‹ La vie humaine de N.S. Jésus-Christ [microform]Chapitre 29 sur 72 · CHAPITRE XIX · texte numérisé non relu

CHAPITRE XIX

Activite de Jesus a Gapharnaum et en Haute Galilee pendant les mois de fevrier, mars et avril 28.

Jesus ne s'attarda pas a Cana; il avail hale de retourner a Capharnaiim dont il avail decide de faire le centre de sa predication durant 1'annee qui allait suivre 1 . Saint Matthieu met cette decision en rapport avec une prophelie d'Isaie et nous designe neilement par ce rapprochement les contrees voisines que Jesus allail favoriser particulierement de-sa. visile : Terre deZabulon et de Nephthali, terre situee sur le chemin de la mer*, lerre au dela du Jourdain, Galilee des nations (paiennes) , le peuple qui elait assis dans les tenebres a vu une grande lumiere; et pour ceux qui

1 MATTHIEU, IV, 13. Kat xaTa^tTiwv TYJV Na^aper eX6tov xaTu>XT|<rev 15 KaTtepvaouix, et ay ant abandonni Nazareth et etanl venu a Capharnaiim ily habita. Le mot xaTa).tTtwv marque un abandon definilif de Nazareth.

2 Le texte grec de saint. Malthieu passe brusquement du nominatif : TYJ ZagouXibv xal ^ Ne^OaXetv a 1'accusatif, a 6Sbv 6a).affTfjs ; il convicnt, pour $etablir grammaticalement la phrase, de considerer ces deux derniers mots comme une locution adverbiale & adjoindre au mot terre fj[ sous-entendu avec la preposition xaia. Le texte revient ensuite au nominatif dans cette enumeration de contrees.

218 LA VIE H1STORIQUE

etaient assis dans un pays et iine ombre de morl, une lumiere s'est elevee devant eux 1 .

Capharnaum elait une ville assez importable situee a proximite du lac Tiberiade (ou mer de Geriesareth) * ; elle avail comme port sur ce lac le village de Bethsaide, dont le nom signifie maisons de pdche (la poissonnerie) ; une distance que la casuistique juive permettait de parcourir un jour de sabbat, c'esta-dire une distance de 2000 coudees (environ 1200 metres) separait les deux localites.

Nous savons que Jesus avail 1'annee precedente installe sa mere a Capharnaiim; mais il ne voulut pas a son arrivee dans celle ville user du logis de Marie; il tenait a manifester a tous qu'il etait absolument independant d'elle, et qu'aucune consideration de famille humaine n'entrerait plus dans ses determinations. Oblige de chercher un abri, recut-il tout de suite asile dans la vaste maison dont un peu plus tard nous le verrons avoir la disposition 3 ? Le

/ * MATTHIEC, IV, 15 et 16. L'evangeliste cite tres librement le passage / d'lsAi'E (IX, 1 et 2) ; en yoici la f raduction : Si les temps passes | (1'invasion des Assyriens) ont humilie la terre de Zabulon et la terre \ de Nephthali, les temps a venir glorifieront le bord de la mer de Gene- \ sarelh, 1'au dela du Jourdain, le territoire des Gentils. Le peuple qui j marchait dans les tenebres voit une grande lumiere; ceux qui habi- J taient au pays de 1' ombre, une lumiere brille sur eux . On peut dire *"\ approximativement que dans saint Matthieu la terre de Zabulon cor- \ respond a la Basse-Galilee, la terre de Neplitliali a la Haute, la terre sur le chemin de la mer (Mediterranee) aux pays de Tyr et de Sidon, 1'au dela du Jourdain a la Peree et a la Gaulanilide.

2 Saint Matthieu dit de Capharnaiim qu'elle etait voisine de la mer (itapa9a).ao-(7ca) ; si elle avail etc situee tout a fait au bord du lac de Tiberiade, il aurait dit imQa,la.a<jia.. On est generalement d'accord pour placer a Khari-Minyeh le site disparu de Capliarnaum.

3 MATTHIEU, XVII, 24; MARC, II, 2; III, 20; IX, 32. I/article defini que les evangelistes emploient dans deux de ces exemples montre -qu'il.

fait n'est pas impossible, car le possesseur de la maison pouvait avoir connu Jesus Tannee precedente, lors du court sejour qu'il fit a Capharnaum; mais il est plus probable que le possesseur n'offrit celle-ci a Jesus qu'apres avoir entendu sa predicalion et avoir ele touche par elle; Jesus dans 1'entre-temps n'aurait eu, pour reposer sa tele , que des abris de ha sard.

Peu de temps apres son arrivee a Capharnaum, peut-etre le jour meme, Jesus faisait une promenade solitaire le longdu lac 1 , et il vit la ses deux disciples Simon-Pierre et Andre qui, apres avoir dispose quelques petits filets dans le lac, y jelaient maintenant un epervier*. Yenez a ma suite , leur cria Jesus de la rive, et je vous ferai deyenir pecheurs d'hommes 3 . Aussitdt les deux pecheurs revinrent a

s'agit d'une maison determinee et non d'un domicile precaire. Ce fut une etrange idee que d'avoir vu dans Pierre le proprietaire de cette vaste maison; Pierre avail en indivision avec son frere Andre une petite maison a Bethsai'de (MARC, I, 29; JEAX, I, 45). Comment ce p&cheur pauvre aurait-il possede a Capharnaum u autre immeuble capable de contenir les foules dont parle I'Evangile? Si hyperbolique que puisse etre 1'expression a la foule ou les foules employee par les evangelistes (MATTUIEU, XII, 46; MARC, II, 1 ; III, 20; IV, 32; Luc, V, 19, et VIII, 19), elle ne saurait s'appliquer a une agglomeration comptant moins de cent personnes; et comment supposer que dans la demeure de Pierre il y ait eu une salle ayant les dimensions voulues pour contenir un tel nombre de personnes? La maison mentionnde par les evangelistes ne pouvait appartenir qu'a une personne riche.

1 HeptTOXTaiv (MATTHIEU, IV, 18; MARC, I, 16).

2 Les deux evangelistes distiuguent 1'^pervier (i[j.<pigXr)(TTpov) que lancaient les deux freres, des autres filets plus petits (SixTua) qu'ils avaient du tendre aupres du rivage.

Ilonrjffw u(j,5; Y EV ^9' a).tei? avOptiTtwv . MARC, I, 17. Saint Matthieu met dans la bouche de Jesus une formule qui ne suppose pas aussi expressement un certain temps d'apprentissage pour que les disciples deviennent pecheurs : Je vous ferai pecheurs d'hommes (MATTJHEU, IV, 19). Pour la terminologie il vaut mieux, en cas de dissem- '

220 , . LA VIE HISTOIUQUE " . .

la rive, et laissant leurs filets en place" 1 ils suivirent Jesus.

Un peu plus loin, le long du rivage, etait amarree une barque quiappartenaitaunpecheuraise deBethsaide nomme Zebedee; c'etait le pere du jeune Jean qui avec Andre avait ete emmene par Jesus au Mont de la Quarantaine et 1'avait alors reconnu pour le Messie 2 . Revenu a Bethsa'ide, il avait repris son metier sous les ordres de son pere et ce jour-la il etait dans la barque ou, avec son frere ame nomme Jacques, il raccommodait des filets endommages ; leur pere, assiste par plusieurs matelots a gages, vaquaita d'autres soins dans une autre parlie de la barque.

Rien ne nous permet d'affirmer que Jacques fut deja connu de Jesus ; mais il y a grande probabilite qu'il 1'etait, qu'il s'elait m^me affilie a lui comme disciple, soit a la derniere Paque a Jerusalem, soil dans une occasion quelconque. Jesus, en effei, des qu'il vit les deux freres, les appela a lui, et ceux-ci aussitot, laissant leur travail, sortirenl de la barque pour se mettre, ainsi que venaient de faire Simon- Pierre et Andre, a la suite de Jesus. Tous les quatre raccompagnerent a Capharnaum 3 .

Mais, tout en faisant monlre de fidele. deference a Jesus, les quatre pecheurs bethsa'idiens ne se lierent pas encore indissolublemenl a lui; nous les verrons continuer pendant quelques semaines a exercer par

blances entre les deux evangdlistes suivre saint Marc dont le texte esl unoriginal, plut6t que saint Matthieu dont le texte est une traduction.

1 'AipsvTE? ne suppose pas un abandon definitif (MATTHIED, IV, 19; MARC, I, 18); pour ce sens, il aurait fallu

2 Voir plus haut, pages 136 et suiv.

intermittences leur me'tier; ce ne sera qu'apres un iroisieme appel precede par un evenement miraculeux 1 qu'ils renonceront a tout pour se consacrer exclusivement a Jesus*.

A Gapharnaum 5 Jesus frequenta la principale des synagogues; et a chaque sabbat il prenait la parole pour enseigner les assistants. Comme le souvenir des "uerisons qu'il avait operees dans cette ville 1'annee precedente res tail vivant, il y jouissait d'une grande consideration : aussi I'ecoutait-on volontiers*. Nous savons quelleetait la substance de son enseignement; il repetait ce qu'il avait dit en Judee et en Basse-Galilee : Les temps sont accomplis, le royaume de Dieu estproche ; convertissez-vous etcroyez a 1'evangile que je preche* . Mais il donnait a son enseignement un caractere qui surprit les habitants de Capharnauin. Habitues a n'ehtendre dans les ceremonies de la synagogue que des scribes subtilisant sur les lexies de la loi et discutant des minuties d'ecole rabbinique, les Gapharniotes s'etonnaientde ce que Jesus put preacher une doctrine personnelle et qu'il se presentatcomme ayant autorite en matierereligieuse 6 . Qu'estceci?

1 LTJC, V, 11.

2 MATTHIEIT, XIX, 27.

3 Yu son importance, Caphamaum avait plusieurs synagogues; ce fait ressort d'un passage de saint Jean (VI, 59) ou il presente Jesus parlant dans une synagogue distincte de la synagogue mentionnee par saint Marc et saint Luc comme lieu de plusieurs incidents (MARC, I, 21 et 29; III, 1. LUC, IV, 35 et 38; VI, "6). Un passage de saint Mattliieu (XII, 9) permet de dire que les pharisiens avaient a Capharnaum leur synagogue spe'ciale, la principale de la ville : il vint dans leur synagogue.

* MABC, 1, 21.

MARC, I, 2'2;LDc, IV, 31 et 32. '

se demandaient-ils, quelle estcette doctrine nou-

Un jour de sabbat (peut-etre fut-ce le premier apres son arrivee a Gapharnaum 8 ), Jesus etait venua la synagogue accompagne de Jacques et de Jean et de quelquesautresdisciples qu'il avail retrouves 5 . Simon- Pierre et Andre, au contraire, etaient restes a Bethsa'ide, aupres de la belle-mere de Pierre gravement malade d'une mauvaise fievre. A ce meme office religieux vint un homme de la ville qui etait possede par un esprit de demon impur* . Gertainement il y avait dans celte possession des accalmies assez longues et c'est aucours de Tune d'elles que cet homme etait venu a la synagogue; s'il cut (He en etat de crise, le khazan (sacristain) ne 1'eut pas laisse entrer. Eh fait, il resta tranquille pendant la recitation des prieres liturgiques et des lemons; mais quand Jesus commenca sa predication il devint furieux; 1'arrivee

1 MABC, 1, 21.

8 Le texte de saint Marc le fait croire, si 1'on donne au pluriel rot; .ffdcSSaffiv le sens singulier qu'il a quelquefois (Gf. MAKE, XVI, 2). II faudrait merne dire que 1'appel des quatre pecheurs par Jesus eut lieu le -vendredi et que le sabbat ayant commence au coucher du soleil, J^sus se rendit a I'office du soir : Us vinrent a Capharnaum ; et aussitot, comme c'etait le sabbat,^ Jesus etant entre dans la synagogue enseignait, etc. (MAnc, I, 21). Mais il convient de faire observer que saint Marc dans son style fait abus du mot aussiidt, euOew;*, ce mot se trouve neuf fois dans le premier chapitre de son .evangile : il devient un expUlif comme noire adverbe or. En somme, le recit de la guerison du poss^de se tient mieux si on place celle-ci au deuxieme ou troisieme sabbat passe par J6sus a Capharnaum.

3 La presence d'autres disciples a c6te de Jacques et de Jean est indiquee par saint Marc au verset 29 : Et aussit6t, etant sortis de la synagogue, 51s allerent avec Jacques et Jean dans la maison de Simon et d'Andre . Le pluriel : Us all&rent serait inexplicable si Jesus n'avait pas ete accompagne par d'autres disciples.

* Probablement un erotomane.

x DE N.-S. jfiSUS-CHRIST. . 223

du royaume deDieu sur la terre et la defaite de Satan etdeses satellites, consequence forcee decette arrivee, elaient un theme qu'un demon ne pouvait sans revolte entendre developper. II fit done pousser par le possede une exclamation bruyante : Hola ! qu'y at-il entre toi et nous, Jesus de Nazareth? Tu es venu pour nous perdre; nous savons 1 qui tu es, le Saint de Dieu . Satan surement avail donne a ses suppots connaissance des paroles par lesquelles Jesus 1'avait chasse loin de lui au dernier jour de la tentation : Tu ne tenteras pas le Seigneur ton Dieu. Le demon impur savait done qui il avait en face de lui, et il le saluait du nom du Saint de Dieu que David avait autrefois donne au Messie 8 .

Aux cris du possede, Jesus se fit menagant. Sans quitter 1'estrade oil il s'elait place pour enseigner 1'assistance, sans se lever meme de son siege, il commanda imperieusement au demon : Tais-toi 5 , sors de cet homme . Le demon ne put resister, il jeta violemment sur le sol I'liomme qu'il possedait; puis, en poussant des hurlements inarticules, il sortit de lui et s'enfuit. L'homme, que sa chute n'avait pas blesse, sereleva, completementcalme; il etait libere.

Tons les assistants restaient saisis par 1'etonnement. Certes, ils avaient vu agir bien des exorcistes; car, a cetle epoque, les cas de possession etaient

1 Dans saint Luc il y a une variante : Je sais qui tu es (Luc, IV, 3i). Saint Marc fait parler le demon impur pour la ggneralite du monde infernal.

s Psaume XV, verset 10. G'est le seul passage de 1'Ancien Testament u se trouve cette expression. On trouve 1'expression analogue Saint d 'Israel dans le psaume LXXXVHI, verset 19, et dans IstfE, XVII, 7.

3 Litteralement : bdillonne-toi, 9i{te59rjtt (MARC, I, 25).

extraordinairement nombreux en Palestine 1 , et beaucoup d'hommes sinceres ou de charlatans cherchaient a les guerir par des moyens divers*. Mais nul n'avait jamais : ose donner a un demon un ordre aussi peremptoire, n'avait surtout obtenu un resultat instanlane. Aussi les assistants continuaient a s'interroger les uns les autres au sujet de Jesus : Que veut dire tout ceci? Quelle est cette methode qu'il a de commander en tout-puissant aux esprits impurs? et ceux-ci lui obeissentet s'envont 3 ! Toutentiers a leur eblouissement, ces gens ne firent pas attention a la parole qu'avait prononcee le demon : Tu es le Saint de Dieu ; ils ne yirent en Jesus qu'un exorciste tres superieur aux autres. I/anne"e precedente les guerisons miraculeuses d'aveugles et d'infirmes que Jesus avail operees au milieu d'eux , n'avaient pas non plus eleve leur esprit au dela de 1'idee d'un thaumaturge humain. Cependant, emer- .veilles de ce qu'ils venaient de voir dans la synagogue, ils en repandirent la nouvelle autour d'eux, et celle-ci se propagea vite dans toute la Galilee*. . Jesus avait termine son homelie; il se leva et sortit /

1 On a cherch^ k expliquer cette frequence en disant que les Juifs pendant la captivitS de Babylone avaient pris des Chaldeens la pratique des sciences occultes et que, en consequence de leur commerce avec les esprits infernaux, ils etaient devenus tres accessibles a.l'intrusion de ceux-ci. Gette explication vaut ce qu'elle vaut. Dans 1'Ancieri Testament on ne trouve qu'un seul cas de possession, celui de Saul (Premier livre des Rois, XVIII, 10). Cf. Oxee, IV, 12.

2 Comme exemple d'exorciste sincere on peut citer celui dont il est question dans saint MARC (IX, 38 et 39) et saint Luc (IX, 49 et 50) ; comme exemple de charlatans, les sept ills du prfitre Seeva dont il est question dans les Act es des Aptitres (XIX, 13 et suiv.)

3 MARC, I, 27; Luc, IV, 36. ~ * MARC, I, 28; Luc, IV, 37,

rapidement de la synagogue pour eviter sans doule toute demonstration populaire 1 . Puis, accompagne de Jacques, de Jean et de quelques autres disciples, il se rendit a Bethsaide a la maison de Simon-Pierre et d'Andre; le trajet etait assez court pour etre fait un jour de sabbat. Dans cette maison, nous Tavons dit, tait couche"e, gravement atteinte d'une ardente fievre, la belle-mere de Pierre; elle logeait, en eflet, chez son gendre qui probablement elait veuf, et elle y dirigeait le menage. Des qu'ils virent Jesus entrer

chez eux, Pierre et Andre solliciterent sa bonte en

faveur de la malade, et bien que ce fut le sabbat et que donner d^s remedes a un malade ce jour-la fut un acte proscrit par beau coup de dpcteurs de la loi* Jesus acceda a la priere de ses disciples. Se courbant au-dessus de la malade et la prenant par la main, il la souleva de son lit; en meme temps, d'un ton menacanl, il commandait a la fievre de disparaitre. La malade aussitdt se trouva guerie de son mal, et, redevenue alerte, elle retourna immediatement a ses devoirs de mattresse de maison et servit un repas a Jesus et a ses disciples*.

Le soleil cependanl s'etait couche; le jour du sabbat, par consequent, etait termine; chaque Juif pouvait sans scrupule transporter des malades ou des infirmes aupres d'un medecin, et tout medccin, de son c6te, pouvail librement .donner des soins actifs a qui les demandait. Aussi comme la presence

1 MARC, I, 29; Luc, IV, 38.

4 MATTHIEU, VIII, 14 et 15; MARC, I, 29-31 ; Lcc, IV, 38. Saint Matthieu place cette guerison plusieurs mois plus tard; mais nous savons qu'il ne suit pas dans son evangile 1'ordre des dates.

de Jesus a Bethsa'ide avail ete vite connue, de to.us les points du village on amena a la maison de Pierre et d' Andre quiconque etait malade ou ppssede d'un demon; le nombre de ceux qui furent amenes fut considerable. La ville entiere , nous dit saint Marc, etait rassernblee a la porte 1 . Pour tous, Jesus se montra compatissant ; par I'lmposition des mains il guerit les malades,~et par la simple parole il expulsa les demons. Ceux-ci en s'echappant poussaient des cris. Tu es le Christ, le fils de Dieu , voulaient-ils dire; car ils savaient qui etait J6sus; mais lui, par des menaces, les empeehait de parler 4 . II jugeait, en effet, que, malgre rad^miration dont la remplissait son pouvoir miraculeux, la foule qui 1'entourait n'etait pas mure pour recevoir la revelation de sa divinite"; elle ne voyait en lui, nous le repetons, qu'un puissant et admirable thaumaturge; s'ilse declarait le Messie supreme, toute cette foule peu sagace croirait se trouver en presence non pas de 1'homme de douleur annonce par Isaie comme devant se charger de loutes les infirmites et maladies humaines 5 , mais du roi destine a etre le plus eleve entre les rois terrestres et de qui la race serait etablie pour les siecles des siecles* . Or Je*sus ne voulait pas que sa presence sur la terreJut utilisee pour une tentative de reconstitutibn du royaume d'Israel, ni m^me pour le moindre mouve-

1 MARC, I, 35. Nommer Bethsa'ide une ville est une hyperbole destinee a faire ressortirl'affluence.

a MATTHIEIT, VIII, 16 et 17; MARC, I, 32-34; Luc, VIII, 40 et 41. ISAIB, I/HI, 4.

* Psaume LXXXVIII, 28 et 30.

DE NJ-S. JfiSUS-CHRIST. ' 227

ment d'independance uationale juive; son royaume n'etait pas de ce monde.

C'est pourquoi, vers la fin de la nuit, lorsque tons etaient encore .endormis 1 , Jesus se leva, et, quittant la maison de Pierre el d' Andre, il gagna dans les environs de Bethsaide un lieu ecarte oii il s'absorba dans la priere*. 11 savait que la surexcitation populaire, causee par ses guerisons de la veille, n'avail pu se calmer pendant la nuit, qu'on allait sollicker de lui de nouveaux miracles, mais que bien peu nombreux etaient a Bethsaide, aussi bien qu'a Capharnaum, ceux qui dans le fond de leur co3ur pensaient a se conformer a sa predication, c'est-a-dire a faire penitence pour devenir dignes d'entrer dans le royaume de Dieu .

De fait, le jour s'e*tant leve, les gens de Bethsaide, encore enthousiasmes de ce qu'ils avaient vu faire par Jesus le soir precedent, vinrent le chercher a la maison de Pierre et d' Andre, .et ils furent fort desappointes en constatant qu'il elait parti a la derobee. Mais calculant qu'il ne pouvait s'etre beaucoup eloign6, ils se mirent a battre les en-virons pour le retrouver. De leur cdle, Simon-Pierre et ses trois compagnons partirent en courant a sa recherche. Devinerent-ils 1'endroit ou s'etait retire Jesus? ou

1 MARC, I, 35 : IIpwi evvu^ov Xsav, le matin quand il faisait encore tout a fait nuit . Saint Marc marque le moment oil Jesus quitta la maison ; au mois de fevrier, epoque de 1'annee a laquelle nous placons cet episode, il fait encore nuit noire 3 six heures du matin en Paleslino. Saint Luc, qui veleve le moment ou Jesus arriva a son lieu de relraite, dit, au contraire,' que le jour etait Iev6 (yevo^vr); 8^ fi{Jt^P a ?> L "c, IV, 42), ce qui a la fin de fevrier, en Palestine, veut dire six heures et demie.

MAUC, I, 35.

connaissaient-ils d'avance cette retraite comme etant afleclionnee par lui? En tout cas, ils furent les premiers a le decouvrir et ils lui'dirent, comme pour 1'engager a revenir a Bethsaide : Tous les gens du village te cherchent. Maisil leur repondit : Allons dans les bourgades voisines pour que j'y preen e aussi ; c'est dans ce but que je suis sorti de la maison 1 .

Le gros d*es habitants du village arrivait a son tour; ils prierenl instamment Jesus de ne pas s'eloigner d'eux^ mais ilse raidit centre leurs instances : II faut , leur dit-il, puisque j'ai ete envoye pour cela, que je porte aux autres villes la bonne nouvelle du royaume de Dieu 8 .

Jesus s'eloigna done pour evangeliser la region voisine. Quels bourgs ou villages visita-t-il? Nous pouvons supposer qu'il raarcha vers le Nord-Ouest dans la direction de Gischala et de Saled; divers mots des evangelistes donnent a cette supposition une consistance assez solide 5 . Mais quel qu'ait ete alors 1'itineraire parcouru par Jesus, sa tournee d'evangelisation ne fut pas longue, car saint Marc

1 MARC, I, 36-58. " . * Luc, IV, 42 et 43.

5 Les trois evangiles synoptiques sont d'accord pour dire que Jesus preha dans toute la Galilee (M\TTIEU, IV, 25; MARC, 1,39; Luc, IV, 44). Or, on ne voit pas dans la vie humaine de Jesus, en dehors de la fin de fevrier et du commencement de mars 28, une periode ou il aurait pu visitor -les districts de Gischala et de Safed. En outre, saint Matthieu remarque, dans un passage qui parait bien fitre relatif a cette tournee d'evangelisation (MATTHIEU, IV, 24), que la renommee de Jesus se repandit dans toute la Syrie; le point de depart de ce mouvement ne pouvait etre qu'assez proche de la Syrie; or, Gischala et Safed repondent a cette condition. Enfin ces deux villes sont situees ' dans la terre de Nephthali que saint Matthieu, apres ISA!(E (IX, 1), a mentionnee comme un des theatres de 1'activite de Jesus (MATTHIEU, IV, 12 et 13).

nous precise qu'apres plusieurs jours (il ne parle pas de semaines) Je"sus rentrait a Capharnaum 1 .

Nous savons qu'a son retour il etait suivi d'une foule nombreuse*, elle s'etait joinle a lui au fur et a mesure de sa tournee ; car au depart de Bethsaide, au contraire, il semble qu'il fut presqueseul. Si quelques disciples partirentalors avec lui, Simon- Pierre et ses compagnons de peche ne durent pas etre du nombre; tout au plus firent-ils pendant un ou deux jours la conduite a Jesus dans les bourgades ou il venait de les inviter a aller avec lui 5 ; leur metier de pecheurs les empechait de s'eloigner; le jour oil Jesus reviendra a Betbsa'ide, nous les retrouverons ayant tous les quatre repris ce metier, et d'une maniere qui n'etait pas accidentelle*.

Partout ou il passa, s'il rencontrait une synagogue, Jesus profitait des offices, qui, en dehors de ceux du sabbat, y etaient assez frequents, pour distribuer son enseignement B ; et sa parole captivait les assistants. II eut, en meme temps, 1'occasion de liberer quelques demoniaques et de guerir quelques malades 6 . Alors s'eleva pour Jesus en Haute-Galilee le meme enthousiasme qu'il avail excite deux mois auparavant en Basse-Galilee avant sa visite a Nazareth. La foule se ruait aulour de lui pour Tentendre dire la parole de Dieu 7 , et elle lui amenait tous

1 MAHC, II, 1.

* Voir page suivante.

4 Voir page suivante.

8 MATTHyjn, IV, 23; MABC, I, 39; Luc, IV, 44.

6 MATTIIIEU, ibidem; MARC, ibidem.

7 Ltc, V, 1.

ceux qui, dans les environs, sou flraient de quelque mal, demoniaques, paralyliques, et gens de"sequilibres par Tinfluence de la lune 1 . Jesus les guerissait tous.

Mais bientot vint pour lui le moment de se rapprocher du lac; il rejoignil celui-ci au nord de^Bethsaide, pres de ce village. La foule, qui ne le quittait plus depuis quelques jours, devint la particulierement dense ; et comme la poussee se faisait dans la direction du lac, des accidents pouvaient se produire. Jesus sut conjurer ce danger. Non loin de 1'endroit ou, presse par la foule, il se tenait debout sur le bord du lac, se trouvaient mouillees a quelque appontemenl. la barque de Zebedee etcelle.de Simon-Pierre et d' Andre. Toute la nuit precedente, Zebedee et ses fils d'un cote", Simon-Pierre et Andre d'un autre, avaient croise sur le lac, cherchant a faire une bonne peche; ils n'avaient reussi a rien prendre; et maintenant, descendus a terre, ils lavaient leurs filets*. Jesus se fraya, avec quelques disciples, un chemin jusqu'a Pierre, el, etant monle avec eux 5 dans la barque de celui-ci, il 1'invita a prendre ses avirons et se fit mener par lui a quelques brasses du rivage ;

1 MATTJHEU, IV, 24. Ces guerisons rapportees par saint Matthieu sont dans son recit placees entre la tournee pastorale de Jesus en Haute- Galil6e et le discours sur la raontagne qui eut lieu trois mois plus tard et assez loin de Bethsa'ide, Saint Matthieu ne dit rien qui permette de les rattacher plutot a 1'un de ces deux Episodes qu'a 1'autre. Probableraent-des guerisons semblables furent faites par Jesus dans les deux occasions.

2 Luc, V, 2. . ' '

8 Un mot de saint Luc que nous lisons un peu plus loin (verset 9) montre que J6sus fit monter avec lui dans la barque plusieurs pcrsonnes : La stupeur s'etait empare'e de Pierre et de tous. ceux qui etaieht avec lui dans la barque, etc. .

DE N.-S. JfiSUS-CHRIST. 231

alors, s'etant assis sur quelque agres, 11 dit a Pierre de maintenir la barque immobile; puis, lanc,ant sa parole vers le rivage, il instruisait la foule.

Quand il eut termine, il dit a Pierre : Avance au large . S'eloigrier de facon a ne plus pouvoir elre entendu, ni meme vu par la foule, etait le moyen le plus sur pour faire cojnprendre a celle-ci qu'elle devait se disperser. Quand la barque se ful suffisamment avance*e, J6sus dil a Pierre et Andre : Jetez a 1'eau vos filets pour pecher . A cette invitation qu'il jugeait intempeslive, Pierre repondit : Maitre 1 , nous avons peine loule la nuit, et nous n'avons rien pu prendre; pourtant, puisque tu le demandes, je meltrai a 1'eau ce filet , et Pierre, aide d' Andre, lanca en efiet un filet. Or, quand ils voulurent le releyer, celui-ci contenait une telie quantite de poissons qu'il menacait de se rompre.

Alors ne se voyant pas capables par leurs seuls moyens de s' assurer cette peche, Simon-Pierre et Andre firent des signaux a Zebedee pour qu'il vint les aider. Zebedee avail conclu avec Pierre et Andre un contrat par lequel ils mettaient en commun pour la vente leurs captures de pe"che 2 ; ces signaux lui indiquaient que leur interSt comrnun etait en jeu; il accourut done vite sur sa barque avec ses enfants et ses mercenaires. Puis tous ensemble se mirent, au fur et a mesure qu'ils sortaient le filet de 1'eau, a en vider le contenu dans Tune et 1'autre barque; et

1 Le mot employs ici par saint Luc (V, 5) emfftanri; signifie exactement pr6pos6, suptrieur.

8 Saint Luc nous dit qu'ils avaient forme une societe en participation, 11.610x01 (V, 7) et xoivwvot (V, 10).

232 v LA VIE HISTORIQUE

ils eurenl tot fait de remplir les deux barques jusqu'a une telle hauteur qu'elles menagaient de sombrer.

A cette vue Pierre cornprit qu'il avail aupres de lui la divinite; epouvante, il tomba aux genoux de Jesus en disant : Retire-toi de moi ; car je suis un homme cpupable, Seigneur . A la vue de cette peche, la stupe ur s'etait de meme.emparee de tous x ceux qui etaient dans la barque de Pierre; et dans la barque voisine elle avail gagne Jacques et Jean. Sans doute, comme jadis les Hebreux au mont Sinai, ils craignaient d'etre immediatement frappes par la mort s'ils conversaient avec Dieu 1 .

Mais Jesus rassura Pierre : N'aie pas peur , lui dit-il, et it ajouta : Desormais ce sont des hommes que tu prendras vivants* . Malheureusement pour nous, saint Luc, apres avoir rapporte ce mot de Jesus, ecourte son recit; il se borne a ajouter : Ayant ramene les barques jusque sur la terre ferme, ils quittereni tout et suivirent Jesus 3 .

De cette breve indication finale, nous pouvons conclure que Jesus adressa a Andre, Jacques et Jean les memes paroles rassurantes et les memes promesses qu'a Pierre; et que tous quatre, defmitivement captives par 1'attraction de Jesus, n'hesiterenl plus a abandonner tous leurs interets lerrestres pour se consacrer a lui seul. Quand j e s deux barques

Exode, XX, 19.

* Luc, V, 10 : 'Aitb Toy vuv av6pc&7toO? '{vr\ ^wypwv . Ge verbe ?wyp^w, qui signifie prendre vivant, embarrasse les interpretes ; la plupart expliquent ainsi la phrase : Desormais ce sont des hommes que tu prendras pour les faire vivre, ou pour la vie elernelle.

3 Luc, V, 11.

- DE N.-S. JESUS-CHiUST. 233

remplies de poissons eiirent ete ramenees au rivage de Bethsa'ide, ils les remirent, en meme temps que la peche, a Zebedee et ils s'eloignerent avec Jesus 1 suivis sans doute d'autres disciples ou admirateurs ; car dorenavant Jesus sera rarement laisse seul dans ses courses.

La direction qu'il prit alors fut, croyons-nous, le long du lac vers le Nord. Saint Luc nous indique ici en termes vagues qu'il se rendit dans une des villes de la region 8 , et nous sommes en droit de conjecturer que cette ville etaitChorazain, dont beaucoup d'erudits voient aujourd'hui les ruines sur les bords du lac de Genesareth, a 1'endroit nomine Tell Houm v Saint Matthieu et saint Luc font mention nominale de cette ville en une occasion toute differente au cours de 1'annee suivante apres la Paque 5 , et ils nous disent que precedemment Jesus y avail accompli des miracles* ; or, comme parmi les miracles qu'avait accomplis Jesus avant 1'ete de Tan 29, aucun de ceux dont les evangelistes ont specific le lieu ne se passa a Ghorazaiin, nous devons, pour faire la part de cette petite ville, chercher parmi les miracles que les Evangelistes n'ont pas situes. La guerison miraculeuse d'un lepreux qui se passa dans une

1 Beaucoup de commentateurs \eulent amalgamer en un seul fait le premier appel des quatre disciples que saint Matthieu et saint Hare nous racontent comme s'tant passe" au cours d'une promenade de 3&si\s sur le rivage et le second appel dont nous venons de faire la narration d'apres saint Luc. II y a tant de dissemblances entre les circonstances de chacun de ces appels qu'il nous semble injudicieux de vouloir les confondre.

8 LTJC, V, 12. 'Ev [iia TWV rcoXscov.

3 MATTHIED.XI, 21, et Luc, X, 13.

* Ibidem, Les deux evange'listes disent des actes de force, Suv

des villes voisines de Bethsaide, et que nous avoiis & relater maintenant comme faile en mars 28, parait devoir elre attribute a la part revenant a Chorazam.

Done, comme J6sus etait dans cette ville, un homme tout convert de lepre 1 trouva le moyen de s'approcher delui. Evidemment ce malheureux avait profile des ombres de la nuit, d'abord pour s'introduire dans la ville, puis dans la maison ou residak Jesus. D'apres'la loi mosa'ique, en effet, les lepreux qui etaient en ce temps-la assez nombreux en Palestine vivaient rigoureusement separ4s du reste de la population, car leur contact souillait 1'homme sain pour une duree de sept jours 8 ; ils etaient parques; hommes et femmes, dans des campements elablis aux abords des villes, et quand ils en sortaienl 5 its devaient se rendre reconnaissables de loin eh portant des vetements decousus et en gardant la le~te nue*, ce dernier signe etant particulierement saillant dans un pays a soleil souvent ardent ou personne ne sorlait sans se couvrir la tete; si neanmoins quelqu'un de sain venait a s'approcher d'eux, ils avaient encore le devoir de se voiler la face du pan de leursmanleaux, et de crier qu'ils communiq;uaient Timpurete 8 . "

Le lepreux qui vint vers Jesus avait appris qu'il avait fait de nombreuses guerisons; et sur cette information ce malheureux avail concu Tespoir que

1 Luc, V, 12.

2 Uvitique, XIV, 46. ' -

3 Ils pouvaient aller dans les synagogues, mais dans des enclos speeiaux.

* Levitiqw, XIII, 44-46.

5 Levtiique, ibidem.

DE N.^S. jfiSUS^HRIST. 235

sa maladie, bien qu'elle fut terriblemenl avaneee, pourrait, elle aussi, elre guerie; s'ingenianl done pour ne pas elre arrele en chemin, il avail penelre dans la pelile ville et il etail venu hardiment a la maison ou il avail su que se Irouvail Jesus. En ce moment, ce dernier etail seul ; le lepreux, qui le connaissail de vue, pul ainsi aller droit a lui ; et, se mettanl a genoux el se courbanl la face conlre lerre 1 , il le suppliail : Seigneur, si lu voulais, lu pourrais me guerir . Emu de compassion a la vuede ce malheureux, Jesus tin I pour rien la souillure legale, et, etendanl la main, il louclia le lepreux en disant : Je le veux, sois purifie . A ces mots, toutes les plaies de lepre qui couvraient eel homme disparurenl. Mais, apres Tavoir instantanemenl gue'ri, Jesus voulul marquer a eel homme que s'inlroduire dans une maison privee en cachanl sa lepre elail un peche conlre la loi ; d'un Ion severe, il lui inlima done 1'ordre de sortir*, puis de se rendre le plus vile possible a Jerusalem pour se mellre en regie avec la loi : Garde-toi de rien dire a personne sur le chemin , recommanda Jesus au lepreux, mais va vite te monlrer au prelre qui sera de service, el offre dans le temple pour ta purificalion ce que Moise a prescril 3 . Ge sera pour les pretres la preuve que je liens a 1'observalion de la loi* .

1 MARC, I, 40; LTC, V, 12.

8 MARC, I, 43. a 'E(j.6pi[ir)ffaiJi,svo; GWTW y8ew; ig6a>ev auTov, 1'ayant mnace, il 1'expulsa vite .

3 Levitique, chap. xiv.

* Et; (jLaptupiov auToT?, en attestation pour eux. Cette expression qui se trouye chez deux evang&istes (MARC, I, 44; Loc, V, 14) est interpret diffeiemment par.qiielques commentaleurs : elle signiflerait : Ce sera pour les gens d'ici 1'attestation que tu n'es plus souill^ par la lepre.

236 LA VIE HtSTORIQUE

Certainement le lepreuxgueri se rendit a Jerusalem let s'y soumit a tous les rites de la purification; mais il n'observa pas de meme 1'ordre que lui avail donne Jesus de garder le silence. A peine etait-il sorti de la maison, il se mit a proclameren details la guerison qu'il devait a Jesus 1 ; or, comme cet homme elait connu el que son mal avail ele considere par tous comme incurable, sa guerison excita dans la petite ville une admiration enthousiasle ; Jesus ne pouvait plus sortir de sa demeure sans etre assailli de sollicitations ; aussi il s'evada de la ville et gagua des endroils isoles ou il se livrait a la priere*.

Mais sa renommee de thaumaturge s'etait tellement repandue dans les environs que son isolement ne put le mettre a 1'abri des obsessions. De toutes parts venaient a lui des foules nombreuses demandant a entendre sa parole et a etre gueries de leurs maux 3 . De nouveau, Jesus voulut se soustraire a celte affluence, el ne prenant avec lui que ses disciples de choix il rentra vite et sans bruit a Capharnaum. ; II avail des lors a sa disposition dans celle ville la vaste maison donl nous avons deja parle*, el il put

* Ivc, V, 16.

MARC, I, 45; Lnc, V, 15.

* Voir plus haul, page 218. Une hypothese tres soutenable est que la maison appartenait a cette riche galileenne nominee Suzanne dont saint Luc a fait mention comme d'une femme charitable ayant assist^ Jesus de ses biens (Lop, VIII, 3). Pourquoi saint Luc, si sobre dans les indications de noms propres (il ne nommera aucune des personnes gueries par Jesus, ni meine lejeune homme ressuscitd a Nai'n),aurait-il tenu a commemorer le nom de cette femme, si elle n'avait pas rendu a Jesus quelque service plus signale que les autres Galileennes i^estees anonymes qui 1'assistaient egalement? (Luc, VIII, ibidem). Le Pere

; , DE N.-S. J&SUS-CHRISt. - 237

s'y dissimuler pendant quelques jours 1 . Mais son reiour ne put rester longtemps ignore de la masse, d'autant que, aux termes de saint Luc, la Yertu du Seigneur faisait qu'il operait des guerisons dans son entourage immediat*. Aussi bient6t les visiteurs affluerent; ce n'6taient plus seulement comme naguere des gens avides d'obtenir un bienfait quelconque ou de simples eurieux; des gens malinteritionnes etaient meles a la foule.

Plusieurs pharisiens qui avaienl vu Jesus exerciser le demoniaque dans la synagogue s'etaient cheques de ce qu'il eut fait un exorcisme un jour de sabbat; et ils s'etaient aigris davantago en apprenant qu'en Haute-Galilee Jesus, quand il guerissait les malades et chassait les demons, n'avait pas non plus considere si c'etait ou non jour de repos. Ils avaient cerlainement signale a leurs amis de Jerusalem et de Judee ces libertes que prenait Jesus ; et dans tout le monde pharisaique, qui depuis sa tournee en, Pales tine meridionale prenait deja ombrage de lui, on commenga a machiner la ruine de ce novateur qui bravait si allegrement les preceptes de conduite declares les plus obligatdires par les docteurs de la

Lagrange (tivangile selon saint Malthieu, IX, 28) a emis 1'opinion que cette maison appartenait au futur ap6tre Matthieu, raais Jesus ne fit que plus tard la connaissance de celui-ci (voir chapitre suivanl).

1 MABC, II, 1. Les manuscrits malheureusement ont ici de nombreuses variantes; nous pensons pouvoir preferer, comme plus logique, letexte suivant : a Ka\ el<i),8wv naXiv ei; Kaitepvaoujj. Si Ti(icpuv TjxoudQr] ore Et; olxov sanv, et dtant entrt de nouveau dans Capharnaum, il fut su apr^s quelques jours qu'il etait revenu a la maison . Mais nousdevons reconnaitre qu'une autre lecon porte Y)xouff8r) OTI ev olxw edttv, il fut su qu'il etait dans une maison.

2 Loc, V, 17.

loi. Les pharisiens deciderent de surveiller Jesus de pres et de relever dans ses actes tous ceux qui pourraient elre entaches de rebellion centre la loi religieuse, juslifier meme la peine de mort 1 . A cet effel ils designerenl un certain nombre d'emissaires qui furent recrutes dans la classe des docteurs de la loi, et qui se reunirent a Capharnaiim; il en vint de Jerusalem et de divers bourgs de Judee et de Galilee 2 .

Ces hommes furent parmi les plus assidus a venir a la demeure de Jesus pour Tentendre enseigner et le voir guerir des malades ou des ihfirmes ; el, afin de mieux 1'epier ils s'asseyaient au premier rang 3 dans la salle ou il disait la parole* .

Or un jour 5 les auditeurs etaient particulierement nombreux; non seulement la salle etait pleine, les pharisiens etant assis en avanl; mais la foule se pressait aux abords, j usque dans la rue ou elle obstruait la porte d'entree. Un nouveau groupe arriva qui voulait parvenir jusqu'a Jesus pour solliciter de lui une guerison, celle d'un jeune homme que 1'inconduite avail rendu paralytique; qualre hommes le Iransportaient couche dans un hamac 6 . Mais quand

1 Ezode, XXXI, 14 et 15.

2 Luc, V, 1-7. La plupart des traductions francaises disent : //* vinrent de tous les bourgs de la Galilee et de la Judee. C'est un faux sens ridu cule. Le texte porte EX Tia<T/j; xt&(i;o; t^i? Fa^iXaia; xal 'loyfiata; (ex omni castello Galilaese et Judoese) dont la traduction litlerale est : ie bourgs quelconques de la Galilee et de la'Judee.

3 MARC, I.[, 6; Luc, V, 17.

5 'Ev (ua Ttov Titiipwv, en I'undjjz ces jours (Luc, V, 17). Par.ces mots, saint Luc montre bien que Jesus erfteignait de nouveau depuis plusieui's jours a Capharnaiim.

6 MARC, II, 3 : Yinrent vers lui des personnes amenant un paralytique

ce groupe arriva pres de la maison, il ne put se frayer un chemin tant la foule etait serree. Sans se decourager, ces hommes se dirent les uns aux autres que, a defaut de la porte dormant acces de la rue, ils pourraient trouver une voie d'entree par le toil, car celui-ci elait en terrasse plate, conformement a la coutume suivie dans les pays de Levant ou les chutes de neige ne sont pas a craindre ; et cette terrasse communiquait par un escalier avec 1'interieur de la maison. Les quatre porteurs gagnerent done la lerrasse avec leur fardeau soil par un escalier exterieur, soil par le toit d'une maison contigue.

Malheureusement, quand ils furent parvenus sur cette terrasse, ils s'aperc,urent que Tescalier qui descendait dans la maison etait trop etroit ou trop raide pour seryir au passage du paralytique. Faisant de nouveau preuve de decision, ces hommes, se saisissant d'instruments de fortune, souleverent une partie du briquetage de la terrasse, couperent peut-etre meme quelques solives 1 , et quand 1'ouverture fut assez grande ils descendirent par elle, a 1'aide de cordes, le hamac charge du paralytique.

Sous les deblais qui tombaient, les auditeurs de Jesus avaient dft s'ecarter du milieu de la salle, de sorte que le paralytique put elre depose sur le sol

porte par quatre hommes, "Ep^ovtai npb; autov uapaXuttxov a?p6[/.svov viwb TEcro-apwv. Saiaf~Luc (V, 18} dit plus simplement : Et voila des hommes portant sur une couchette un homme qui avait cl6 frappe de paralysie . Cf. MATTHIEO, IX, 1.

* Le mot e^opii^avTE?, ayant creusd, qu'emploie saint Marc, montve que ces hommes se servirent de pioches.

aux pieds memes de Jesus'. Celui-ci, sans paraitre preter attention au remuement qui se faisait dans le toit, avail continue son enseignement pour empecher une panique, et tous en se serrant etaienl restes calmes dans la salle.

Ayant mesure combien grande etait la confiance que le paralylique et ses amis avaient en sa bonle et en sa puissance, Jesus dit a cet infortune : Courage, enfant, tes peches sont pardonnes* .

Les docteurs de la loi et autres pharisiens 5 qui assislaient a cette scene s'offenserent de cette parole et ils raisonnaient mentalement : Comment celui-ci parle-l-il de la sorte? II blaspheme. Qui peut remettre les peches, sauf Dieu seul? Jesus lut dans leurs pensees : Pourquoi , leur dit-il, raisonnezvous ainsi dans vos coeurs? Quel est le plus facile de dire : Tes peches te sont remis, ou de dire : Leve-toi, prends ton lit, et marche? Pour que vous sachiez que le iils de 1'homme a pouvoir sur la terre de remettre les peches, voyez . Et s'adressant au paralytique, Jesus lui dit : Leve-toi, prends ton lit et retourne en ta maison . Instantanement le jeune homme avail retrouve sa vigueur et son agilile perdues; il se mil debout, ramassa sous son bras la

1 Lvc, V, 19.

a Lc mot TEXVOV employe par saint Marc (II, 5) et par le traducteur de saint Matthieu (IX, 2) indique un homme jeune ; Je'sus n'aurait pas nomme son enfant un homme plus age que lui ; saint Luc (V, 20) dit : Homme, avGpwTte, tes pe'ches te sont remis .

3 Saint Luc (V, 21) dit : les scribes et les pharisiens. Mais nous savons que dans le langnge des evangelistes scribe et docteur de la loi sont des mots interchangeables. Saint. Luc ici veut designer par le premier mot les emissaires venus de loin pour epier Jesus et par le second les pharisiens domicilies a Capharnaiim.

couchette sur laquelle il avait etc apporte, et, en glorifiant Dieu par des actions de graces, il fendit la foule pour rentrer a pied chez lui.

Tous les assistants, meme les docteurs de la~loi, etaient saisis de crainte respeclueuse 1 el en memetemps extasies -d'admiralion * .

Nous avons, disaient-ils, contemple des merveilles aujourd'hui 5 ; nous n'avons jamais rien vu de pareil* , et ils glorifiaient Dieu d' avoir donne une telle puissance aux hommes 8 . Leur admiration, en efFet, n'allait pas jusqu'a leur faire entrevoir en Jesus un etre divin; ils ne remarquerent meme pas le titre de fils de 1'homme que venait de se donner Jesus 6 . Celui-ci avait vise la prophetie de Daaiel 7 ou le fils d'un homme regoit de lahve la puissance, I'honneur et le royaume ; puissance eternelle qui ne lui sera pas enleyee, et royaume qui ne sera pas detruit . Mais les docteurs de la loi, bien que cerlainement ils connussent ce texte, ne penserent pas a faire un rapprochement entre lui et la parole de Jesus, Pour eux, Texpression fils de I' homme resta une periphrase poetique du mot homme , telle qu'elle se rencontre souvent dans 1'Ancien Testament 8 . Tout au plus quelques-uns penserent-ils a

1 Luc, Y, 36 : 'Eir>.^ff8Y|(jr*v <p66ov, ils taient remplis de crainte .

Page 1