MATTHIEV, XIII, 56* MARC, VI
Jesus etait a Nazareth. II se rendit done a la syria- x gogue pour prendre part aux prieres et, selon 1 'habitude qu'il avait eue la pendant une vingtaine d'annees, il se leva quand vint le moment de lire une legon des prophetes; il indiquait ainsi qu'il s'offrait comme lecteur et comme commentaleur de la lec,on. Avec Fassentiment du chef de la synagogue, le khazan (sacristain) lui apporta un des rouleaux manuscrits ou etaient reproduites les Ventures; ce rouleau contenait les propheties d'lsa'ie. Jesus le deroula jusqu'a ce qu'apparut le chapitre LXI. II lut alors dans le texte hebreu le passage suivant 1 :
I/esprit da Seigneur est'sur moi.parce que le Seigneur m'a oint; il m'a envoye pour parler aux affliges, pour guerir ceux qui ont le coeur brise, pour proclamer la grace aux captifs de guerre et 1'ouverture de la prison aux prison niers, pour publier 1'annee redemptrice du Seigneur* et le jour de la retribution; pour consoler tous ceux qui sont dans le deuil; pour mettre sur la tete a ceux qui pleurent dans Sion une couronne au lieu de cendres, pour leur donner de 1'huile de joie au lieu de deuil, un manteau de louange au lieu d'un esprit de tristesse .
On peut dire hardiment que presque personne dans 1'assistance qui ecoutait Jesus ne comprenait
1 ISAI'E, LXI, 1-3.
2 Ce verset sur 1'annee redemptrice du Seigneur est alligue comme une preuve par ceux qui pretendent que le ministere public de Jesus n'a dure qu'un an. Mais on peut repondre que cette ann^e r^demptrice est la derniere annee des trois ans et demi que dura la vie publique de Jesus, Fanned ou il affirma ouvertement devant tous sa divinite.
la langue hebreue ; car, durant la captivite de Babylone, les Juifs en avaient perdu 1'usage et avaient a sa place adopte la langue syro-chalda'ique ou arameenne; ~seuls les erudits, au temps de Jesus, connaissaient 1'hebreu. II fallait done, dans les offices religieux, traduire en langue vulgaire pour le peuple les textes de 1'Ancien Testament qui se lisaient en vue de son edification. C'est ce que fit Jesus; mais il ne traduisit pas litteralement le passage d'Isaie, il Padapta aux circonstances, et voici la version qu'il donna a son auditoire :
L' esprit du Seigneur est sur moi c'est pourquoi il m'a oint pour evangeliser les pauvres ; il m'a envoye guerir ceux qui ont le coeur brise, proclamer grace aux captifs de guerre et recouvrement de la vue aux aveugles 1 , renvoyer delivres de leurs maux les infirmes*, publier 1'annee de grace du Seigneur 3 .
Jesus, on le voit, s'ecartait du texte d'lsa'ie pour signaler a ses compatriotes de Nazareth les guerisons d'aveugles et d'infirmes qu'il avail operees 1'hiver
1 Tu<p>.ot; avagXeij/iv. Ges deux mots qui ne sont pas dans le texte liebreu se trouvent dans, la traduction des Septante on ne sail pourquoi. Mais nous avons d6ja dil (page 165, note 3) que J4sus, n'ayant jamais voulu parler grec, n'a pu se servir de celte traduction; c'est tout a fait ind6pendamment des Septante qu'il a parle des aveugles gueris ; Saint Luc ecrivant en grec a, pour sa commodite, copi4 les lermes memes de la traduction des Septante.
2 'AirooTTsiXai Te9paua-[/.evou? v a^edet, renvoyer les brise's par blessures en libertt de se mouvoir (Luc, IV, 18). Ce membre de phrase n'est pas dans le chapitre LXI d'/safe, mais dans le chapitre LXTIH, et
il a la un autre sens; Isai'e recoramande aux Juifs de pratiquer les ceuvres de misericorde de preference aux macerations : D^lie les liens e la servitude, envoie en liberte de leurs mouvements les meurtris (opprimfis), etc. .
Kv)pu?ai BvtauTov xup(oy SSXTOV, proclamer une annte gracieuse du Seigneur (Luc, IV, 19).
precedent a Capharnaum; il allait, au surplus, insister sur ces 'guerisons dans Thomelie dont, selon 1'usage, il devait faire suivre la lee. on.
S'etant assis, il commencja cette homelie en ces termes : Aujourd'hui sont realisees les paroles de 1'Ecriture que vous venez d'eniendre ; puis, en des developpements dont le detail ne nous a pas ete conserve, mais qui faisaient certainement &at de ses miracles de Capharnaum, Jesus donna a 1'assistance un enseignement doctrinal qui fit grand effet sur elle 1 . D'ou viennent a eelui-ci toules ces choses? se demandaient entre eux les auditeurs. Quel est ce savoir qui lui a ete donne et qui lui permet de faire par ses propres mains de telles merveilles 2 ?
Mais cette admiration ne fut pas de longue duree. La pensee que Jesus apres tout etait leur compatriote, leur ancien voisin, -refroidit vite tons ces Nazarelhains. N'est-ce pas la , se mirent-ils a dire avec une nuance d'envie et de malveillance, n'est-ce pas la le fils de Joseph, le charpentier que nous avons connu? Sa mere ne se nomme-t-elle pas Marie? N'est-il pas le frere de Jacques, Jude, Joses et Simon? et ses soeurs ne sont-elles pas toutes ici parmi nous 3 ? Et ils repetaient, avec scepticisme maintenant, ces memes mots : D'ou done viennent a celui-ci toutes ces choses*?
Ce revirement dans les sentiments de son audi-
1 IDC, IV, 22.
2 MARC. II, 2 et 3. Le mot employ^ par I'evangSliste est actes de force.
3 Le mot wSi ici (MARC, VI, 3), applique aux soeurs scales, montre que les autres personnes citees n'^taient plus a Nazareth.
4 MAT miEn, XIII, 56.
DE N;-S. JfiSUS-CHRlST. 211
toire ne pouvait echapper au regard de Jesus; il aurait pu en avoir vile raison ; une guerison miraculeuse aurait suffi. Depuis son arrived a Nazareth il avail deja, par la simple imposition des mains, rendu la vigueur a quelques personnes debiles 1 ; mais ces cures n'etaient pas considerees comme" des aetes d'une valeur reelle; 1'assistance reclamait davan-
tage.
Assurement , reprit Jesus, vous m'alleguerez le proverbe : Medecin, gueris-toi loi-meme. Ges grandes choses faites a Capharnaiim et dont nous avons oui parler, fais-les aussi ici dans ta patrie. Malheureusement, je vous le dis, aucun prophete n'est en honneur dans son pays*. Et pour leur faire comprendre que leur scepticisme ne merilait pas la faveur d'un miracle 3 , il leur cita, en prenant .ses exemples dans 1'Ancien Testament, plusieurs cas ou Dieu avail. pre" fere accorder ses bienfails a des pa'iens plut(H qu'a son peuple elu.
En verite, je vous le dis, il y avail beaucoup de veuves en Israel au temps d'Elie quand le ciel fut ferine pendant trois ans et six mois et qu'il y cut une terrible famine sur toute la contree. dependant Elie ne fut envoye a aucune deuces veuves israelites, mais a une femme veuve de Sarepta dans le pays
t. MARC, VI, 5.
- Luc, IV, 24. Saint Marc dit : Un propiitte n'esl sans honneur que dans sa patrie et parmi ses parents et dans sa propre maison (MAHC,
3 MATTHIEB, XTII, 58 : II ne fit pas a Nazareth beaucoup d'actes de force (Syvajxet?) a cause de leur incredulite . MARC, VI, 5 : a Et il ne put faire la aucun acte de force, sinon qu'ayant impose les mains, a quelques debiles.il les gue"rit .
idolatre de Sidon 1 . II y avait pareillement en Israel beaucoup de lepreux au temps du prophete filisee et aucun d'eux ne fut par lui delivre de sa lepre, tandis que le Syrien Naaman le fut*.
La consequence qui se degageait de ces exemples etait que Jesus reservait ses bienfaits a d'autres villes que Nazareth. Aussi, grand fut le scandale dans la synagogue, quand ces paroles y retentirent 3 . Toule I'assistance bouillonna de col ere et se leva en protestant*. Les plus excites se saisirent de Jesus et le projeterent hors de la synagogue; puis, sans s'inquieter de Fobligation du repos sabbatique, ils k trainerent vers le sud de la ville sur une des hauteurs dont elle est environnee de ce c6te, et la ils voulaient, pour le tuer, le precipiter du haut en bas d'un escarpement. Les quelques disciples qui avaient accompagne Jesus a la synagogue s'etaient esquives des qu'ils avaient vu la colere s'emparer du peuple; Jesus se trouvait done seul en proie a ces forcenes. Mais, quand arrives au bord du precipice, ceux-ei allaient 1'y Jeter, il se degagea d'eux en se rendant immateriel 5 , et, passant au milieu d'eux, stupefaits de ce qu'il leur eut echappe 6 , il alia reparaitre dans
1 Troisieme livre des Rois, chap. XVH.
2 Quatriime livre des Rois, chap. v.