CHAPITRE PREMIER
Les sensations donnent à l'être vivant conscience de son existence. — Origine des sensations. — Condition de leur perception. — Transformation de la sensation en idée. — Stimulants des sens. — Proprie'té de l'activité des sens de pouvoir être réveillée en dehors de ses stimulants hal)ituels. — Diverses espèces de sensations.
— Sensations spéciales et générales. — Sensations associées. — Limite des sensations. — Impossibilité pour les sens de percevoir toutes les qualités des corps. — Transmission des sensations au cerveau. — Souvenir des sensations. — Association inconsciente des sensations. — Importance de ce phénomène; son rôle dans l'instinct et dans l'éducation. — Influence de l'attention sur la percciition des sensations. — Explication des phénomènes observés dans le somnambulisme, l'hypnotisme, l'extase, etc. — Hallucinations individuelles et collectives. — Application de la connaissance de ce phénomène à l'explication de certains faits historiques.
— Valeur des perceptions fournies par les sens.
L'être vivant doué uniquement des organes que nous avons décrits jusqu'ici ne connaîtrait rien du milieu où il est plongé; il pourrait vivre sans doute d'une vie végétative, mais le monde qu'il habite serait pour lui comme s'il n'existait pas. Ce n'est que grâce aux sensations produites par des organes spéciaux nommés les sens , qu'il peut connaître les phénomènes qui l'entourent et avoir conscience de son existence *.
* Nous avons cru utile de faire précéder l'étude des organes des sens d'un chapitre spécial consacré aux sensations. Nous nous sommes efforcé d'apporter la plus grande clarté possible dans ce difficile sujet. C'est une étude que les pliysiologistes abandonnent généralement aux métaphysiciens; mais, comme le dit Diderot : «Il n'appartient qu'au médecin d'écrire de la métaphysique; lui seul a vu les phénomènes, la machine tranquille ou furieuse, faible ou vigoureuse, saine ou brisée» délirante ou réglée.»
Origine des sensations. Certaines parties du système nerveux ou des tissus qui renferment des éléments nerveux jouissent de la propriété d'être influencées par diverses qualités de la matière que nous nommons lumière, son, odeurs, etc., et de transmettre au cerveau qui la perçoit l'impression qu'elles ont reçue. L'ensemble de ces trois phénomènes, V impression d'un sens, la transmission de cette impression au cerveau et sa perception, constitue la sensation. Elle exige, ainsi qu'on le voit, un organe percepteur de l'impression, c'est-à-dire un sens comme l'œil ou l'oreille par exemple, un conducteur de cette impression , c'est-à-dire un nerf, et enfin un appareil récepteur, le cerveau. Quand l'impression reçue par le cerveau a été appréciée par lui, elle se transforme en idée; c'est à la faculté qui produit cet effet qu'on a donné le nom d'entendement ou d'intelligence.
Chaque sens a son stimulant spécial qui est sans influence sur les autres sens. La lumière perçue par l'œil est sans action sur l'ouïe; le son le plus intense ne peut impressionner la vue, etc. On peut néanmoins réveiller l'activité des sens en dehors de leurs stimulants habituels. En irritant les nerfs sensitifs, des sensations lumineuses, acoustiques, tactiles, olfactives, etc., sont produites exattement comme elles le seraient par les qualités des corps auxquelles nous donnons les noms de lumière, son, odeur, etc. La sensation ne dépend donc pas de l'espèce d'irritant, mais uniquement du sens auquel appartient le nerf irrité. En irritant le nerf optique, nous ne produirons jamais autre chose qu'une sensation de lumière, identique à celle que pourrait produire la lumière elle-même. Chacun sait qu'un coup donné sur l'œil provoque l'apparition d'étincelles brillantes. Les pôles d'une pile placés dans l'oreille produisent une sensation de bruit. Cette possibilité de déterminer dans un sens l'activité qui lui est propre en dehors de son stimulant, nous explique comment, sous l'influence d'excitations cérébrales il peut se manifester dans les organes des sens et en l'absence apparente de tout agent impressionnant, de véritables sensations. C'est à ces sensations, indépendantes des objets extérieurs, qu'on donne le nom de sensations subjectives.
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Diverses espèces de sensations. L'Iiotnme a cincj sons : la ruL\ ïouic, [udorul, le (joili et le loiic/wr. Ils nuus révèlent l'existence des corps extérieurs et nous l'ont percevoir quel(jues-unes (les propriétés (juc ces corps peuvent manifester, telles (jiie la lumière, le son, l'odeur, la saveur, etc.
Les cincj sens dont nous venons de parler déterminent les sensations dites spéciales, parce qu'elles ne |)euvent alFeeter que (\q^ sens spéciaux; mais il existe d'autres sensations, dites f/rfu'mhs, qui ne sont pas localisées et nous avertissent seulement des modiliealions que subissent les organes qu'elles affectent, sans nous donner des renseignements précis sur la nature des agents qui amènent ces modifications.
Parmi les sensations générales les plus importantes on peut citer: la sensibilité aux variations de température^ qui nous permet d'apprécier le chaud et le froid; la sensibilité musculaire , qui nous donne la notion des mouvements exécutés et le sentiment de la résistance qui se manifeste ([uand nous essayons de vaincre un obstacle ; les sensations de faim, de fatigue, de malaise, de plaisir, la sensation du besoin d'activité des appareils cérébraux qui préside aux passions, etc. Elles résultent sans doute d'un état particulier du sang qui agit sur les nerfs se rendant aux centi'es nerveux.
Les sensations se composent d'éléments multiples , qui sont à la sensation perçue ce que le corps simple est aux composés divers qu'étudie la chimie. La sensation du son musical résulte de la combinaison d'une série de sons élémentaires. Il en est de même de la sensation produite par diverses couleurs. Les sensations dont nous avons conscience sont des totaux d'autres sensations, qui, elles-mêmes, peuvent être plus ou moins complexes.
Les sensations spéciales deviennent générales, lorsqu'elles sont très-intenses. Quand, par exemple, la pression exercée sur l'organe du toucher devient trop considérable, la sensation du toucher fait place à celle de la douleur.
Les sensations extérieures déterminent quelquefois une excitation cérébrale assez vive, pour que celte dernière s'irradie dans d'autres parties du cerveau que celles affectées par elles. Il en résulte des sensations identi(iues à celles que nous éprouverions,
si ces parties étaient directement mises en jeu ; on leur donne habituellement le nom de sensations associées. En chatouillant Tintérieur de l'oreille, on produit comme sensation associée un sentiment d'irritation dans le pharynx ; le bruit produit par le passage du diamant sur le verre nous fait frissonner.
Limites des sensations. Gomme nous le verrons plus loin, nos sens nous font percevoir, non les qualités réelles des choses, mais uniquement les modifications qu'elles font éprouver aux organes. Grâce aux instruments qui nous ont permis de multiplier la puissance de nos sens, nous savons que la sphère de leur étendue est fort étroite. Nous ne pouvons distinguer les objets trop petits ou situés trop loin. Certains rayons lumineux sont invisibles pour nous, et ce n'est que par des moyens détournés que nous pouvons constater leur présence. Un son trop bas ou un son trop aigu n'est pas perceptible à l'oreille. Les variations de température ne sont perceptibles à nos sens que dans des limites fort étroites. Au-dessus ou au-dessous de ces limites, la sensation produite par le chaud ou le froid se transforme uniformément en douleur.
Il serait téméraire de supposer que le petit nombre de sens que nous possédons nous permet de connaître toutes les qualités des corps. Il est plutôt probable que nous ne connaissons qu'une faible partie de ces qualités ; mais nous ne pouvons pas plus nous faire une idée de celles que nous ne connaissons pas qu'un aveugle ne peut se faire une idée des couleurs ou un sourd des sons. Des propriétés fondamentales des corps, telles que l'état électrique ou magnétique par exemple, ont été ainsi ignorées pendant des milliers d'années, jusqu'au jour où nous avons pu leur donner une forme perceptible à nos sens ou aux instruments destinés à suppléer à leur imperfection.
Transmission des sensations au cerveau. Il est à peu près démontré aujourd'hui que les diverses manifestations de la matière auxquelles nous donnons les noms de chaleur, lumière, son, etc., sont produites par les vibrations des corps. Tous les excitants des sens : lumière, bruit, etc. , ne sont donc que des vibrations, et ce n'est évidemment qu'en produisant sur les nerfs une modification quel-
c<)n(|U(' (r;msiiiise j)nr ces (leniiers au cerveau qu'ils deviennent perceptibles pour nous. Dans l'état actuel de la science, il nous est impossible de comprendre qu'un chanj-ement puisse se faire ou se continuer dans l'esprit sans qu'une série de changements correspondants se produise en un point délcrriiiné du système nerveux. C'est au moyen de nerls dits scnsitifs, en rapport d'une part avec lés sens et de l'autre avec le cerveau, que se propagent à ce dernier les impressions qui constituent les sensations. Comme nous le verrons en étudiant le système nerveux, il existe dans ce système deux sortes d'éléments, les uns conducteurs de la sensibilité, les autres conducteurs du mouvement. Après que les premiers ont apporté au cerveau la sensation et ((u'elle y a été élaborée, le centre nerveux reagit et par l'intermédiaire des nerfs moteurs envoie aux muscles l'excitation nécessaire pour qu'ils puissent se mouvoir. Quand vous approchez un corps brûlant de la peau, le nerf sensitif transmet la sensation, elle nerf moteur envoie ensuite aux muscles l'excitation sullisante pour qu'ils puissent entrer en jeu et retirer la main. Nous avons vu que la propagation de cette action nerveuse est assez lente, puisqu'elle ne dépasse pas 30 mètres par seconde.
Ce sont bien les nerfs qui sont les conducteurs de l'impression ; car, si on les coupe, la transmission des sensations est immédiatement suspendue. La sensation, quelque intense quelle soit, même quand elle arrive à la douleur, n'est plus perçue.
Quant à l'excitation partie du cerveau, elle se transmet bien aussi par les nerfs ; car, lorsqu'on divise les nerfs moteurs, la volonté devient impuissante à mouvoir le membre, qui ressent bien la douleur, mais sans pouvoir effectuer le moindre effort pour s'y soustraire.
Si nous nous demandons maintenant comment il se lait qu'un phénomène matériel se passant dans les fibres nerveuses des organes des sens puisse devenir une idée, un acte dont nous avons conscience, nous devons répondre que la chose est aussi incompréhensible pour nous que le seraient pour un enfant au berceau les lois de la haute algèbre.
C'est là un problème tout à fait au-dessus de notre entendement, et comme le dit très-bien Griesinger, il est fort probable que
« quand même un ange descendrait du ciel pour nous l'expliquer, notre esprit ne serait pas capable de le comprendre. » En présence d'un problème aussi complexe , notre intelligence serait dans le même état que celle de l'enfant dont nous parlions vis-à-vis du professeur le plus habile.
Souvenir des sensations. Les sensations perçues par le cerveau y laissent leur trace, et cette trace évoquée plus tard fait reparaître dans l'esprit la sensation primitive plus ou moins pâlie. C'est à ce phénomène qu'on donne le nom de mémoire. Sa puissance varie suivant l'aptitude des cellules cérébrales à conserver plus ou moins l'ébranlement ou la modification que l'impression leur a transmise.
C'est la plus précieuse de nos facultés, car sans elle toutes les autres seraient impossibles. Il suffit d'observer le développement de l'enfant pour comprendre que tous les sens ont besoin d'une éducation, et que c'est seulement grâce au souvenir des sensations antérieures fixées par la mémoire et comparées aux sensations nouvelles, que nous pouvons percevoir ces dernières aussi rapidement et aussi facilement que nous le faisons.
Quand nous voyons un objet, et qu'instantanément nous nous rendons couipte de sa couleur, de son volume et de sa forme, c'est que par une opération inconsciente de l'esprit nous comparons la sensation qu'il produit en nous avec d'autres sensations que des objets analogues ont antérieurement produites.
Association inconsciente des sensations. C'est par l'association des sensations transformées en idées et la perception des rapports qui existent entre elles que s'opère le raisonnement. Le plus souvent l'élaboration de ces matériaux de la pensée est complètement inconsciente, et nous en percevons les résultats absolument comme l'ignorant, en poussant les rouages d'uue machine à calcul, perçoit seulement la solution du problème qui constitue l'effet final de son savant mécanisme.
Les associations des sensations et d'idées produites sous l'influence de la volonté sont en réalité les moins nombreuses ; nous regrettons que la nature de cet ouvrage ne nous permette pas de développer
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colU' |>t()|)()sili()ii , (|ii(' nous considc'i'ons (•ointiic rlanl (rutic liiiule iiiiporlamv psycli(»l()i;i(iiie. IMiis l'iinimal s'ulcvc dans la série des ètivs, plus le noiiibiv des assueialions de sensations et d'idées dont il a conscience s'accroît; mais aussi c'est aux dépens de celles (lui sont inconscientes. L'instinct,' que l'on ne saurait, je crois, mieux délinir qu'en l'appelant un raisonnement inconscient, est d'aiilaiit plus parlait que l'animal a moins conscience (\q<' opérations de son esprit, et chez l'homnie lui-même il diminue en raison des progrès de la civilisation et de l'instruction.
Les opérations inconscientes de l'esprit sont en général si parfaites ([u'elles sont souvent bien supérieures par leurs résultats à celles qui sont les plus volontaires et les plus savamment réfléchies.
Xolre raisonnement n'est pas assez puissant pour nous permettre de trouver les moyens de nous guider sans boussole sur l'océan, comme le fait l'oiseau qui le traverse et arrive avec une rieoureuse précision à son but; il ne nous permet pas non plus de reconnaître par la vue ou l'odorat seul, comme le font la plupart des animaux, si un aliment nous est utile ou nuisible, et ce n'est que par un calcul profond que les géomètres ont pu résoudre le problème résolu chaque jour par l'abeille, qui, par une opération inconsciente de son esprit, sait qu'entre les diverses formes qu'elle peut donner à son alvéole la forme hexagonale est celle qui lui permet d'utiliser le niieux l'espace dont elle dispose.
C'est sur l'association consciente d'abord, inconsciente ensuite des sensations et des idées que repose l'art difficile de l'éducation. Dans les exercices militaires, par exemple, ce n'est d'abord qu'en faisant la plus grande attention au commandement que la recrue parvient à l'exécuter. Plus tard, le son du commandement seul sufiit pour provoquer son exécution d'une façon presque inconsciente. Chacun a pu lire cette histoire, tout ii tait vraisemblable, d'un vieux soldat qui laissa involontairement tomber le dîner qu'il tenait entre ses mains, pour exécuter un commandement militaire que lui criait un mauvais plaisant.
L'habitude d'associer certains actes entre eux fait que l'exécution de l'un d'eux suffit pour évoquer immédiatement l'exécution de l'autre. L'écriture et la parole suivent instinctivement la pensée. Le
pianiste suit avec ses doigts sur le piano , dont il ne regarde pas les touches, l'idée musicale dans son esprit. C'est là une loi physiologique que ne devraient jamais oublier les personnes qui élèvent la jeunesse. Si on l'habitue à associer dans son esprit l'idée de dégradation ou de douleur aux actions mauvaises, et celle de bonheur aux actions utiles, l'enfant devenu homme fuira instinctivement les premières et aimera les secondes.
Influence de l'attention sur la perception des sensations. Sans chercher ici à définir l'attention, nous pouvons la considérer comme une force répandue en proportion déterminée dans tous les points du système nerveux , et susceptible, sous l'influence d'un excitant, tel que la volonté par exemple, ou une impression vive, de s'accumuler sur un sens ou sur une faculté, dont elle augmente alors la puissance, mais aux dépens des autres, qui, par suite du retrait de cette force, deviennent plus obtus. L'homme qui examine attentivement un objet ou est plongé dans une méditation profonde n'entend pas les sons qui frappent son oreille et reste quelque temps insensible au contact de la main qui cherche à le rappeler à lui. Le soldat dans le feu du combat ne s'aperçoit souvent pas des blessures qu'il reçoit. Les martyrs sur les bûchers, l'esprit absorbé par la contemplation des images célestes qui remplissaient leur cerveau, étaient insensibles à la douleur.
La plupart des hommes ne possèdent qu'à un faible degré le pouvoir de détourner au profit d'un sens une partie de l'attention répartie sur les autres. Les profonds penseurs, les grands poètes, les artistes habiles ont seuls celte faculté à un haut degré. Mais l'habitude prise chez eux de concentrer sur un seul sens ou sur une seule faculté la somme d'attention dont ils disposent et qui chez les hommes ordinaires est également répartie, les rend souvent incapables d'exécuter convenablement les choses les plus ordinaires de la vie, et c'est ainsi qu'on peut expliquer, je crois, l'infériorité évidente de tant d'hommes supérieurs sous beaucoup de rapports.
Chez les individus mis dans cet état de sommeil artificiel auquel on a donné le nom àliypnotisme, l'attention qui permettait la perception des sensations pendant l'état de veille se retire complète-
iiiciil (l.'s oif^anes des sons, l/individu est iiuiclir dcspiit et inerte de corj)s; si alors nous attirons ses idées sur un sujet déterminé, ce que l'on nomme la .su!/;/,'s(ion , il est possible d'accumuler toute son atlcnlion sur un seul sens ou sur une seule (acuité qui acquiert alors une |)uissance extrême. Le sujet hypnotisé entend des sons, peivoit dc> odeurs imperceptibles pour d'autres, et exécute des efforts uïusculaires dont il serait tout à fait incapable dans son état normal. C'est d'une façon analogue (ju'on peut expliquer les faits bien des fois constatés de somnambules se dirigeant sans hésiter ou (Vrivant nettement dans une obscurité absolue ou du moins qui j)arait telle à nos sens normaux. D'une façon analogue peuvent s'expliquer aussi ces faits de malades qui s'expriment correctement dans des langues dont ils connaissent quelques motl'à peine, mais
qu ils ont entendu parler. L'attention énergiquement excitée par une stimulation violente d'un point déterminé du cerveau fait réapparaître des souvenirs si faiblement imprimés qu'on pouvait croire qu'ils n'étaient jamais entrés dans la mémoire. On peut comparer, je crois, cette dernière à la plaque photographique sur huiuelle se fixe à l'état latent l'objet qui a posé devant elle, quelque courte qu'ait été la pose, et qu'un révélateur suffisamment énergique tînit par faire apparaître. Le révélateur qui fait apparaître dans la mémoire les empreintes les plus faiblement imprimées, c'est l'attention lorsqu'il est possible de l'accumuler suliisamment sur elle.
Illusions des sens. Les indications des sens sont bien souvent trompeuses, et se fier d'une façon absolue à leur témoignage, c'est se vouer fatalement à l'erreur. Pour celui qui s'en rapporte au témoignage de ses yeux, le soleil se meut autour de la terre immobile, un bâton plongé dans l'eau semble brisé, l'objet vu à travers un morceau de spath d'Islande paraît doublé. L'intelligence est donc obligée d'intervenir continuellement pour rectifier les perceptions erronées que les sens nous fournissent, et constamment nous sommes dans la nécessité de contrôler un sens par l'autre.
Mais nos sens sont encore la source d'autres erreurs en nous faisant prendre pour la réalité des sensations remémorées devenues tellement vives sous l'infiuence de la concentration de l'attention
qu'elles produisent un effet aussi intense que la sensation elle-même. Beaucoup d'hommes à l'état de veille peuvent faire reparaître dans leur esprit les objets auxquels ils pensent ; pour eux, songer à un objet, c'est le voir. Les grands romanciers et les grands peintres surtout jouissent de cette faculté. Faculté précieuse et en même temps faculté dangereuse, car les images ainsi présentées a l'esprit ne diffèrent de l'hallucination vraie que parce que le sujet sait distinguer leur origine. Mais entre la possibilité de faire apparaître une sensation ou une idée dans l'esprit comme si elle était réelle et l'impuissance de juger si cette sensation ou cette idée est la réalité même ou seulement son image, il n'y a qu'un pas, et ce pas franchi, la folie commence*. Le démon de Socrate, les visions de Jeanne d'Arche précipice de Pascal et tant d'exemples analogues
* Le docteur Brière de Boismoiit cite, entre autres faits qui de'montrent bien la justesse de notre proposition, le suivant. Un peintre, héritier delà clientèle de Josué Reynold, n'avait besoin que d'une séance pour exe'cuter son modèle. Il donnait de sa façon d'opérer la description suivante : «Lorsqu'un modèle se présentait, je le regardais attentivement pendant une demi-heure, esquissant de temps en temps. N'ayant plus, alors, besoin d'une plus longue séance, j'enlevais la toile et passais à une autre personne. Lorsque je voulais continuer le premier portrait, je prenais le modèle dans mon esprit, le mettais sur la chaise, où je l'apercevais aussi distinctement que s'il y eût été en réalité, et je puis même ajouter avec des foi-mes et des couleurs plus arrêtées et plus vives. Je regardais de temps à autre la figure imaginaire et je me mettais à peindre; puis je suspendais mon travail pour examiner la pose, absolument comme si l'original eût été devant moi; toutes les fois que je jetais les yeux sur la chaise, je l'y voyais. »
La perfection avec laquelle ce peintre obtenait la ressemblance de ses modèles et les ennuyeuses séances de pose qu'il leur évitait le rendirent très-populaire, et il amassa rapidement une grande fortune. Mais bientôt il commença à ne plus savoir distinguer les figures imaginaires d'avec les figures réelles, c'est-à-dire, commença à franchir la limite dont nous parlions plus haut. Il en arriva à soutenir aux modèles qu'ils avaient dijà i)osé la veille. La confusion devint bientôt complète , et on fut obligé de l'enfermer dans une maison de fous, où il resta trente ans.
Cette faculté de voir nettement les objets auxquels on songe est, comme je le disais précédemment, commune chez les peintres, et ce n'est même que lorsqu'elle est poussée fort loin, qu'ils peuvent acquérir une grande habileté dans leur art. Les types qu'ils créent dans leur imagination par association inconsciente d'autres types posent ensuite devant eux, comme le ferait le modèle lui-même, et ils n'ont j^lus qu'à les copier. Ce pouvoir d'extérioriser les images intellectuelles, de transformer les phénomènes subjectifs en phénomènes objectifs, paraît pouvoir être produit aussi par diverses substances. C'est du moins ce que j'ai observé dans mes expériences sur la caféine. Sous l'influence de hautes doses de ce composé, les images qui se présentaient à mon esprit ou les sensations auxquelles je songeais étaient bien plus vives ^ et plus nettes qu'à l'état normal.
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dont founiiillo l'Iiistoire nous prouvent à quel point le .qénie a des col es voisins de la folie.
L'iialluci nation des sens ()eul exister et persister Iticn ijue le sujet ait parfaitement conscience (ju'il est le jouet d'une erreur. Les ouvrai^es spéciaux^ sont remplis d'exemples de personnes très-intellii^entes ayant eu |)lusieurs fois en plein jour des apparitions d'individus niorls ou vivants tellement réels que ce n'était qu'en s'en approchant quelles pouvaient se convaincre n'avoir devant les yeu\ que des créations de leur esprit.
En concentrant toute l'attention dont l'individu dispose sur une idée déterminée ou sur le souvenir d'une sensation, ce qui est trèsfacile par la suggestion chez le sujet hypnotisé, on fera à volonté passer sous ses yeux les hallucinations les plus variées. Il prendra du vin pour de l'eau, le blanc pour le noir, se croira changé en animal, verra devant lui les être plus étranges. Ce sont des faits qu'ont connu parfaitement — bien qu'ils en ignorassent la cause — les magnétiseurs, les prêtres de l'Orient et les fondateurs de sectes religieuses. En pratique, l'état hypnotique s'obtient par des manœuvres diverses, mais qui toutes ont pour résultat de concentrer l'attention du sujet sur un objet unique un temps plus ou moins long. C'est par des procédés analogues que s'obtenaient l'extase, les rêveries des sorcières du moyen âge et les hallucinations de tous ces martyrs de tant de convictions diverses, tellement confiants dans la réalité de leurs illusions qu'ils supportaient courageusement la mort pour les défendre. Que de milliers de meurtres inutiles eût épargnés à ces graves magistrats du moyen âge qui firent périr sans remords tant de malheureux sur les bûchers, la connaissance des lois de la physiologie ! C'est une lugubre chose que l'histoire, et à ce spectacle de toutes ces changeantes croyances, vérités hier, erreurs aujourd'hui, fantômes de notre esprit,, qui ont fait verser tant de sang, le philosophe apprend à devenir indulgent pour les faiblesses humaines.
Les animaux eux-mêmes semblent pouvoir aussi être mis dans cet état particulier de sommeil oii l'attention détournée des sens les rend incapables de percevoir les sensations. On hypnotise les poules en les forçant à regarder pendant quelques minutes une
raie noire tracée par terre; l'œil du crapaud fascine la belette ; celui du serpent paralyse momentanément l'oiseau et le rend incapable de chercher à fuir le danger; l'homme lui-même a un pouvoir fascinateur considérable sur les animaux et, bien souvent aussi, sur ses semblables *.
La remémoration de sensations prise pour des sensations réelles, c'est-à-dire l'hallucioation, est un phénomène qui, par l'imitation ou sous l'influence d'excitations identiques agissant simultanément sur un grand nombre d'individus dans le même état d'esprit, peut devenir collectif. Ces hallucinations collectives sont de véritables épidémies mentales fort communes dans l'histoire. Les guerriers armés qui apparaissaient dans les airs et combattaient pour les croisés en Orient, les apparitions vues par un grand nombre d'individus et qui entourent de leur auréole mystique le berceau des religions naissantes, en sont des exemples**. Il semble que les ani-
* C'est !i la connaissance de ce fait que j'ai dû de pouvoir un jour e'cliapper aux morsures d'un énorme bouledogue cxtièmemcnt féroce et rendu plus féroce encore par la poursuite de plusieurs personnes qui voulaient le tuer. Il s'était réfugié dans un long corridor oii je m'étais engagé, ignorant sa présence. Averti par ses grognements et convaincu que si je reculais l'animal se précipiterait sur moi aussitôt que j'aurais le dos tourné, j'avançai très-lentement vers lui, les yeux fixés sur les siens, n aboya furieusement d'abord, mais recula à mesure que j'avançais, et, quand je fus près de lui, se laissa caresser sans difficulté.
**Une des plus étranges hallucinations collectives que je connaisse est celle que j'ai entendu récemment rapporter par le docteur Bouland à la Société de médecine pratique de Paris. Notre confrère fut invité par un médecin, fort connu par des travaux trèsremarquables, mais dont l'état intellectuel donnait depuis quelque temps des inquiétudes à ses amis, à assister h, une séance de spiritisme, où devaient être vues des choses destinées à confondre les incrédules les plus obstinés, telles que le transport de meubles dans l'espace, etc. Curieux de voir des expériences aussi étranges, le docteur Bouland se rendit à l'invitation. Le salon était plein de personnes d'extérieur fort convenable, mais toutes depuis longtemps convaincues. A un moment donné le silence se fit; le médecin qui avait invité notre confrère lui dit gravement, en lui montrant une énorme pendule de bronze à socle de marbre qui se trouvait sur la cheminée : «Vous voyez cette pendule, eh bien! elle va être transportée par les esprits sur la commode qui se trouve à l'autre extrémité de cette pièce.» Les assistants inclinèrent la tête comme si la chose leur paraissait toute simple, et le docteur Bouland, confondu d'une telle assurance, regardait la pendule en se demandant si réellement ce volumineux bloc allait se mouvoir tout seul. Après quelques passes à sa surface, le docteur X.... fit le geste d'un homme qui suit des yeux un objet traversant l'espace, se dirigea vers la commode, puis, se tournant vers M. Bouland et lui montrant du doigt le point où il était convenu que la pendule irait se poseï-, s'écria d'un air triomphant : "Nierez-vous maintenant la puissance du spiritisme malheureux incrédule?» Et les
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maux eux-nièines ne soient pas exempts de ces hallucinations collectives, si on en ju.qe par les laits ((ue l'apportent divei-s observateurs, de chcvauv de tout un camp luisant simultanément leurs entraves et se sauvant à travers champs en proie à une folle terreur. Nous voyons par ce (jui précède à quel point nos sens nous abusent; rhisloirc de leurs illusions serait le long récit de toutes les erreurs (l(> Jlminanité. Croire toujours (pi'une chose existe parce (pie des personnes dii^ne de foi l'ont vue ou entendue ou que nousmènie l'avons entendue ou vue, c'est bien souvent s'exposer à l'erreur. Comme nous l'avons dit, nous ne percevons jamais les qualités réelles des corps, mais uniquement les modifications qu'ils font éprouver à nos sens. Toutes nos sensations et nos Croyances ne sont en dernière analyse que la perception par la conscience des modifications moléculaires de nos organes.
Convaincus de notre ignorance réelle des choses, des philosophes ont soutenu que toutes les propriétés des corps ne sont que des apparences, et pour détendre cette opinion il est facile de donner plus d'une raison.
Quand nous nous coupons le doigt avec une canif, nous savons fort bien que la sensation de douleur est dans nous * et non dans le canif, et personne ne dira que la douleur est une propriété du canif; oi% comme il en est exactement de même des diverses sensations de toucher, de couleur, de saveur produites sur nos sens par cet instrument, il s'ensuit qu'en réalité la couleur, la forme, etc., sont uniquement des étals de notre conscience et non des propriétés du canif, et si quelques-unes de ces propriétés lui sont par hasard inhérentes, nous n'en pouvons rien dire.
assistants en chœur: «Nierez-vous? Niercz-vous?.. La pendule, bien entendu, n'avait l)as bouge de sa place, et notre confrère, immobile comme elle, restait frappé de stupeur, ne sachant quelle contenance tenir.
*Ellc est en nous, mais quand nous la localisons dans notre doigt, nous sommes encore la dupe d une illusion: la sensation de douleur n'est pas plus dans le doigt que dans le canit, elle est uniquement dans le cerveau. Si nous coupons, en effet, les nerfs qui font communiquer la peau du doigt avec le cerveau, la douleur est supprimée Quand nous irritons le nerf sénsitif sur un point de son trajet comme, par exemple, quand on comprime le nerf cubital derrière le coude, la sensation est reportée a 1 extrémité du doigt, et même après l'amputation du bras, l'irritation des nerfs produit de la douleur à l'extrémité du membre, bien qu'il n'existe plus
Nous ne connaissons en réalité à aucun corps de propriété telle que nous puissions dire qu'elle est réellement en lui comme nous la percevons, au lieu d'être uniquement dans notre esprit. Telles que nous les connaissons, ces propriétés n'ont rien d'absolu. Elles sont tout à fait relatives et changent sans cesse. Le volume et la densité des corps se modifient constamment avec la température. Leur couleur varie aussi, non-seulement suivant la façon dont ils sont éclairés, mais encore suivant le traitement qu'on leur fait subir : un corps obscur, comme le fer, à une certaine température, devient lumineux à une autre. Leur état solide, liquide ou gazeux ne sont aussi que des états passagers, puisque la plupart des corps peuvent revêtir successivement ces trois formes; leurs réactions chimiques varient aussi incessamment suivant les substances avec lesquelles ils se combinent.
Nos sens ne nous font percevoir en réalité que des rapports; nous savons simplement qu'un corps est lumineux a telle température et obscur à telle autre, qu'il est acide, amer, odorant, sonore, etc., quand on le place dans telle ou telle condition déterminée, c'est-à-dire qu'il fait éprouver à nos nerfs sensitifs telle ou telle modification que nous nommons, lumière, son, saveur, etc., et que dans les mêmes conditions, les mêmes sensations seront nécessairement reproduites par les mêmes objets.
Toutes les propriétés des corps ne représentent donc que leur aptitude à se comporter d'une façon déterminée en présence d'autres corps. Quand nous disons qu'un corps est pesant, nous exprimons simplement ce fait qu'il est attiré vers le centre de la terre, mais la pesanteur est une propriété relative qui n'est nullement en lui, car placé dans l'espace à une distance déterminée de notre planète, il ne serait pas plus attiré par elle que par un astre quelconque. Quand nous disons qu'un corps est caractérisé par une propriété chimique, comme la solubilité par exemple, cela indique simplement qu'il se comporte d'une certaine façon vis-à-vis des liquides avec lesquels on le met en contact. Il en est de même de toute autre propriété, comme la couleur par exemple, qui indique simplement l'impression produite sur l'œil. Ces propriétés sont relatives^ elles n'expriment que des rapports, et nous ne pouvons pas dire qu'elles
sont mhérenles aux corp. ;„,x,|„„|s nous les nllribuons. Ce .on. «le va.ns fan.o,„es. «„.|,a,„ 1,.,,, nalure réelle sous de eha,;, ai,"" apparences CI ,|„e „o(,'e ignorance nous force à dc^linir si,„plen,em par I nnpress,on cpuls pro,luisent sur nos sens, l-orler nos inve tigalKuis plus loin, sérail une tenlalne vaine, /.a réalité des choses est enveloppée d'un voile é,,ais ,,ui la cachera toujours."