CHAPItRE XVII
Jesus traverse la Samarie.
Jesus eut vile connaissance de 1'enlevement de Jean 1 , et en meme temps il apprenaiVgue le succes de sa prop re predication en Judee commengait a donner de 1'ombrage aux pharisiens*. Si ceux-ci s'etaient defaits de Jean dont Tascendant sur les masses allait declinant, ne s'attaqueraienl-ils pas a Jesus dont la puissance morale s'affirmait grandissante et que Jean venait, si inopinement pour eux, de glorifier comme fils de Dieu? Mais 1'heure n'etait pas venue pour Jesus de s'engager dans une lutte ouverte centre les pharisiens de Judee. Guide par la puissance de rEsprit-Saint , ainsi que le dit saint Luc 5 , il resolul de retourner sur 1'heure en Galilee ; toutefors il ne prit pas pour faire ce voyage le chemin usuel; il lui fallut , nous marque saint Jean, traverser la Samarie* ..
D'ou venai t cette contrainte ? elait-elle settlement
1 MATTIIIEU, IV, 12; MARC, 1, 14.
4 JEA, IV, 1.
3 i*c, IV, i. * JEAN, IV, 4.
LA VIE HFSTORIQUE
une contrainte morale exercee par I'Esprit-Samt selon^ le mot de saint Luc? Ou Jesus avait-il des dangers materiels a redouter s'il gagnail la vallee du Jourdain et la remontait? En ce cas, ces dangers lui etaienl personnels; car apres avoir ete desole pendant plusieurs annees par des seditions et des brigandages 1 , le pays en L'annee 27 etait calme et nous voyohs que Jesus envoya en Galilee par la vallee du Jotirdain la majorite des disciples qui voulaient le suivre 4 ; il n'en prit qu'un tres petit nombre, cinq ou six a u maximum, pour 1'accompagner dans la traversee de la Samarie.
Quels fur^at ces privilegies? Nous savons qu'ils etaient de ceux a qui Jesus avail delegue le ppuvoir de bapliser 3 en son nom; a partcela, nousn'avons aucun indice pour les reconnaitre. On est, en general, porte a aftirmer que le futur evangeliste Jean qui nous a laisse un recit de cette traversee de la Samarie fut temoin oculaire des fails rapportes par lui; nous ne tenons pas cet argument comme valable; car moins d'un mois apres nous retrouverons ce disciple ayant repris a Bethsaide, d'une maniere qui n'etait pas accidentelle, son melier de pecheur*; il etait done revenu a Bethsaide depuis un certain temps, probablement des' la fin de 1'annee
1 JOSBPHE, Antiquites Mbsatques, livre XVII, chap, x, par. $, et livre XVIII, chap, i, par. 1.
2 MARC, III, 7 et 8.
3 Je vous ai envoyes moissonner la oii vous n'avez pas travaille , dira Jesus aux disciples qu'il avait aupres de lui en Samarie, (JEAN, IV, 36). Ces paroles ne peuvent se rapporter qu'au bapteme, Jesus n'ayanl alors confere aucune autre attribution religieuse a ses disciples.
1 MATTHIEU, IV, 18 et suiv. ; MARC, I, 16 et suiv. ; Luc, V, 2 et suiv.
' DE M.-S. JfcSUS-CHRlST. " , 197
sabbalique en septembre. La raeme remarque s'applique aux deux autres disciples pecheurs, Simon-Pierre et Andre. II est, d'ailleurs, plus genereux de ne pas conjecturer qui furent alors les eompagnqns de route de Jesus; car, avant la fin du voyage, nous le verrons plus loin 1 , ils commirenta 1'egard de leur maitre un acte de lachele.
Nous ne savons pas en quel endroit de Judee se trouvail Jesus quand il fut informe de I'enlevement de Jean-Baptisle ; mais nous savons qu'il se hata de quitter cette province*; par consequent, en -deux jours, trois lout au plus, il arriva sur le territoire samarilain. La eut lieu le premier arret que nous mentionne 1'evangeliste dans la marche de Jesus; ce fut au puits de Jacob, puits qu'avait creuse ce patriarche en revenant de Mesopotamie et qui existe encore de nos jours 3 . 11 etait situe , prend soin de dire saint Jean, aupres d'une ville nominee Si char* . Comme nulle aulre part dans les ecrits du temps ne se rencontre une mention de cette ville, la ressemblance des noms et la distance peu considerable (trois kilometres) qui separe le puits de 1'ancienne Sichem (la Naplouse actuelle), ont fait penser a beaucoup que c'etait cette derniere ville que saint Jean aurait designee par le nom de Sichar;
1 Voir page 212. .
2 Le verbe a<pty{u (laisser de c6l4, rdptidier], qu'emploie saint Jean (IV, 5, 'A<pvixei T?IV *Ioy6aiav), indique Men la resolution de s'eloigner vite quoique non definitivement.
s Le puits Iui-m6me n'est pas mentionne dans la Gen&se, mais saint Jean nous dit qu'il etait pres du champ que Jacob donna a Joseph son fils et dont parle la Genise (XXXIII, 19, et XLVIII, 22. Cf. JOSUE, XXIV, 32.)
* JKAS, IV, 5.
ecrivant en grec il aurait, par derision, transforme Sichem en Sichar, mot qui, retranscrit en hebreu, peut fournir a volonte deux mots dont Tun signifje ville du mensonge et I'autre ville de 1'ivrognerie . II est peu croyable que saint Jean ait pu dans son evangile se livrer a de pareils jeux de mots centre les Samaritains ; et pour amuser qui? parmi ses lecteurs le nombre de ceux qui savaient Thebreu etait minime, presque nul. D'ailleurs le recit de Tevangeliste se tiendrait mal s'il fallait retenir Sichem comme etant la ville dont parle celui-ci; toutes les allees et venues qui eurent lieu entre le puits et. la ville auraient exige, la distance etant de trois kilometres^ un temps bien considerable ne cadrant pas avec la rapidite des actes divers qui se succederent. Enfm Sichem etant une localite tres riche en sources, pourquoi ses habitants seraient-ils alles chercher de i'eau a un puits eloigne de trois kilometres? Bref il convient de placer Sichar beaucoup plus pres du puits, par exemple a 1'endroit ou Ton voit aujourd'hui le village d'Askar. .
Done, fatigue par la longue course faite durant le jour, Jesus a la tombee du soir s'etait arrete au puits de Jacob; la coupole de celui-ci offrait a lui et a ses disciples, en ce pays inhospitalier aux Juifs, un toit sous lequel ils passeraient la nuit. II avait envoye ses disciples a Sichar aim d'y acheter ce qu'il fallait pour leTepas du soir 1 et lui-meme reste seul attendait leur retour, assis a meme le sol a cote du puits 1 .
2 'Ey.a6eeTO OUTW; eitt T^ puits (JEAN, IV, 6).
, il s'etait assis simplement a c6t6 du
; V * DE N:-S. v JfiSUS-tlHRIST. - - .* ~- 199.
Six heures du soir etaient passjses* et comme on etait a la fin de decembre la nuit e"tait complete; mais c'e"tait le moment de la pleihe lune, et celle-ci allait bientdt donner sa lumiere*.
Or une femme chargee d'une amphore et d'un seau vi.nl de Sichar pour puiser de 1'eau. Elle etait en retard sur lesautres femmes de laville qui, selon 1'usage, Etaient venues en troupe puiser 1'eau au moment du coucher du soleil*. Mais etant femme dissolue , elle ne craignait pas de s'aventurer seule dans I'obscurite au risque d'une mauvaise rencontre. La presence de Jesus ne 1'embarrassa pas; et sans mot dire elle se mit a faire manoeuvrer son seau afin de puiser de 1'eau et de remplir son amphore.
Donne-moi a boire , lui dit Jesus lorsque le seau tut remonte. La Samaritaine avait-elle deja reconnu en Jesus, par son costume ou quelque autre signe exterieur, un Juif de Tobservance de J6rusalem? ou fut-elle edifice sur lui par 1'accent galileen? Peu importe; elle savait etre en presence d'un homme qui devait par principe elre un ennemi de la nation samaritaine.
1 JEAN, IV, 6 : L'heure dtait environ la sixibme. Nous avons dit que saint Jean compte les heures selon la methode usitee chez les Grecs de son temps, c'est-a-dire suivant la noli'e; et chez lui le mot <5><rel environ, accole a un nombre, indique que ce nonibre est un peu
2 Saint Jean nous donne a cet egard une indication precise (IV, 35) : Encore quatre ^mois et lermoisson vient. Or, le commencement de
la moisson se datait, chez les He"breux, de 1'oblation de la premiere gerbe, et cette oblation se faisait le quinzigme jour, c'est-a-dire au milieu du mois lunaire de Nisan. En 1'an 28 le quinzieme de Nisan tomba le 29/30 avril; et si nous reculons de quatre mois lunaires, nous sommes reportes aux derniers jours de decembre.
3 Cf. Genese, XXIV, 11.
LA VIE H1STORIQUE
Hautainement, elle repondit : Comment, toi qui es Juif, me demandes-tu a boire a moi qui suis une Samaritaine? Les Juifs n'ont pas commerce avec les Samaritains .
Si tu connaissais le don de Dieu , repartit Jesus, si tu savais quel est celui qui te dit : donne-moi a boire, c'est toi qui lui aurais fait la demande; et il t'aurait donne une eau vive.
Gette allusion a un don de Dieu qu'elle ne connaissait pas, comme, au surplus, tout ce langage de Jesus, etait chose tout a fait enigmatique pour cette Samaritaine aussi bornee dans ses aspirations que dans son intelligence. Mais, touchee par le charme qui s'exhalait de 1'etre de Jesus, elle devint plus traitable ; et, mettant une nuance de respect a son etonnement, elle dit : Seigneur, tu n'as rien pour puiser et le puits est profbnd. D'ou done as-tu de 1'eau vive? Es-tu plus grand que notre pere Jacob qui nous a donne ce puits et qui y a bu lui-meme, ainsi que ses fils et ses tiroupeaux?
Jesus poursuivit : Quiconque boira de 1'eau de ce puits aura encore soif ; au contraire, quiconque boira de 1'eau que je lui donnerai n'aura plus jamais soif, car 1'eau que je lui donnerai deviendra en lui une source jaillissante pour une vie eternelle .
Sur ces mols, la femme n'aydnt. toujours dans sa pensee que ies necessites de la vie materielle s'ecria : Seigneur, donne-moi de cette eau afin que je n'aie plus jamais soif et que je n'aie plus la peinc de venir puiser ici .
Ya , lui repondit Jesus, appelle ton mari et reviens avec lui.
DE "H.-S. JfiSUS-GHRIST. 201
Je n'ai pas de marl , fit la femme. Avec raison tu as dit : Je n'ai pas de mari , remarqua Jesus, car tu as eu cinq maris, et celui avec qui lu vis maintenant n'est pas ton mari. En cela tu as dit , la verite.
La femme fut confondue de la connaissancequ'avait de son passe cet etranger de hasard dans le pays : Seigneur , dit-elle, jevois que tu es prophete; et elle ajouta comme si elle voulait que celui en qui elle voyait un prophete juif statuat entre leurs deux cultes : Nos peres ont adore sur cette montagne , elle montrait de la main le Mont Garizim, qui, aux rayons de la lune montante, se detachait a 1'Ouest sur le ciel : mais vous, Juifs, vous dites que Jerusalem est le lieu ou il faut adorer .
Cette femme frivole parlait, sans aucun doute, d'une maniere irreflechie, n'ayant que 1'intention de detourner 1'entretien vers un sujet autre. que ses ecarts de conduite. Mais Jesus, prenant un ton majestueux, trancha souverainemenl la question posee : Femme, erois-moi; il vient une heure ou vous, Samaritains, n'adorerez pas le Pere plutdt sur cette montagne qu'a Jerusalem. Vous adorez, vous, ce que vous ne connaissez pas; nous Juifs, nous adorons ce que nous connaissons ; car le salut vient de chez les Juifs. Mais arrive une heure, et elle est deja arrivee, ou les vrais adoraleurs adoreront le Pere en esprit eten verit6; car cesont de tels adorateurs que le Pere cherche. Dieu est esprit,,et il faut que ceux qui 1'adorent 1'adorent en esprit et en verite .
La femme, eblouie par cette vision, se ressouvint
des croyances messianiques de sa nation et Hit : Je sais que le Messie va venir; et lorsqu'il sera venu il nous eclairera loutes choses 1 . Alors Jesus, se declarant ouvertement a cette fern me, lui dit : Je suis le Messie, moi qui te parle .
A. ce moment revenaient de Sichar les disciples qui rapportaient les aliments achetes pour le repas du soir;.ils s'etonnaient de ce que le maitre conversat avec une femme samaritaine en pleine nuit, dans cet endroit solitaire ; aucun pourtant ne s'enhardit a lui poser de question. Quant a bUfemme, effaree deja par la declaration de Jesus, ellefut tout a faitdecontenancee par 1'arrivee de ce. petit groupe d'inconnus ; elle partit precipitamment, laissant au bord du puits son amphore et son seau et, ayant couru jusqu'a la ville, elle^disail a tous venanls : Venez au puits voir un homme qui a su me dire tout ceque j'ai fait dans ma vie. Ne serai t-ce pas le Messie*? Elle parlait avec une telle ardeur que tous ceux qui 1'entendirent furent pousses par la curiosite a sortir de la ville et a se rendre au puits pour y voir Jesus.
D,ans 1'entre-temps, les disciples avaient dispose leurs provisions et ils engageaient leur maitre a manger : Rabbi, mange . Mais lui, repoussant leurs instances, leur dit : J'ai a manger une nourriture que vous ne connaissez pas . Surpris de cette reponse,
1 Bien que le mot hebreu Messie dflt etre courant chez les Chretiens hellenes, saint Jean se croit oblige d'en donner la traduction en grec : Messie ce qui veut dire Christ, Meffusa? 6 XEY^^EVO? Xpt<rc6; (JEAN', IV, 25). " -
2 Celte fois, saint. Jean emploie le mot grec X(jcoT6<;, bien quecertainement la Samaritaine n'ait pas connu ce mot et ait dit Messie (JEAN, IV, 25). - . ',
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les disciples chuchotaierit entre eux : Quelqu'un, pendant notre absence*, lui a-t-ildoneapportequelque chose a manger?
Jesus entendit leur remarque, et pour les detromper il leur dit : Ma nourriture est de faire la volonte de. celui qui m'a envoye" sur terre, et d'accomplir son ceuvre . Et Jesus voulut faire entendre a ses disciples que cette oauvre, celle de la revelation chretienne, etait deja en voie d'accomplissement.
La clarte de la pleine lune etait alors devenue complete; Jesus, de la main, montra a ses disciples les pentes avoisinantes ou les pointes vertes des orges et des bles semes deux ou trois mois auparavant apparaissaient toutes blanches sous les lueurs blafardes de la lune : Ne dijes-vous pas vous-niemes qu'il faut encore quatre mois et que la moisson viendra? Or je vous dis : Levez vos yeux, et contemplez les champs : deja ils sont blancs, en pousse vers la moisson 1 .
On se rappelle que Jesus avait depuis plusieurs mois delegue a ses disciples le soin de donner le bapteme 1 . Mettant en relief cetle mission, il dit aceux qu'il avait pres de lui : Deja s lemoissonneur regoit recompense et recueille du fruit pour Teternite*, de
1 JEAN, IV, 35. eaffaoOe ia; X^P> Tt flepiffixov YiSv\. Litteralement : blancs ils sont vers la moisson dejd. . Ceux qui placent a midi (sixieme heure d'apres la computation Iibvai'que) 1'episode de la Samaritaine n'ont pas trouve une explication passable de I'epilhete blancs (Xeuxat) appliquee a des brins verts.
s JEAN, IV, 2.
3 Plusieurs manuscrits mettent la particule <16ja >]8-/) au commencement de cette phrase au lieu de la mettre a la fin de la phrase sur la moisson qui vient.
Litleralemeht : pour une vie tternelle el; JjwYjv al(6viov.
tellesorte quele semeur 'serejouisse en m^me temps que le moissonneur. Car ici se verifie le prqverbe : Autre est le semeur, autre le moissonneur. Je vous ai envoye moissonner un champ oft vous n'aviez point travaille; d'autres 2 y avaient travaille, vous etes entres dans le profit de leur labeur .
Gependant, amenes par la Samaritaine, les gens de Sichar etaient arrives au puits 3 . L'evangeliste ne nous dit pas quelles paroles Jesus leur adressa, mais Timpression qu'il produisit sur eux fut profonde; car beaucoup de ceux qui etaient accourus crurent tout de suite en lui 4 , sans qu'il ait eu besoin de faire aucun miracle pour les convaincre; ayant vu et entendu Jesus, ils crurent, sans demander d'autre preuve que le fait de science miraculeuse que leur avait rapporte la femme taree, leur compatriote : II m'a dit toutes les choses que j'ai faites .
Ainsi captives par la puissance morale de Jesus, les gens de Sichar ne voulurent pas qu'il passat la nuit au puits de Jacob ; ils le prierent de venir loger en leur ville 5 .
Jesus acceda a leur priere et il resta a Sichar deux jours pleins pendant lesquels il repeta ses enseignements : Les temps sont accomplis, le royaume de
1 Jesus s'est souvent compare a un semeur (MATTIUEU, XIII, 3 et suiv. et 24 et suiv; MARC, IV, 3 et suiv.; Luc, VIII, 5 et suiv.).
* Ce pluriel aX^ot (d'autres) cause quelque embarras aux interpretes; qui Jesus s'associa-t-il dans son labeur de semeur? On pense g^ndralement que ce sont les anciens prophet es et Jean-Bap tiste.
* JEAN, ivi 59.
8 Litteralement : chez eux,
~" "' '--. DE N.-S. Jf SOS-CHRIST. 205
Dieu est proche; fait es penitence etcroyez a la bonne nouvelle (a I'Evangile 1 ) .
A la suite de ces discours, d'autres habitants de Sichar, en plus grand nombre, crurent en Jesus ; et ils disaient a leur eompatriote qui la premiere avait vu Jesus et converse avee lui : Ce n'est plus sur ton temoignage que nous croyons; nous avons nousmemes entendu, et noussavons quec'estvraimentlui le Sauveur du monde, le Messie* .
MABC, I, 15.