres de vaisseaux : les veines, qui lui apportent le sang; les artères, dans lesquelles il envoie ce liquide.
La pompe droite reçoit le sang des veines et le chasse aux poumons, d'où, après avoir subi l'action de l'air, il revient vers le cœur. La pompe gauche lance le liquide revenu des poumons dans les artères , vaisseaux qui le distribuent à toutes les parties du corps et dont les battements traduisent fidèlement les mouvements de la pompe qui les remplit.
Le sang qui a servi à l'entretien de toutes les parties du corps est ramené dans l'oreillette droite par les veines. Lorsque cette cavité est pleine , elle chasse son contenu dans le ventricule placé audessous d'elle , qui lui-n:iême le lance bientôt dans l'artère pulmonaire chargée de le conduire aux poumons. Après avoir subi dans ces organes, sous l'influence de l'air, les modifications que
Fig. 99 — Circulation du sang dans le cœur et dans les poumons.*
nous avons décrites dans le précéd^ent chapitre, le sang se dirige vers l'oreillette gauche par les veines pulmonaires , et de cette oreillette
* Le San? qui a servi h la nutrition des tissus, c'est-à-dire le sang veineux, arrive de toutes les parties du corps dans l'oreillette droite «'parles veines caves supérieure et inférieure ce'. De cette oreillette il passe dans !e ventricule droite, dont les contractions le lancent dans le poumon par les divisions de l'artère pulmonaire P. Après avoir subi dans cet organe l'action de l'oxygène, il se dirige vers l'oreillette gauche o par les veines pulmonaires/)/)', puis, de cette oreillette, dans le ventricule gauche g, dont les contractions le lancent dans l'aorte yi, chargée de le distribuer à toutes les artères. Dans les capillaires, le sang artériel échange ses matériaux nutritifs contre les matériaux usés des organes, puis revient par les veines à l'oreillette gauche pour recommencer de nouveau le trajet que nous venons de décrire.
dans le ventricule du même côté, dont les contractions le poussent dans l'aorte, puis dans les artères chargées de le distribuer a tous les organes.
En traversant les capillaires qui font communiquer les artères et les veines et dont les mailles circonscrivent les éléments des tissus , le sang épuise son action et perd ses propriétés vivifiantes , qu'il recouvre par un nouveau retour vers le cœur. La circulation de ce liquide se continue ainsi sans relâche jusqu'à la mort.
L'influence de l'oxygène de l'air serait insuffisante à elle seule pour rendre au sang ses propriétés vivifiantes ; mais nous avons vu , dans un précédent chapitre, qu'un liquide nommé chyle, produit de la digestion des aliments , vient s'y mélanger un peu avant son arrivée au cœur.
On a donné le nom de petite circulation à celle qui se passe du cœur droit au cœur gauche à travers les poumons , et de grande circulation à celle qui va du cœur gauche au cœur droit à travers les organes.
Contractions du cœur. C'est par l'influence des contractions du cœur que le sang chemine dans les vaisseaux qui le contiennent.
Cet organe exécute , depuis les premières manifestations de la vie jusqu'à leur cessation dernière, une série de mouvements rhythmiques consistant en une contraction alternative de ses oreillettes et de ses ventricules. Ses deux moitiés correspondantes fonctionnent et se reposent en même temps. Le sang amené aux oreillettes par les veines distend ces cavités. Lorsque la distension est suflisante, elles se contractent et poussent dans les ventricules le liquide qu'elles renferment; quand ces derniers sont remplis de sang, ils se contractent à leur tour et chassent leur contenu dans les vaisseaux. Le mouvement de contraction a été nommé systole ; celui de dilatation diastole.
C'est par la contraction des oreillettes que débutent les mouvements du cœur. Cette contraction dure 1/iO de seconde et elle est suivie d'un intervalle de repos à peu près aussi court; puis les deux ventricules se resserrent, et leur contraction, beaucoup plus
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prolongée et beaucoup plus énergique que celle des oreillettes , est également suivie d'un temps de repos plus long; puis la contraction des oreillettes se reproduit.
Le relâchement des ventricules qui succède à leur contraction coïncide pendant un instant avec le repos des oreillettes, ces cavités n'ayant pas eu le temps de se remplir pendant l'évacuation des ventricules. Le cœur entier se trouve ainsi pour un moment complètement relâché. Ce repos cesse aussitôt que les oreillettes sont suffisamment pleines pour se contracter.
En supposant que la durée d'une révolution complète du cœur soit d'une seconde, on a calculé que la contraction des oreillettes se prolongerait 1/10 de seconde, celle des ventricules li/iO, et le repos de l'organe 5/10.
Le temps pendant lequel se repose le cœur est donc à peu près égal à celui pendant lequel il agit. Si cet organe ne se reposait pas après chaque battement, il cesserait bientôt de fonctionner. Chaque contraction amène, en effet, l'épuisement de sa force, mais chaque repos lui donne le temps d'acquérir une puissance nouvelle. Ces alternatives de repos et de travail se succèdent régulièrement pendant la vie entière. Quelques minutes de suspension amèneraient la mort.
Lorsque les oreillettes se contractent, elles poussent le sang dans deux directions: d'une part, vers les veines; de l'autre^ vers les ventricules. Du côté des veines, il y a une résistance produite principalement par la masse du sang qui arrive au cœur; du côté des ventricules, il n'y en a pas. On comprend dès lorsque le sang passe dans ces cavités.
Quand les ventricules se contractent à leur tour, les valvules qui les séparent des oreillettes se ferment par la pression du sang et empêchent ce liquide d'y retourner, tandis que celles qui fermaient les artères et empêchaient le sang de refluer vers le cœur s'ouvrent pour lui livrer passage.
La résistance des valvules sigmoïdes, placées aux orifices des artères aorte et pulmonaire, est considérable, car elles supportent une colonne sanguine dont le poids a été évalué à 1700 grammes. Chez l'homme, pour soulever ce poids relativement énorme, les ven-
tricules sont obligés de se contracter énergiquement; c'est pour
Fig. 100. — Valvules du cœ\ir'.
cette raison qu'il sont beaucoup plus volumineux que les oreillettes, qui n'ont pas de résistance à surmonter. Le ventricule gauche, qui
Fis. 101 — Coupe (lu cœur destinée à mbntrer la différence d'épaisseur des ventricules '*
a plus de travail à effectuer que le ventricule droit, puisqu'il chasse le sang dans toutes les parties du corps, tandis que ce dernier ne l'envoie qu'aux poumons, a des parois plus épaisses, qui lui permettent de se contracter avec plus de force.
Le nombre des contractions du cœur varie aux différents âges de la vie. Chez l'homme, cet organe, au moment de la naissance.
* I) Valvule mitrale. — 2) Valvule tricuspide. — 3) Valvules sigmoïdes lie l'artère aorte. 4) Valvules
sigmoides de l'artère pulmonaire.
** l) Ventricule droit. — 2) Venlrieiilo (riiiiche. — 2i Cloison séparant les ventricules. — 4) Paroi du ventricule gauche. — 5) Paroi du ventricule droit. — G, 7) Graisse et vaisseaux coronaires.
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bal iliO fois par minute ; à Vàge d'un an, il bat 120 fois ; chez l'adulte. 72 fois environ ; pendant la vieillesse, les battements sont un peu plus rapides, contrairement à l'opinion généralement répandue. Chez la femme, les contractions du cœur sont toujours plus fréquentes que chez l'homme.
La vitesse des pulsations du cœur est généralement en raison inverse de la taille. Plus la taille est élevée, moins les battements du cœur sont fréquents. Chez les grands mammifères, tel que le cheval et le bœuf, le cœur bat 40 fois par minute; chez les petits mammifères, tels que le chien, iiO fois; chez le chat, 2/^0 fois; chez beaucoup d'oiseaux, plus de 300 fois. L'homme lui-même ne semble pas échapper à cette loi : le cœur des individus de haute taille se contracte moins fréquemment que celui des sujets dont la stature est moins élevée.
La fréquence des battements du cœur est augmentée par l'exercice, la chaleur, la diminution de la pression atmosphérique, le travail digestif etc. Dans une étuve chauffée à 50 degrés centigrades, le nombre des pulsations s'élève à l/iS par minute. Le froid, le sommeil, l'élévation de la pression atmosphérique le ralentissent au contraire. Une douche d'eau froide peut l'abaisser momentanément à 50.
Pendant qu'il se contracte, le cœur se porte en avant; sa pointe se relève et vient frapper les parois du thorax, au niveau de la cinquième côte ; en même temps il s'abaisse un peu et exécute un léger mouvement de torsion autour de son axe longitudinal. Ces mouvements ont été très-nettement observés par Harvey sur le blessé dont nous avons parlé.
La cause des battements du cœur n'est pas encore connue. Quelques physiologistes l'attribuent à ce que le sang projeté dans les courbures de l'aorte tend à redresser ce canal, et par suite le cœur qui y est fixé. D'autres comparent les déplacements de cet organe au mouvement de recul des armes à feu ; lorsque la contraction des ventricules fait pénétrer le sang dans les artères, le canir se trouverait repoussé en sens contraire de leur direction. Ces diverses hypothèses ont soulevé de nombreuses objections.
Bruits du cœur. — Les battements du cœur s'accompagnent de certains bruits qu'on peut percevoir facilement en appliquant l'oreille contre les parois de la poitrine. On entend alors deux bruits distincts, séparés par un très-court intervalle et auxquels succède un moment de silence; puis les deux bruits se reproduisent.
Le premier bruit est sourd et prolongé. Il a son maximum d'intensité vers le bord supérieur de la cinquième côte, un peu audessous et en dehors du mamelon gauche, c'est-à-dire, par conséquent, au niveau de la pointe du cœur. Il coïncide avec la contraction des ventricules, mais il n'est pas produit uniquement par le choc du cœur contre les parois thoraciques, car on l'entend encore chez les animaux auxquels a été enlevée la partie de la poitrine qui recouvre cet organe. Il semble dû principalement à la brusque fermeture des valvules auriculo-ventriculaires. On constate, en effet, un claquement tout à fait analogue dans les tubes oii une colonne liquide en mouvement se trouve brusquement arrêtée par la fermeture d'une soupape.
Le deuxième bruit est sec, clair, et de moindre durée que le premier; son maximum d'intensité se trouve a la base du cœur, c'està-dire au niveau de l'articulation de la deuxième côte avec le sternum. Il coïncide avec la période de relâchement des ventricules, et est dû à la brusque fermeture des valvules sigmoïdes, qui, ouvertes sous l'influence de la pression qu'exerce la colonne sanguine poussée par les cqn tractions des ventricules, se referment aussitôt que cette pression a cessé. Nous avons vu que les valvules sigmoïdes supportent une pression évaluée à 1700 grammes environ. On conçoit facilement qu'une soupape surmontée d'un poids semblable doit retomber avec force lorsque la puissance qui la soulevait cesse d'agir. Quand on supprime l'action des valvules sigmoïdes, en les fixant aux parois des artères au moyen de crochets, le deuxième bruit du Cd'ur disparaît, ce qui prouve bien qu'il était dû à la fermeture de ces valvules.
Les orifices auriculo-ventriculaires et les valvules qui les recouvrent peuvent éprouver diverses altérations pathologiques de nature à modifier les bruits du cœur. L'étude de ces modifications
permet, ainsi que nous le verrons dans le prochain chapitre, de reconnaître avec exactitude les maladies dont cet organe peut être atteint. Lorsque, par exemple^ les valvules sigmoïdes ferment incomplètement les orifices artériels, on entend un bruit de souffle qui coïncide avec le second bruit. Dans le langage médical, pour désigner ces modifications, au lieu de dire : bruit de souffle au premier bruit, bruit de souffle au second bruit, on dit : bruit de souffle au premier temps, bruit de souffle au second temps*.
Régulateurs de la circulation. — Influence du système nerveux sur les mouvements du cœur. Lorsqu'on enlève le cœur de la poitrine d'un animal vivant, et qu'on le pose sur une table, on voit cet organe continuer à battre avec la plus grande régularité pendant un certain temps. En répétant cette expérience sur de jeunes chats préalablement soumis à l'action du chloroforme et par conséquent insensibles à la douleur, j'ai reconnu que les battements se prolongeaient un quart d'heure environ. Chez des grenouilles empoisonnées avec de la nicotine, j'ai vu les battements persister plus de 10 heures après la mort.
Ces expériences curieuses montrent que les mouvements du cœur peuvent se faire en dehors de l'action du cerveau et de la moelle épinière, puisque dans un cœur séparé de l'animal il n'y a plus aucune communication avec ces parties. Mais elles ne prouvent pas, comme on l'a cru pendant longtemps, que le cœur soit indépendant du système nerveux. L'anatomie a constaté, en effet, qu'il contient des nerfs. S'il continue à battre après avoir été isolé, c'est que l'action des éléments nerveux que son tissu renferme n'est pas immédiatement épuisée et s'exerce pendant quelque temps encore sur ses fibres musculaires.
Les rapports fonctionnels du cœur et du système nerveux sont loin d'être complètement élucidés ; d'après des recherches toutes récentes, il semble probable que cet organe reçoit des nerfs de
* Chaque pulsation du cœur peut, en réalité', être de'compose'e en trois temps, pr temps : contraction du ventricule; 2^ temps : dilatation du ventricule; 3e temps: repos du cœur. C'est à la fin de ce troisième temps que se fait la contraction des oi'eillcttes.
deux sortes. Les uns, nerfs accélérateurs, émanant de la moelle épinière et du grand sympa thi(|ue, ont pour fonction spéciale d'exciter ses contractions. Les autres, nerfs modérateurs, provenant du bulbe rachidien et du pneumogastrique, déterminent son relâchement. A l'état normal, ces actions se contre-ba lancent alternativement, de façon que le cœur se contracte et se relâche tour à tour. Mais que, sous l'influence d'une excitation suffisante, la galvanisation des pneumo-gastriques par exemple, l'action des nerfs qui modère les mouvements du cœur soit accrue, cet organe s'arrêtera aussitôt, et l'arrêt se prolongera jusqu'à ce que, épuisés par le courant, les nerfs modérateurs ne fonctionnent plus et laissent les nerfs accélérateurs reprendre leur action. Le cœur se remettra alors à battre, malgré la continuation de l'influence électrique. Quand, au lieu d'exciter les nerfs modérateurs, on vient à supprimer leur action en pratiquant la section du tronc d'où ils émanent, les filets nerveux qui accélèrent les mouvements du cœur sont alors seuls à agir, et cet organe se met à battre avec une grande rapidité.
L'influence d'une excitation vive sur les nerfs modérateurs du cœur nous permet de comprendre comment les émotions peuvent déterminer le ralentissement ou même la suspension des mouvements de cet organe. Si l'émotion est légère, le ralentissement du cœur est de courte durée et suivi d'une surexcitation d'énergie ; la vitesse de la circulation s'accroît, et les tissus recevant plus de sang dans un temps donné, la peau rougit. Si l'émotion a été plus vive, le ralentissement se prolongeant davantage, le sang n'arrive plus en quantité suffisante aux téguments, et ces derniers pâlissent. Une colère violente produit généralement cet effet. Quand enfin l'émotion est très-intense, le cœur s'arrête complètement, et le cerveau ne recevant plus le sang nécessaire à l'entretien de ses fonctions, un état de mort apparente, nommé syncope, se manifeste. Le sang, n'arrivant plus régulièrement aux poumons, se charge d'un excès d'acide carbonique, dont le premier efl"et est de stimuler le cœur et d'amener, par suite, le retour de ses contractions. Chez des individus très-impressionnables, l'arrêt de cet organe peut cependant être assez prolongé pour que la mort arrive.
Nous voyons, d'après ce qui précède, que si le cerveau agit sur le cœur par l'intermédiaire des nerfs, le cœur, de son côté, agit sur le cerveau par le sang qu'il lui envoie. Ces deux parties sont donc liées par des rapports incessants, et le rôle que les poètes et les littérateurs font jouer au cœur n'est pas aussi illusoire qu'on pourrait le supposer. Sans doute, .cet organe est, comme nous l'avons dit, complètement insensible, il est étranger au plaisir et à la douleur^ mais il subit l'action du cerveau, qui perçoit la sensation, et ce n'est qu'après avoir exercé indirectement leur influence sur le cœur que les passions impriment à la face ces changements rapides de coloration qui les trahissent.