CHAP1TRE IX
Predication de Jean-Baptiste.
L'an quinzieme du gouvernement de Cesar Tibere , lisons-nous dans saint Luc 1 , Ponce Pilate etant en Judee procurateur romain (c'est-adire lieutenant du Gourcerneur General de Syrier), Herode Antipas etant tetrarque- de Galilee, Philippe son frere* tetracque d' Ituree et de Trachonitey Lysanias 3 tetrarque d' Abilene, sous les grands pretres Anne, efc Gaiphe% la parole de: Dieu vint sur Jean te fils de Zachariequi etait dansrle; desert .
Et vingt versets. plus loin, apres avoiF relate^ te
1 Lite, III, 1 et 2,
8 Ce Philippe etait demi-frere d'Antipas, sa mere etant une ferame de Jerusalem nominee Cleopatre.
3 Saint Luc aete beaucoup attaque ponrcette mention d'un Lysanias tetrarque d'Abilene en i'an 26.Ljsanias, disait-on, est mort en Tan. 35 ^avant notre ere,, assassine par ordre de la reine d'6gyp te Cleopatre. . Mais Lysanias (qui dissipe le c.hagrin) etait un nom assez repandu;. il y a eu deux Lysanias princes (ou tetrarqjies) d'Abilene; celui dont parle saint Luc elait . peut-etre le petit-fils de celui qui fut assassine en I'an 35 avant notre ere.
* II n'y avail qu-'un seul grand-pretre t et c'etait Joseph Cai'phe. Si saint Luc lui adjoint Anne ('Avavo?, Hannah), c'est que celui-ci, qui avait etc grand- pretre une quinzaine d'annees auparavant^ avail conserve une tres grande autoiil.
bapteme de Jesus paiv Jean, VeVangeliste saint Luc nous donne cette autre indication chronologique : Or Jesus commen$ant (apptnvoc) avait a peu pres (<l><jt) trente ans 1 .
Ges deux texles reunis nous mettent en presence de la plus grosse des difficultes historiques qui soient encore a resoudre dans 1'ensemble des quatre evangiles.
L'Empereur Auguste etant mort le 19 aout de 1'an 767 de Rome, annee 14 de notre ere actuelle, la quinzieme annee du regne de son successeur immediat Tibere va du 19 aout 781 au 19 aout 782 de Rome, ou, d'apres notre comput, du 19 aout 28 au 19 aout 29. Or, nous le savons avec certitude, Jesus est mort sur le Golgotha le vendredi 7 avril 30 (annee 783 de Rome); les recits evangeliques nous preciserit, en effet, qu'il mourut un jour de Parasceve (vendredi) et un quinzieme jour du mois hebreu de Nisan, et les calculs des chronologistes ont etabh que sous radministration de Ponce Pilate la coincidence d'une Parasceve avec un 15 de Nisah* ne s'est produite qu'en Tan 30. II resulterait done de ces donnees que la vie publique de Jesus commencee vers la fin de 1'an 28, pour se terminer au mois
1 Luc, III, 13. On discute sur ce que saint Luc entend par le commencement de Jesus. L'opinion la plus recue est qu'il a vis6 le premier verset de 1'evangile de saint Marc : Commencement de I'fivangile de Jesus-Christ fils de Dieu ; or, saint Marc fait co'incider ce commencement ayec la predication de Jean-Baptisle. Ainsi le commencement de Jesus devrait etre fix6 soit au moment oii il quitte Nazareth pour se rendr'e aupres du baptiste, soit au jour de son bapteme le 15 Janvier 27.
2 Le 15 de Nisan etant calcule d'apres la methode des trois evang^listes synoptiques et de Jesus lui-meme. Voir vol. II, chap, us,
d'avril 30, n'aurait au maximum, dure qu'un an et ~ demi.
Plusieurs aateurs n'ont pas hesite a adopter cette conclusion; mais pour la soutenir ils sont obliges de supprimer de 1'evangile de saint Jean, comme une interpolation sans valeur, tout un passage declarant que durant la vie publique de Jesus il y eut au moins trois fetes de Paque 1 ; ils doivenl aussi torturer le sens de plusieurs autres passages des evangiles afin de renfermer dans le court intervalle d'un an et demi tous les evenements et les voyages relates. Moyennant ces artifices on arrive, en effet, a relarder jusqu'a Tautomne de 1'an 28 (quinzieme annee du regne de Tibere) la predication de Jean-Baptiste ; mais on tombe dans- une autre difficulte qui, cellela, est insurmon table.
Si Jesus n'a pas acheve sa trente-deuxieme annee quand il meurt le 7 avril 30, il est ne au plus tot en 1'an 2 avant noire ere, par consequent deux ans apres la mort d'Herode le Grand; car eel ui-ci mourut au commencement d' avril 750 de Rome (an 4 avant notre ere). Or faire naitre Jesus apres la mort d'Herode est absolument inconciliable avec les donne'es tres precises de saint Matthieu qui obligent a placer la naissance de Jesus au moins quelques mois avant la mort de ce roi 1 ; nous la plagons, quant a nous, plus de deux ans avant.
Au surplus, bien peu nombreux sont ceiix qui
'* JEAN, VI, 4j D'apr^s nou^, il y eut meme quatre I'dques pendant la vie publique de Jesus.
2 Nous n'alleguons pas saint Luc; car c'est sculcinent la conception de Jean-Baptiste qu'il place sous le regne d'Herode (I, 5) ; et il s'ecoula quinze mois entre eette conception et la naissance de Jesus.
~ ' LA-VIB fflSIORIQBB * - ' ' \ -
limilent a une duree d'^un an et demi la carriere publique de Jesus. La general! te prefere'recourir a d'autres moyens pour adapter c&que nous:savons de la vie de Jesus les assertions chronologiques de saint Luc. Gki fait par exemple remarquer qu'en -employant le mot gouvernement (snye/Aovto) pour qualifier- le pouyoir de Tibere, 1'evangeliste ii'a pas voulu parler de son regrie pr.oprement.-dil; s'il avait voulu le faire, il aurait employe un autre mot designant plus clairement la dignite imperiale .{opx^ SeffwoTsfo, Tupawi?) ; loin de la, il emploie un mot vague par lequel, a la ligae suiyante, il qwalifie galenient le pouvoir tres secondaire de Ponce Pilate,, qui n'etait ' que le lieutenant en Judee du Gouverneur General . de Syrie. Beaueoup d'auteurs fran^ai.s orit deduit de la que saint Luc a calcule les annees du gouvernement de Tiibere non pas a partir de son ayenement au trone imperial le 19 aoiit de 1'an 14, maisa partir de Tannee precedente, quand les pouyoirs souyerains conferes deja plusieurs fois a Auguste furent renouveles par le Senat romain pour une dizaine d'annees et quand Tibere fat associe a pes pouvoirs.
Mais cette opinkn ne tient pas comple du fait que des le 26 juin 757 (an 4 de notre ere) Tibere avail ete adopte par Auguste etqu'il avail regu pour une periode de dix ans la puissance tribunitienne; il n'y eut pour lui en Fan 13 que renouvellement de cette puissance. II- est yrai que, vu la decrepitude dans, laquelle etait alors tombe Auguste, Tibere etait desormais le veritable maitre de TEmpire romain ; mais ne l'etait-il pas deja depuis plusieurs annees?
D'aiileuri; iater de Tan 13 IQ- goutememeni attrdbue a Tibere par saint JLuc est un expedient insuffisant; il faut, si, comme nous, on fait coramencer a la fin de Tan 26 la vie publique de Jesus, remonter jusqu'a l'anne"e 12 afin de faire la place voulue aux quatorze annees de gouvernement tiberien mentionnees par saint Luc.
Une par tie de Fecole catholique aliemande pense avoir reussi a justifier le recul jusqu'a 1'annee 12, en disant gue Tibere, occnpe jusqu'alors en Germaniemi il fallait reparer le desastre, reste fameux, de Varus 1 , ne communga qu'en Beetle annee 12 a s'occuper activement de la Palestine et a y dtre connu comrne detenteur du pouvoir executif sur tout 1'Empire. Saint Luc, qui dans son evangile ne considere au point de yue historique que ia Palestine, aurait, en consequence, imagine uhe ere de Tibere ayant son debut a J'annee 12.
Qu'il y ail eu en usage en Palestine, a 1'epoque de Jesus et des Apotres des eres tres diverses, c'est qin fait certain. Sans parler des Olympiades grecques.*, nous trouvons des eres de Jules Cesar 3 , de la bataille d'Actium 4 , d'Auguste 6 , d'Herode le ; Grand 6 ; et Ton
1 Apr^s avoir ete gouverneur general de jSyrie, Quinctilius Varus le fut de la Gaule-Belgique; et commandant alors une expedition en Germanic, il fut, en 1'an 9, attire dans une embuscade par le clief clierusque Arminius et il y peril avec trois legions.
2 L'historien Josephe date quelqaefois un fait au moyen des Olympiades (AntiquMs htbralques, \i\xe XVI, chapitre v, 1).
3 L'ere de Jules Cesar commence en 1'an 49 avant la n6tre.
4 L'ere de la bataille d'Actium commence le 2 septembre 31 avant notre ere.
5 L'eve d'Auguste est de 1'an 27, avant la n6tre.
6 L'ere d'Herode le Grand est de 1'an 38, avant la ndtre.
peut ajouterJes eres particulieres adoptees par.les priricipales villes pour commemorer leur fondation ou leur independance. Y aurait-il eu en Palestine une ere particuliere de Tibere anterieure a sa proclamation comme empereur, et saint Luc se serai t-il servi de cette ere pour dater la predication de Jean- Baptiste, le fait est possible; mais il faut reconnaitre que jusqu'a present aucune preuve positive n'est venue confirmer cette hypothese.
Quoi qu'il puisse adveriir de celle-ci, comme de toute autre qui pourrait etre emise pour justifier le calcul de, saint Luc, nous nous en tenons, en Tetat actuel de 1'exegese chretienne, a 1'opinion qui place en Fannee 26 le moment oil la parole du Seigneur se fit entendre a Jean .
Jean, nous 1'avons dit, s'etait, a la mort de ses parents, retire dans le desert de Judee, ou, si nous en croyons la tradition, il habitait une grotte naturelle situee a mi-chemin en tre Hebron et la Mer Morte. La, il se livrait aux plus dures pratiques de Tascetisme; sa nourriture consistait uniquement en v sauterelles et en miel sauvage, et pour vetemeht il ne portait qu'une longue tiinique' faite de poils de chameau, serree autour de ses reins par une ceinture de cuir 1 . G'est dans cette solitude que, aux approches de 1'automne de Tan 26, il recjut 1'appel de Dieu ; justement avec Tarrivee du mois hebreu de Tischri (septembre-octobre) allait s'ouvrir une annee sabbatique, c'est-a-dire une periode de douze mois revenant regulierement tous les sept
1 MATTIIIEtr , III, 4.
ans et pendant laquelle tout travail de culture elait interdil aux Juifs afin que la terre juive se reposal 1 .
Le moment etait done parliculierement favorable pour Touverlure d'une predication dans les campagnes de Judee, oil la population presque tout entiere n'ayant plus son occupalion journaliere avail loute liberle pour aller entendre les appels d'un pr6dicateur et s'attacher a ses pas. De fait, c'est au milieu d'une population agricole que Jean commence a rendre temoignage a la lumiere .
Bien qu'il vecut en anacliorete, Jean, pendant les vingt et quelques annees qu'il venait de passer au desert, n'avait pas lout a fait rompu commerce avec les hommes ; meme il est possible que plusieurs disciples soient venus vivre aupres de lui pour prendre exemple d'austerites ; en tout cas, le bruit de celles auxquelles il se soumettait s'elait repandu au loin, lui conferanl une grande reputation de saintele et de sagesse; et beaucoup avaient fait le voyage du desert pour Taller voir, le consulter probablement *.
Jean n'elait done pas un inconnu surprenant le monde par son aspect sauvage quand, a la fin de Tete 26, il sortit du desert et, marchant vers leNord, se mil a parcourir les deux rives de la vallee inferieure du Jourdain 5 ; aujourd'hui lugubre et denudee, cette region etait alors populeuse et fertile, sauf
1 Exode, XXIII, 10 et 11 ; Uvitiqite, XXV, 2-7.
. a MATTHIEU, XI, 7. . "- .
Luc, III, 3 : T HX9ev et; ira<rv T}JV Ttipt'xwpov TOU 'lopoavoo.- Le mot uepfywpo; (situe autour] indique bien que Jean precha sur les deux rives.
la oil elle confine a la Mer Morte ; c'etait pour Jean un riche champ d'action. A tout ' Tenant il criait : Faites penitence, car le royaume des cieux approche * ; et ce cri retentissait puissamment dans cette population qu'agitaient des esperarices de plus en plus vivaces d'une royaute juive benie de Dieu. Ge royaume des cieux dont parlait Jean n'etait-ce pas le^ royaume annonce par le prophete Daniel, royaume suscite par le Dieu du ciel, qui jamaisne serai t detruit ni donne a un autre peuple que le peuple juif 4 ? Jean lui-meme paraissait encourager ces speculations brillantes en se donnant comme le precurseur du Seigneur roi : Je suis , disait-il 5 , celui dont a parle le prophete Isaie quand il a ecrit : A r oix de quelqu'un criant dans le desert : Preparez la voie du Seigneur, faites droits ses sentiers ; toute vallee sera comble'e; toute montagne et toute colline sera abaissee ; les chemins tortueux deviendront droits et les raboteux unis ; et toute chair verra le salut de Dieu* . Jean citait encore
1 MATTIIIEU, III, 2.
2 DANIEL, II, 45. L'expression royaume des cieux, qu'on rencontre si frequemment dans le Nouveau Testament., ne se trouve pas dans 1'Ancien; le passage cite de Daniel est, dans celui-ci, ce qui se rapproche le plus de 1'idee d'un royaume celeste donne aux hommes. Le roi dont Jacob mourant park a ses fils comme d'un roi devant succeder aux rois de Juda (Genese, XLIX, 10) est certainement Jesus, mais sa royaut6 est envisaged comme terrestre.
3 MATTiiiEa, [II, 3. OUTOS yap <mv <5 pr)6sti; UTCO 'laratou TOU Kpofl^TOU ' litt^ralement : celui dont a parle le prophete Isai'e. Of.. MARC, I, 5; et Luc, III, 4-5; - "
4 ISAIE, XL, -3. La citation est faite d'apres la traduction grecque des Septante. Le texte hebreu est un peu different : a Une voix crie : Preparez dans le desert la voie du Seigneur; rendez droits dans la solitude ie^ sentiers de notre Dieu. Toute vallee sera comblee et toute montagne sera uivele'e : les chemins tortueux seront redresses et les
une p'rophetie de Malachie ayant le meme sens 1 : Voici que j'envoie mon ange devant ta face; il pr eparera ta voie devant toi* .
Apres avoir chemine" de-ci de-la dans la val!4e du Jourdain pendant quelques semaines, Jean s'arreta sur la rive orientale dans une petite localite oil se trouvait un gu6 el qui parait avoir ete indifferemment designee par les noms de Bethanie (village du bateau, du bac)* et Belhabara (village du passage*). C'est la 8 que Jean, comme complement de sa predi-
raboteux seront aplanis. Lagloiredu Seigneur sera rgv&e'e et en rntimetemps toute chair constatera que le Seigneur a parle.
1 MARC, I, 2. SAIHT MATTHIEU '(XI, 10) et SAINT Luc (VII, 27) client la meme prophetic, en 1'appliquant egalement a Jean-Baptiste, mais a propos d'un evSnement tres poslerieur, a savoir la venue en Galileede disciples qu'il envoya en mission aupres de Jesus en Tan 28.
4 MALACHIE, III, 1. La traduction exacte du texte hebreu est : Voici que moi, le Seigneur, j'envoie mon ange et il preparera ma voie devant ma .face. Et, aussitdt apres, viendra dans son temple le dominateur que vous chcrchez et 1'ange de 1'alliance que vous desirez v.
3 Le meme nom grec Br)favJ designe dans les evangiles deux villages distincts, dont les nonis he'breux, d^riv4s de radicaux difl(5rents r ont par consequent des significations egalement differentes. Tandis que Bethanie du Jourdain signiile le village du bac, Bethanie pres de Jerusalem signifie d'apres saint Jerome, le village de {'affliction. Mais o discute encore sur le vrai sens du nom.
* JEAN, I, 28. Les manuscrits de cet evangile portent les uns Bethanie, les autres Beihabara.
5 II s'eleve quelque difficulle touchantla phrase de saint Marc (I, 4). 'EyEveto 'Iwdvvo? P7tT(C<>v ev T^ epTJpLtp xou xrjpyafftov pdntTtff|Aa (ietavoia? : Parut Jean baptisant dans le desert et prichant un bapteme de ptnitence. Jean n'a pas baptise 1 dans le desert de Jude oii il ne pouvait trouver sufflsamment d'eau pour des immersions; et bien qu'il soit probable que Bethabara, vula proximite de la Mer Morte, ait ete dans une portion de territoire absolument sterile, on ne peut assimiler celle-ci a un de'sert, puisque'la se trouvait un gue par oil passait la grande voie de communication enlre Jerusalem et la Peree. la re'ponse est que saint Marc qui, en fait de style etait loin d'etre n puriste, a mal cbnslruit sa phrase; il a brouilte dans son resume de Pactivite de Jean les ti-ois phases de celle-ci ; les "cris d'appel
cation commence a administrer a ceux dont sa parole avait fait des penitents une purification corporellelnstituee par lui, le bapteme.
Nous savons peu de choses sur les rites de cette purification ; elle se faisait au moyen d'une immersion complete dans les eaux du fleuve 1 . Le penitent, .apres avoir fait a haute voix une confession probablement sommaire de ses peches*, se devetait et {lescendait dans le gue oil Jean, apres 1'avoir fait plonger tout en tier, lui versait encore, croyons-nous, de 1'eau sur la tete avec le creux de ses mains ou avec quelque ecuelle. Mais nous ignorons de quelles paroles Jean accompagnait cette ceremonie; ce devaient etre des paroles de benediction, et surlout d'admonition en vue de 1'avenir. Jean ne pronongait certainement pas la remission des peches ; les evangelistes nous declarent que son Lapteme n'etail qu'un acheminement vers Teffacement de ceux-ci et qu'il devait, pour produire cet effet, etre complete par le repentir 3 . Jean lui-meme, au temoignage de 1'hislorien Josephe qui avait connu plusieurs de ses disciples, jugeait semblablement son bapteme : II invitait a se reunir pour venir au bapleme les Juifs qui pratiquaient la vertu et qui se conduisaient avec
pousses dans le desert, la predication sur les deux rives du Jourdain, et le bapteme dans les eaux de ce fleuve.
1 L'historien Josephe, dans le passage de ses Anliquites h&braiques (livre XVIII, chap, v, 2) ou il parle de Jean-Baptiste, marque nettement que le bapteme (Baimo-fAo?) de celui-ci entrainait une itnrnersion
2 MATTHIED, III, 6; MARC, I, 4.
3 MARC, I, 4; Loc, III, 3. Litteralement les deux^evangelistes disent : Jean 'publiait a la maniere d'un heraut public un bapteme de penitence tendant a une remission de peches .
justice vis-a-vis de leur prochaiii et piete vis-a-vis de Dieu ; car 11 lui paraissait que 1'immersion dans Teau etait une chose salutaire, non pas que cet acte put effacer des fautes, mais parce qu'il purifiait le corps, Tame ayant ete au prealable purifiee par la justice 1 .
Jean ne se bornait pas a administrer son bapt^me. Pour maintenir dans des sentiments d'edification ceux qu'il avail baptises, il leur enseignait des prieres 4 que, selon 1'usage juif, ils avaient a reciter trois fois par jour 3 ; il les assujettissait a des jeunes frequents* et il leur adressait des exhortations qui les preparaient a recevoir la bonne nouvelle 6 , celle qu'allait bient6t, disait-il, apporter un plus puissant que lui a .
La predication de penitence que faisait Jean repondait pleinement, nous 1'avons dit deja, aux aspirations qui agitaient alors le peuple juif; c'est pourquoi de Jerusalem et de toute la Judee, ainsi que de la Transjordauie, accoururent bienlot aupres de Jean des foules avides d'etre baptisees par lui 7 : In plupart esperaient qu'apres ce bapleme ils deviendraient dignes d'avoir acces immediat dans le royaume des cieux annonce par Jean.
Mais a ces postulants sinceres s'adjoignirent des
1 JOSEPHE, Antiquit&s htbraiques, iivre XVIII, chap, v, 2.
2 k;p, XI, 1.
3 A savoir : le matin au lever du jour; a 3 heures de 1'apres-midi (ou, selon la maniere hebra'ique de compter les heures, a la neuvierae heure du jour. Actes, III, 1); et le soir.
Luc, HI, 18.
7 MATTHIBU, III, 5, el. XXI, 32; MAUC, I, 5.
curieux; de Jerusalem, notamment, il vint des hommes appartenant a Taristocratie Jeltreei des pretres, des anciens, qui sans conviction sollieitaient le bapteme 1 . Ayant vu le eourant qui emportait vers Jean la masse populaire, ces orgueilleux arislocrates voulaieni se rendre compte de ce qu'etait Jean, ce renegat de la caste sacerdotale dont I'ascendant menagait de miner dans le peuple toute Tautorite de celle-ei. Deux sectes ri vales divisaient alors les hautes classes juives, a savoir : les pharisiens et les sadduceens; et il y eut des uns comme des autres parmi les curieux qui vinrent de Jerusalem aupres de Jean pour 1'epier*. Sans entrer dans une exposition detaillee des doctrines respectives des uns et des autres, on peut dire que les pharisiens (c'est-a-dire, d'apres I'&ymologie hebraique, les stparfa, les purs) etaient non seulement des observateurs rigides de la loi de Moise et des enseignements contenus dans les autres livres de Tfciture Sainte, mais qu'ils avaient ajoute a ces prescriptions nombre de regies de conduite et de pratiques cultuelles exlr^mement minutieuses, dont ils consideraient comme criminel de se departir. L'hypocrisie etait chez eux un vice tresr^pandu.
Au contraire, les sadduceens (ainsi nommes d'apres un grand-pretre, Sadok, ayant vecu du temps de Salomon 5 ) etaient des- sceptiques qui n'allaient pas dans leurs observances au dela des strictes pres-
1 MATTHIED, III, 7.
1 Les mots : race de viperes, par lesquels Jean les accueille montrent Wen qu'ils venaient avec des pensees de ruse. 3 Livre llljdes Eois, chap. 11, 35.
DE N.-S. JfiSUS-CHRlST. 119
criplioris du Pentateuque; et, quant aux questions de dogme, ils s'eloignaient beaucoup des pharisiens en se limitant au simple deisme; ils ne croyaient, par exemple, ni a la resurrection des corps, ni aux anges, ni aux esprits infernaux 1 .
Jean recut fort mal tous ces sectaires. Sans faire de distinction entre eux, il les apostropha violemment en bloc devanl la foule : Race de viperes, qui vous a sugge're de vous enfuir devant la colere divine en marche? Failes plutot de dignes fruits de penitence, et ne vous enorgueillissez pas en disant en vous-me"mes : Nous avons Abraham pour pere. Car, je vous le declare, Dieu peut de ces pierres, qui sont ici devant vous, susciler des enfants a Abraham. Deja la cognee a ete mise a la racine des arbres, et tout arbre qui ne produit pas de bons fruits sera coupe et jete au feu* .
Devant cet accueil meprisant, ces hommes venus en curieux n'insisterent. pas pour recevoir le bapteme ! ; ils rentrerent a Jerusalem, ayant meprise 1'occasion que le dessein de Dieu leur avait menagee de se convertir*. MSme ils s'en revenaient pleins de colere et de depit, accusant Jean d'etre un possede" du diable 6 .
La foule cependant avait ete frappee par ces mots de Jean : Faites de dignes fruits de penitence. Elle demanda au bapliste : Qu'avons-nous done a faire
4 Acles des Apdtres, XXIII, 8.
s MATTiiiEn, III, 7-10; Luc, III, 7-9.
* Luc, 711, 30.
* Luc, ibidem.
6 MATTHTEO, XI, 18; Ltc, VII, 33.
apres le bapteme pour etre complelement purs? Jean leur repondit par une lee, on de charite : Que celui qui a deux tuniques en donne une a celui qui n'en a pas, que celui qui a des aliments en donne a celui qui en manque ' .
Un groupe de publicains , c'est-a-dire de rece- Yeurs d'impots 2 , se presenta a Jean pour ob.tenir le bapteme. Yenaient-ils de Judee? Ou de Peree? Saint Luc qui nous raconte le fait ne dit rien-de leur provenance. Mais qu'ils aient eu a percevoir des impots en Judee pour le compte de 1'administration romaine, ou eri Peree pour le profit du telrarque Antipas, peu importe; ils etaient en tout cas odieux au eommun des.Juifs qui -les consideraient comnie des valets de 1'etranger, des traitres a la nation; en outre, on les accusait volontiers, et parfois non sans quelque raison, de s'enrichir par la concussion aux depens du petit monde. Jean, qui avait traite si durement les aristocrates hierosolymitains, accueillit, au contraire, avec mansuetude les publicains et leur accorda sans difficulte le bapteme. Saisis alors de honte a la pensee de leur metier, ils demanderent a Jean : Mattre 5 , que ferons-nous desormais? Pour leur repondre, Jean se mit au-dessus des preventions de ses compatriotes; il n'enjoignit pas a ces publicains de renoncer a leur profession, il leur recommanda seulemenl la probite : Ne faites dans votre etnploi
1 Lnc, III, 10 et 11.
2 Le mot grec employe par les evangelistes est TeXtivYi? fermier
d'impdt, par extension employe du fisc; mais le mot latin publicanus, publicain, qui a, au surplus, la meme signification, est^ntre en usage courant dans le langage evangeli.que francais. 3 Luc, III, 12. Le mot grec est 5i3acrxaXoi;, instructeur, Mucaleur.
DE N.-S. jtfSUS-CHRIST. 121,
nen de plus que.ce qui vous est present par 1'autoritelegale 1 . ^
Un detachefrient de soldats, en exercice de campagne 8 , vint a passer pres de Bethabara, et, ayant entendu la parole de Jean, sollicita de lui le bapte"me 5 ; c'etaient des soldats appartenant aux troupes du tetrarque Antipas, Or, les soldats n'avaient pas chez les Juifs un renom sensiblement meilleur que celui des publicains; on les considerait comme des ecornifleurs toujours prels a rangonner la population la ou ils passaient. Pour eux aussi, Jean se montra plein de mansuetude; ne molestez personne , leur dit-il a pres qu'il les eut baptises, ne fraudez personne: et contentez-vous de votre solde et de vos rations* .
Des femmes, enfin, furent dans le nombre de ceux qui vinrent au Jourdain pour voir et entendre Jean. G'elaient surtout des courtisanes ; sans doute elles etaient amenees par la curiosite et se promeltaient en elles-memes la vue de quelques spectacles sensationnels. Mais, il se fit qu'elles furent captivees par la parole enflammee dp Jean et qu'elles changerent leur genre de vie pour entrer, selon ses injonctions, dans la voie de la justice . Depuis nombre d'annees Jean n'avait plus ni de pres ni de loin vu une femme; il ne repoussa pas celles qui lui
1 Luc, III, 12 et 13.
* C'est le sens du root arTpateudjJievot employe par saint Luc, III, 14.
5 Saint Luc ne dit pas expressement que ces soldats furent baptises ; (i'ou plusieurs Ont conclu que c'etaient des soldats remains, des pai'ens venus pour demander seulement a Jean des conseils. Cette opinion est malaisee a soutenir. Jean ne s'occupait que des Juifs.
4 Luc, III, 14. .
demanderent le bapteme, si indignes qu'ait pu etre leurvie; et, sous Toeil de pretres et d'anciens qui ne voiilaieni point croire a sa mission, il remplit celle-ci hardiraent en baptisant des courtisanes jjonverties 1 .
1 MATTIHEU, XXI, 32.